CHAPITRE PREMIER
APERÇU HISTORIQUE (1)
La syphilis nous fut importée d’Amérique, dit Astruc, au retour de Colomb en Europe, vers 1493. Les médecins du xve et du xvL siècle, Benedictus, Grünbeck, de Hutten, Cumanus, Torella, Fracastor et bien d’autres, ont essayé de décrire le terrible fléau. Fernel le compare à un venin de serpent introduit dans l’organisme; Bœrhaave, Astruc, Van Swieten en étudient minutieusement les symptômes. Quoique relativement récente, la maladie est confondue par presque tous les médecins de cette époque avec la blennorragie et le chancre simple, que beaucoup considèrent comme également capables de transmettre la syphilis. Et pendant plus de trois siècles, savants et praticiens piétinent sur place et ne font qu’accentuer la confusion.
C’est en 1767 qu’on a recours à l’expérimentation comme procédé d’étude. Hunter (2), le premier, étudie les maladies
(1) La plupart des indications concernant l’historique de l’expérimentation ont été puisées dans l’article « Syphilis » rédigé par Rollet, dans le Dictionnaire des Sciences médicales (vol. 9, série I, p. 641), et dans le « Traité des maladies vénériennes » du même auteur (Paris, Masson, 1866).
(2) Hunter, Traité de la Syphilis, 1786.
Syphil. expér.
vénériennes au moyen de l’inoculation à l’homme. Il reproduit le chancre simple, mais ne réussit pas à inoculer les produits syphilitiques secondaires aux malades déjà infectés. A la même époque, Tode de Copenhague émet l’idée que la syphilis et la blennorragie pouvaient être deux affections différentes. En Angleterre, Balfour et Duncan sont les premiers défenseurs de cette doctrine de la non-identité, que B. Bell, au moyen de l’observation et de l’expérimentation, a définitivement établie dans son « Traité de la gonorrhée virulente » (1). En France, Bosquillon, traducteur de cet ouvrage, soutient également cette théorie, dont Hernandès démontre la véracité en 1812, dans un travail couronné par la Société médicale de Besançon, qui avait mis le sujet au concours.
Ces inoculations sur l’homme sont reprises plus tard. En France, Bicord (2), de 1831 à 1837, inocule à des syphilitiques des produits prélevés sur des accidents primaires et secondaires ; dans le premier cas il obtient plus de 1000 résultats positifs, dans le second, au contraire, il a 518 insuccès. De ces résultats ce syphiligraphe conclut que seul l’accident primitif est infectieux. Cette erreur d’interprétation, comme cela a été démontré plus tard, vient de l’ignorance de la dualité du chancre, car, étant donnée l’immunité des syphilitiques vis-à-vis d’une réinoculation, les lésions obtenues ne pouvaient être, du moins en grande partie, que la pustule caractéristique du chancre simple. D’ailleurs c’est la même lésion que reproduit en Italie Sperino (3) (1851 et 1852), en inoculant chez 96 individus plusieurs centaines de chancres simples. En Allemagne, Lindmann s’inocula à lui-même un grand nombre de chancrelles et fut suivi dans cette voie par de nombreux expérimentateurs, entre autres par Melchior Bobert, Bœck,
(1) Paris, 1802, trad. Bosquillon. Cité par Rollet, dans le Dictionnaire des Sciences médicales , vol. 9, série I, p. 641.
(2) Cité par Rollet, dans le Dictionnaire des Sciences médicales , vol. 15, série I. p. 287.
(3) Sperino. De la Syphilisation. Trad. Trésal, 1853, p. 21-22.
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et d’autres. Citons à ce sujet les travaux d’Auzias-Turenne et son mémoire adressé en 1844 à Y Académie des Sciences , dans lequel il est question de la transmission du chancre simple à des singes, lapins, chats et chiens.
A cette époque les syphiligraphes sont divisés en deux camps : unicistes et dualistes. Clerc soutient la théorie uniciste ; Bassereau au contraire, dans son « Traité des affections de la peau symptomatiques de la syphilis » (Paris, 1852), prouve par sa méthode de confrontation clinique et aussi par l’expérimentation, la dualité des chancres dont il décrit nettement les caractères cliniques et l’évolution. Un doute persistait cependant, suscité par l’existence de lésions qui, au début, offraient l’aspect typique du chancre simple et prenaient plus tard l’allure du syphilome induré, s’accompagnant d’accidents de syphilis constitutionnelle. A Rollet (1) revient le mérite de clore cette discussion en décrivant le chancre mixte et en donnant raison à la doctrine dualiste.
Dans toute cette période, l’expérimentation se fit, sauf les recherches d’Auzias-Turenne, sur l’homme et fut le début d’une pratique dangereuse, la syphilisation , qui avait pour but de vacciner le malade contre les manifestations de la syphilis constitutionnelle, en lui inoculant un certain nombre de chancres mous.
Dans une seconde période, plus moderne, c’est-à-dire vers la seconde moitié du xixe siècle, on parvient à inoculer véritablement la syphilis. Nous empruntons à l’excellente monographie de Rollet dans le « Dictionnaire des Sciences médicales » (loc. cit.) les données fournies par l’expérimentation sur l’homme. Depuis 1835 jusqu’à 1862, Wallace, Waller, Vidal, Rinecker, l’Anonyme du Palatinat, Rollet, Gibert, Guyenot, Galligo, Pellizzari, Bærensprung, Lindwurm, Belhomme, Cullerier, ont pratiqué 27 inoculations suivies de résultats positifs. Sur ces 27 expériences, on a employé 11 fois des
(1) Rollet, Traité des maladies vénériennes. Paris, Masson, 1866.
chancres, 10 fois des plaques muqueuses, 7 fois du sang, 4 fois des syphilides pustuleuses acquises et congénitales, et une fois des ulcérations amygdaliennes. Après une période d’incubation variant de dix à trente-neuf jours, on a constaté l’apparition d’une lésion primaire suivie d’accidents secondaires typiques. Ces expériences, si inhumaines soientelles, ont fourni des renseignements précieux sur la présence du virus spécifique dans les manifestations primaires et secondaires, sur la durée de l’incubation qui précède l’éclosion du premier accident et sur celle qui le sépare des éruptions cutanées et muqueuses de la vérole constitutionnelle, enfin sur l’existence d’une immunité encore peu définie. Nous reviendrons d’ailleurs en détail sur ces différents points.
A cette époque (1844), Auzias-Turenne se sert d’animaux pour l’étude expérimentale de la syphilis ; c’est à ce savant qui, vingt ans après ses premières tentatives, reprend la question, que revient le mérite d’avoir fait les premiers essais d’inoculation de produits nettement spécifiques (1). Après plusieurs échecs, il obtint des papules et des plaques muqueuses chez un chat auquel il avait injecté du virus secondaire à l’oreille. A cette observation vient s’ajouter celle de Legros, qui introduit sous la peau de la cuisse d’un cobaye un fragment de chancre induré ; l’inoculation fut suivie d’un ulcère et d’une tuméfaction ganglionnaire généralisée. L’autopsie, faite par Lancereaux, montra entre autres, la présence de petites tumeurs jaunâtres au niveau de l’épididyme et du foie.
A partir de ce moment, un grand nombre d’observateurs s’engagent dans cette voie et s’adressent successivement aux espèces animales les plus diverses; en 1871, Brandley, et plus tard Carenzi de Turin, Neumann, Horand et Gornevin
(1) Citons pour mémoire, les tentatives de Hunter et Ricord, le récit de Vernois à Y Académie de médecine (1833) au sujet d’un chat qui se serait infecté à l’hôpital du Midi en mangeant des produits syphilitiques, les expériences de Sigmund sur le chien, le lapin et le cheval, ainsi que les résultats contradictoires obtenus par Basset, Horand et Peuch.
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injectent du virus syphilitique à des porcs, génisses, juments, lapins, lièvres et cobayes. Ces expérimentateurs obtiennent des résultats très différents et leurs données paraissent bien hypothétiques, car, ni l’aspect des lésions, ni leur évolution, ni la possibilité de réinoculation en série n’ont confirmé la nature spécifique des manifestations observées. Rien ne prouve, en effet, que les nodules jaunâtres trouvés par Lancereaux dans le foie et l’épididyme du cobaye, n’aient pas été de nature tuberculeuse.
Il en est de même des expériences plus récentes faites sur le porc par Martineau et Hamonic (1), Adrian (2), Hügel et Holzhauser (3), et tout dernièrement encore par A. Neisser (4). En 1882, Martineau et Hamonic inoculèrent dans la peau du pénis d’un jeune porc, le suc d’un chancre syphilitique humain et constatèrent, neuf jours après, une induration au point inoculé, suivie d’une éruption papuleuse sur les téguments du ventre. Ces lésions ne furent transmissibles ni de porc à porc, ni du porc au singe.
D’un autre côté, Adrian injecta les produits d’un accident primaire de chaque côté de la mamelle chez un porc, et observa, en plus d’une lésion locale caractérisée par un épaississement des tissus, un exanthème maculo-papuleux offrant les caractères des éruptions syphilitiques. Le même exanthème fut obtenu par Hügel et Holzhauser à la suite de l’injection sous-cutanée de sang de syphilis secondaire pratiquée chez la même espèce animale.
Sur 18 porcs, Neisser n’obtient qu’un seul résultat positif dans l’expérience suivante : il inocule à la muqueuse vaginale du suc de papules humides intéressant le prépuce et observe, sur la poitrine, trente-six jours après, l’apparition d’un exanthème papuleux non accompagné de lésion locale. Quoique
(1) Hamonic et Martineau, Union médicale, 1882, p. 398, cité d’après Rollet.
(2) Adrian, Arch. f. Dermat. und Syph., vol. 47, p. 163.
(3) Hue gel et Holzhauser, Arch. /. Dermat. und Syph., 1900, vol. 51, p. 225.
(4) A. Neisser, Archiv /. Dermat. und Syph., 1902, vol. 59, fasc. 2.
ces éruptions présentaient une certaine analogie avec celles de l’homme et quoiqu’elles ne furent jamais rencontrées chez le porc, Neisser hésite à affirmer leur nature spécifique, car, d’une part, le résultat fut négatif chez un autre animal infecté de la même manière, et, d’autre part, il ne put réaliser des passages en série et ne trouva à l’examen histologique, aucune lésion syphilitique typique. Sur ce dernier point, il est en contradiction avec Hügel et Holzhauser qui avaient constaté une infiltration dans la couche papillaire et le derme, ainsi qu’une accumulation de cellules autour des voies lymphatiques, des vaisseaux sanguins et des follicules pileux.
Toutes ces expériences, faites sur des vertébrés éloignés de l’espèce humaine, n’ont donné que des résultats douteux (1). Il a fallu s’adresser aux singes pour pouvoir reproduire une syphilis analogue à celle de l’homme, mais, avant d’arriver aux résultats si manifestes et si. probants obtenus il y a quelques années par Metchnikoff et Roux, on a dû traverser toute une période de tâtonnements dont voici les principales étapes :
Klebs, le premier (1879), en étudiant les différences de Révolution de la syphilis suivant l’espèce, constata que chez le singe, le processus est très analogue à celui de l’homme. Il inocula sous la peau d’une guenon des fragments d’un chancre humain et obtint une tuméfaction des ganglions voisins sans lésion locale; six semaines après, fièvre et éruption papuleuse confluente. A la nécropsie il remarqua des nodosités gélatiniformes sous la plèvre et dans le rein (2). A cette expérience succéda celle de Martineau et Hamonic (3), faite en 1882 sur un macaque (espèce non déterminée) ; l’animal,
(1) On a fait également des essais de transmission de la syphilis aux vertébrés inférieurs [salamandre, grenouille (Brieger et Uhlenhuth)].
(2) Klebs, Prag. med. Woch., vol. 2, 1878, p. 41 ; Arch.j experim. Pathol ., 1879, vol. 10, p. 161. Cité par Rollet et par Finger et Landsteiner, dans Sitzungsber. d. Kaiserl. Akad. der W issenschaft in Wien, vol. 114, fasc. 3, juin 1905.
(3) Martineau et Hamonic, Bulletin de V Acad, de méd., 1882, p. 1007, et Soc. méd. des Hôp., 1883.
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inoculé au pénis, présenta au bout de vingt-huit jours, un accident local induré et des syphilides papulo-érosives sur la verge, accompagnées d’adénopathie locale et générale. Dix mois après, apparut sur la voûte palatine une ulcération qui finit par se cicatriser. Les auteurs n’essayèrent pas des réinoculations à d’autres singes.
Contrairement aux résultats apparemment positifs obtenus par Klebs et par Martineau et Hamonic, Mossé de Montpellier (1), en 1887, rapporte qu’il a inoculé sans succès une guenon avec des produits d’un chancre syphilitique et d’une plaque muqueuse. Il en est de même de beaucoup d’autres chercheurs. Ainsi Krishaber, A. Fournier et Barthélemy (2) font savoir que, dès 1882, ils ont fait de très nombreuses expériences sur une foule de singes (Macaques, Ouistitis, Cynocéphales, etc.) et n’ont enregistré que des résultats négatifs.
Jusqu’ici, en dehors de nombreux insuccès, on avait obtenu quelques résultats qui pourraient à la rigueur être considérés comme positifs ; cependant, rien ne prouvait la nature syphilitique des accidents observés, et cela pour plusieurs raisons. D’abord, en aucun cas il n’avait été fait des réinoculations en série; ensuite, on sait actuellement, grâce aux recherches de Metchnikofï et Roux, de A. Neisser, de Finger et Landsteiner, etc., qu’aucune autre espèce de singes, sauf les anthropoïdes, ne présente des accidents secondaires se manifestant loin du point d’inoculation du virus. Or, plusieurs des expérimentateurs précédents qui ont précisément fait leurs recherches sur des singes inférieurs, comme Klebs, Martineau et Hamonic, prétendent avoir observé des exanthèmes secondaires cutanés et muqueux. Enfin, le même doute persiste quant aux prétendues lésions syphilitiques des organes constatées à l’autopsie et qui n’ont jamais été rencontrées par les chercheurs actuels.
(1 ) Mossé, Gaz. hebd. des sciences méd. de Montpellier, 1887.
(2) Krishaber, Fournier et Barthélemy, La Syphilis, 1903, vol. 1, fasc. I, p. 209.
Ce ne sont que les expériences de Sperk et celles des frères- Nicolle et de Hamonic (nouveau travail, 1903), longtemps ignorées, qui peuvent être considérées comme démontrant d’une façon absolue la transmissibilité de la syphilis de l’homme au singe et du singe au singe ; elles font, en quelque sorte, la transition entre cette époque de tâtonnements et la période moderne d’expérimentation méthodique et précise inaugurée par Metchnikoff et Roux.
Sperk (1), en 1886, inocule un grand nombre de singes et n’obtient qu’un seul résultat positif chez un macaque mâle ; l’animal, scarifié au prépuce avec des produits syphilitiques humains, montra, après une période d’incubation de vingt et un jours, une érosion qui se transforma en un chancre induré. Se servant de la sécrétion de ce chancre, Sperk infecte avec succès un second macaque; la lésion développée chez ce dernier et transmise à un troisième singe de la même espèce, est suivie du développement d’une papule ulcérée qui se cicatrisa au bout de cinquante-deux jours.
Maurice Nicolle, comme l’afFirment Metchnikoff et Roux (2) auxquels cet observateur avait, en 1893, communiqué ses recherches, essaya à l’Institut Pasteur de transmettre la syphilis à plusieurs espèces de singes ; il constata que la plupart étaient absolument réfractaires, mais qu’un macaque (espèce indéterminée) avait pris la maladie. Ces expériencesont été reprises plus tard à Rouen par Ch. Nicolle (3), qui ne les a publiées qu’après la première note de Metchnikoff et Roux, parue le 28 juillet 1903. Étant donnée leur importance, nous exposerons en détail la première d’entre elles.
Ch. Nicolle (4) s’adressa de préférence au Bonnet chinois, car, entre ses mains, ce singe s’était montré le plus sensible à l’inoculation du chancre mou.
(1) Sperk, Œuvres complètes , vol. 2. Paris, 1896, p. 614-616. Cité d’après Metchnikoff et Roux.
(2) Metchnikoff et Roux, Annales de l' Institut Pasteur, 1903, vol. 17, p. 808.
(3) Ch. Nicolle, Annales de V Institut Pasteur , 1903, vol. 17, p. 636.
(4) Ch. Nicolle, Annales de V Institut Pasteur, 1903, vol. 17, p. 636.
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Virus pris sur un chancre datant de trois semaines, accompagné d’adénopathie.
Le 7 septembre, excision du chancre et inoculation par frottis, sur la région frontale préalablement scarifiée. Au bout de trois jours, disparition complète des traces d’inoculation.
Le 22 septembre, après une incubation de quinze jours, apparition de 6 à 8 papules de couleur rouge sombre, larges comme deux têtes d’épingles, légèrement saillantes.
Le 25 septembre, les papules deviennent plus volumineuses et se transforment en petites excoriations.
Le 26 septembre. Toute trace d’excoriation a disparu. Il- se produit une légère desquamation.
Le 30 septembre. Disparition des accidents ; on ne constate plus qu’une légère desquamation; guérison complète en dix jours.
Il n’y a jamais eu d’adénopathie.
Suivi pendant un an, le singe n’a jamais présenté aucun autre accident.
Dans une seconde expérience, Ch. Nicolle inocule également à un Bonnet chinois, des produits chancreux dans le tissu cellulaire du prépuce, sur la peau rasée de la région frontale gauche et sur la région frontale droite préalablement scarifiée. Au bout de dix-neuf jours d’incubation, il remarque l’apparition d’un noyau induré sur le prépuce avec adénopathie ^correspondante, et des papules saillantes et indurées sur la région frontale gauche. L’animal, observé pendant six mois, ne présenta rien de particulier.
Dans sa troisième tentative, qui consista à frotter avec le suc d’un chancre datant de quinze jours, la muqueuse conjonctivale et la peau rasée du front, il n’obtint rien du côté de la conjonctive; par contre, il observa sur le front quelques papules dont l’évolution fut analogue aux précédentes.
A la même époque, Hamonic (1) communiqua à Y Académie de médecine quelques-unes de ses nouvelles recherches; dans une expériencel- faite sur yun Macaque javanais, il observa des ulcérations indurées accompagnées d’adénopathie et suivies de guérison neuf jours après leur apparition.
Quoique ces dernières recherches aient fourni des résultats qui permettaient de considérer comme résolu le problème
(1) Hamonic, Revue d' Andrologie et de Gynécologie, 1903, p. 326, cité par Metchnikoff et Roux et par Finger et Landsteiner.
de l’inoculabilité de la syphilis aux espèces simiennes, elles n’attirèrent pas l’attention qu’elles méritaient, cela pour plusieurs motifs. Tout d’abord les chancres expérimentaux des singes inférieurs sont relativement peu développés, fugaces et ne s’accompagnent pas de manifestations secondaires; la ressemblance entre ces chancres et ceux de l’homme est donc assez lointaine et il n’y a pas lieu de s’étonner si la plupart des syphiligraphes ne se laissèrent pas convaincre de la nature spécifique de ces manifestations. Il n’existe, en effet, entre le processus spécifique des catarrhiniens et celui de l’homme que quelques points communs : l’incubation précédant l’éclosion du chancre, les lésions histologiques et la présence d’un même microorganisme, le Treponema pallidum , agent pathogène de la syphilis. Or, à l’époque où se placent les expériences de Sperk, Martineau et Hamonic et celles des frères Nicolle, on ne connaissait pas ce microbe et personne n’avait soumis à un examen histologique détaillé les lésions obtenues expérimentalement chez le singe. Bref, on manquait d’arguments suffisamment convaincants pour affirmer avec certitude que l’infection syphilitique est réellement transmissible aux simiens éloignés de l’espèce humaine. Nous en avons la preuve dans le fait que plusieurs des expérimentateurs cités plus haut, n’ont publié leurs constatations qu’après le travail fondamental de Metchnikoff et Roux.
Une autre raison pour laquelle ces travaux ne s’imposèrent pas et n’eurent pas de suite, tient sans doute, comme le font remarquer Metchnikoff et Roux, à ce que les auteurs n’ont pas précisé suffisamment ni leur méthode expérimentale, ni l’espèce de singes à laquelle ils se sont adressés. De sorte que, plus tard, lorsqu’on voulut contrôler leurs affirmations, on se heurta à de sérieuses difficultés. On sait actuellement, grâce aux travaux de Metchnikoff et Roux, de Neisser, de Finger et Landsteiner, de Kraus et d’autres, que, si parmi les diverses espèces de singes inférieurs, il en est beaucoup qui sont sensibles, d’autres, au contraire, pré-
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sentent une immunité naturelle et sont relativement réfractaires.
Ce ne sont donc que les expériences de Metchnikoff et Roux, publiées en 1903, qui furent la base de toute l’étude expérimentale actuelle. Elles doivent leur valeur démonstrative à l’idée qu’ont eue ces savants d’inoculer le virus syphilitique aux anthropoïdes, animaux les plus rapprochés de l’homme dans l’échelle des êtres vivants, comme l’ont démontré Huxley au point de vue de l’anatomie comparée, Nuttal (1) et Grünbaum (2) au point de vue des réactions humorales. Ces derniers ont établi, en effet, que les hémolysines, les agglutinines et les précipitines obtenues en injectant du sang humain à des animaux d’espèce différente, agissaient de la même façon sur le sang de l’homme et des singes supérieurs (Chimpanzés, Gibbons, Orang-outangs).
Partant de ces données, Metchnikoff et Roux (3) ont inoculé à un Chimpanzé femelle ( Troglodytes niger ), par scarification au prépuce clitoridien et à l’arcade sourcilière, la sérosité d’un chancre humain et des produits spécifiques prélevés sur des plaques muqueuses. Les plaies se cicatrisèrent rapidement et vingt-six jours après, ils constatèrent l’apparition d’un syphilome induré au niveau du clitoris, bientôt accompagné d’une tuméfaction indolore des ganglions correspondants. Ce chancre, par son aspect et son évolution, ressemblait en tous points à celui de l’homme ; sa nature syphilitique fut d’ailleurs confirmée par l’éclosion d’une éruption de papules squameuses intéressant les téguments du dos, de l’abdomen et de la cuisse, éruption analogue aux accidents secondaires de l’homme.
Le doute n’était donc plus possible : les anthropoïdes, et en particulier le Chimpanzé, sont sensibles à la syphilis, leur sen-
(1) Nuttal, The Journ. of Hyg., 1901, vol. 1, n° 3; Proceed. of the Royal Soc. Londres , vol. 69, n° 453, p. 150.
(2) Gruenbaum, The Lancet , 1902, cité d’après Metchnikoff.
(3) Metchnikoff et Roux, Annales de V Institut Pasteur, 1903, vol. 17, p. 808.
sibilité se traduisant non seulement par l’accident primitif, comme chez les catarrhiniens inférieurs, mais aussi par l’adénopathie constante et les manifestations secondaires cutanées et muqueuses, lésions transmissibles d’ailleurs en série.
Nous n’avons pas l’intention de citer dans ce court aperçu historique, les noms de tous les chercheurs qui sont venus confirmer ces premières constatations et élargir le domaine de la syphilis expérimentale. En Allemagne et en Italie, comme en France, de nombreux savants (Neisser, Finger et Landsteiner, Lassar, Kraus, Hoffmann, Bertarelli, Thibierge et Ravaut) ont précisé les différents points de cette étude et actuellement on la poursuit un peu partout. Nous essaierons de résumer ces recherches dans les chapitres suivants et d’en dégager les données les plus importantes au point de vue scientifique et pratique.