SUR
Je n'hésite pas à prendre pour épigraphe de cette étude une page du grave historien^ Thoti : à quelque hauteur que Fracastor y soit élevée j'ose croire que l'appréciation de ses ouvrages et de sa vie privée ne l'en fera pas descendre.
«.... Maxime omnium funesta 3 quamvis non omnino immaturata 3 mors fuit Hieronymi Fracastorii Veronœ 3 loco nobili nati , qui ad exactam pkilosophue et matkemati-
carum artium 3 ac prœcipue A stronomiœ 3 quam et doctissimis script is illuslravit 3 cognitionem summum judicium et admirablle ingenium attidit 3 quo multa ab antiquis aut ignorata 3 aut secus accepta adinvenit et explicavit 3 et medicinam 3 ut honestissime et citra lucrum 3 ila felicissime fecit.
« Poeticam vero ita excoluit 3 ut ad virgilianam majestatem proxime accessisse eum faterentur œmuli 3 et in iis Jacobus Sanazarius alioqui parcus et amarulentus aliéna; ■eruditionis laudator > qui visa ejus Syphilide 3 non solum Joannem JovianumPontanum3 sed se quoque ipsum in opère accurata XX annorum lima perpolito viclum exclamavit. Ei , certe hujus seculi ingens miraculum 3 J. C. Scaliger tanquam illarum quas dixi scientiarum et poetices summum fastigium consecuto aras erexit. ( Thuani hîstoriœ , T. 1 . lib. XII. §• i5. ) »
« De tous les hommes illustres que l'Italie perdit à
« cette époque ( vers le milieu du 16e siècle )3 Jérôme « Fracastor est celui dont la mort , quoique n'étant pas « tout-à-fait prématurée , fut regardée comme la plus « funeste.
« Fracastor, né à Vérone de parents nobles, appliqua « un jugement profond et un admirable génie à l'étude « de la philosophie , à celle des sciences mathématiques
« et principalement de l'astronomie à laquelle il consacra « les plus savants écrits. Il ajouta une foule de découver- « tes aux connaissances des anciens 3 et signala ce que « celles-ci avaient d'erroné. Il cultiva la médecine avec « bonheur , de la manière la plus honorable et la plus « désintéressée.
« Quant à la poésie , il y excella au point d'atteindre « de bien près à la perfection de Virgile, de l'aveu de ses « propres émules , de l'aveu même de Jacques Sannazar « si sobre de louanges et si prodigue d'amères critiques « pour les œuvres d'autrui : après avoir lu le poème sur « la Syphilis , Sannazar le proclama supérieur non-seu- « lement aux poésies de Jean Jovien Pontano , mais à « l'œuvre que lui-même avait mis vingt ans de sa vie à « corriger et à polir ( le poème de partit Virginis ) : « Jules César Scaliger , un des prodiges de son siècle, « éleva des autels poétiques à Fracastor, pour honorer en « lui l'homme qui était parvenu au faîte des sciences et » de la poésie. » ( De Tliou, Histoire s tom. 1. liv. XII. §. i5.)
Le rang qu'au 16e siècle Fracastor occupa dans la république des lettres fut des plus éminents. Le vide qu'y produisit sa mort et la vivacité des regrets qu'elle y occasionna sont attestés par une lettre de J. C. Scaliger à
Matthieu Bandello , dont j'extrais ici quelques passages: « Gravi teste , ac potius aactore glorlœ 3 splendoris atque felicilatis suœ privât a est nobilissima patria nostra Hieronymo Fracastorio ., viro cum in omni disciplinarum génère singulâri 3 tum in poeticis pêne comparabili. Quo in mœrore ac lactu cumversata essetdiu civitas nostra } mullis titulisj plurimis elogiis et publiée et privatim testata est , quantum in unius divini capitis factura deccssisset de universœ rei-
publicœ dignitate
« Quocirca fuit omnino Fracastorius tanta in admirât ion e civium ut ipsi principes rei litterariœ sibi eum facile anteferrent vivum , et eo morluo quasi se inanes putarent sine illo3 non solum Ipsum inter suos conventus 3 scd etiam seipsos in illius quœrerent desiderio. Atque ita tum prœsentes summis apparatibus justa persolverunt parenti omnium bonarum artiwn. » ( J. C. Scaliger., Litt. LVI. )
« Notre noble patrie a perdu un illustre témoin , ou « plutôt un des principaux auteurs de sa gloire 3 de sa « splendeur et de sa félicité, Jérôme Fracastor, génie « supérieur dans toutes les sciences et presque sans rival « comme poète : long-temps plongée dans la douleur et « le deuil , notre cité témoigna par une foule d'honneurs « et par de nombreux éloges soit publics soit privés , tout « ce que la perte seule d'une tête si divine avait ravi de- « clat à la république entière
« Fracastor était si haut placé dans l'admiration de « tous, que non-seulement, durant sa vie, les princes de « la science lui donnaient volontiers la préférence sur eux- « mêmes , mais mie, de plus et comme si sa mort les eût « réduits à rien, ils se plaignirent de le savoir à jamais « absent de leurs assemblées dont par là même ils se « croyaient absents avec lui ; aussi payèrent-ils , avec la « plus grande pompe , le tribut de leurs justes regrets à « ce père de tous les arts libéraux. » [Jules César Scaliger 3 Lettre 56. )
En effet j Vérone, sa patrie, lui décerna de magnifiques funérailles. Les poètes les plus célèbres de l'époque déplorèrent dans des vers élégiaques la mort de Fracastor. Sa statue fut promptement coulée en bronze à Padoue , aux frais de Jean-Baptiste Rhamnusius , son ami et son admirateur ; elle y fut placée dans un lieu public où toute la jeunesse de Padoue et tous les membres de l'Université vinrent la saluer.
De leur côté aussi , les principaux citoyens de Vérone (par une délibération du Conseil , du mois de novembre i555^ religieusement conservée dans les archives de la ville ) votèrent une statue de marbre à Jérôme Fracastor ^ à l'auteur du divin Poème sur la Syphilis , à celui dont lesvers ont éclipse tous les vers qui ont paru depuis quinze? cents ans,.
Tels sont les motifs et les termes remarquables de la délibération.
La statue , ouvrage de deux fameux sculpteurs, représente le poète en pied, la tête couronnée de lauriers. Elle fut érigée à Vérone sous un arc en pierre , sur la place dite des Seigneurs , non loin des statues du poète Catulle , de Pline l'ancien et d'autres fameux personnages , nés à Vérone, à la mémoire desquels leurs concitoyens avaient accordé de pareils honneurs.
Les Œuvres de Fracastor ont été souvent réimprimées. La meilleure édition est celle de Padoue. (Cominus 3 edentibus Vulpiis fratribus , 1739; 2 vol. in-4°.)
Honneur au siècle où la science et la poésie occupaient une place si élevée., où la mort d'un médecin devenait un deuil public , où un simple fils des muses marchait l'égal des plus grands capitaines , des plus illustres potentats 3 et descendait dans la tombe., escorté de regrets et d'hommages universels ! Rappelons que ce siècle fut celui de Léon X j le siècle qui précéda celui de Louis XIV.
Le prestige qui entourait alors le nom de Fracastor ne fut point un caprice de la mode , un engouement passager. Cependant je suis loin de prétendre qu'il ait conservé jusqu'à nous son premier éclat. 11 n'est donné qu'à un bien petit nombre d'hommes d'être les contemporains
ÉTLDE SUR FRACASTOR. J
immuables de tous les siècles , les génies familiers de toutes les intelligences., et de voir leur pensée se transmettre à jamais, comme la vie , d'homme à homme, de nation à nation. Tels Homère, Hippocrate , Galilée ou Newton. L étoile de Fracastor a pâli, je le sais ; le temps a jeté sur elle cette demi obscurité qui n'est plus le jour , mais qui n'est pas la nuit a cette brume légère dans laquelle les objets s'effacent sans néanmoins se perdre, et où l'œil de l'observateur attentif sait toujours les retrouver. En uo mot, le crépuscule s'est fait pour Fracastor.
Essayons de remettre en lumière le génie de cet écrivain, l'un des plus célèbres du i6e, siècle.
Nous avons sur lui diverses biographies ; je n'en donnerai ici qu'un abrégé. C'est surtout aux livres qu'il nous a laissés , aux livres renfermant les trésors de sa pensée que s'attachera l'examen auquel je vais me livrer. J'insisterai de préférence sur la partie de ses œuvres relative à l'art qui fut sa principale occupation , à la science médicale à laquelle j'ai voué moi-même mes études et ma vie.
Jérôme Fracastor naquit à Vérone en l'an r483 , de parents nobles parleurs ancêtres non moins que par leurs vertus. Son enfance fut marquée par un événement extraordinaire : sa mère , le tenant un jour dans ses bras , fut écrasée par la foudre sans que lui-même en fût aucunement atteint.
Il commença ses études, très-jeune encore., à l'université de Padoue. Ses progrès dans les lettres furent si grands qu'il éclipsa bientôt tous ses condisciples.
Ardent, infatigable au travail , on le vit explorer toutes les branches des connaissances humaines. De l'étude des bonnes lettres il passa à celle des mathématiques , où sa rare pénétration et l'immensité d'une mémoire toujours sûre abrégèrent beaucoup pour lui le temps qu'exige ordinairement une science toute d'abstractions , de formules et déchiffres.
11 s'adonna ensuite pendant plusieurs années à la philosophie^ sous la direction du savant Pierre Pomponace , de Mantoue ; puis , son goût le portant à la médecine , il s'en occupa avec tant d'ardeur , il y appliqua tellement les ressources de son génie que, dans les discussions journalières, non-seulement avec les élèves , mais encore avec les docteurs de l'école, de l'aveu de tous, il n'avait point d'égal. Aussi l'appela-t-on dès l'abord un jeune homme divin, et l'université de Padoue fut-elle prodigue envers ce jeune homme des honneurs que personne avant lui n'avait obtenus que dans la vigueur de l'âge et après de longs travaux.
A l'âge de 19 ans,, Fracastor professait la logique dans cette célèbre université. Il y eut pour condisciples les jeu-
nés gens les plus illustres. De ce nombre étaient Gaspard Contarini, qui fut ensuite cardinal , André Navagero ( Naugerius) et Marc-Antoine Contarini de l'Ordre des Patriciens à Venise , les mêmes à qui la république confia de grandes ambassades ; Jean-Jacob Bardulo., de Mantoue., très-grave philosophe, Pomponio et Lucas Gaurico frères , habiles astronomes , Jean-Baptiste Ramusio ( Rhamnusius) qui devint membre du conseil des Dix à Venise , personnage versé dans les lettres grecques , mais surtout dans la cosmographie et dans l'histoire de presque tous les peuples. Ramusio dut plus tard à Fracastor l'idée et une partie des matériaux de son utile Collection de voyages maritimes.
Il cultiva principalement l'amitié de deux très-nobles frères Jean-Baptiste et Raymond délia Torre ( Torriani, Turrius), de Vérone, avec lesquels il discourait habituellement, sous les yeux de Jérôme délia Torre leur père qui, par ses talents et sa doctrine , avait obtenu la première chaire de médecine à l'université de Padoue.
Dans une des guerres qui ravagèrent alors l'Italie , l'académie de Padoue fut bouleversée. Fracastor apprit en même temps la mort de son père. Il se préparait à retourner à Vérone, lorsque Alviano., général de l'armée vénitienne , généreux ami des lettres , l'attira à l'académie
instituée à Pordenono, non loin de Venise; mais Alviano ayant été battu et fait prisonnier à Ghiaradda en i5og, par les Français , Fracastor se retira à Vérone : il y trouva l'héritage paternel presque entièrement anéanti par suite de la guerre.
Fracastor se maria. Il eut quatre fils dont deux moururent en bas âge. Il en déplora la perte dansjdes vers empreints de tout ce que la tendresse paternelle peut exhaler de touchantes douleurs. Quelques années après 3 il perdit aussi le troisième; le quatrième, Paul-Philippe, lui survécut.
Fracastor avait une maison dans Vérone. Il préférait cependant habiter la charmante retraite qu'il s'était créée à quinze milles de la ville., sur la colline Caphi, au pied du mont Baldo,, entre l'Adige et le lac Benaco. Ce fut là qu'il composa le poème sur la Syphilis , qu'il dédia à Pierre Bembo , plus tard cardinal , alors secrétaire du souverain Pontife Léon X.
Simple dans ses goûts^ modeste, bon , affable pour tous , servir l'humanité par la pratique de la médecine fut constamment le plus doux , le premier de ses devoirs. Il acquit une telle réputation qu'il fut proclamé le plus habile des médecins de son époque. 11 était consulté nonseulement par les personnages les plus considérables de
ETUDE SUR FRACASTOR. I i
Venise , mais encore il était appelé par les princes et les souverains étrangers., lorsqu'ils étaient atteints de maladies qui mettaient leurs jours en danger, et alors son désintéressement lui faisait refuser le prix qu'ils lui offraient pour les soins qui leur avaient rendu la santé. Il ne voulait rapporter dans sa patrie que l'estime et l'amitié de ces grands personnages.
Dans ses loisirs., il s'appliqua à étudier la cosmographie. Il parvint, aidé de ses connaissances en mathématiques, à déterminer et à tracer avec une rare précision les latitudes et les longitudes des pays découverts d'abord en Orient par les Portugais., et de ceux qui le furent bientôt en Occident par Christophe Colomb.
Il tira la botanique de l'obscurité où ses devanciers l'avaient laissée tomber. Il dénomma, classa les plantes avec une admirable clarté , il refit enfin cette science qui se perdait. Voyez à ce sujet les lettres de Fracastor insérées dans le recueil de Pini. ( Scielta di littere. Venet.\^[±3 [±vol. m-8°; tom. 3., pag. 399., 436.)
Fracastor était attaché au Concile de Trente en qualité de médecin,, à l'époque où ce concile fut transféré à Bologne. — On a fait jouer à Fracastor, au sujet de cette translation un rôle qui , quelque important qu'il soit 9 n'en serait pas plus honorable, le rôle d'un astrologue
mystificateur. On a dit que le pape Paul III ayant intérêt de faire transférer le Concile dans une ville d'Italie sujette du Saint-Siège, avait , d'une part, à prévenir les obstacles que pouvait élever l'empereur Charles-Quint, de l'autre , à rompre les habitudes contractées par les Pères durant un séjour de plusieurs années à Trente , et que, pour triompher de ces difficultés, il eut recours à la science astrologique de Fracastor , très-renommée dans toute l'Europe. Fracastor., secondant les vues du souverain Pontife , aurait consulté les astres et n'aurait pas manqué de trouver, dans la conjonction de certaines planètes, des signes annonçant qu'une maladie contagieuse ne pouvait tarder d'envahir la ville de Trente.
Cette anecdote, à laquelle la croyance en l'astrologie universellement répandue au 16e siècle a pu donner naissance, n'est au fond qu'une de ces erreurs que la malice et le défaut de critique font passer d'un biographe à un autre.
Il est vrai que les Pères épouvantés désertèrent la ville de Trente, et qu'ils s'assemblèrent à Bologne dans les États du Saint-Siège et y tinrent la neuvième session du Concile, le 21 avril i5/j7> et la dixième au mois de juin de la même année. Mais j'aime à croire qu'ils n'eussent pas pris la fuite devant la menace d'un astrologue, cet astrologue fût-il
ETUDE SUR FRÀCASTOR. l3
Fracastor lui-même , devant les dangers problématiques d'une future épidémie. Us cédèrent à un péril réel , et se retirèrent devant les ravages d'une maladie ' grave qui s'était développée à Trente durant leur séjour, et dont plusieurs des principaux d'entre eux avaient été victimes. Voici ce que je lis à ce sujet dans l'histoire du concile de Trente par le Père Sforza Pallavicini , fait cardinal en 1657 » mort à Rome en 1667. T. 2. ( M igné , éditeur. — Montrouge 1 844- )
« Il survint à Trente une maladie (le pourpre), accompagnée d'une mortalité extraordinaire et d'indices de contagion sur le corps et de corruption dans l'air, ce qui effraya d'autant plus les Pères du Concile que la mort s'approcha de plus près; car ils virent périr de ce mal , trois jours après la session, l'évêque de Capacio , et peu auparavant, le général des Mineurs, avec quelques membres de la suite des Légats. Ils tournèrent leurs pensées vers le départ. L'empressement devint encore plus grand, lorsque le bruit de la contagion se fut répandu dans les lieux circonvoisins ; cardes lors il fut question de défendre toute communication avec Trente, et de couper aux Pères toute retraite à l'avenir. « On songea à transférer le Concile.... Les Légats demandèrent d'abord l'avis des hommes de l'art sur la
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« maladie régnante. Il y avait là deux médecins étrangers « très-célèbres : le premier, Balduino Balduini, de Barga, » attaché à la maison du premier Légat; l'autre Jérôme « Fracastor, de Vérone , qui avait été envoyé comme « médecin du Concile, et qui avait la réputation d'être le « plus grand médecin de son temps. On raconte même « que douze ans auparavant, Charles-Quint voyageant en « Italie et quittant Peschiera., où était accourue l'élite de « plusieurs provinces.... ne fit attention à personne , « mais que le cardinal Madrucci lui ayant seulement « montré Fracastor, il arrêta sa marche 3 au milieu de la « poussière et à l'ardeur du soleil , pour le considé- « rer. (0
« Les deux médecins déclarèrent que la maladie pré- « sentait des signes de contagion et des symptômes de « peste qui se développeraient ensuite , lorsque la tem- « pérature serait plus chaude; et que les personnes no- « blés et délicates y seraient plus exposées que les autres.
« En effet , l'enquête démontra que depuis quelque
(1) A cette époque, Fracastor avait déjà publié son poème sur la Syphilis ( imprimé pour la première fois en 1530 ). On verra , si on consulte la note première du troisième chant, que le vainqueur de Pavie , tout aussi vulnérable en certain point que notre François Ie' , avait des raisons personnelles de sentir s'éveiller en lui au nom de Fracastor un vif mouvement de curiosité et d'intérêt.
ÉTUDE SUR FRACASTOR. l5
« temps , il s'était déclaré à Trente des fièvres pestilen- « tielles, accompagnées de pourpre, c'est-à-dire , comme « l'expliquait Fracastor selon la définition de Galien , « des fièvres tout à la fois contagieuses et le plus souvent « mortelles. »
Dans cette version plus véridique , on pourrait bien entrevoir chez Fracastor quelque désir de servir les intérêts de souverain Pontife , mais il n'y a là rien qui sente l'astrologue et le charlatan.
Que Fracastor fût dévoué au Pape , j'en suis convaincu, car il était lui-même à Rome l'objet des distinctions les plus flatteuses. Je lis dans une lettre que lui adressait le cardinal Bembo en 1 546 , époque de la translation du Concile : « Votre nom est bien grand , bien accueilli et bien « révéré dans toute cette Cour, comme partout où il y a « des hommes vertueux et savants. »
Fracastor mourut à sa maison de campagne de Caphij, le 8 des Ides du mois d'août de l'an 1 553 , dans la soixanteonzième année de son âge, frappé d'apoplexie pendant qu'il dînait. On dit qu'à la première atteinte du mal, sa langue étant déjà embarrassée , il demanda par signes à respirer l'odeur de certaines plantes dont la vertu , en pareil cas , lui était connue. Il porta aussi plusieurs fois la main à la tête, voulant par là donner à entendre à
l6 ÉTUDE SUR FRACASTOR.
ceux qui l'entouraient qu'on appliquât promptement des ventouses sur son cerveau, remède dont il avait eu occasion d'obtenir un parfait résultat , dans une affection semblable , sur une religieuse Bernardine ; mais ses serviteurs troublés ne le comprirent pas. Ils eurent recours à divers moyens inefficaces , et le malade expira dans la nuit. Son corps fut porté peu après à Vérone.
Fracastor nous a laissé les ouvrages suivants : i° De Sympathia et Ântipathia rerum ; Liber unus. 2° De Contaglonlbus 3 morbisque contagiosis s et eorum curatione ; Libri très. 0)
3° De causis dlerum criticorwn ; Libellas. (i555.) 4° Naugerius 3 sive de Poetica ; Dialogus. (Publié en i555. )
5° TurriuSj, sive de intellectione ; Dialogus. (en 1 555. ) 6° Fracastorius 9 sive de anima; Dialogus. (en 1 555. ) 7° De vini temperatura ; Sententia. ( 1 534») 8° Homocentriea , sive de stellis ; Liberunus. (î 558.)
P OEM ATA :
9° Syphilidis 3 sive morbi Gallici 3 Libri très. (î 55o.) io° Josephi j libri duo emendati. Poema inchoatum ( Publié en î 555, )
(1) Ces deux ouvrages dédiés au cardinal Alexandre Farnèse furent publiés ensemble en 1546.
1 1° Alcon\ sive de cura canum venaticorum. (en 1591.) 12° Carminum variorum, Liber unus* (Publié en 1 555.) [ 3° Ses lettres sur la Botanique, insérées dans le Recueil de Pini.
Fracastor s'offre donc à notre appréciation comme astronome , comme philosophe , comme naturaliste et médecin , et comme poète.
Pour déterminer la valeur de [ses connaissances en astronomie , il me suffira de relater le jugement qu'en a porté récemment M. Libri , et avant lui Tiraboschi, cité par Ginguené : « Un seul nom , dit M. Libri dans son Histoire des sciences mathématiques en Italie , Tom. 3, pag. 100, 101, celui de Fracastor, domine au 16e siècle le nom de tous les astronomes Italiens. 11 fut célèbre par la profondeur et la variété de ses connaissances ; il fut botaniste, philosophe et mathématicien, et, cultivant des sciences si diverses , il s'illustra dans toutes. En combattant les Epicycles, il aplanit la route au système de Copernic. Il substitua l'action des atomes aux causes occultes ; il considéra tous les corps comme s^attirant mutuellement , et les actions électriques, magnétiques et physiologiques comme ayant pour cause un principe impondérable [Opéra Fracastorii in-^° Venet. 1 S74 -» f0^- 5t 3 62.). Son livre de Sympathia et Antipathia est rempli
l8 ÉTUDE SUR FRACASTOR.
d'observations intéressantes. Les Homocentriques décèlent le savant astronome. On lui doit peut-être la première idée des lunettes astronomiques. {Ibidem, fol. i3, 42 -> H. Sect. ii , c. 8j Sect. m. c. 25, ) »
« L'Astronomie , dit Ginguené , dans son Histoire littéraire d'Italie, Partie il , chap. 28, tom.7, pag. 129, fut une des sciences qui participèrent le plus à ce mouvement général (XVIe siècle). Un grand poète, qui s'est déjà offert à nous comme savant médecin , s'offre encore ici comme savant astronome. Fracastor aperçut, un des premiers., que le système des anciens, qui expliquaient les mouvements célestes par des cercles excentriques et par des épicycles \ïWé sur, /.UX-^oç cercle; petits cercles ajoutés à de plus grands : ils servaient autrefois ta expliquer les stations et les rétrogradations des planètes), était une source d'erreurs : il y substitua d'autres cercles homocentriques ou concentriques, et s'efforça de tout expliquer par ce moyen ; il ne parvint pas à son but , mais du moins il ne suivit pas en aveugle les préjugés des anciens, et il donna cette preuve de plus de la pénétration et de la vivacité de son génie (Tiraboschi , pag. 38 1. ). Il en donna une autre de sa sincérité , en déclarant, au commencement de son travail sur les Homocentriques [De Homocentricis c. 1.), qu'il en devait la première idée à Jean-Baptiste Délia Torre ,
son compatriote et son maître, qui lui avait recommandé en mourant de pénétrer plus avant dans cette matière. 11 ne se borna point à des spéculations abstraites sur les astres ; il mit une grande application à les observer. 11 employait à cela de certains verres, qui préludaient en quelque sorte à l'invention du télescope. Il a écrit que la lune et les étoiles , quand on les regardait avec ces verres , semblaient se rapprocher de la terre , au point de ne paraître pas plus élevés que de hautes tours. Il a même dit plus positivement encore , en décrivant la lunette dont il se servait : « Si quelqu'un regarde avec deux verres oculaires, en les plaçant l'un sur l'autre., il verra les objets beaucoup plus grands et plus rapprochés. » {Voir Bailly 3 Hist. de l' Astronomie 3 tom. i. liv. 8. §. 27.) Je crois devoir transcrire le texte latin de ces deux passages :
« Per duo specilla ocularia si cjuis perspiciat altero alteri supposito majora mulio et propinquiora videbit omnia. ( Sec. 11. c. 8. deHomocentricis. ) »
« Quinimo quœdam specilla tantœ fiunt densitatis 3 ut si per ea quis lunam aut aliud syderum spectet 3 adeo propinquiora illa judicet 3 ut ne turres ipsas excédant. ( Ibid. Sect. ni. c. 28. ) »
Les idées de Fracastor en philosophie se trouvent ex-
posées dans les trois dialogues dont j'ai cité plus haut les titres. Il les composa au déclin de sa vie et à la sollicitation de ses amis ; il les donne comme le souvenir d'entretiens qu'il avait eus avec eux., au sortir de la jeunesse et à la fleur de l'âge, touchant la mission du poète , l'intelligence et lame. Chaque dialogue porte en tête le nom de l'un de ces amis.
Le premier , intitulé Naugerius ou de la poétique , est adressé à Jean-Baptiste Rhamnusius. Le second est intitulé Turrius ou de l'intelligence. Le troisième porte le nom de Fracastor lui-même, Fracastorius ou de l'àme : la mort ne permit pas à l'auteur de l'achever.
La manière dont il entre en matière dans le Naugerius est charmante ; je ne résiste pas au plaisir de traduire ce passage :
« Le hasard ayant réuni à Vérone , durant les jours de la canicule , André Navagerio , patricien et sénateur de Venise , profondément versé dans les lettres Grecques et dans les Latines , et auteur d'une excellente histoire de son temps , et Jean-Jacques Bardulo , de Mantoue , non moins instruit dans l'une et l'autre langue , nous décidâmes , pour nous soustraire aux chaleurs accablantes de l'été, d'aller, en compagnie des frères Jean-Baptiste et Raymond Délia Torre , chercher la fraîcheur dans les bois
ETUDE SUR FRACASTOR. 2t
du mont Baldo. Nous arrivâmes , sur le soir , à l'endroit appelé Méono. La nuit venue , tandis que nous donnions à notre corps un repos nécessaire, Bardulo , qui excellait dans les sciences mathématiques et surtout dans l'astronomie , et qui n'avait jamais rencontré un ciel si favorable , s'absorba tout entier dans la contemplation des astres. On ne put l'arracher à ce spectacle que fort avant dans la nuit. Mais déjà, aux premières lueurs de l'aube r Bardulo se levant et nous tirant du sommeil, nous fnvita à venir, à l'entrée d'une grotte voisine, saluer le lever del'aurore et celui du soleil dont le disque ne nous avait nulle autre part apparu si large et sîpur. »
« Les bois et les montagnes d'alentour commençaient déjà à se remplir de murmures et de bruit. Ailleurs, tout était silence et solitude, rfen ne décelait encore la vie, si ce n'est quelques bergers veillant sur leur troupeaux épars. »
« Après quelques instants, nous dirigeâmes nos pas vers une fontaine peu éloignée, à laquelle une prairie naturelle conduisait par une pente douce : là , de plusieurs grottes creusées dans une roche escarpée , tombait sans cesse en gouttelettes de pluie une eau qui , réunie en petits ruisseaux, formait une fontaine limpide et courait en murmurant à travers la prairie. Tout autour de ces lieux , des hêtres nombreux étendaient leur ombrage , et des multi—
tudcs d'oiseaux, hôtes assidus de la fontaine, y faisaient entendre leurs chants. »
« Forte enim cum per caniculœ dies Veronœ essent Andréas N augerius , V enetus patricius et senator 3 vir grœce et latine doctissimus , liistoriarmn aatem sui temporis scriptor egregius ., et Joannes Jacobus Bardulo^ Mantuanus civisj et ipse lingua utraque disertissimus ., œstasque videretur gravissima s decrevimus cum Turriis fratribiiSj Joanne Baptista et Rhamondo , in Baldi frigora simid secedere. Accessimus autem sub vesperam 3 locum Meonem vocant : nox cum advenisset , dum alii curamus corpora , Bardulo s qui mathematicarum rerum inprimisque omnis Astronomiœ peritissimus erat, numquam autem alias forte tantum cœli nactus fuerat, spectatum sydera omnia sese transtulit. Utide nec îiisi post multam noclem divelli potuil : mane vero cum primum illuxisset dies j, idem ille exsur gens s nos que somna excitans , vicinam m speculam vocavit , unde orientem auroram solemque salutaremus , cujus exortus nusquam amplior , nusquam purior visus a nobis fuit. »
« Accipiebantjamsylvœ montesquemugitibus circum compleri : alioqui ubique silentium et vasta solitudo * ubi prœter rarospastores atque armenta, animatum nihil inspectabatur: hic ubi aliquantisper immoratum est, placuit vicinum ad fontem gressus movere ' , quo irriguum pratum leni ascensu
ÉTUDE SUR FRAGASTOR. 20
ducebat. Excavabatur asper tofus in specus varios , qui omnes perpetuis stillis imptuebant in terrain , unde corrivatis in tmiim aquis nitidissimus fous per virens pratum commurmurans descendebat. Circa tofum multœ fagi umbram dabant 3 quas inter variœ fonti assuelcp volucres circum supraque cantu placido volitabant. »
Pans ce premier dialogue , Fracastor recherche quelle est la mission du poète : elle ne doit pas avoir pour but unique de charmer l'imagination , de récréer l'esprit: c'est plus haut qu'elle doit atteindre. L'empire qui lui est assigné est plus vaste que le monde : il embrasse les champs infinis de l'âme, et , comme la pensée, il n'a point de limites. Les autres arts se meuvent dans une sphère bornée ; la poésie plane au-dessus de tous ; seule elle a le droit de puiser dans leur commun patrimoine, et quelles que soient les richesses qu'elle en emprunte , elles les accroît par la manière dont elle les met en œuvre, par les couleurs brillantes dont elle les revêt , par le langage élevé dans lequel elle les transmet à la postérité. Mais l'immortalité qui deviendra son partage, comment la conquérir, si ce n'est en unissant au charme des images une puissance plus réelle , plus forte : l'utilité , la moralité des tableaux ? Servir les hommes et les rendre meilleurs, telle est sa fin suprême. Qu'elle y soit donc fidèle même
2l± ETUDE SUR FRACASTOR.
dans ses fictions les plus hardies , dans ses inspirations les plus passionnées. Le délire poétique , furor poeticus , est une sorte de révélation divine.... Dans tout l'emportement de l'enthousiasme , le poète n'en doit pas moins rester les pieds liés à la vérité. Alors, sa pensée sera éminemment utile aux hommes ; alors , celui que les anciens appelaient fils des dieux, pourra, sans crainte, au nom des éternelles lumières , au nom des semences de bien qu'il aura fait germer dans le cœur de ses frères, forcer Platon à lui ouvrir les portes de sa République.
DicemtiSj conclut Fracastor, poetœ fînem esse delectare et prodesse imitando in unocjuoque maxima et pulcherrima per genus dicendi simpticiter pulchrum ex convenienlibus.
Je passe, sans en donner une analyse qui offrirait d'ailleurs peu d'intérêt, le dialogue sur l'intellect , et celui sur l'âme : ce dernier est resté inachevé.
Quant à l'opuscule sur les qualités du vin , de vint temperatura Sententia 3 n'y trouvant rien qui puisse captiver sérieusement le lecteur, je le passe également sous silence, me conformant en cela à la règle imposée par Fracastor lui-même à la poésie. Il fait suivre ce court essai d'une ancienne épigramme. J'aime mieux la rapporter ici, que de reproduire la discussion sur les quatre qualités élémentaires , admises par Galien : le chaud , le froid ,
iTCDE SUR FRACASTOR. 2 3
le sec , l'humide., à laquelle Fracastor se livre, à propos de la nature du vin ;
Infantem Nympbœ Bacchum , quo tempore ab igné
Prodiit , inventum sub cinere abluerant.
Ex illoNymphis cum Baccho gratia multa est ,
Sejunctus quod sit ignis , et urat adhuc.
J'ai fait connaître l'astronome et le philosophe, j'ai hâte d'aborder le médecin et le poète.
Je ne parlerai de l'opuscule de notre auteur sur les jours critiques, que pour en extraire la belle maxime suivante : Quidquid vero molimur 3 id omne veritatis et Philosophiœ amore facimus quœ in nuUius verba jurare addicta est. (DeDieb. crit. c. ni.)
« Dans nos travaux , nous marchons toujours soutenu « par l'amour de la vérité et de la philosophie, qui nous « défendent de jurer par la parole d'aucun maître. »
Je signalerai aussi la vivacité , la verve , les saillies , la mordante ironie qu'il met à attaquer les partisans de l'influence lunaire , et ceux de la doctrine de Galien , relativement à la production de ces jours critiques. J'avouerai pourtant que la théorie qu'il en donne à son tour se ressent des préjugés et des subtilités scholastiques de l'époque où il vivait.
20 ÉTUDE SUR FRÀÇASÏOR.
, J'arrive à son traité des maladies contagieuses. C'était un champ vierge , où nul auteur jusqu'alors n'avait mis le pied. Fracastor ne s'est pas borné à y tracer le premier sillon , à y jeter le premier grain. Il l'a défriché en entier. Sur ce terrain , il a creusé les fondements d'un vaste édifice, et il lui a été donné d'en couronner le faîte de ses propres mains. C'est un des plus beaux monuments du génie médical au 16e siècle. Depuis trois cents ans, très-peu de matériaux neufs et' importants sont venus s'y ajouter, et les efforts de quelques critiques , sévères jusqu'à l'injustice , ont à peine réussi à en disjoindre quelques pierres.
Dans cette œuvre , tout entière de sa création, Fracastor n'a eu pour guide que la force et la pénétration de son jugement, pour soutien que l'observation des faits.
C'est dans leur ensemble , dans leur généralité que je vais présenter les idées de cet homme vraiment grand. — Envisagées à ce point de vue, elles apparaîtront dans toute leur puissance et leur élévation. Je ne nie point qu'en descendant à leur application, en entrant dans les détails, on ne trouvât plus d'un fait contestable, plus d'une opinion peut-être erronée ; mais ces légères imperfections tiennent au siècle où vivait Fracastor. Partout elles sont inhérentes au milieu dans lequel l'homme existe, et le génie lui-même , cà quelque hauteur qu'il atteigne , ne
peut tellement secouer ses ailes, qu'il n'y reste encore des traces de poussière. Chaque temps a ses erreurs et ses ténèbres. La colonne de feu qui guidait dans le désert les enfants d'Israël n'avait-elle pas une de ses moitiés voilées? Le côté obscur de Fracastor, ce sont les théories galéniques , les explications humorales , les formules scholastiques. Éloignons-les , tout est lumière , tout est or pur.
Il m'a fallu faire un travail, plein d'intérêt sans doute, mais parfois assez pénible , pour dégager l'idée vraie , l'idée pratique , de l'enveloppe étrangère , de la couche stérile qui la revêtait. Si j'eusse présenté pêle-mêle le faux et le vrai , le bon et le mauvais , peut-être le lecteur se serait-il rebuté. J'ai donc cru pouvoir, sans encourir le moindre blâme, dépouiller Fracastor du bien d'autrui qui l'appauvrit, pour ne montrer que ce qui est son bien à lui, ce qui fait sa personnalité , sa richesse. C'est ainsi qu'en prenant sur les rayons d'une vieille bibliothèque un livre excellent mais ancien , nous avons soin d'abord de le frapper dans nos mains, pour chasser la poussière qui a soujljé ses feuillets.
Le livre de Sympathia et Antipathia précède le livre de Contagionibus, et lui sert en quelque sorte de vestibule. L'auteur y traite de la sympathie des éléments , de l'attraction et de la répulsion des corps, suivant que lesprin-
cipes qui entrent dans leur composition sont analogues ou contraires ; de la sympathie et de l'antipathie de l'âme et des sens , d'où résultent la joie , la tristesse , la crainte, le délire , l'admiration, la colère , le rire , la pudeur, etc. Il cherche à pénétrer le secret des phénomènes de la nature , et par les mots sympathie et antipathie il désigne aussi ces forces que nous nommons aujourd'hui attraction moléculaire, affinités chimiques, et, dans un autre ordre de choses, aptitude, prédisposition morbide , etc. Dans le traité de Contagionibus,\epremier livre embrasse leurs généralités , le second comprend l'exposition de chacune de ces maladies en particulier , le troisième est consacré à leur prophylaxie , et à leur cure.
Fracastor, après avoir donné , au point de vue le plus absolu , le plus sommaire , la définition suivante de la contagion : La contagion est une infection spécifique passant d'un objet à un autre ; Contaglo est quœdam ab uno in aliud translens infectio , descend dans les détails et élucide ce que sa définition peut avoir de trop synthétique , en développant de la manière suivante les divers caractères de la contagion :
« La contagion a lieu toujours entre deux objets : soit entre deux objets différents , soit entre deux parties d'un même objet. Le premier cas constitue la contagion fran-
che , la contagion proprement dite. Ce n'est que par analogie et par extension que l'on peut donner le nom de contagion au second cas. Pour qu'il y ait contagion , il faut que l'altération qui se manifeste dans l'objet infecté soit de même nature que celle qui existe dans l'objet infectant.» « Un autre caractère de la contagion consiste en ce qu'elle s'opère dans les "particules les plus subtiles, dans les particules que nos sens ne peuvent saisir : on doit entendre par ces particules celles d'où résulte la composition 3 la mixtion des corps , le Mistum. » Voici le sens que les chimistes du 16e siècle attachaient au mot mistum : Mistio est compositio per minima undequaque.
« La contagion s'opère donc d'abord entre les particules composantes , quoiqu'elle s'étende bientôt au tout et l'altère. C'est une affection de ces particules. »
En résumé , dicemus contagionem esse consimilem qtiamdam misti ( secundum substantiam) corruptionem , de uno in aliud transeuntem^ infectione in particidis insensibilibus primo fada. »
Donnant à la traduction de ce texte une couleur tant soit peu moderne , je dirai : La contagion est une viciation particulière des parties matérielles les plus déliées de l'agrégat vivant , viciation toujours de nature identique , transmissible d'un objet ou d'un individu à un au-
3o ÉTUDE SUR FRACASTOR.
tre, et ne s'étendant jamais à l'agrégat entier, qu'après que l'infection s'est opérée dans ses molécules élémentaires. Ceci paraîtra quelque peu abstrait, quelque peu subtil ; mais quand il s'agit de définir une chose aussi indéfinissable , dé saisir une chose aussi insaisissable que la contagion , ne nous étonnons pas que l'obscurité du sujet s'étende aux mots destinés à le retracer. Il y a là de l'analogie avec les ténèbres visibles de Milton. On ne peut pas dire que l'objet se produise à la pensée d'une manière claire et précise , cependant on en entrevoit la réalité, quel que soit d'ailleurs le lointain vague et brumeux dans lequel il s'efface. Ne trouvez-vous pas dans ce mistum une première lueur de la théorie atomistique?
Aujourd'hui encore , si ne voulant pas nous borner à énoncer le simple fait de la contagion et à constater, sans aller au-delà , le phénomène de l'incubation préalable , nous prétendions pénétrer le mystère de l'imprégnation de toute l'économie animale par un virus contagieux , serions-nous moins vagues , serions-nous plus clairs que Fracastor ?... nullement.
« Les principes de la contagion diffèrent entre eux par le mode de transmission. Ce mode est triple : en effet , les uns ne se propagent que par contact , les autres se propagent par contact et par foyer, les autres enfin, par contact , par foyer et à distance. »
ÉTUDE SUR FI1ACAST0R. 3l
Fracastor donne le nom de foyer de contagion aux vêtements , aux objets en bois et aux substances analogues qui , bien que netant pas altérées elles-mêmes par les germes contagieux , sont aptes néanmoins à les conserver et à les transmettre. »
« Un certain ordre semble régner en cette matière : Ainsi, les principes transmissibles à distance se propagent en outre par foyer et par contact; les principes transmissibles par foyer se propagent de plus par contact. Tous ne sont pas transmissibles par foyer ni à distance , tous le sont par contact. »
« Le principe de la contagion par contact paraît résider dans les particules insensibles qui s'évaporent des corps., et qui , chaudes 3 acres et humides > deviennent les semences des maladies contagieuses. »
« Ces semences peuvent se conserver deux et trois ans en un foyer de contagion. On s'étonnera moins de ce fait, si l'on veut bien considérer que le bois , les vêtements, etc. retiennent pendant un temps indéfini un principe odorant étranger , formé des corpuscules les plus subtils , les plus fugaces. »
« La contagion par foyer et celle par contact ont un principe et un mode d'infection communs. Elles ne différent qu'en ce que les germes de la première ont une den-
site plus forte; ceux de la seconde, une cohésion plus faible. D'où résulte , chez ceux-ci , une grande facilité à s'altérer ; chez ceux-là , la faculté de résister longtemps et de se réunir en foyer. »
« Tous les corps ne sont pas aptes à devenir foyer, mais seulement ceux qui sont poreux , et qui ont une température chaude ou du moins peu froide. Le fer , les pierres et les autres corps froids et dépourvus de pores ne possèdent pas cette propriété. La laine , les tissus et la plupart des espèces de bois la possèdent. »
« La contagion qui se propage à distance n'a point d'autre principe , d'autre mode d'infection que les deux précédentes. On doit seulement attribuer à ses germes une cohésion plus grande, une subtilité plus pénétrante , une action plus énergique. »
« Comment ces germes sont-ils portés au loin et se répandent-ils dans l'univers ? »
« La cause qui imprime le mouvement aux corpuscules réside en partie en eux-mêmes, et en partie leur vient de dehors. Ainsi les matières évaporées se portent d'elles-mêmes en haut , témoin la fumée. Mais elles peuvent être repoussées en bas ou rejetées sur les côtés , soit par la résistance de l'air , soit par des obstacles qu'elles rencontrent. L'air en outre a la propriété de les diviser à l'infini , pourvu qu'elles soient légères et très-solubles. »
ETUDE SUR FiîACÀSTOR. , ô5
« D'après ces lois , les émanations contagieuses se répandent çà et là et occupent un grand espace de l'air : d'abord , et en plus grande quantité, de bas en haut ; bientôt , vers les côtés ; plus tard , de haut en bas. C'est ainsi que les germes de la contagion peuvent agir sur les objets qui se trouvent à leur portée , et se conserver non-seulement dans un foyer, mais encore, durant un certain temps, dans l'air , plus longtemps au reste dans un foyer que dans l'air. »
« Si quelqu'un pousse la curiosité jusqu'à demander pourquoi ces germes ne subissent pas d'altération , du moins intrinsèquement , malgré leur mélange à tant d'agents divers , qu'il sache que ce n'est pas là une propriété exclusivement attachée à ces germes , mais qu'elle l'est à une foule d'autres substances , au poivre , à la chaux , à l'euphorbe, à la pierre à fusil., aux métaux, etc. qui résistent un grand nombre d'années aux agents extérieurs; les pierres entr'autres qui restent intactes, mille, deux mille ans. »
« Quant à la violence d'action inhérente à de si petites quantités, la foudre qui n'est autre chose qu'une vapeur, fulgur quod nihil aliud est quain vapor , nous en fournira l'explication. »
« Le feu n'est-il pas contenu dans les veines d'un
5/f ÉTUDE StJR PRACASTOR.
caillou,, quelque petit qu'il soit? » — En 1847, Fracastor eût ajouté : La mort d'un taureau n'est-elle pas clans quelques gouttes d'acide prussique ?
« Au point de vue général , point de vue qui embrasse toute la nature vivante , animaux et végétaux , la contagion offre de bizarres et inexplicables variétés. Tantôt elle attaque les arbres et les fruits de la terre ( de nos jours la maladie des pommes de terre ), et n'atteint aucun animal. Tantôt elle frappe les animaux, et épargne les arbres et les récoltes. Tantôt , parmi le règne animal , c'est l'homme, ce sont les bœufs , les chevaux, ou toute autre espèce qu'elle attaque. Dans l'espèce humaine, tantôt elle choisit, pour victimes , les enfants et les adultes , et respecte les vieillards , ou bien c'est le contraire. Parfois , les hommes seuls en sont affectés, sans qu'aucune femme le soit. Si, le plus souvent, tous subissent son action , il est néanmoins des individus qui s'y montrent tout-à-fait réfractaires. »
« Il existe aussi un certain rapport de capacité, une réciprocité de convenance entre certaines espèces de contagion et certains organes. »
« Fracastor , curieux de pénétrer plus avant dans la nature mystérieuse de la contagion , se demande si on doit la considérer comme une putréfaction, Il répond par
l'affirmative , mais il donne au mot putréfaction une signification restreinte : putréfaction dans laquelle s'opère une dissolution simple du mistam (molécules élémentaires) , une simple évaporation de l'humide et de la chaleur innés , une altération des particules insensibles , sans corruption. Cette putréfaction doit avoir pour caractère essentiel , d'engendrer des germes de contagion semblables à ceux qu'elle a reçus, et de les communiquer à autrui toujours identiques à eux-mêmes : tout comme, dans un animal , les esprits vitaux possèdent la faculté de tirer du sang des esprits semblables à eux-mêmes : Non aliter quant spiritus in animali e sanguine soient alios sibi similes generare. »
Ces explications sont pour nous bien obscures, bien vaines ; mais n'allons pas les reprocher à Fracastor. — Galien et ses théories humorales régnaient encore , et l'on n'avait point appris à secouer entièrement le joug de l'autorité, quelque despotique, quelque absurde quelle fût.
« La contagion pénètre dans le corps par deux voies, par l'absorption cutanée et par la respiration : par la peau , au moyen des pores dont celle-ci est criblée ; par les poumons 3 au moyen des radicules veineuses qui y sont disséminées. »
« La contagion diffère absolument du poison. Jamais un empoisonnement n'est contagieux ; jamais un poison
n'a la propriété de développer, chez ceux qu'il frappe, un principe et des germes identiques et transmissibles. »
« Les diverses espèces de contagion présentent encore entre elles d'autres différences. Toutes n'ont pas une même manière d'être et de se comporter. Il en est qui s'engendrent et se manifestent chez un premier sujet qui les communique à un autre. D'autres viennent du dehors et , une fois formées , se transmettent d'homme à homme. Quelques-unes errent sur la surface du corps et attaquent à peine la peau. D'autres occupent les solides ; d'autres, les organes internes ; d'autres , toutes les parties tant internes qu'externes. Quelques-unes se transmettent avec facilité et promptitude; d'autres, avec plus de difficulté et de lenteur. Certaines éclatent soudainement ; d'autres , après un temps d'incubation variable. Telle donne toujours la mort ; telle ne fait courir à la vie aucun risque. »
« La contagion attaque les corps vivants , jamais un cadavre. — Parmi les corps vivants, il en est qui la contractent avec facilité , d'autres difficilement. Il en est qu'elle n'atteint jamais. D'où Fracastor est amené à se demander s'il ne serait pas possible de se rendre, par accoutumance , inaccessible aux maladies contagieuses , comme l'on se rend invulnérable aux poisons. »
« La contagion accompagne souvent les maladies épi-
ETUDE SLU FKACASTOR. 07
démiques. En effet , parmi ces dernières, les unes sont communes et ne sont pas contagieuses ; d'autres sont à lafois communes et contagieuses. Elles ont les unes et les autres ce caractère , d'être apportées du dehors à l'homme, et de s'engendrer chez lui sous l'influence de causes générales. Les maladies épidémiques et contagieuses ont, de plus que les premières, la propriété d'être communiquées d'un individu à un autre , indépendamment des causesgénérales qui les ont d'abord produites. »
Quelles sont ces causes ?
Dans la recherche qu'en fait Fracastor , lise glisse parfois de légères erreurs. Ainsi , il applique à la contagiontel trait qui est propre à l'épidémie. Mais ces taches sont rares et , dans l'ensemble , c'est d'un coup d'œil pénétrant qu'il observe les différences existant entre la contagion et l'épidémie; c'est de main de maître que, décrivant celles-ci., il retrace leur physionomie propre et leur caractère distinctif. On en jugera par la rapide exposition qui suit :
« C'est de l'air que proviennent principalement les maladies épidémiques contagieuses dont le germe nous est apporté du dehors. Plus rarement elles ont leur principe dans l'eau ou dans la terre ( eaux stagnantes , terres marécageuses , etc. ). »
« L'air est de tous les éléments le plus apte à transmettre ces maladies , soit comme étant l'élément le plus nécessaire à notre existence, soit en raison de sa grande facilité à s'altérer en lui-même, et à charrier les émanations étrangères. »
« L'air s'altère en lui-même par l'élévation ou par l'abaissement de sa température , par ses degrés variables d'humidité ou de sécheresse. »
« Outre ces modifications, il s'altère aussi, comme nous venons de le dire , en devenant le véhicule d'émanations étrangères , soit d'émanations simples ( vapores), soit d'émanations contagieuses { seminaria contagiosa ). »
« Les émanations simples diffèrent des émanations contagieuses, en ce qu'elles ont, de moins que ces dernières, un principe particulier spécifique. Elles disposent bien notre corps à la putridité, en obstruant les voies de dépuration , en s'opposant à l'élimination des humeurs ; mais elles manquent de la propriété inhérente au ferment contagieux qui , outre certains caractères communs à lui et aux émanations simples , possède la faculté de créer un principe identique à lui et transmissible. »
« Tant que l'air ne charrie et ne transmet que des émanations simples, il peut bien en résulter une épidémie , mais il ne se forme point de germe contagieux, ni
par conséquent de maladie transmissible par le contact; à moins, ajoute l'auteur, et c'est ici une observation qui fait éclater dans tout son jour le génie de Fracastor , à moins que l'entassement des malades ne développe un foyer de putréfaction étendu et renfermé ( msi profunda et conclusa putrefactio fuit ). »
Serait-ce trop m'abuser que de voir dans ce passage 3 je ne dirai pas les germes de la doctrine., mais la doctrine tout entière de l'infection, dont quelques modernes se sont montrés si jaloux de revendiquer l'idée- première-, l'invention ?
Cette doctrine ne ressort-elle pas évidente , irrécusable, complète, de ces mots: Si igilur vupores simplices in nos aer importet ? non jam contagio est 3. nec œgritudo contagiosa ^nisi profunda et conclusa putrefactio fiât ?
Tant que l'air ne nous apporte que des émanations simples, il ne se produit qu'une maladie épidémiquc offrant, sous un caractère général., de nombreuses variétés, suivant les influences locales et les conditions individuelles. Mais qu'à ces effluves simples viennent se joindre deux circonstances éminemment délétères , l'entassement des malades et le non renouvellement de l'air , profunda et conclusa fiât putrefactio , alors, toutes les variétés s'effacent., l'épidémie revêt une physionomie nouvelle , uni-
forme chez tous ; elle emprunte à ces deux circonstances un degré de malignité extrême, d'où résulte son génie distinctif , et trop souvent son insurmontable danger. Dès lors, la contagion éclate , l'épidémie devient contagieuse , c'est-à-dire, transmissible dans son identité , d'un malade à l'autre par contact , par foyer ou à distance.
« Tout ce qu'on vient de dire de l'air peut s'appliquer à la terre et à l'eau. Ces deux éléments aussi transmettent ou de simples émanations , ou des émanations contagieuses. »
Mais par quelles causes l'air, la terre, l'eau s'altèrentils ? par quelles causes reçoivent-ils tantôt des germes contagieux , tantôt de simples vapeurs? Fracastor se borne à énoncer le fait , sans se hasarder à en poursuivre l'explication.
« Ce qui serait plus important , ce serait de connaître si les maladies et les épidémies sont sous la dépendance du ciel et des astres , et comment les astrologues peuvent prédire les maladies et les épidémies à venir , comme il est constant , dit-il , qu'ils ont prédit la syphilis appelée mal français j, longtemps avant qu'elle apparût ? » (Je cite ici cette étrange assertion, bien que., dans tout le reste de ses œuvres , l'auteur n'en dise plus un mot. )
Voilà donc Fracastor arrivé en face de l'Astrologie, cette
ÉTUDE SUR FRACASTOÏÏ. l\l
chimère de son siècle, cette erreur si profondément enracinée dans l'esprit de ses contemporains. Voyons comment il s'est tiré d'une lutte où l'imagination du poète se trouvait aux prises avec le bon sens du médecin.
« Il ne peut descendre du ciel, dit Fracastor, que des choses immatérielles (spiritualia), telles que la lumière., etc. — Nous dirions aujourd'hui : Fluides impondérables , lumière 3 calorique;, électricité. — Partant, le ciel ne peut tirer de soi aucune contagion. Mais rien ne s'oppose à ce qu'il engendre accidentellement la contagion. Ainsi, suivant l'état du ciel , suivant l'éloignement ou la proximité où certains astres se trouvent de notre planète s il survient des modifications profondes dans l'atmosphère. Si elle reçoit une plus grande chaleur , il en résulte une production plus intense de vapeurs., d'exhalaisons terrestres ou marines , de corruptions ou nouvelles ou accoutumées , ou restreintes ou très-étendues. »•
« Ces phénomènes ont avec l'état du ciel des rapports de cause à effet. Donc , les astrologues et les savants , en calculant la marche des astres , en prévoyant Zeurs révolutions , peuvent connaître et prédire les effets que ces astres détermineront. »
«D'autres faits, tels que ceux de la contagion s s'ils accompagnent souvent les phénomènes dérivant directe»
/|.2 KTUDE SUR FRACASTOR.
ment des astres , peuvent donc être produits accidentellement par ces mêmes astres. Car une chose peut n'arriver que par accident , et cependant arriver d'ordinaire. »
« Il est surtout une disposition des astres qui détermine de grands et de nouveaux prodiges , à savoir, lorsque plusieurs planètes se réunissent en un seul lieu , principalement sous le signe de ces étoiles qu'on nomme fixes. 11 est rare que ce concours , cette conjonction n'enfante pas quelque événement extraordinaire. »
Avec quelle prudente réserve, par quel fil délié Fiaseastor ne rattache-t-il pas les maladies épidémiques et les épidémies contagieuses à l'influence sidérale? y a-t-iî réellement bien loin de cette manière d'envisager un tel sujet à celle qui a cours aujourd'hui, relativement aux constitutions médicales ?
Les phénomènes météréologiques ne règlent-ils pas la nature des saisons ; la nature des saisons, celle des maladies régnantes? De telle variation météréologique , de telle saison ne peut-il pas s'ensuivre une épidémie de fièvre thyphoïde , par exemple? Cette fièvre ne peut-elle pas former un foyer d'infection où la maladie s'élèvera jusqu'à la puissance contagieuse , et sera transportée d'une ferme à une autre , d'un hameau à la ville voisine (comme le docteur Gendronla démontré)?
ÉTUDE SUR FRx\CASTOR. 4>
De la persistance de tel état de l'atmosphère, ne peut-on pas prévoir et annoncer la venue de telle maladie ? Ainsi restreinte dans les bornes que lui assigne Fracastor , relativement aux astres , et appuyée sur l'observation des phénomènes météréologiques , l'astrologie formera la science des constitutions médicales.
Cette science n'est point , comme on le voit, aussi moderne qu'on pourrait se l'imaginer; et au risque d'encourir le reproche de prêter , comme panégyriste , toutes les perfections à l'auteur dont j'ai entrepris d'analyser les ouvrages 3 je me hasarderai à trouver, dans ce passage de Fracastor , le germe de la doctrine sur les constitutions médicales.
« Les maladies contagieuses sont certainement annoncées par des indices : les uns en présagent la prochaine venue, les autres en révèlent la présence. Le& premiers se tirent soit du ciel , soit de l'air , soit de tout ce qui se passe sur la terre et dans les eaux. Il est des indices presque toujours sûrs y d'autres ne le sont que souvent ; car en pareille chose le pronostic ne saurait se baser que sur des probabilités. »
« Les signes des épidémies contagieuses futures sontr i° dans le ciel : la conjonction des planètes en un même point , austral ou septentrional , surtout sous le signe des étoiles fixes, ainsi qu'il vient d'être dit plus haut. »
« 2° Dans l'air: de grands et fréquents embrasements; la chute des astres (étoiles filantes); l'apparition d'une comète ; la production de divers autres météores ; la persistance des vents du midi; certaines vapeurs sombres., lorsqu'elles restent, durant un temps trop long, dans certaines régions ; une atmosphère grise et pulvérulente, qui étend
un voile lugubre entre le soleil et la terre »
« 3° Dans les eaux : le débordement des fleuves 3 le dessèchement des étangs, etc. »
« 4° Sur la terre : l'apparition de ces nuées d'insectes qui, après avoir ravagé tout un pays, peuvent déterminer par la putréfaction de leurs cadavres des foyers d'infection et de contagion. C'est ce qui arriva en Afrique en l'an 1 1 8, en France en l'an 864 s en Italie en 1 47^- Les corps non ensevelis des soldats morts dans les combats, deviennent une source semblable de maladies pestilentielles. »
« L'usage trop fréquent de certains aliments produit soit l'éléphantiasis , soit le charbon , ou toute autre malaladie. »
« On peut présumer l'approche d'une maladie contagieuse, lorsqu'un grand nombre d'animaux quittent le sein de la terre, leur demeure habituelle ; — ou lorsque de fréquents tremblements de terre agitent notre globe : soit que les exhalaisons renfermées dans le sol acquièrent , en
KTUDE SUR FRACASTOR. 4^
se répandant au dehors, des qualités nuisibles; soit que les secousses proviennent des émanations délétères qui , se formant dans le sein de la terre , le déchirent et s'en échappent. »
« Sœpe exiguus mus
Augurium tibi triste dabit , tellure sub ima Quem non ullus amor tenuit , sed in aéra apertum Erupit scrobibus , vitseque , atque immemor usus, Et parvos natos , etdulcia tecta relinquit. Ipsa etiatïi tellus, ceu non ignara futuri , Cuin trerait , atque intus gravida suspirat ab alvo , Signa dabit : tremuere urbes , et vertice toto Formidavit Atbos , tremuitque sub sequore Nereus »
Je termine, par la citation de ces vers, l'aperçu que je viens de donner du système de Fracastor sur les maladies contagieuses. Je n'ai pas cru devoir suivre le médecin de Vérone dans l'application qu'il fait des généralités précédentes à chaque maladie contagieuse en particulier, ni entrer dans aucun détail sur les moyens curatifs qu'il a indiqués; c'eût été trop m 'étendre au-delà du cadre d'une simple étude.
Il me reste à apprécier Fracastor comme poète. Nous avons de lui , outre quelques poésies légères , trois poèmes : La Syphilis, Alcon, et Joseph: ce dernier est resté inachevé.
l\C) ÉTUDE SUR FRACASTOR.
Alcon , sive de cura canum vcnatlcorum , est tout-à-fait digne de l'auteur de la Syphilis ; il y est traité de l'art d'élever les chiens de chasse, de distinguer leurs races si diverses , de reconnaître leurs qualités , les maladies auxquelles ils sont sujets, le traitement qui convient à chacune d'elles, et tout cela dans un style que n'aurait peutêtre pas désavoué la plume de Virgile.
Car si Fracastor eut beaucoup de réputation comme médecin , il en a plus encore comme poète. Son poème sur la Syphilis l'a placé au premier rang des auteurs modernes qui ont écrit en vers latins. Les Italiens estiment cet ouvrage à l'égal des Géorgiques. Nous nous bornerons ici à dire, avec les juges les plus compétents, soit étrangers, soit français, et surtout avec notre illustre compatriote M. Barthélémy (0 , que l'œuvre admirable de Jérôme Fracastor étincelle de nombreuses beautés empreintes d'une poésie vraiment antique et toute virgilienne.
Il est en effet généralement reconnu que nul, mieux que Fracastor, n'a marché sur les traces du grand poète latin, et ne rappelle, avec autant de bonheur, la pureté de langage des écrivains du siècle d'Auguste.
Ce qui est également digne de remarque, c'est qu'à la mâle vigueur du style, l'auteur de la Syphilis a toujours
(1) Voir la préface du poème de M. Barthélémy sur la Syphilis.
ETUDE SUR FRACASTOR. L\-j
joint la chasteté des expressions. On a dit que le latin dans les mots brave l'honnêteté. Ce n'est certes pas aux vers de Fracastor quepeut s'appliquer cet aphorisme. Écrivain non moins élégant que circonspect , il a su contenir dans les bornes du plus pudique langage un sujet qui paraissait forcément devoir s'en écarter. Enfin , et nous ne craignons pas d'être démenti, si le poète, dont nous hasardons la traduction , a fixé depuis longtemps les regards des amis de l'humanité , il peut aussi, avec toute sécurité , être mis sous les yeux des véritables amis des mœurs.
Quant au fond du système de l'auteur , nous nous arrêterons peu aux erreurs de physique qui lui servent d'échafaudage; il est pourtant à présumer qu'en attribuant à l'influence planétaire un mal dont l'origine n'est pas tout-à-fait si élevée , Fracastor ne s'est livré qu'à un jeu d'esprit , à une simple fiction. On a vu précédemment avec quelle réserve il admet l'action des astres dans la formation des épidémies.
L'Astrologie était alors regardée comme une science positive, non-seulement par le vulgaire, mais encore par les personnes les plus distinguées. La médecine empirique en tirait quelque fois aide et secours, afin d'expliquer, ou, pour mieux dire, d'obscurcir les faits naturels dont les causes échappaient à la sagacité humaine. Le premier
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livre de la Syphilis abonde en théories astrologiques. Le temps a fait justice de ces aberrations. Cependant on peut dire que Fracastor , tout en restant fidèle , comme poète, au merveilleux de la mythologie, a su le présenter sous une face nouvelle, en transportant l'olympe du paganisme dans le ciel planétaire des astrologues du moyen âge, et en identifiant Jupiter, Mars, et Saturne avec les astres qui portent leurs noms. Ces fictions, que le goût moderne pourrait trouver froides et surannées, apparaissent d'ailleurs,, dans le texte ^ si resplendissantes de poésie, que l'œil le plus sévère en est ébloui , et que la critique est désarmée.
Nous ajouterons , en terminant cette étude, que la féconde imagination de Fracastor n'a pas reculé devant un obstacle presque insurmontable : celui d'introduire dans son œuvre la thérapeutique de la Syphilis. Assurément des prescriptions médicales ne sont guère susceptibles d'une élégante poésie; il a néanmoins réussi à leur donner cet ornement. Les reproduire avec le même charme, dans une traduction , c'était au-dessus de nos forces. Nous pouvons l'avouer, cette partie de notre travail a été la plus ingrate , la plus rebelle. Mais le sentiment de notre insuffisance devait-il nous arrêter , quand nous étions persuadé que les idées de Fracastor avaient en elles-
ÉTUDE SLR FRACASTOR. 4g
mêmes assez declat, pour briller encore à travers le vêtement étranger dont nous entreprenions de les couvrir, et pour gagner, auprès de nos lecteurs, et sa cause et la nôtre? Puisse la critique nous tenir compte des difficultés inhérentes à la nature du sujet que nous avions à reproduire ! puisse-t-elle ne pas trouver trop téméraire la tâche que nous nous sommes imposée, de retracer intégralement* dans une pâle copie , l'œuvre si originale , si richement coloriée du plus grand poète latin des temps modernes!
Avignon, 31 Mai 1847.
HIERONYMI FRACASTORII
SYPHILÏDIS,
SIVF.