La syphilis
Le livre que nous présentons au lecteur, rédigé par MM. Levaditi et Roché, est destiné à le renseigner sur l’état actuel de la syphiligraphie, cette branche de la médecine qui a subi dans ces dernières années une remarquable transformation.
L’évolution de la syphiligraphie rappelle les trois phases établies par Auguste Comte pour le développement de la pensée humaine : la période théologique, suivie de la période métaphysique, cédant la place à la phase positive ou scientifique.
De même que pendant la période théologique, l’humanité arrive à organiser la vie et à établir certaines règles de conduite et d’hygiène, s’appuyant sur ce qu’elle considère comme révélation divine, de même la médecine populaire a réussi, dans sa lutte contre la syphilis, à trouver des moyens pour combattre le mal. Persuadés que l’apparition de la syphilis a été due à la conjonction de Mars et de Saturne, ces deux planètes ennemies du genre humain, les anciens essayaient les remèdes les plus bizarres, tels que la chair et le venin des vipères.
Le nom de la syphilis provient de celui d’un berger.
PRÉFACE
Syphile, qui gardait les innombrables troupeaux du roi Alcithoüs, et qui osa profaner les saints autels. Comme punition, il a été atteint d’une lèpre hideuse couvrant son corps, accompagnée d’affreuses douleurs, torturant ses membres et bannissant le sommeil de sa couche.
Pendant cette période théologique de la syphiligraphie, on torturait les malades avec une thérapeutique complexe dans laquelle les purgations suivies de superpurgations jouaient un grand rôle, et où l’écorce de gaïac, cet arbre apporté par les dieux, était préconisée comme remède suprême. Et pourtant les anciens, après tant de tâtonnement, ont découvert le remède spécifique de la syphilis, le mercure.
La seconde période de la syphiligraphie hérita donc un bien précieux de sa devancière. La médecine empiririque, basée pour la plupart sur des observations, a réalisé de très grands progrès. Cultivée par les cliniciens des plus éminents, parmi lesquels brillent surtout les noms de Bassereau, de Ricord et de Fournier, cette période de la science a abouti à des moyens d’une grande précision dans la lutte contre la syphilis. La différenciation de cette maladie des deux autres affections vénériennes, ainsi que la reconnaissance des maladies consécutives à la syphilis, sont les faits de la plus grande importance, acquis d’une façon définitive. Bien que l’on ne sût pas encore la cause réelle de la syphilis, on avait déjà des notions approfondies sur le virus de cette maladie.
Pour arriver à de pareils résultats, il a fallu joindre aux observations des plus ingénieuses, certaines expériences sur l’homme. Tant que l’on supposait que celles
PRÉFACE
ci étaient exemptes de danger pour les personnes soumises aux inoculations du virus syphilitique, on les pratiquait sur une assez grande échelle. Mais, après s’être rendu compte du grand risque que couraient les sujets de ces expériences, celles-ci furent presque complètement abandonnées.
Ce n’est que depuis peu d’années que la syphiligraphie est entrée dans la troisième phase de son évolution. Les découvertes de la syphilis expérimentale des animaux et du microbe de la syphilis ont amené une précision beaucoup plus grande dans la théorie et la pratique de cette maladie. Le diagnostic, souvent insuffisant et douteux dans la seconde période de la syphiligraphie, est devenu aisé et précis. En appliquant les méthodes modernes on arrive souvent en peu de minutes à l’établir d’une façon définitive. Même dans certains cas où le malade ne présente aucune manifestation visible, le séro- diagnostic est capable de renseigner le médecin d’une façon certaine.
Les traitements préventif et curatif de la syphilis ont aussi largement bénéficié des dernières découvertes. La possibilité d’essayer les nouvelles méthodes sur les singes avant de les appliquer à l’homme, permet de réaliser un grand progrès dans la lutte contre la syphilis.
Grâce à ces acquisitions, la littérature sy philigraphique s’est accrue pendant ces cinq dernières années d’une façon extraordinaire. La syphiligraphie, jusqu’alors science purement clinique, est devenue tellement science de laboratoire que le diagnostic peut être fait sans voir le malade, au simple examen de ses sécrétions morbides ou de son sérum sanguin.
PRÉFACE
Tant de progrès ont rendu nécessaire un traité de la syphilis sous sa forme actuelle, afin de permettre aux médecins d’utiliser l’ensemble des connaissances acquises. Cette tâche a été entreprise par MM. Levaditi et Roché. Malgré les grandes difficultés pour l’exécuter d’une façon satisfaisante, les deux auteurs ont bien réussi à rendre compte dans tous ses détails de l’état moderne de la syphiligraphie. L’un d’eux, M. Levaditi, a pris lui-même une part active à l’élaboration des connaissances sur le microbe de la syphilis, son évolution et sa façon d’être pendant les périodes d’incubation, d’état et de guérison. Grâce à une méthode inventée par lui et perfectionnée en collaboration avec M. Manouélian, il est devenu possible de suivre le parasité redoutable dans toutes ses pérégrinations à travers * l’ organisme infecté.
Nous pensons qu’en réunissant en un volume, sous une forme concise, toute la masse des notions acquises sur la syphilis, les auteurs ont rendu un grand service à tous ceux qui désirent se faire une idée exacte de l’état actuel de la syphiligraphie.
Élie Metchnikoff.