‹ La syphilis du cerveauChapitre 56 sur 151 · AMNÉSIE VERBALE · texte numérisé non relu

AMNÉSIE VERBALE

fournit, mais il est incapable de les trouver par luimême.

Un demes clients, déjà affecté de divers symptômes nerveux d'origine spécilique, jouait au tric-trac, quand il s'aperçoit tout à coup qu'il ne peut plus compter que Jusqu'à cinq. Impossible d'émettre les nombres six, sept, huit, etc. Quand on les prononce devant lui, il les répète fort bien et immédiatement, mais il les a oubliés aussitôt dits, et il ne peut les trouver spontanément.

Laissez-moi vous citer encore, Messieurs, le cas suivant, où l’aphasie par défaillance de mémoire s’atteste d’une façon frappante. Un jeune pharmacien, que j'ai eu la satisfaction de guérir d'accidents cérébraux indubitablement syphilitiques, est pris d’une crise soudaine d’aphasie avec parésie latérale droite. Il perd presque absolument la parole, mais il reste capable d’articuler les mots qu’on lui rappelle. Il veut s’efforcer, malgré son état, d'achever une ordonnance qu'attend un de ses clients, et, dans ce but, il descend à sa cave chercher une bouteille d’un certain sirop. Dans la cave, il s'aperçoit qu'il a oublié le nom de ce sirop. [remonte aussitôt, relit soigneusement l’ordonnance, et redescend. Là, de nouveau, il lui est impossible de se rappeler ce qu'il est venu chercher. Il remonte encore, redescend, et ainsi de suite Jusqu'à cing fois. Si bien que la cinquième fois, impatienté, il s'empare de l'ordonnance et l'emporte avec lui dans la cave, où il est forcé de la relire une sirième fois pour rapporter enfin ledit sirop.

Dans tous ces cas, vous le voyez de reste, Messieurs, c'est bien la perte de mémoire qui joue le principal rôle et qui tient sous sa dépendance l’aphasie. Si le malade

FOURNIER. ri

ne parle plus, c’est qu'il n’a plus à sa disposition les mots nécessaires à l'expression de sa pensée. Ce dont il s’agit ici est donc purement et simplement de l'aphasie par amnésie verbale,

Mais il n'en est plus de même en d'autres conditions, où la perte du langage se produit de toute évidence en dehors et indépendamment des troubles de mémoire. Tels sont, par exemple, les cas où les malades ne peuvent répéter les mots alors mème qu'on les leur fournit; tels sont encore ceux où ils écrivent ce qu'ils ne peuvent prononcer, etc, Un fait typique de ce dernier genre à été relaté par notre distingué confrère et ami, le D' Dovon. Un jeune homme de vingt-deux ans, syphilitique depuis deux années, souffrait depuis un certain temps d'une céphalée frontale permanente, quand 1l est pris soudainement, au milieu de Ia nuit, d'une violente attaque de forme aphasique, Impossible de prononcer un seul mot correct et compréhensible, malgré des efforts inouis. On présente un papier au malade, et tout aussitôt il écrit facilement ce qu'il éprouve ; il répond par la plume à toutes les questions qui lui sont adressées. — Traitement spécifique institué séance tehante ; guérison dans l’espace de huit à dix jours (1).

Ici manifestement l'abolition de la faculté du lan-

(1) Lire cette intéressante observation datis la Gaselte médicale de Lyon, 1867, p. 156 et suivantes.

De même un malade aphasique, dont le Dr Russell a relaté l'histoire, né pouvait prononcer un seul mot, mais arrivait à se faire comprendre en montrant dans un livre les mots dont il avait besoin pour exprimer sa pensee,

VARIÉTÉS CLINIQUES 259 gage ne résultait pas de l’amnésie verbale, puisque le malade trouvait spontanément pour les écrire les mots qu'il ne pouvait articuler. La modalité pathogénique de l'aphasie est donc très-différente dans ce cas de celle qui présidait au développement du mème symptôme sur les malades précités.

Ce qu'on appelle aphasie ne consiste pas seulement, Messieurs, dans la perte du langage articulé. D’une façon plus générale, l’aphasie est constituée par « la perte ou la perversion de cette faculté qui nous permet d'établir un rapport entre une idée et un signe, que ce signe soit un mot, un geste, ou un tracé quelconque » (Broca). De là, naturellement, des variétés cliniques multiples, relativement aux modes divers que peut affecter la perte de cette faculté, c'est-à-dire relativement à l'écriture (1), la lecture (orale ou mentale), le chant (2), le langage mimique, etc., etc.

Or, ces variétés se retrouvent-elles dans laphasie syphilitique comme dans l’aphasie vulgaire ? La plupart déjà y ont été signalées, et il n’est pas de raison pour que toutes n'y figurent (3). Je ne m'arrèterai pas à vous

(1) Une malade de Trousseau, affectée d'aphasie syphilitique, « ne pouvait dire ni écrire le nom des objets les plus vulgaires, tels qu'une montre, une clef, une cuiller, une assiette. Elle répétait bien son nom et l'écrivait avec facilité; mais si, après qu'elle l'avait écrit, nous l'invi: tions à écrire le mot cuiller, elle continuait & écrire son nom, et s’apercevait pourtant de son erreur, ce qu'elle témoignait par un geste de dépit, ete. » (Clinique médicale de l'Hôtel-Dieu de Paris, par A. Trousseau, 2e édition, 1865, p. 517.)

(2) Curieuse particularité : un de mes malades, aphasique à un haut degré, pouvait fredonner ou chanter, mais sans articuler les paroles de ses chansons.

(3) Exemple : la variété curieuse d’aphasie connue sous le nom

260 FORME APHASIQUE les décrire ici, parce qu'au total, si curieuses qu'elles soient, elles ne présentent rien de spécial, rien qui intéresse particulièrement notre sujet. Il me suffira donc de vous les signaler. |

À titre d'exemple, simplement, et pour justifier ce que je viens de dire, je ferai passer sous vos yeux quelques spécimens de l'écriture d’un malade devenu aphasique par syphilis.

L’affection vient de débuter. À ce moment, sollicité d'écrire son nom (Robin), le malade trace, non sans de grands efforts, les caractères informes que voici :

NY

Quelques jours plus tard, allant déjà mieux, il peut écrire son nom d'une facon très-incorrecte, mais lisible.

d'écho ou écholalie a été observée dans un cas par mon savant collègue et ami, le Dr E. Vidal.

Une femme de 35 ans, syphilitique depuis plusieurs années, est prise tout à coup d'un accès d’aphasie avec légère parésie droite. Elle perd presque complétement l'usage de la parole. Mais, dès qu’on lui adresse une queslion, elle en répète aussitôt les dernières syllabes ou les derniers mots. Lui dit-on, par exemple : « Comment vous portez-vous? », immédiatement elle répète : « Portez-vous ». Parfois même, si la phrase est courte, elle la reproduit en entier. On lui dit : « Ga va bien? »; elle répète à l'instant : « Ça va bien. » Du reste, elle n'attache aucun sens aux.mots qu'elle énonce de la sorte, d'une facon impulsive et en quelque Sorte automatique. — Traitée par la médication antisyphilitique, celte femme guérit avec une rapidité significative, qui ne laissa pas le moindre doute sur l’origine spécifique de tels accidents. (Communicalion orale.)

TROUBLES DE L'ÉCRITURE 26i

On le prie d'écrire le mot garde (nom de sa profession), et il aboutit à ceci :

Le surlendemain, il ébauche passablement ce mème

mot garde, qu'il écrit gaidre. — On lui propose d'écrire empereur, et il s’en acquitte de la façon suivante :

Pnabun

Douze jours après, des progrès notables se sont produits. Le malade peut écrire d’une façon lisible et presque compréhensible. Cependant son langage écrit est encore bien défectueux, comme on en jugera parun fragment de lettre que je copie textuellement, en ayant soin de remplacer par des tirets les nombreux mots effacés.

Cher monsieur

Je vous dirai que je vous — n'’étiez pas — hier soir je voulais faire hier soir — je voulais —’ quand — — vous n'étiez pas la — je ne sais aller — — je vous allais faire arranger une dent parce que elle était gagne de noir, etc.

(On comprend à la rigueur que le malade était allé voir son médecin au sujet d'une dent gâtée et qu'il ne l'avait pas rencontré.)

Trois semaines plus tard, ce malade quittait l'hôpital dans un état assez satisfaisant pour reprendre son service (1).

4° L’aphasie vulgaire coexiste presque toujours avec un état de débilité intellectuelle plus ou moins accusé. I] en est de même encore pour l’aphasie syphilitique. Dans la plupart des cas où l’on a étudié avec soin l'état des facultés mentales, on a presque toujours constaté ( réserve faite pourles aphasies essentiellementtransitoires) un trouble général de l'intelligence. Seulement ce trouble est très-inégal d’un malade à l’autre. Il peut être léger, superficiel, au point d'échapper à l'attention du médecin et de n’ètre appréciable que pour les personnes habituées à voir le malade. C’est là ce qui a lieu pour les aphasies d'intensité moyenne et de durée peu prolongée, comme aussi pour celles qui ne se compliquent pas de phénomènes paralytiques. — Au contraire, ce trouble est parfois nettement et absolument accentué. Compréhension moins facile, faculté d'attention diminuée, conception lente, sorte d'obnubilation et d'engourdissement de l'esprit, paresse de mémoire, torpeur véritable de l'intelligence qui se fatigue au moindre exercice, affaissement dela volonté, ete., en un mot, phénomènes de débilité mentale sur toute la ligne; telles sont les complications habituelles des aphasies graves, associées à des symptômes paralytiques, surtout alors qu'elles persistent depuis un certain temps et qu'elles sont destinées à devenir permanentes,

(4) Je dois la communication de ce fait intéressant à M. le docteur L. Ménard.

ÉVOLUTION 263 5° Enfin une dernière analogie rapproche étroitement l’aphasie syphilitique de l'aphasie vulgaire.

Comme celle-ci, en effet, l’aphasie syphilitique peut ètre éphémère, plus ou moins durable, ou persistante à l'état définitif.

Nous l'avons vue, sous la forme éphémère, figurer au nombre des symptômes précoces de la syphilis cérébrale. Rappelons que, dans ce cas, elle est ‘essentiellement sujette à récidives, au point de constituer une sorte d'aphasie à répétition, très-digne de remarque assurément.

Faisant invasion à une époque plus avancée de la syphilis cérébrale, elle se montre généralement plus rebelle et s'associe d'habitude à des phénomènes de paralysie droite. Sous cette forme et à ce degré, elle est encore justiciable d’un traitement spécifique énergiquement dirigé. Non traitée, elle peut même s’atténuer sponte sua, et s'elfacer d'une facon complète ou incomplète; mais presque infailliblement, alors, elle récidive une ou plusieurs fois, et toujours avec un degré de gravité supérieure. Vient enfin un moment où elle reste permanente, quoi qu’on fasse d’ailleurs, et constitue un état déplorable d’enfirmité orale définitive.

Il se peut même que, dès un premier accès, l’aphasie syphilitique revête ce haut degré de gravité. Tel est le cas d’une de nos malades actuelles de la salle Saint-Thomas. Cette femme, dont vous m'avez entendu raconter l'histoire bien souvent, a été prise, il y a une dizaine de mois, d'un accès intense d’aphasie, avec phénomènes d'hémiplégie droite progressive. Longtemps elle ne s’est pas traitée ou n’a été soumise qu’à des traitements non spécifiques. Ce n’est qu'à son entrée dans nos salles

qu'elle a commencé à faire usage de la médication antisyphilitique, et vous avez pu voir quelles modifications surprenantes se sont produites tout d’abord dans son état, tant au point de vue de l’aphasie que des phénomènes paralytiques. Mais, après cinq ou six semaines, cette amélioration s’est pour ainsi dire enrayée; et, depuis plusieurs mois, quoi que nous ayons pu faire, nous n'avons plus obtenu le moindre progrès. La parole reste encore très-défectueuse, comme vous avez pu vous en convaincre ce matin même, et je crains bien de ne pas me tromper en présageant que cet état doive persister d’une facon définitive.

Résumons cet exposé et disons :

1° L’aphasie est un symptôme dont la liaison avec les altérations syphilitiques de l’encéphale est actuellement bien démontrée; démontrée de par l'observation clinique et de par les constatations nécroscopiques tout à la fois. Très-positivement et au-dessus de toute contestation possible, 27 existe une aphasie d'origine syphilitique.

20 Cette aphasie d’origine syphilitique se rencontre à diverses périodes de la syphilis cérébrale, dont elle constitue tantôt un phénomène précoce, et tantôt un phénomène plus au moins tardif.

3° Elle peut se présenter seule, iso/ément, comme symptôme traduisant à l'exclusion de tout autre l’impression de la diathèse sur le cerveau.

4° Mais il est plus commun qu'elle fasse partie d'un ensemble morbide et qu’elle figure dans la symptomatologie de la syphilis cérébrale au titre de symptôme associé, c’est-à-dire en compagnie d'autres symptômes

Page 1