CHAPITRE II
SIGNES ET ÉVOLUTION DE LA. SYPHILIS EXPÉRIMENTALE CHEZ LES SINGES ET LES AUTRES ANIMAUX.
Chez les animaux que l’on peut considérer actuellement comme sensibles au virus syphilitique, la maladie revêt des caractères et une évolution différents suivant l’espèce à laquelle on s’adresse. Nous décrirons successivement ses aspects chez les anthropoïdes, les catarrhiniens inférieurs, et les quelques autres organisées plus éloignés de l’homme.
§ I. — Syphilis des anthropoïdes.
Chimpanzé. — La transmission de la syphilis au Chimpanzé a été réalisée tout d’abord, comme nous l’avons vu, par Metchnikoff et Roux (1), ensuite par Lassar (2), puis par Neisser (3) et ses collaborateurs Baermann et Halberstàdter (4) à Breslau et à Batavia. Tous ces auteurs sont d’accord pour affirmer que cette espèce de singes offre une réceptivité absolue. Ainsi, d’après les savants de l’Institut Pasteur, aucun des 22 Chimpanzés inoculés par eux ne s’est montré réfractaire ; il en fut de même de tous les animaux soumis à l’expérimentation par Lassar et Neisser (deux pour le premier et trois pour le second). L’infection se manifeste chez le Troglodytes niger ou chez le calvus , d’abord
(1) Metchnikoff et Roux, 4e mémoire. Annales de l'Institut Pasteur, 1905, vol. 19, p. 673.
(2) Lassar, Berlin, klin. Woch., 1903, vol. 40, n° 52, p. 1199.
(3) A. Neisser, Deutsch. mediz. Woch., 1904, nos 38, 39.
(4) A. Neisser et Baermann, Deutsch. med. Woch., 1905, n° 19 ; Neisser, Baermann et Halberstaedter, Deutsch. med. Woch., 1906, nos 1 à 3; A. Neisser, Die experimentelle Syphilisforschung nach ihrem gegenwàrtigen Stande, Berlin, Springer, 1906.
par l’accident primaire, chancre avec adénopathie correspondante, ensuite par une série d’accidents secondaires intéressant la peau et les muqueuses.
Après une incubation qui varie ordinairement, d’après Metchnikofï et Roux, de vingt-deux à trente-cinq jours, mais qui peut atteindre, dans les cas exceptionnels, un minimum de quinze et un maximum de quarante-neuf jours, la lésion primaire apparaît.
Elle siège exactement au point d’inoculation et débute par des altérations d’aspect peu caractéristique ; ainsi, pendant les deux ou trois premiers jours, on n’observe qu’une petite tache ronde ou ovale, de dimensions variables, faisant une légère saillie et dont le pourtour ne tranche pas brusquement sur les tissus environnants, mais se confond progressivement avec eux. Quelquefois, au milieu de ces taches, on voit apparaître de petites vésicules. Elles sont tantôt transparentes, contenant un liquide clair, tantôt au contraire opalines et grisâtres. Peu de temps après, ces vésicules s’affaissent, se dessèchent et font place à des croûtes. Dans le cas beaucoup plus fréquent, où ces vésicules font défaut, les macules roses s’agrandissent, se recouvrent bientôt de petites squames sèches, jaunâtres, puis brunâtres, qui peu à peu s’épaississent, se fendillent et laissent suinter une sérosité généralement assez transparente.
Mais bientôt il se forme une érosion qui ne tarde pas à se creuser et à prendre l’aspect typique du chancre syphilitique. De dimensions variables, cet ulcère à bords parfois polycycliques, saillants et taillés à pic, à fond se présentant, une fois les croûtes tombées, sous l’aspect d’une ulcération humide, tantôt pâle et lardacée, tantôt recouverte d’une fausse membrane jaunâtre, s’enfonce dans les tissus épaissis et œdémateux et repose finalement sur une base nettement indurée. Lorsqu’en même temps il se produit une infection secondaire, ou bien lorsque l’activité du virus est plus intense, l’ulcération revêt des caractères phagédéniques, devient serpigineuse
et s’étend sur une grande surface, comme on peut le voir sur la figure 1 représentant un Chimpanzé dont les paupières et toute la région frontale sont intéressées. Environ un mois, un mois et demi ou même deux mois après son apparition (époque très variable selon les individus), l’accident primaire
Fig. 1. — Syphilome primaire phagédénique du Chimpanzé.
commence à entrer dans la période de réparation qui aboutit lentement à une guérison complète, ne laissant comme trace qu’une cicatrice plus ou moins pigmentée.
Au cours de l’évolution du chancre et peu de jours après lui, apparaît une adénopathie correspondante : parotidienne et préauriculaire pour le syphilome de l’arcade sourcilière, inguinale pour celui de la zone génitale. On sent à la palpation un ou plusieurs ganglions tuméfiés, durs, indolores et mobiles, sans réaction inflammatoire. Le plus souvent l’hypertrophie
des glandes lymphatiques se généralise. Ainsi, à l’autopsie d’un Chimpanzé qui avait présenté des accidents secondaires cutanés, on constata l’envahissement de nombreux ganglions situés sur le trajet de l’aorte abdominale et des artères iliaques. Il n’y a jamais de suppuration, sauf dans des cas exceptionnels (1).
Du dix-neuvième au soixante et unième jour, en moyenne trente-trois jours après l’apparition du chancre, commencent les accidents secondaires. Mais, il faut bien le dire, si ces manifestations, très analogues à celles de l’homme, furent souvent observées chez le Chimpanzé, elles ne se produisent pas constamment, puisque, sur 22 animaux, Roux et Metchnikoff n’ont observé que huit cas probants. Il est vrai que parmi les autres Chimpanzés, plusieurs n’ont pas survécu et sont morts avant l’époque à laquelle apparaissent ordinairement ces lésions, de sorte que les auteurs donnent une moyenne réelle de 66 p. 100. Comme chez l’homme, ces manifestations intéressent la peau et les muqueuses; sur ces dernières elles revêtent un aspect analogue à celui des plaques muqueuses et ont à peu près la même évolution qu’elles. On les a constatées sur les lèvres, la langue, la face interne des joues et la voûte palatine ; elles sont généralement superficielles, à contours nets, à bords pâles et légèrement surélevés, avec un fond plus rouge que la muqueuse avoisinante. Se succédant à court intervalle, elles sont quelquefois très persistantes, existent encore six semaines après leur apparition et aboutissent, au bout d’un temps indéterminé, à une guérison complète, en ne laissant comme trace de leur existence, que des cicatrices blanchâtres.
Beaucoup plus fréquentes sont les manifestations cutanées qui se présentent sous deux aspects : les syphilides papulosquameuses et la roséole. Les premières se produisent généralement environ un mois après l’apparition du chancre, cin-
(1) Observation personnelle : suppuration d’un ganglion parotidien avec absence de spirochètes dans le suc ganglionnaire.
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Fig.
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Fig- 4
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Masson et Cie, Éditeurs
quante-six jours après l’inoculation du virus. De forme ronde, inégales et légèrement saillantes, elles donnent à la palpation la sensation d’une légère induration qui ne permet pas d’en plisser facilement la surface. Leur couleur, rouge à la périphérie, est plus foncée au centre, où l’on remarque une croûtelle typique ; entre cette dernière et la zone marginale, apparaît un cercle de petites squames blanchâtres que Metchnikoff et Roux rapprochent de la collerette de Biett (fig. 2). Ces
Fig. 2. — Chancre du prépuce et syphilides papulo-sqùameuses chez un Chimpanzé femelle. ( D'après Metchnikoff et Roux.)
syphilides, dont le siège le plus habituel est la peau glabre de l’abdomen et de la face interné des cuisses, et aussi les téguments du dos, des membres et de la tête, pâlissent au bout de quelque temps et finissent par disparaître. Rares au début (5 à 6), isolées ou quelquefois groupées, elles augmentent au bout de quelques jours (20 à 50), mais ne sont presque jamais très nombreuses. Elles peuvent cependant revêtir un caractère de gravité exceptionnelle et devenir presque confluentes, comme en témoigne une observation rapportée par Metchnikoff et Roux (loc. cit.). Dans ce cas, les papules se succédèrent et augmentèrent en nombre pendant plus de cinq mois ; la peau se recouvrit de squames blanches, les
Syphil. expér. 2
poils tombèrent et bientôt après les lésions cutanées s’ulcérèrent. A partir de ce moment, des infections secondaires se
Fig. 3. — Syphilis grave généralisée du Chimpanzé. ( D'après Metchni-
koff et Roux.)
surajoutèrent et l’animal mourut au bout de quelques semaines (fig. 3 et 4). Chez ce singe, ainsi que dans plusieurs cas de l’Institut Pasteur et dans d’autres observés par Lassar (1).
(1) Lassar, Berlin, klin. Woch., 1903, vol. 40, n° 52, p. 1119.
l’éruption cutanée envahit les faces plantaires et palmaires et présenta tous les caractères du psoriasis syphilitique de l’homme.
Quant à la roséole , elle n’a rien de spécifique et sa nature
Fig. 4. — Syphilis grave généralisée du Chimpanzé.
syphilitique est loin d’être établie. En effet, on constata à l’Institut Pasteur que plusieurs Chimpanzés, non inoculés, ont présenté des éruptions maculeuses pouvant être confondues avec la roséole. « J’ai vu, dit Metchnikofï, des syphiligraphes en visite chez nos singes, admirer une roséole chez un Chim-
panzé qui n’a\Tait jamais été inoculé avec du virus. » Il en ost de même des plaques muqueuses vraies, qu’il faut se garder de confondre avec certaines érosions banales dont la muqueuse buccale des animaux en captivité est parfois le siège. En dehors du chancre, des plaques muqueuses et des syphilides papulo-squameuses,ilest impossible d’affirmer la nature syphilitique des autres accidents de la période secondaire, car pour les premiers seuls la transmission en série a fourni des résultats positifs.
Au cours de l’évolution de ces accidents, on n’observe aucun trouble apparent dans les fonctions de la plupart des organes ; ceux-ci, en effet, ne traduisent par aucun symptôme leur réaction vis-à-vis du virus. Un seul d’entre eux, la rate , augmente de volume et devient perceptible au palper, comme l’ont remarqué maintes fois Metchnikofî et Roux pendant la période secondaire. Le système nerveux; lui aussi, semble être touché ; dans deux cas à forme grave, ces auteurs ont remarqué, en même temps que les premières manifestations secondaires (papules dans le premier cas, plaques muqueuses dans le second), l’apparition d’une parésie des membres postérieurs, ayant abouti à une véritable paraplégie avec exagération du réflexe rotulien gauche. Ces troubles fonctionnels persistèrent pendant trois semaines chez le premier animal et sept semaines chez le second ; ils guérirent complètement.
En dehors des lésions primaires et secondaires décrites précédemment, on n’a jamais constaté chez le Chimpanzé des manifestations pouvant être rapprochées des accidents tertiaires (gommes, syphilides ulcéreuses, etc.). Malgré ces constatations négatives, nous ne sommes pas autorisés à affirmer que ces lésions ne puissent exister chez les anthropoïdes, car ceux-ci ne vivant que peu de temps en captivité, meurent avant l’époque à laquelle apparaît généralement le tertiarisme.
Dans toutes les autopsies faites sur les animaux morts ou sacrifiés à diverses époques de l’infection, on n’a remarqué, en
dehors de l’hypertrophie de la rate, aucune lésion organique pouvant être rattachée à la syphilis.
Gibbon. — Chez les anthropoïdes autres que le Chimpanzé, la syphilis a une évolution différente, et cela d’autant plus qu’on s’éloigne davantage du type précédent, qui est le plus rapproché de l’homme. Ainsi chez le Gibbon , sur lequel Neisser a fait de nombreuses expériences à Batavia, on a observé, indépendamment de l’accident primaire, des éruptions papuleuses sur la peau du ventre et du siège, sur la paume des mains et sur les muqueuses. Ces manifestations secondaires ont pu d’ailleurs être inoculées en série.
Orang-outang. — Par contre, Y Orang-outang ne réagit vis-à-vis de l’infection syphilitique que par la lésion locale primaire, comme il résulte des observations de Metchnikoff et Roux, de Lassar, de Neisser et de ses collaborateurs (fig. 5). Plus courte que chez le Chimpanzé, l’incubation est en moyenne de vingt-quatre jours. Ainsi chez l’un des trois Orang-outangs inoculés à l’Institut Pasteur avec le virus d’un chancre induré humain, la lésion primitive parut après une incubation de vingt-deux jours et débuta par une vésicule herpétiforme. Elle fut accompagnée d’une double adénopathie régionale et guérit au bout de six semaines; mais pendant les 275 jours que vécut l’animal, on n’observa aucune trace de manifestations secondaires. Il en fut de même de
Fig. 5. — Chancre syphilitique de l’Orang-outang.
l’Orang-outang dont l’observation fut publiée par Neisser et qui, en dehors du chancre, ne présenta qu’une éruption maculeuse très discrète, dont la nature syphilitique fut mise en doute par l’auteur lui-même.
Il résulte de ces données que des trois espèces d’anthropoïdes, Chimpanzé, Gibbon et Orang-outang, soumis à l’expérimentation, le Chimpanzé et le Gibbon présentent une syphilis semblable à celle de l’homme, montrant, en dehors du chancre et de l’adénopathie, des lésions secondaires nettement spécifiques. L’Orang-outang au contraire semble réagir d’une façon particulière et faire une vérole atténuée, qui ne s’accompagne pas de lésions tardives. Or il est intéressant de constater l’existence d’un certain parallélisme entre la façon dont les diverses espèces d’anthropoïdes se comportent vis-à-vis du virus syphilitique d’une part, et leur degré de parenté avec l’espèce humaine d’autre part. On sait, en effet, que l’Orang-outang est moins rapproché de l’homme que les deux précédents; il réalise donc, tant au point de vue de l’infection syphilitique qu’à celui de l’anatomie comparée, une sorte de transition entre les singes supérieurs et les catarrlhniens inférieurs.
§ 2. — Syphilis des singes inférieurs.
Parmi les très nombreuses espèces de singes inférieurs auxquelles on a tenté de transmettre la syphilis, beaucoup montrent une sensibilité atténuée ou semblent même complètement réfractaires ; c’est pourtant sur eux qu’ont été faites les plus nombreuses expériences et qu’on a réussi pour la première fois à reproduire le chancre. Rappelons à ce sujet les recherches déjà anciennes de Klebs, de Sperk, de Martineau et Iïamonic, et celles des frères Nicolle. Il est donc nécessaire, avant de décrire l’évolution de la syphilis chez les catarrhiniens inférieurs, de préciser le degré de susceptibilité de chacune de ces espèces à l’égard du AÛrus spécifique.
Sensibilité des catarrhiniens inférieurs. — Cette sensibilité a été étudiée en France par Metchnikoff et Roux et parThibierge et Ravaut, en Allemagne par Neisser et ses collaborateurs, Baermann et Halberstàdter, et en Autriche par Kraus et par Finger et Landsteiner. Les savants de l’Institut Pasteur ont soumis à l’expérimentation les divers représentants des espèces Macacus1 Cercopithecus et Cynocephalus1 et se sont servis soit de virus de provenance humaine, soit de virus d’origine simienne.
Voici un tableau résumant les résultats qu’ils ont obtenus jusqu’en novembre 1904 :
Résultats des expériences faites par Metchnikoff et Roux jusqu’en novembre 1904 (1).