LIBER PR1MUS
Qui casus rerum varii , quse semina morbum Insuetum , nec longa ulli per secula visum Attulerint : nostra qui tempestate per omnem Europam, partimque Asise, Lybiseque per urbes Sseviit : in Latium vero per tristia bella Gallorum irrupit, nomenque a gente recepit : Necnon et quse cura , et opis quid comperit usus , Magnaque in angustis hominum solertia rébus,
Longtemps enseveli dans une nuit profonde, Le plus étrange mal revient frapper le monde: Des villes de Lybie aux rives de l'Euxin Il règne, et de l'Europe il infecte le sein. Du Latium2 en deuil il envahit la terre, Alors que les Français y promenaient la guerre ;
Leur nom devint son nom Je consacre mes vers
A cet hôte imprévu de vingt climats divers.
Et monstrata deum auxilia , et data mimera cœli Hinc canere , et longe sécrétas quserere causas Aéra per liquidum , et vasti per sidéra olympi Incipiam : dulci quando novitatis amore Correptum, placidi naturae suavibus horti Floribus invitant , et amantes mira Camœnae.
Bembe, decus clarum Ausonise, si forte vacare Consultis Léo te à magnis paulisper , et alta Rerum mole sinit, totum qua sustinet orbem: Et juvat ad dulces paulum secedere Musas : Ne nostros contemne orsus , medicumque laborem , Quidquid id est. Deus h sec quondam dignatus Apollo est Et parvis quoque rébus inest sua ssepe voluptas. Scilicet hac tenui rerum sub imagine multum Naturœ, fatique subest, et grandis origo.
LA SYPHILIS. r3J
Je dirai quel concours d'influences occultes Dans ce siècle de fer nous livre à ses insultes, Et comment, à son tour, l'homme victorieux, Aidé de son génie et du secours des dieux ,
S'arma pour le dompter d'héroïques ressources
En sondant le mystère où se cachent ses sources,
Je vais interroger la profondeur des airs
Et les astres errants dont les cieux sont couverts.
J'ouvre devant mes pas une route nouvelle :
Dans le champ merveilleux où l'inconnu m'appelle,
Puissent les doctes sœurs me guider, et leur main
De poétiques fleurs émailler mon chemin !
Illustre Cardinal 3 , honneur de l'Italie , Si Léon4 le permet, pour un instant oublie Le jDesant gouvernail de ce monde chrétien Dont son puissant génie est le ferme soutien , Bembo , prête à ma voix une indulgente oreille , Accueille ce tribut , fruit d'une longue veille ,
Sans crainte tu le peux Flambeau de l'univers
Autrefois Apollon cultiva l'art des vers.
Au plus frivole objet quelque intérêt s'attache ;
Ainsi dans mes tableaux un faible voile cache
Tu mihi , quse rerttm causas , quse sidéra noscis , Et cœli effectus varios, atque aeris oras, Uranie , ( sic dum puro spatiaris Olympo , Metirisque vagi lucentes setheris ignés , Concentu tibi divino cita sidéra plaudant) Ipsa ades, etmecum placidas, dea, lude per umbras, Dum tenues aura? , dum myrtea silva canenti Aspirât , resonatque cavis Benacus ab antris.
Die, dea, quse causa? nobis post secula tanta Insolitam peperere luem? num tempore ab illo Vecta mari occiduo nostrum pervenit in orbem , Ex quo lecta manus solvens de littore Ibero Ausa fretum tentare , vagique incognita ponti est
Les lois de la nature et les heureux secrets Qui doivent du destin conjurer les arrêts.
O toi, dont le compas a mesuré leur route Aux mille feux semés sur la céleste voûte , Toi , dont le char divin dirige dans les cieux De ces mondes flottants le chœur harmonieux , Montre-nous, Uranie, et les causes secrètes Qui règlent notre sort sur le cours des planètes , Et, suivant le climat, les ans et les saisons, Comment l'air se remplit d'invisibles poisons. Descends auprès de moi sous cet ombrage humide, Déesse, et que ton art à mes essais préside. Tout m'invite à chanter (5) : le vent paisible et frais Qui joue en murmurant sous ces myrtes épais , Et le lac Benacus dont les bruyantes ondes Eveillent les échos dans leurs grottes profondes.
Muse , révèle-moi de quel germe est venu Un mal qui , parmi nous , fut longtemps inconnu. De hardis nautonniers , dont la nef espagnole Cinglant à l'occident et vers un autre pôle Joignit à l'ancien monde un nouvel univers ,
Go SYPHILIS.
OEquora , et orbe alio positas perquirere terras ? Illic namque ferunt alterna labe per omnes Id morbi regnare urbes , passimque vagari Perpetuo cceli vitio , atque ignoscere paucis. Commercine igitur causa accessisse putandum est Delatam contagem ad nos , quee parva sub ipsis Principiis , mox et vires et pabula sensim Suscipiens , sese in terras diffuderit omnes? Ut s*pe in stipulas cecidit cum forte favilla De face , neglectam pastor quam liquit in arvo, Illa quidem tenuis primum , similisque moranti Incedit: mox , ut paulatim iucrevit eundo, Tollitur, et victrix messem populatur et agros , Vicinumque nemus , flammasque sub .sethera jactat. Dat sonitum longe crepitans Jovis avia silva , Et cœlum late circum campique relucent.
At vero , si rite fidem observata merentur , Non ita censendum : nec certe credere par est Esse peregrinam nobis, transque aequora vectam Contagem : quoniam in primis ostendere multos Possumus, attaetu qui iiullius liane tamenipsam Sponte sua sensere luem , primique tulere.
Nous l'ont-ils apporté des Atlantiques mers. Est-il vrai qu'en ces lieux et sous un ciel funeste On ait vu de tout temps éclater cette peste , Et que peu d'habitants échappent à ses coups? Le commerce aurait-il introduit parmi nous Le mal qui faible , obscur , cachant son origine
A dans toute l'Europe étendu sa racine?
Du flambeau mal éteint d'un pâtre ainsi souvent Une étincelle tombe abandonnée au vent.
Sur les chaumes d'abord à pas lents l'incendie Chemine, mais bientôt de sa flamme agrandie Il embrasse, vainqueur, les prés et les guérets, Court sur les monts voisins envahir les forêts , Et couvre au loin la terre aride et consumée , De sinistres clartés, de bruit et de fumée.
D'irrécusables faits6 si j'écoute la voix, Un tel mal n'était pas étranger sous nos toits ; De sa contagion nul vaisseau n'est complice , Et j'ai vu bien souvent, hors du sentier du vice , Dans un sein vierge encore et pourtant condamné Eclore du poison le germe spontané. 7
Gx SYPHILIS.
Prseterea et tantum terramm tempore parvo Contages non una simul potuisset obire.
Aspice per Latii populos, quique herbida Sagra? Pascua, et Ausonios saltus, et Iapigis orae Arva colunt: specta, Tiberis qua labitur, et qua Eridanus, centum fluviis comitatus in aequor, Cent u m urbes rigat , et placidis interfluit undis : Uno nonne vides ut tempore pestis in oranes Sseviit? ut sortem pariter trangesimus imam? Quinetiam externos eadem per tempora primum Excepisse ferunt : nec eam cognovit Ibera Gens prius, ignotuni quœ scindere puppibus œquor Ausa fuit , quam quos disterminat alta Pyrene , Atque fréta , atque Alpes cingunt , Rhenusquebicornis : Quam reliqui , quos lata tenet gelida ora sub Arcto. Tempore non alio , Pœni , sensistis , et omnes Qui lsetam iEgyptum metitis, feeundaque Nilo Arva, et palmiferœ silvas tondetis Idumes. Quse cum sic babeant sese, nempe altius isti Principium labi , rerumque latentior ordo , (Ni fallor) graviorque subest, et major origo.
Par le contact transmis jamais pareils symptômes N'eussent en peu de temps frappé tant de royaumes ; Jamais de ce fléau l'impitoyable main
N'eût à la fois pesé sur tout le genre humain
De notre Latium 8 aux montagnes lointaines
Dont la double Calabre entrecoupe ses plaines ,
Desboisdel'Ausonie aux champs où, dans son cours,
La Sagre se dessine en verdoyants contours ,
Des rivages du Tibre et du sein des cent villes
Que baigne l'Eridan de ses ondes tranquilles ,
L'Eridan qui , grossi de cent fleuves vassaux
Va porter à la mer le tribut de leurs eaux ;
De ces points opposés une voix unanime
Monte comme le cri d'une seule victime ,
Et nous dit que du mal l'inflexible courroux
A nos seules cités ne borna pas ses coups.
Le jour qui , sous nos toits , vit le fléau paraître ,
Aux bords les plus lointains aussitôt le vit naître.
Les peuples espagnols , dont les fiers matelots
D'une mer ignorée affrontèrent les flots ,
Ne précédèrent pas dans ce champ de souffrance
Les peuples d'Italie ou les peuples de France ,
Ni ceux que la nature exile au sein des mers ,
Principio quaeque in terris , quaeque œthere in alto Atque mari in magno Natura educit in auras , Cuncta quidem nec sorte una , nec legibus isdem Proveniunt; sedenim, quorum primordia constant E paucis , crebro ac passim pars magna creantur : Rarius ast alia apparent, et non nisi certis Temporibusve , locisve, quibus violentior ortus?
Ni ceux sur qui le Rhin étend ses bras ouverts ,
Ni l'habitant du nord que d'un manteau de neige
Un éternel hiver en vain couvre et protège.
Par cette lèpre alors furent aussi flétris
Et ceux qui de Carthage habitent les débris ;
Ceux qui peuplent la rive où le Nil de son onde
Prodigue les trésors aux sillons qu'il inonde ,
Et ceux enfin pour qui l'Idumée au désert
Voit mûrir les doux fruits du palmier toujours vert.
Lorsqu'un tel mal éclate et dans sa violence
Sur l'univers entier au même instant s'élance ,
A la règle commune il échappe , et je dois ,
Rattachant son principe à de plus hautes lois ,
Demander le secret de ses effets bizarres
A l'étrange concours des causes les plus rares.
Tous les êtres créés , soit qu'ils peuplent le sol ,
Soit qu'ils sillonnent l'air dans leur rapide vol ,
Soitqu'ils couvrent des merslesplainestransparentes,
Ont des destins divers et des lois différentes.
Les plus simples d'entre eux incessamment éclos
Inondent et les airs et la terre et les flots ;
A ceux qui sont formés de diverses substances
Et longe sitaprincipia: ac non nnlla, prius quam Erumpant tenebris et opaco carcere noctis , Mille trahunt annos, spatiosaque seeula poscnnt: Tanta vi coeunt genitalia semina in unum. Ergo et morborum quoniam non omnibus una Nascendi est ratio, facilis pars maximavisu est, Et faciles ortus habet, et primordia prsesto. Rarius emergunt aîii , et post tempore longo Difficiles causas, et inextricabile fatum , Et sero potuere altas superare tenebras- Sic Elephas sacer Ausoniis incognitus oris , Sic Lichen latuere diu , quibus incola Nili Gens tantum , regioque omnis vicina laborat. De génère hoc est dira lues, qua? imper in auras Exiit, et tandem sese caligine ab atra Exemit, durosque ortus, et vincul-a rupit. Quam taraen (aeternum quoniam dilabitur sevum) Non semel in terris visam , sed saepe fuisse Ducendum est, quamquam nobis nec nomine nota Hactenus illa fuit: quoniam longseva vetustas Cuncta situ involvens , et res , et nomma delet ; Nec monumenta patrum seri videre nepotes.
Pour naître il faut le temps , le lieu, les circonstances;
De lents enfantements d'autres qui sont le fruit
Restent emprisonnés dans une longue nuit ,
Et veulent que vingt fois les siècles recommencent,
Pour qu'en un tout vivant leurs germes se condensent.
Ainsi du genre humain se succèdent les maux,
Différents d'origine , en leur marche inégaux ;
Tel UÊléphas* sacré que FAusonie ignore,
Le Lichen 10, maux cruels qui se cachent encore
Aux rivages brûlants arrosés par le Nil ;
Tel était ce fléau dont le poison subtil ,
Par l'ordre du destin longtemps plongé dans l'ombre,
Vient frapper aujourd'hui des victimes sans nombre.
Car il n'est pas nouveau: seul son nom dans l'oubli
D'âge en âge ignoré dormait enseveli.
Sous la marche du temps ainsi quand tout s'efface,
Bientôt de leurs aïeux les fds perdent la trace.
Oceano tamen in magno sub sole cadente > Qua misera inventum nuper gens accolit orbem , Passim oritur , nullisque locis non cognita vulgo est. Usque adeo rerum causse, atque exordia prima Et cœlo variare , et longo tempore possunt. Quodque illis fert sponte aer>, et idonea tellus, Hue tandem annorum nobis longa attulit aetas. Cujus forte suo si cunctas ordine causas Nosse cupis , magni primum circumspice mundi Quantum hoc infecit vitium , quot adiverit urbes. Cumque animadvertas tam vastae semina labis Esse nec in terrse gremio , nec in sequore posse , Haud dubie tecum statuas reputesque , necesse est , Principium , sedemque mali consistere in ipso Aère , qui terras circum diffunditur omnes , Qui nobis sese insinuât per corpora ubique , Suetus et lias generi viventum immittere pestes. Aer quippe pater rerum est , et originis auctor. Idem saepe graves morbos mortalibus affert , Multimode natus tabescere corpore molli , Et facile affectus capere, atque inferre receptos. Nunc vero , quonam ille modo contagia traxit ,
Mais c'est à l'occident des Atlantiques mers,
Sur ces bords malheureux récemment découverts ,
Que l'on voit librement la contagion naître,
Et comme un mal vulgaire en tout temps apparaître.
Diversité bizarre , étranges résultats ,
Inexplicable jeu des ans et des climats !
Il nait là , comme un fruit de ces tristes rivages , Le mal que parmi nous ont enfanté les âges. Enfin , de ses effets , votre esprit curieux Cherche-t-il à saisir l'agent mystérieux? Du globe où nous vivons explorez la surface: Partout de ce fléau s'y reconnaît la trace. Ah ! si sur chaque peuple et dans chaque cité Non moins prompt que l'éclair le germe en est porté , N'allez pas, incertain , chercher sa source immonde Dans les flancs de la terre ou dans le sein de l'onde; Sa source est dans l'air seul dont chaque flot malsain Pèse sur notre corps et baigne notre sein ; Dans l'air qui , répandu sur la nature entière , De ces calamités est la cause première.. De tout être vivant principe créateur , L'air , prompt à s'imprégner du ferment corrupteur ,
Accipe: quid mutare queant labentia seela,
In primis tum Sol rutilus , tum sidéra cuncta Tellurem , liquidasque auras , atque œquora ponti Immutant, agitantque: utque ipso sidéra cnjlo Mutavere vicem , et sedes liquere priores , Sic elementa modis variis se grandia vertunt.
Aspice , ut , hibernus rapidos ubi flexit in austrun Phœbus equos, nostrumque videt depressior orbein. Bruma riget , duratque gelu , spargitque pruina Tellurem , et gelida glacie vaga flumina sistit. Idem , .ubi nos cancro proprior spectavit ab alto , Urit agros , arent nemora , et sitientia prata , Siccaque pulvereis œstas squallescit in arvis.
LA SYPHILIS.. 7ï
Dans sa niasse fluide est vicié sans peine, Et des maux qu'il reçut frappe l'espèce humaine, Apprends donc par quel mode il peut les recevoir, Et des siècles quel est l'invincible pouvoir.
Ainsi que le soleil, les nombreuses planètes, Des volontés du ciel fidèles interprètes ai , Règlent les mouvements et les troubles divers Qui doivent agiter l'air, la terre et les mers. Quand ces astres épars sur les célestes voûtes Ont pris une autre place et de nouvelles routes , Soumis à leur empire alors les éléments Subissent à leur tour de profonds changements.
Au solstice d'hiver, dès que Phébus dirige
Vers le pôle du sud son rapide quadrige,
Et lance à notre sphère un oblique regard ,
Le ciel est assombri par un épais brouillard ;
Sur le sol resserré la neige s'amoncelle.
Aux arbres effeuillés la gelée étincelle,
Et le fleuve bientôt par le froid condensé
S'arrête dans sa course immobile et glacé.
Dès qu'il entre -au cancer , plus près de notre monde ,
Nec dubium , quin et noctis nitor , aurea Luna , Cui maria alta, omnis cui rerum obtempérât humor : Quin et Saturni grave sidus , et sequior orbi Stella Jovis : quin pulchra Venusque et Martius ignis 7 Ac reliqua astra etiam mutent elementa, trahantque Perpetuum , et late magnos dent undique motus : Prœcipue sedem si quando plurima in unam Convenere , suo vel multum dévia cursu Longe alias tenuere vias. Haec scilicet annis Pluribus , et rapidi post multa volumina cœli Eveniunt , dis fata modis volventibus istis.
Si de feux plus directs le soleil nous inonde , Il dessèche nos champs , il brûle nos guérets , A nos bois il ravit et l'ombrage et le frais ; L'herbe des prés jaunit , et la nature entière Voit son éclat souillé par des flots de poussière.
Nul doute que Phébé , dont le disque changeant Illumine la nuit de ses rayons d'argent , Et retient sous sa loi les mers , et tout l'humide Qui pénètre les corps et flotte dans le vide ; Nul doute que Saturne aux sinistres regards , Jupiter plus propice aux mortels , Vénus , Mars, Chaque planète enfin contre nous ne conspire , Et sur les éléments n'exerce son empire : Surtout si convergeant vers quelque point des cieux, Deux planètes mêlaient leur cours pernicieux , Et qu'intervertissant leur marche naturelle On les vît parcourir une orbite nouvelle. Mais il faut bien des fois et durant de longs jours Que des saisons le ciel reproduise le cours , Pour que les dieux ainsi suscitant des désastres ? Suspendent nos destins à la marche des astres,
74 syphilis.
Ut vero evenisse datum est , niimerumque diesque Exegere suos , prœfixaque tempora fatis , Proh ! quanta aerios tractus , sa! sa aequora quanta , Telluremque manent ! alibi quippe omnia late Cogentur spatia in nubes , cœlum imbribus omne Solvetur , summisque voluti montibus amnes Prœcipites secum silvas , secum aspera saxa , Secum armenta trabent : médius pater impete magno Aut Padus, aut Ganges super et nemora alta , domosque Turbidus , œquabit pelago fréta lata sonante. ^Estâtes alibi magnée condentur , et ipsce Flumina speluncis flebimt arentia Nymphse. Aut venti cuncta invertent , aut obice clausi Excu tient tell iirem imam, et cura turribus urbes. Forsitan et tempus veniet , poscentibus olim Natura, fatisque de uni , cura non modo tellus Nunc culta , aut obducta mari , aut déserta jaeebit , Verum etiam sol ipse novum (quis credere possit ! ) Curret iter , sua nec per tempora diffluet annus. Ast insueti eestus , insuetaque frigora mundo Insurgent , et certa dies animalia terris Monstrabit nova , naseentur pecudesque ferseque
LA SYPHILIS. "y 5
Alors donc que le temps d'an pas lent mais certain A mesuré les jours prescrits par le destin , Lorsque l'événement enchaîné d'âge en âge, Secouant ses liens les rompt et s'en dégage , L'heure fatale sonne , et de terribles maux Envahissent les airs , les terres et les eaux. De nuages pressés ici le ciel se couvre, Et pour vomir la pluie à torrents, il s'entrouvre. De la cime des monts les fleuves élancés Entraînent en grondant les arbres fracassés , Et dans les champs surpris par leur subite approche, Ecrasent les troupeaux sous des quartiers de roche. Le superbe Eridan , le Gange impétueux , Lançant hors de leur lit des flots tumultueux , Engloutiront soudain les maisons en ruines , Submergeront les bois , franchiront les collines , Et, par l'immensité des espaces couverts, Sembleront égaler l'immensité des mers.
Là , sous un ciel en feu , les Nymphes éplorées Verront leurs ondes fuir dans l'air évaporées. Les vents dévasteront le monde , et leur fureur De ces calamités redoublera l'horreur.
Sponte sua , primaque animas ab origine sument. Forsitan et majora audens producere tellus Cœumque , Enceladumque f'eret , magnumque Typhœa, Ausuros patrio superos detrudere cœlo , Gonvulsumque Ossan nemoroso imponere Olympo.
Quœ eum perspicias , nihil est , cur tempore certo Admirare novis magnum marcescere morbis
L'ouragan , de la terre ébranlant les entrailles , Abattra des cités les tours et les murailles. Peut-être, hélas! un jour viendra , jour de courroux, Maudit par la nature et par les dieux jaloux , Où la terre , aujourd'hui de végétaux couverte , Disparaîtra sous Fonde ou languira déserte ; Où le soleil , courant sur d'autres horizons , Changera tout à coup le cercle des saisons ; Des froids inattendus , des chaleurs insolites Paraîtront hors du cours des époques prescrites ; Sur de nouveaux terrains et sous des cieux nouveaux, De troupeaux innocents , de cruels animaux D'autres races naîtront de ce désordre extrême , Et puiseront la vie à la source suprême. Qui sait si , dans l'orgueil de ces enfantements , La terre , fécondant d'antiques ossements, Ne ranimera pas un Cée , un Encelade , Un Typhée aux cent bras , gigantesque peuplade , Qui , pour reconquérir le ciel qui les chassa , Entasseraient encore Olympe sur Ossa ?
Ce lugubre avenir , à vous s'il se révèle , Douterez vous que l'air en son sein ne recèle
Aéra , contagesque novas viventibus œgris Sidère sub certo fieri , et per secula longa.
Bis centum fluxere anni , cum flammea Marte Lumina Saturno tristi immiscente, per omnes Aurorse populos , per quae rigat sequora Ganges , Insolita exarsit febris , quœ pectore anhelo Sanguineum sputum exagitans (mirabile visu !) Quarta luce frequens fato perdebat acerbo. ïlla eadem Assyrise gentes , et Persidos , et quœ Euphratem , Tigrimque bibunt , post tempore parvo Corripuit, ditesque Arabas , mollemque Canopum. Inde Phrygas , inde et misérum trans œquora vecta Infecit Latium , atque Europa seviit omni.
Ergp âge jam mecum , semper sese sethera cire uni
D'im'mal contagieux les ferments inconnus , Et qu'il ne verse enfin , quand les jours sont venus, Aux mortels condamnés par les signes funestes , Et des poisons nouveaux et de nouvelles pestes ?
Deux siècles avant nous 12 , tandis que dans les cieux Saturne et Mars joignaient leurs chars silencieux , Chez les peuples voisins des lieux où naît l'aurore , Aux plaines que le Gange enrichit ou dévore , Une fièvre inconnue éclata , qui longtemps Du monde épouvanté frappa les habitants. Des poumons sans haleine et de la gorge aride Elle faisait jaillir un sang noir et fétide. Souvent dans un accès plus rapide et plus fort , Le quatrième jour elle donnait la mort. Cette fièvre envahit l'Assyrie et la Perse , Les fertiles pays que l'Euplirate traverse , Ceux que Daigne le Tigre , et sous un ciel plus doux , L'Arabie et Canope 13 ; enfin jusque sur nous Que vainement des mers protégeait l'étendue , Et dans toute l'Europe on la vit répandue.
Maintenant, avec moi vers le séjour des dieux
8o SYPHILIS.
Volventem , superumque domos, ardentiaque astra Contemplare , animumque agitans per cuncta, require Quis status illorum fuerit , quœ signa dedere Sidéra , quid nostris cœlum portenderit annis. Hinc etenim tibi forte novae contagis origo Omnis, et eventus tanti via prima patescet. Aspice candentes magni qua Cancer Olympi Excubat ante fores , et brachia pandit aperta. Hinc dîrse faciès, hinc se diversa malorum Ostendent portenta : una hac sub parte videbis Magna coisse simul radiis ardentibus astra , Et conjuratas sparsisse per aéra flammas : Flammas , quas longe tumulo Sirenis ab alto Prospiciens senior vates , quem dia per omnes Cœlicolumque domos duxit , docuitque futura Uranie : Miseras , inquit, defendite terras, O superi ! Insolitam video per inania ferri Illuviem, et magnos cœli tabescere tractus. Bellaetiam Enropœ misera?, bella impia , et agros Ausonia? passim currentes sanguine cerno. Dixit , et illa etiam scriptis ventura notavit.
Élevez vos regards et contemplez les lieux
Où sur lui-même l'air se meut et tourbillonne ,
Et que chaque planète en sens divers sillonne.
Examinez le point où se joignit leur cours ,
Les présages qu'offrit leur néfaste concours ,
Quel fut l'état du ciel et quelles destinées
Son aspect menaçant prédit à nos années ;
A vous peut-être alors pourra se dévoiler
L'origine du mal qui vient nous accabler.
Observez le cancer : ouvrant ses bras il semble
Défendre le palais où l'olympe s'assemble.
C'est le signe perfide où de sinistres feux
Tracent de nos malheurs le pronostic affreux ,
Le signe où ralliant leur course vagabonde
Les grands astres naguère ont menacé le monde.
Oh ! comme il lisait bien dans leurs feux conjurés
Sirenis 1Ci , ce vieillard aux regards inspirés ,
Dont la voix prophétique et le puissant génie
Evoquaient l'avenir , et quand par Uranie
Introduit dans l'Olympe, il s'écriait : « Grands dieux !
« Quel déluge de maux se présente à mes yeux !
« Je vois l'air, altéré dans ses plaines immenses,
« D'un étrange poison charrier les semences.
Mos superum est , ubi secla vagus sol certaperegit , Ab Jove decerni fata , et cuncta ordine pandi , Qusecumque eventura manent terrasque , polumque. Quod tempus cum jam nostris venientibus annis Instaret , rerum summus sator , et superum rex Jupiter acciri socios in rébus agendis Saturnum, Martemque jubet : bipatentia Cancer Limina portarum reserat , disque atria pandit. Gonveniunt, quibus est fatorum cura gerenda. Impiger ante alios flammis ferroque coruscans Bellipotens Mavors , animis cui prœlia et arma , Vindictaeque manent , et ovantes sanguine ciedes. Post placidus curru iuvectus rex Jupiter aureo Tnsequitur , (ni fata obstent) pater omnibus aequus. Postremus , longaque via tardatus et annis , Faîcifer accedit senior^ qui haud immemorirse
« Je vois la guerre impie à d'horribles combats
« De l'Europe en délire entraîner les états !
« O terre des Latins ! ta campagne féconde
& Disparaît sous le sang qui par torrents l'inonde ! »
Il disait, et sa main consignait en tremblant
Dans un fatal écrit ce tableau désolant.
Quand le soleil , du haut des célestes demeures , 15
Aux siècles accomplis a mesuré leurs heures ,
Un usage éternel veut que le roi des dieux
Règle le sort futur de la terre et des cieux.
Notre âge ramenant cette funeste époque ,
Jupiter, créateur de l'univers , convoque
Saturne et Mars , afin qu'aidé de leur secours
D'un nouvel avenir il ordonne le cours.
Le Cancer, gardien de l'enceinte sacrée,
Ouvre le double airain qui défendait l'entrée ;
Alors les Immortels s'assemblent le premier,
Couronné des éclairs de son rouge cimier ,
Mars arrive , appelant les combats, le ravage ,
La victoire que donne un immense carnage.
Jupiter le suivait sur un char d'or porté ,
Roi paisible , pour tous père plein d'équité ,
In natum veteris , nato et parère recusans , Ssepe etiam cessit rétro , et vestigia torsit , Multa minans, multaque animo indignatus iniquo. Jupiter at solio ex alto , quo se solet uno Tollere , percenset fata, et ventura resolvit , Multum infelicis miserans incommoda terra? , Bellaque , fortunasque virum , casuraque rerum Imperia , et prsedas , adapertaque limina morti : In primis ignora novi contagia morbi :
Morbi , qui humanse nulla mansuescat opis vi. Assensere dei reliqui : concussus Olympus Intremuit , tactusque novis defluxibus aether. Paulatim aerii tractus , et inania lata Accepere luem, vacuasque insuetus in auras Marcor iit , cœlumque tulit contagia in omne. Sive quod ardenti tôt concurrentibus astris Cum sole , e pelago multos terraque vapores Traxerit ignea vis , qui misti tenuibus auris Correptique novo vitio , contagia visu Perrara attulerint : aliud sive aethere ab alto Demissum late aerias corruperit oras.
(A moins que le destin n'enchaîne sa clémence). Saturne , le dernier , la faux en main , s'avance ; La longueur de la route et le fardeau des ans Seuls n'ont pas de ce dieu rendu les pas pesants ; Le vieillard, dont le cœur couve une sourde haine,, Au fils qui l'outragea se soumet avec peine ; Indécis il s'arrête , et par mille détours De sa marche incertaine il prolonge le cours ,. Et dissimulant mal le courroux qui l'oppresse , En stérile menace il éclate sans cesse, Jupiter s'est assis sur son trône ■;■... ses mains. Vont à regret peser l'avenir des humains : Il se trouble , il gémit , car il voit à la terre Quels maux sont réservés : la famine , la guerre ; Des peuples , des états la chute et les revers ; L'incendie et la mort dévastant l'univers ; Surtout un mal nouveau dont l'implacable rage Doit pour l'art impuissant être un si long outrage. Les dieux ont prononcé;... l'Olympe est ébranlé , Il frémit;... dans l'éther le poison a coulé. La plaine aérienne et les espaces vides S'emplirent aussitôt d'effluves homicides Qui du nord au midi , du couchant au levant^
Quanquamanimihaud fallor, quidagat, quove ordinecœlum , Dicere , et in cunctis certas perquirere causas Difficile esse : adeo interdum per tempora longa Effectus trahit, interdum (quod fallere possit) Miscentur fors , et varii per singula casus.
Nunc âge , non id te lateat , super omnia miram Naturam , et longe varîam contagibus esse.
Volèrent dispersés sur les ailes du vent ; Soit qu'aux feux du soleil , pour dessécher la terre, D'autres astres joignant leur flamme délétère , Le pouvoir concentré de leurs rayons brûlants Déjà de notre globe eût corrompu les flancs ; Et que des vastes mers les vapeurs exhalées , A ces vices nouveaux en même temps mêlées , Eussent porté dans l'air d'invisibles poisons ; Soit que , sans le concours de ces exhalaisons % La contagion seule , ici-bas descendue ,. Ait de notre atmosphère altéré l'étendue.
Je parle en hésitant w , et ne me cache pas Que les difficultés se pressent sur mes pas , Quand je demande au ciel l'enchaînement des choses, Et qu'aux événements je veux lier leurs causes. Le ciel avec lenteur agit ; ce long retard , Des cas toujours changeants , mille jeux du hasard , Sans cesse autour de moi renouvelant le doute , D'une foule d'erreurs peuvent semer ma route.
Vois comme la nature , en ses desseins secrets , D'innombrables poisons variant les effets .
Solis nam saepe arborihus fit noxius aer , Et tenerum germen , florumque infecit honoreni : Interdum segetem, et sata lseta, annique labores Corripuit , scabraque ussit rubigine culmos , Et vitiata parens produxit semina tellus. Interdum pœnas animalia sola dedere , Aut multa , aut certa ex ipsis. Memini ipse malignam Luxuriem vidisse anni , multoque madentem Autumnum perflatum austro , quo protinus omne Caprigenum pecus e cunctis animantibus unum Corruit. A stabulis laetas ad pabula pastor Ducebat : tu m forte , alta securus in umbra Dum caneret, tenuique gregem mulceret avena , Ecce aliquam tussis subito irrequieta tenebat , Nec longe via mortis erat : namque acta repente Circum praecipiti lapsu , revomensque supremam Ore animam , socias inter moribunda cadebat.
Tantôt les inocule à l'arbre qui bourgeonne ,
Tantôt ravit aux fleurs leur riante couronne;
Quelquefois par la rouille et sur un chaume noir
Elle a de nos moissons anéanti l'espoir ;
Souvent aux animaux se borne sa colère ,
Ou tous ou quelques-uns sont frappés... J'ai naguère
Moi-même été témoin de ses bizarres coups.
De l'Auster pluvieux le vent humide et doux
Avait longtemps soufflé sur l'automne attiédie ,
Quand tout à coup surgit l'horrible maladie :
Seules , sur nos coteaux les chèvres succombaient.
Sitôt que du bercail les barrières tomhaient ,
Au voisin pâturage elles couraient folâtres ,
Et tandis que, couchés sous l'ombrage , les pâtres
Aux rustiques accords de leurs légers pipeaux ,
Tranquilles , autour d'eux assemblaient les troupeaux ;
Soudain par sa secousse une toux irritante
D'une chèvre brisait la gorge haletante.
Dans un cercle rapide et sous un vain effort,
La victime tournait en repoussant la mort ,
Et succombait , après quelques instants de lutte,
Au milieu de ses sœurs qu'épouvantait sa chute.
Vête autem (dictu mirum ! ) atque aestate sequenti Infirmas pecudes, balantumque horrida vulgus Pesîis febre mala niiseriim pêne abstulit omne. Usque adeo varia affecti sunt semina cœli , Et varia? rerum species , numerusque vicissim Inter mota subest , interque moventia certus. Nonne vides , quamvis oculi sint pectore anhelo Expositi mollesque magis , non attamen ipsos Garpere tabem ocnlos, sed sese immergere in inium Pulmonem ? et pomis quanquam sit mollior uva , Non tamen is vitiatur , at ipsa livet ab uva. Nempe alibi vires , alibi sua pabula desunt : Ast alibi mora certa, nec ipsa foramina multum Non faciunt , hine densa nimis , nimis inde soluta
Ergo contagum quoniam natura genusque
Tarn varium est , et multa modis sunt semina miris,
Contemplator et hanc cujus eoelestis origo est :
LA SYPHILIS. f)l
Au printemps qui suivit et durant tout Y été
Sur le menu bétail le mal s'était porté ;
D'une incurable fièvre il devenait la proie.
C'est ainsi que le ciel se révèle et déploie
Son occulte influence , et qu'alternant leur cours
Les causes aux effets se rattachent toujours.
Vois l'œil moins bien gardé par son voile mobile
Que le poumon ne l'est en son profond asile ,
Un air contagieux ne l'affectera pas
Tandis qu'à la poitrine il porte le trépas.
Telle aux âpres pommiers la vigne qui s'enlace
Sur leurs rameaux flétris pend encore avec grâce ,
Et sa grappe à leurs maux échappe jusqu'au jour
Où ses grains fermentes périssent à leur tour.
Les sucs manquent aux uns , aux autres c'est la force ;
Tarie en ses canaux , là , sous l'aride écorce ,
La sève a disparu;... les pores altérés
Ici sont trop ouverts , ailleurs trop resserrés.
Puisqu'ainsi variant et de forme et de germe, Le mal ne reconnaît ni limite , ni terme , Contemple ce fléau qui , prompt comme l'éclair.
Ç)1 SYPHILfS.
Quae , sicut desueta , ita mira erupit in auras. Illa quidem non muta maris , turbamque natantum r Non volucres , non bruta altis errantia silvis , Non armenta boum , pecudesve , armentave equorum Infecit , sed mente vigens ex omnibus unum Humanum genus , et nostros estpasta sub artus. Porro homine e toto , quod in ipso sanguine crassum Et sordens lentore foret , fœdissima primum Corripuit , sese pascens uligine pingui.
Tali se morbus ratione et sanguis habebant.
Nunc ego te affectus omnes , et signa docebo Contagis misera? : atque utinam concedere tantum Musa queat , tantumque velit defendere Apollo, Tempora qui longa evolvit , cui carmina cura? , Hsec multas monumenta dies ut nostra supersint. Forte etenim nostros olim legisse nepotes , Fa signa , et faciem pestis novisse juvabit.
LA SYPHILIS. g3
Perce la nuit des temps et se répand dans l'air ;
Ce mal qui , dans les cieux cachant son origine ,
Terrorise et confond l'esprit qui l'examine.
Ni le peuple muet qui nage au sein des eaux ,
Ni l'habitant de l'air , ni les divers troupeaux,
Bœufs , moutons et coursiers qui paissent dans la plaine ,
Ni les hôtes errants de la forêt lointaine
A la contagion n'apportent leur tribut ;
L'homme dont la pensée est le noble attribut,
Seul , l'homme en est atteint et devient sa pâture.
Soit qu'un sang épaissi dans une veine impure
Se traîne., ou qu'un fluide et trop gras et trop lent
Se transforme en virus en se coagulant ,
Et que tous deux , unis par un affreux mystère ,
Ils versent à nos corps leur ferment adultère.
Hâtons nous : il est temps que je peigne en mes vers Les symptômes du mal et ses aspects divers. Puisse Apollon par qui le jour au jour s'enchaîne , Guidant mes faibles pas aux sources d'Hippocrène , Répandre en moi la vie et la fécondité, Et transmettre mon œuvre à la postérité ! Peut-être à nos neveux cette utile peinture
Namque iterum , cum fata dabunt, labentibus annis Tempus erit , cum nocte atra sopita jacebit Interitu data : mox iterum post secula longa Illa eadem exsurget , cœlumque aurasque reviset , Atque iterum ventura illam mirabitur aetas.
In primis mirum illud erat , quod iabe recepta , Ssepe tamen quater ipsa suum compleverat orbem Luna, prius quam signa satis manifesta darentur. Scilicet extemplo non sese prodit aperte , Ut semel est excepta intus, sed tempore certo Delitet , et sensim vires per pabula captât. Interea tamen insolito torpore gravati , Sponteque languentes animis et munera obibant iEgrius, et toto segnes se corpore agebant. Ule etiam suus ex ocuîis vigor , et suus ore Dejectus color haud laeta de fronte cadebat. Paulatim caries fœdis enata pudendis Hinc atque hinc invicta locos , aut inguen edebat.
LA SYPHILIS. Cp
Un jour signalera la marche et la nature De l'étrange fléau qui , vainqueur de l'oubli Où. pendant si longtemps il fut enseveli , Doit encor s'y plonger , puis rouvrant sa carrière Et des siècles prescrits secouant la poussière , Envahir de nouveau l'air , la terre et les deux. Car tel est des destins l'arrêt capricieux ; Ils veulent , de ce mal ressuscitant la rage , Décimer sous ses coups les peuples d'un autre âge.
Lorsque l'épidémie éclata , bien souvent
La lune quatre fois fermait son disque, avant
Que le malade atteint de la nouvelle peste
En offrît au dehors un signe manifeste.
C'est que longtemps le germe au corps reste attaché ,
Y couve et s'y nourrit d'un aliment caché.
Cependant sous le poids d'une langueur soudaine
La victime au travail en murmurant se traîne.
Son cœur est défaillant , et les moindres efforts
De ses membres lassés fatiguent les ressorts.
Son oeil morne se voile et son triste visage
D'une pâleur terreuse a dû subir l'outrage.
11 se déclare enfin cet ulcère rongeur:
Tu m manifesta magis vitii se prodere signa. Nam , simul ac purae fugiens lux aima diei Cesserat , et noctis tristes induxerat umbras , Innatusque calor noctu petere intima suetus Liquerat extremum corpus , nec membra fovebat Obsita mole pigra humorum , tum vellier artus , Brachiaque , scapulaeque , gravi surœque dolore. Quippe , ubi per cunctas ierant contagia venas , Humoresque ipsos , et nutrimenta futura Polluerant , Natura malum secernere sueta Infectam partem pellebat corpore ab omni Exterius : verum crasso quia corpore tarda Hsec erat , et lento re tenax , multa inter eundum Haerebat membris exsanguibus, atque lacertis : Inde graves dabat articulis extenta dolores. Parte tamen leviore , magisque erumpere nata , Summa cutis puisa , et membrorum extrema petebat. Protinus informes totum per corpus achores Rumpebant , faciemque horrendam , et pectora fœde Turpabant : species morbi nova : pustula summse Glandis ad effigiem , et pituita marcida pingui : Tempore quse multo non post adaperta dehiscens, Mucosa multum sanie , taboque fluebat.
Des organes secrets , comme un cancer vengeur , Il s'empare , et de là s'étendant jusqu'à l'aine De souffrances sans nombre il déroule la chaîne. Car alors que du jour le doux éclat s'enfuit Abandonnant la terre aux ombres de la nuit , Avec le soir, alors que la chaleur innée De tous les points du corps au centre est ramenée , Les membres envahis par ces impurs ferments Se glacent , et bientôt dans d'atroces tourments Les épaules , les bras et les jambes s'agitent : Tandis que ces poisons , des veines qu'ils irritent Parcourent les canaux , et d'un contact impur Corrompent tout organe et tout germe futur , La Nature s'efforce , active et vigilante , A pousser au dehors leur masse virulente ; Mais le poison rebelle à son divin pouvoir , Visqueux , opiniâtre et lent à se mouvoir , Se fixant dans les chairs , à de longues tortures Des membres énervés condamne les jointures. Vers la peau cependant , moins pénible à chasser , La plus subtile part a pu se ramasser; Sur les extrémités on la voit se répandre, Et sur le derme entier en divers sens s'étendre.
t)S SYPHILIS.
Quin etiam erodens alte, et se funditus abdens Corpora pascebat misère : nam saepius ipsi Carne sua exntos artus , squallentiaque ossa Vidimns , et fœdo rosa ora dehiscere hiatu , Ora, atque exiles reddentia guttura voces.
Ut ssepe aut cerasis , ant phyllidis arbore tristi Vidisti pinguem ex udis manare liquorem Corticibus , mox in lentnm durescere gummi : Haud secus hac sub labe solet per corpora raucor Diffluere : hincdemnminturpemconcrescere callum,
Unde aliquis ver œtatis, pnlchramque juventam Suspirans , et membra oculis deformia torvis Prospiciens , fœdosqne artus, turgentiaque ora,
LA. SYPHILIS. f)9
D'ulcères aussitôt tout le corps est couvert. Sous un masque effrayant le visage se perd. La forme du mal change : une haute pustule Apparaît , et , des glands imitant l'opercule , Se remplit d'humeur acre et se brise, en versant Sur la peau corrodée un pus mêlé de sang. L'ulcère alors se creuse une profonde voie
Dans les tissus rongés dont il a fait sa proie
Oui , j'ai vu de leurs chairs les membres dépouillés! D'un squelette vivant j'ai vu les os souillés ! Les lèvres en lambeaux tomber , le mal atteindre Le gosier , et la voix s'enrouer et s'éteindre !
Ainsi qu'on aperçoit de l'amandier en fleurs Le suc perçant l'écorce et s'échappant en pleurs Se durcir par degrés tel qu'une épaisse gomme , Sous l'empire du mal , de même on voit chez l'homme Des liquides muqueux lentement amassés En difformes calus s'élever condensés.
Sur ses beaux jours flétris versant d'amères larmes , Vainement le malade en regrette les charmes ; Son corps hideux l'effraie ; il détourne les yeux ,
Ssepe deos, saepe astra miser cruclelia dixit. Jnterea dulces somnos , noctisque soporem Omnia per terras animalia fessa trahebant: Illis nulla quies aderat , sopor omnis in auras Fugerat : is oriens ingrata aurora rubebat : His inimica dies , inimicaque noctis imago. Nulla Ceres illos , Bacchi non ulla juvabant Munera : non dulces épuise , non copia rerum , Non urbis , non ruris opes , non ulla voluptas , Quamvis saepe amnes nitidos , jucundaque Tempe , Et placidas summis quaesissent montibus auras. Dis etiam sparsseque preces , incensaque templis Tliura , et divitibus decorata altaria donis : Di nullas audire preces , donisve moveri.
Idse ego Cœnomanum memini, qua pinguia dives Pascua Sebina praeterfluit Ollius unda , Vidisse insignem juvenem , quo clarior alter
II maudit son étoile , il accuse les dieux. Cependant le sommeil que la fatigue appelle Prépare à la nature une force nouvelle ; Pour lui pas de sommeil , pas de calme pour lui. En vain à l'Orient l'aurore fraîche a lui ; Dans les clartés du jour et dans la nuit épaisse r Partout de ses douleurs le fantôme se dresse. Bacchus n'a plus pour lui d'attrayantes boissons , Cérès l'enrichira d'inutiles moissons.
La coupe des plaisirs rend ses douleurs plus vives ; Il fuit les doux repas , il fuit les gais convives ; Des fêtes de la ville il s'éloigne , et les champs Lui prodiguent en vain leurs dons les plus touchants, Le murmure des eaux , l'aspect riant des plaines , Et l'air paisible et pur des montagnes lointaines ; Tout l'attriste;... etsilveut, auxpieds des immortel sr Par de riches présents apaiser leurs autels , Sans succès de leur temple il assiège l'enceinte : Les dieux demeurent sourds et repoussent sa plainte.
Aux lieux où V Ollius 18 , près du lac Sébinus , Enrichit de ses flots avec art contenus Les pâturages gras de la Cénomanie ?
loa SVPHIL1S.
Non fuit , Ausonia nec fortunatior omni. Vix pubescentis florebat vere juventse , Divitiis , proavisque potens , et corpore pulchro : Cui studia aut pernicis equi compescere cursum , Aut galeam induere , et pictis splendescere in armis , Aut juvénile gravi corpus durare palaestra , Venatuque feras agere , et prœvertere cervos. Illum omnes Ollique dex , Eridanique puellae Optarunt , nemorumque dese , rurisque puellse ; Omnes optatos suspiravere hymenseos.
Forsan et ultores superos neglecta vocavit Non nequicquam aliqua, et votis pia numina inovit» Nam nimium fidentemanimis, nec tanta timentem , Invasit miserum labes, qua ssevior usquam Nulla fuit, nulla unquam aliis spectabitur annis. Paulatim ver id nitidum , fios ille juventse Disperiit , vis illa animi. Tum squallida tabès Artus(horrendumî) miseros obduxit, et alte Grandia turgebant fœdis abcessibus ossa.
Ulcéra (proh divum pietatem!) infonnia pulchros Pascebant oculos , et dia? lucis amorem , Pascebantque acri corrosas vulnere nares. Quo tandem infelix fato , post tempore parvo ,
LA SYPHILIS. Io3
Un jeune homme à mes yeux s'est offert... L'Ausonie N'en eut pas de plus noble ou de plus fortuné. Des fleurs de son printemps à peine couronné ,. Il s'enorgueillissait d'une illustre origine , Des attraits séduisants d'une beauté divine ; Riche , il plaçait sa gloire à relever encor Sa beauté par un casque et par des armes d'or ; De la lutte il aimait les mâles exercices ; D'indociles chevaux il domptait les caprices ; Il devançait le cerf , il mettait aux abois L'ours et le sanglier qu'il forçait dans les bois. Les nymphes des forêts, les nymphes des campagnes, Celles de l'Ollius , leurs folâtres compagnes, Pour lui mouraient d'amour, et toutes à sa main Brûlaient d'unir la leur par un secret hymen. En butte à ses mépris , pour punir cette offense r L'une d'elles , peut-être , implora la vengeance Auprès des immortels trop prompts à l'exaucer : Sur le bord de l'abîme il se laissa bercer. Dans un bonheur aveugle il s'endormait sans crainte, De la contagion quand une affreuse atteinte Le frappa, si terrible , hélas ! que l'avenir Longtems en gardera l'effrayant souvenir L
lo4 SYPHILIS.
iEtheris invisas auras lucemque reliquit. Illum Alpes vicinse , illum vaga flumina flerunt, Illum omnes Ollique deae Eridaniqne puellse Fleverunt , nemorumque deae rurisque puellse, Sebinusque alto gemitum lacus edidit amne.
Ergo hanc per miseras terras Saturnus agebat Pestem atrox , nec sseva minus crudelis et ipse Miscebat Mavors , conjunctaque fata ferebat. Quippe lue hac nascente putem simul omnia diras Eumenidas cecinisse fera et crudelia nobis. Tartareos etiam barathro dira omnia ab imo
LA SYPHILIS. IOJ
L'éclat de son printemps 19 , la fleur de sa jeunesse
Périssent par degrés, et son âme s'affaisse.
De ses membres hideux que la lèpre a couverts
Par la carie enflés les os se sont ouverts.
Ses beaux yeux où l'azur du ciel venait se peindre ,
Ses beaux yeux à jamais condamnés à s'éteindre ,
L'ulcère les dévore ; un horrible poison
De son nez purulent corrode la cloison ;
En peu de jours enfin il succombe, et son âme
Reçoit comme un bienfait le trépas qu'il réclame.
Sur cet infortuné , sur ses longues douleurs
L'Ollius , l'Eridan répandirent des pleurs.
Les nymphes , s'exilant dans leur retraite sombre ,
Par de touchants regrets consolèrent son ombre ;
Les Alpes à leurs cris s'émurent , et longtemps
Le Sébinus poussa de sourds gémissements.
C'est ainsi qu'exerçant sa sinistre influence , Saturne au loin du mal dispersait la semence; Et que non moins cruel , pour abréger nos jours , Mars de ses feux encor lui prêtait le concours. Il semblait , quand naquit cette nouvelle peste , Que de tous les fléaux le cortège funeste
lob SYPHl£iS.
Excivisse lacus , Stygiaque ab sede laborem , Pestemque,horribilemquefameiii,bellumque,necemque.
Di patrii , quorum Ausonia est sub numine , tuque , Tu Latii Saturne pater, quicl gens tua tantum Est mérita? an quicquamsuperestdirique gravisque, Quod sit inexhaustum nobis? eequod genus usquam Aversum usque adeo cœlum lutit ? ipsa labores, Parthenope, die prima tuos, die funera regum , Et spolia , et praedas , captivaque colla tuorum ! An stragem infandam memorem , sparsumque cruorem Gallorumque, Ital unique pari discrimine, cum jam Sanguineum , et def uncta virum , defunctaque equorum Corpora volventem , cristasque atque armatrahentem Eridanus pater acciperet rapido agmine Tarrum ? Tequoque spumantem, etnostrorum cœde tumentem , Abdua , non multo post tempore , te pater idem Eridanus gremio infelix. suscepit , et altum Indoluit tecum , et fluvio solatus amico est.
A sa suite montât du gouffre des enfers , Et que du Styx affreux les abîmes ouverts Vomissent à la fois, pour dépeupler la terre, La peste et ses horreurs , la famine et la guerre.
Dieux , par qui l'Ausonie est soumise au destin , Et vous , vous fondateur de l'empire Latin , O Saturne , quel crime a commis votre race, Pour que sur elle ainsi pèse tant de disgrâce? Est-il quelque désastre , est-il si grand malheur Dont ce peuple n'ait pas épuisé la douleur?
Sur lui le ciel injuste a versé sa colère
Toi , dont nul autre encor n'atteignit la misère , Dis , Parthénope 20 , dis le meurtre de tes rois , Du joug de l'étranger tes fils traînant le poids , Dans tes états partout la mort et le pillage !... Rappellerai-je ici les scènes de carnage, Où d'une ardeur égale aux combats s'élançant , La France et l'Italie ont prodigué leur sang ? Où l'on a vu le Tar , de dépouilles avide , Accélérant le cours de son onde rapide , Vers l'Eridan rouler , en tourbillons pressés , Armes , hommes, chevaux pêle-mêle entassés!
io8
Ausonia infelix , en quo discordia priscam Virtutem , et mundi imperium perduxit avitum ! Angulus anne tui est aliquis , qui barbara non sit Servitia , et prœdas et tristia funera passus ! Dicite vos , nullos soliti sentire tumultus , Vitiferi colles , qua flumine pulcher amgeno Erethenus fluit , et plenis lapsurus in aequor Cornibus, Euganeis properat se jungere lymp.his.
O patria , o longum felix , lougumque quieta Ante alias , patria , o divum sanctissima tellus , Dives opum, fecunda viris, lœtissima campis Uberibus, rapidoque Atbesi , et Benacide lympha , JErumnas raemorare tuas , sumtnamque malorum
LA SYPHILIS. IOg
Plus tard, quand notre sang fit enfler ta rivière, Adde, il t'offrait aussi sa rive hospitalière L'indomptable Eridan , et ses bras généreux S'ouvraient pour consoler un ami malheureux !
Voilà , voilà le fruit des discordes civiles , Malheureuse Italie ! A nos mains trop débiles Elles ont arraché le sceptre glorieux Que sur le monde entier étendaient nos aïeux! Est-il un coin de terre encor vierge d'outrage , Où n'aient pas pénétré la guerre et l'esclavage ? Répondez , répondez , vous , dont le noble front A dû de la conquête aussi subir l'affront , Coteaux longtemps couverts de vignobles fertiles ! L'Eréthène à regret baigne vos pieds stériles , Et semble , s' égarant en de honteux détours , En esclave à la mer précipiter son cours.
O ma patrie , ô toi , dont naguère le monde Enviait le bonheur et la paix si profonde , Toi , le sol des héros , toi , la terre des dieux , Si fière des trésors que t'accordaient les cieux , Toi, dont le sein offrait, fécondé par l'Adige ,
r 10 syphilis.
Quis queat , et dictis nostros sequare dolores, Et turpes ignominiàs, et barbara jussa ? Abde caput , Benace , tuo et te conde sub amne Victrices nec jam deus interlabere lauros !
En etiam , ceu nos agerent crudelia nulla
Nec lacrymae , planctusve forent , en dura tôt inter ,
Spes Latii , spes et studiorum et Pal Jadis il] a
Occidit ! Ereptum Musarume dulcibus ulnis
Te miserum ante diem crudeli funere , Marge
Anton i , œtatis primo sub flore cadentem
Vidimus extrema positum Benacide ripa ,
Quam média inter saxa sonans sacra abluit unda !
Te ripa? flevere Athesis , te voce vocare
Auditae per noctem Umbrœ , manesque Catulli
Et patrios m ulcère nova dulcedine lucos.
D'un éternel printemps l'éblouissant prodige , Italie , aujourd'hui quelles sombres couleurs Pourraient peindre tes maux et rendre tes douleurs?. . . De mon luth désolé les cordes frémissantes A dire tes malheurs resteraient impuissantes!... Va , va cacher ta honte au fond de tes roseaux , Bénacus , les lauriers n'ombragent plus tes eaux î
Après tant d'infortune, et lorsque tant d'alarmes Semblaient avoir tari la source de nos larmes , Voilà que tout à coup victime des destins , A l'amour de Pallas , à l'espoir des Latins Avant l'heure ravi , Marc-Antoine 21 succombe ! . . . Ami , rien n'a donc pu te sauver de la tombe^ , Ni ta jeunesse encor dans sa fleur , ni le cri Des Muses dont longtemps le sein t'avait nourri ! Près du lac Bénacus , dors en paix sur la rive Où parmi les rochers coule son eau plaintive ! L'Adige te pleura ; la nuit , par leurs sanglots Des Ombres t' appelant émurent les échos ; Et Catulle , aux accents de sa lyre attendrie , Fit tressaillir encor les bois de la patrie.
Tempestate illa Àusoniam rex Gallus opimani Vertebat bello , et Ligurem ditione premebat. Parte alia , Cœsar ferro superabat et igni Euganeos, placidumqueSilim , Carnumquerebellem: Et totum luctus Latium , mœrorque tenebat.