livre , le gaïac , a été quelque temps l'heureux rival , le
rival préféré des agents curateurs de la Syphilis les plus
renommés. On a pu croire un instant qu'il détrônerait le
mercure lui-même.
Le gaïac, guaiacum officinale (Lin.) , gualaci tignum, lignum sanctunij lignum indicum, hyacus , huyacus (Frac), bois-saint, est un arbre de l'Amérique méridionale ; il croît à Saint-Domingue , à la Jamaïque , aux Barbades , au Brésil , etc ; le nom qu'il porte en Europe est à peu près celui que lui donnent les naturels de ces contrées : lûacan 3 huiacan 3 hoaxacan.
L'Histoire, je devrais peut-être dire la Fable, rapporte de la manière suivante l'origine de sa célébrité : Une femme indienne avait communiqué la Syphilis à un gentilhomme espagnol ; il souffrait de cruelles douleurs , lorsque , parle conseil d'un Indien, son domestique, il but de la décoction de gaïac , et se trouva débarrassé non-seulement de ses douleurs, mais de toute la maladie. A son exemple , d'autres Espagnols eurent recours au même remède, et en obtinrent un semblable succès.C'est par eux que la renommée et l'usage du gaïac parvinrent en Espagne , et de là dans tous les lieux où avait pénétré la Syphilis, c'est-à-dire, dans le monde presqu 'entier.
Si l'on en croit Delgado , déjà , en 1 5o8 , le gaïac aurait été employé en Espagne ; néanmoins, il ne parvint en Italie , en France et en Allemagne que vers l'année 1 5 1 7 ou 1 5 1 8 , au témoignage de Nicolas Poil et de Léonard Schmai. Mais celui qui , sans conteste > fit le plus pour la
réputation et la propagation de ce remède , fut le fameux chevalier allemand Ulrich de Hutten. Guéri radicalement, par son usage, d'une Syphilis qui avait résisté à onze ptyalismes , il sut, mettant de côté toute fausse honte, faire éclater sa reconnaissance au grand jour, et publier dans toute l'Europe sa guérison et les merveilleux effets du gaïac auquel il la devait.
On aurait plus de vergogne aujourd'hui , et si , par cas fortuit , quelque Syphilitique du XIX8 siècle constatait , en les expérimentant sur lui-même 3 les vertus infaillibles d'un nouveau spécifique anti-vénérien, il n'aurait garde de se citer ainsi en exemple ; mais il en prendrait occasion de composer un remède secret et de faire fortune.
Erasme , avec non moins de franchise qu'Ulrich de Hutten , déclaré que le gaïac l'a délivré d'une Syphilis invétérée , datant de neuf ans , accompagnée d'exostoses , d'ulcères , de carie des os , d'amaigrissement extrême , etc. j traitée onze fois sans succès par les frictions mercurielles. Nicolas Poil, médecin de Charles-Quint, raconté que trois mille malades désespérés durent leur salut au bois-saint. Le célèbre empereur n'est pas compris parmi les trois mille. Ce ne fut pas le gaïac , mais la squine qui, sans le guérir complètement 3 améliora beaucoup l'état de ce futur moine du monastère de Saint-Just.
Le règne du gâïaç fut brillant, mais il fut court. Déjà ù lepoque où Fracastor écrivait son traité en prose sur les maladies contagieuses (1546),, il en fallait donner la décoction à plus fortes doses, et pendant un plus grand nombre de jours que dans les premiers temps où il fut employé : soit , dit notre auteur , que la matière de la maladie fût devenue plus épaisse et plus terrestre (ce qui est une erreur ) , soit que l'on ne se servît plus du vieux bois ( ce qui n'est qu'une hypothèse) 3 soit que l'on se fût relâché de la rigueur du régime ( dernière supposition qui, à mon avis , pourra donner la clé des insuccès du gaïac, comme aussi peut-être de ses succès eux-mêmes). Je me réserve de développer, plus bas, ce point , dans une note relative au régime à observer durant la cure de la Syphilis.
Je n'ai nui besoin de donner ici la description botanique du gaïac , ni un aperçu pharmacologique des diverses manières de le préparer en décoction ; les vers du poème disent à ce sujet tout ce que pourrait dire la prose la plus détaillée. Fracastor a triomphé , dans ce passage, de difficultés qui paraissaient insurmontables. Sa poésie rivalise de précision technique avec le chapitre le plus minutieux des anciens traités de matière médicale , et cependant elle n'en conserve pas moins un éclat tout virgilieri.
Ce troisième livre eût été digne de rester comme un
monument à la fois littéraire et médical , élevé pour indiquer aux victimes futures de la nouvelle lèpre l'arbre de salut, la source de leur guérison. Le discrédit où est tombé le gaïac a réduit aujourd'hui à l'état de simple fiction poétique cette belle page de Fracastor.
Déplorable retour des choses d'ici-bas ! Les révolutions qu'amènent le temps , la mobilité et le besoin de changement dans notre science , la plus quinteuse de toutes les sciences, n'ont pas épargné le gaïac. En vain, Boërhaave a-t-il tenté d'en faire revivre les antiques vertus; en vain le procureur royal Émerigon l'a-t-il préconisé, dissous dans le tafïia , comme un spécifique contre la goutte ; vainement , à défaut de la Syphilis , i'a-t-on appliqué au rhumatisme et à quelques dermatoses ; inutiles efforts ! rien n'a pu lui rendre le rang qu'il a perdu , et c'est à peine si sa râpure est encore mêlée , ainsi que la poudre du sassafras et de la squine , en petite quantité, pour mémoire et comme par dérision, à la racine, aujourd'hui puissante, aujourd'hui guérissante^ à la racine du smllax salsaparilla L
Oui , le bois-saint , le bienfaiteur du chevalier Ulrich de Hutten et du philosophe Erasme, le sauveur de plus de trois mille malades désespérés ,. le roi jadis des bois sudorifiques , actuellement puissance déchue ,. ravalé à la {•lus abjecte condition 3 n'est presque entièrement employé
qu'à la confection d'objets d ebénisterie , à la fabrication de roulettes de lit — quelle chute ! c'est, en matière médicale, l'histoire de Denys l'Ancien.
Il restera toujours au héros de ce troisième livre , au gaïac, l'honneur d'avoir été chanté par Fracastor, et ce qui survit à toute disgrâce , à toute proscription , l'espérance d'un avenir meilleur, les chances d'un de ces revirements soudains , d'un de ces retours de fortune que la mode ou le hasard ramène si souvent sur la scène médicale.
Un navire guidé par quelques matelots...
En rappelant la découverte du Nouveau-Monde , Fracastor n'a pas cité le nom de Christophe Colomb. Loin d'être injurieux à ce héros, un pareil silence, preuve d'un tact parfait , était commandé au poète par la nécessité où il se trouvait de continuer à mêler la fable à ce troisième livre , ainsi qu'il l'avait fait dans les deux précédents : il ne devait donc pas désigner nominativement Christophe Colomb; mais l'indiquer sous la qualification générale de chef des Espagnols,
SLR LE LIVKE TROISIEME. ÔOg
Tout le monde sait que ce célèbre Génois, après avoir été refusé par le roi de Portugal et par la république de Gênes 3 et traité de visionnaire, s'adressa à l'Espagne où régnaient Ferdinand et Isabelle ; mais ce ne fut qu'après huit ans de sollicitations qu'il obtint d'eux les trois vaisseaux avec lesquels il partit de Palos en Andalousie, le 3 Août 1492. Au bout de soixante-cinq jours de navigation , il découvrit ( 8 Octobre i492« ) la terre que ses profondes connaissances non moins que son génie lui avaient révélée. Il était né en i435 ou i44l : il mourut dans la disgrâce, accablé d'infirmités et de chagrins , en i5o6> vingt-quatre ans seulement avant la publication du poème sur la Syphilis. Christophe Colomb était fils d'un ouvrier tisserand.
Une île au loin s'étend que l'Espagnol vainqueur Découvrit et marqua d'un nom cher à son cœur.
Cette île, dans la mer des Antilles , fut découverte par Colomb , le 6 Décembre i492' et devint le siège des pie-
56o NOTES
miers établissements européens en Amérique. Les Espagnols , en mémoire de leur mère patrie , la nomroèmèrent Hispaniola ou Espanola : ils y fondèrent Santo- Domingo en 1497? et soumirent bientôt les indigènes qui étaient de race caraïbe. Les mauvais traitements dont ils les accablèrent ne tardèrent pas à faire décroître cette population indienne , au point de la réduire à i5o habitants à peine, vers le milieu du XVIe siècle. Les Français et les Anglais donnèrent à l'île le nom de Saint-Domingue. Elle s'appelle aujourd'hui Haïti , c'est-à-dire , le pays montagneux.
Cependant il leur faut s'ensevelir vivants...
Cette thérapeutique de la Syphilis est celle de tous les peuples sauvages. Il semble que l'instinct leur indique la sueur et le jeûne > comme les deux moyens les plus puissants de vaincre la maladie. Je pourrais, à cet égard , multiplier les citations. Je me borne à extraire le passage suivant du voyage de MM. Combes et Tamisier en Abyssinie :
« Les maladies Syphilitiques sont généralement répan- « dues en Abyssinie, mais elles sont loin d'y présenter « d'aussi graves dangers que parmi nous. Les Abyssiniens « gardent leur mal pendant toute leur vie et ils s'en in- « quiètent peu ; ils connaissent l'usage de la salsepa- « reille , et ceux qui font le voyage de Massaouali ont « ordinairement soin de s'en pourvoir. »
« Lorsqu'un grand d'Abyssinie est atteint de maladie « Syphilitique j il se rase les cheveux , se renferme durant « quarante jours dans un appartement bien fermé, ob- « serve une diète sévère et prend beaucoup de sudorifi- « c/ues ; au bout de ce terme il sort presque toujours « guéri. »
« Quant aux individus qui ne peuvent se procurer les « médicaments nécessaires , ils sont obligés de prendre « eu patience leur maladie qui disparaît à certaines épo- « ques , pour revenir dans d'autres. Comme les Àbyssi- « niens tiennent beaucoup à leur chevelure , ils sont tous « dans l'habitude de se raser la tête dès les premiers symp- « tomes du mal. Si les habitants de Goa se font une gloire « d'avoir plusieurs fois la Syphilis , les Éthiopiens n'en « rougissent pas : ils n'en sont pas plus honteux que de « toute autre affection. ( Tom. i , pag. 279.) »
C'est là que du régime affrontant la rigueur.
Lorsque les médecins commencèrent à tenter la cure de la Syphilis par des décoctions de bois sudorifiques , l'excessive rigueur du régime auquel ils soumirent les malades était regardée de part et d'autre comme une condition impérieuse , sans laquelle point de succès à espérer. Cette loi, quelque dure qu'elle fût, était strictement maintenue par les uns, et subie sans murmure par les autres. Nul ne la violait ; car il y allait de la vie , la Syphilis étant, à cetteépoque., une maladie souvent mortelle. L'abstinence des aliments était donc poussée à l'extrême. Les malades ne prenaient de nourriture que tout juste ce qu'il en fallait pour ne pas mourir de faim. Plus cette règle était rigidement observée, plus prompte et plus sûre était la guérison.
Chez les Indiens 3 dit Gonzalez Fernandez d'Oviedo, le mal n offre ni autant de gravité 3 ni autant de danger ([tien Espagne. Les naturels [de file Haïti) s'en débarras-
smt sans trop de peine au moyen du gaïac. La cure exige que l'on observe une grande abstinence de nourriture et que l'on boive , en grande quantité, la décoction du bois de cet arbre : car, sa?is l' abstinence , le gaïac, loin d'être utile, devient nuisible.
« Dans les premières années ( je traduis Fracastor) , « on défendait au malade de quitter le lit durant un mois « entier; aujourd'hui on s'est un peu relâché de cette ri- « gueur. Alors aussi on ne lui accordait de nourriture « que juste ce qu'il fallait pour entretenir la vie ( trois « onces ou au plus quatre onces de pain , deux onces de « chair de poulet , une once de raisins secs). Il devait « s'abstenir de vin et user^ pour unique boisson, de la se- « conde décoction de gaïac , seule ou additionnée de « miel. Aujourd'hui on est moins sévère: on permet au « malade de sortir et de se nourrir plus copieusement. « Toutefois celui qui s'astreint aux prescriptions les plus « rigoureuses, guérit d'une manière plus sûre et plus radi- « cale. ( Traité des maladies contagieuses. ) »
Fallope a écrit : Ego vidi aliquos curatos ligno fagi , qui 3 conjecti in trirèmes > atque institut a victus ratione tenuissima 3 laborantes , ex toto Uberantur. Sed iste non est tisus medicus.
Qu'il fut accompagné d'un repos absolu ou d'un tra-
vail de forçat, le jeûne, poussé à sa plus extrême rigueur, était la condition principale de la guérison :
J'emprunte ma dernière citation à l'illustre Van Swieten , et je ne crois pouvoir mieux faire que de copier ici le texte latin si clair et si correct de cet auteur :
« Vidi ipse memorabilem casum, qui me docuit , quid constans œgri animas, cum victu penitus macilento, ac vatidorum laborum talerantia , efficere possit in lue venerea inveterata , et vix non desperata.
Nobilis juvenis petebat a me consilium , qui in calamilosissimo statu versabatur. Quater sativationem mercurialem subiverat 3 semper postea repullulante lue venerea 3 quœ sanata credebatur. Ter tentata fuerat cura per decoctum guajaci , nec meliori successu. Gerebat in sterno 3 ac claviculis tumoreSj in fronte similem unicum; cutis invariis locismaculis fœda erat3 et dolores noctumos ossium pâlie batur. Omnium rerum inops cum esset^ ncmo illum recipere volebat 3 aut curam ejus gerere ; universa familia detestabatur miserum : fatebatur , se non semel cogitasse 3 ut molenta morte miseriarum finem quœreret.
Mœrentem animum erexi 3 lenimen malorum promittens , t/um integram curam spondere non audebam in morbo adeo inveterato. Fidem dabat 3 se omnia tenlarc relie et passe , etiam durissima 3 modo aliqua sanaiionis spes affulgcrrt.
Cum satis robusta essei naliva corporls compages , et adesset œtalis vigor, rustica veste indutum Iwminem elocavl agricoles, ut, absc/uc ulla duri laboris mer 'cède 3 famulum ageret , solo victu contentus 3 et vili quidem. Prœter panem enim 3 alebatur dauci et pastinacœ radicibm 3 solanl esculenti tuberibus3 pomis 3 pyris3 hordeo 3 avena 3 in sola ac/ua coctis 3 et simillbus. Potus erat lactis ebutyrati sérum acidulum3 tenuissimum. Mensis Aprills initio incepit hoc vitœ genus , et duros rurls labores constantissime tullt usque ad mensis Oclobris initium, quando me accessit s anus. Toto hoc tempore 3 a carnibus 3 piscibus 3 ovis 3 lacté 3 butyro 3 caseo , abstinuit severissime. Vidi illum post aliquos annos3 in fecundo conjugio viventem 3 et formosa sanaque proie beatum. (Coin, in Boerh. tom. v.) »
De nos jours les liens qui astreignaient à cette austère mais indispensable discipline se sont relâchés et rompus ; le souvenir même s'en était effacé , lorsque naguère M. Vidal ( de Cassis) et M. Payan ont appelé l'attention de leurs confrères sur les succès obtenus contre des cas désespérés 3 soit dans les hôpitaux de Marseille , soit dans ceux d'Aix, par la diète sèche , par le traitement arabique, que de vieux médecins appliquent encore à des formes delà Syphilis rebelles au mercure, aux préparations d'or, aux sudorifiques : traitement qui bien que soumettant
de nouveau les malades à l'action du mercure et des sudorifiques , leur impose la condition formelle, principale, de ne se nourrir que de galettes , de raisins secs 3 de figues sèches et d'amandes torréfiées. Diète sèche s'il en fut, mais hors d'elle point de salut.
On le nomme traitement arabique , c'est indien qu'il faudrait dire ; car il rappelle littéralement celui usité chez les naturels de Saint-Domingue 3 et dont Oviedo nous a transmis les règles : « Mger carnibus abstinet et piscibus; sed passulis vescitur et siccis eduliis 3 iisque paucis ( quœ scilicet ad sustinendum totum corpus sufficiunt) et aliquo panisassi{ biscoctum vulgus vocat. — C'est bien là évidemment du biscuit , des galettes ! ) frustulo. ( Apud Van Swieten.)»
Quel danger éminent » quelle impérieuse nécessité ne faudrait-il pas aujourd'hui pour qu'un de nos malades consentît à passer sous le joug de pareilles privations , à chasser ainsi l'ennemi en le réduisant par famine ! Les temps sont bien changés !
Un adoucissement , plus apparent peut-être que réel , étant survenu, avec le temps, dans les symptômes du mai, les malades se sont insensiblement habitués à traiter la Syphilis avec une légèreté et une négligence incroyables.
Autrefois tout galant homme, dès que le trait empoi-
sonné l'avait blessé , gagnait en toute hâte la maison de quelque honnête chirurgien et se livrait avec confiance et docilité aux sévères exigences de l'art. Il y laissait bien quelques dents, quelque peu de chevelure ; bagatelle! le corps entier en sortait d'ordinaire sain et sauf. Voici ce que je tiens de la bouche d'un de mes amis , M. le docteur D — Son père , pendant quarante ans d'une honorable pratique, ne cessa de recevoir chez lui des pensionnaires de ce genre. Il était si sûr de les guérir radicalement, en les mettant à l'abri des intempéries de l'air, en veillant à ce qu'aucune négligence n'eût lieu dans l'emploi des remèdes prescrits, et surtout, en ne tolérant nul écart de régime , qu'il leur garantissait guérison parfaite et s'engagait , en cas d'insuccès , à rembourser tous les frais de traitement. Si, peut-être 3 il leur administrait le mercure avec quelque prodigalité , du moins se faisait-il une loi inexorable de leur tailler le vivre au plus menu. En quarante ans, il n'eut qu'une seule fois à subir les conséquences de la clause pécuniaire résolutoire qu'il s'était imposée. Un seul de ses pensionnaires vit reparaître les accidents consécutifs de la maladie. Encore M. D — assurait-il à son fils que le cas n'était pas fort clair. Mais le réclamant étant très-chicanier et quelque peu frotté de procureur , M. D aima mieux payer que disputer.
Aujourd'hui que se passe-t-il fréquemment sous nos yeux ? La Syphilis semble à la plupart chose de si mince importance qu'ils ne consultent même plus le médecin; ils entrent,, en passant , chez l'apothicaire , se font délivrer une boite de pilules de Dupuytren , quelques flacons de la problématique essence de salsepareille , et tandis que la Syphilis et le mercure se livreront dans leur corps une bataille suprême dont leur santé est le vivant enjeu , ils courront, comme d'habitude 3 à leurs plaisirs, à la bourse, à la promenade, aux spectacles, aux bals, aux festins. Bientôt ils s'estiment guéris., parce que le symptôme a disparu. Le sont-ils en réalité ? nullement. La plupart du temps ils ne sont que blanchis , ainsi que Je dit le vulgaire en parlant de cette méthode cxpéditive mais très-chanceuse. C'est à eux aussi qu'on peut appliquer l'ancienne métaphore aussi juste que hardie : similes estis sepulcris dealbatis 3 quœ a foris parent hominibus speciosa 3 intus vero plena sunt ossibus mortuorum et omnl spurcitia. La maladie devient constitutionnelle , elle passe dans le sang. Bientôt les vers du sépulcre remuent , le mal renaît , la peau se couvre d'éruptions ulcéreuses , les os s'enflent et se carient. Heureux les cas où le coupable est la seule victime et où , durant ce sommeil passager de la Syphilis , une union imprudente ne s'est pas formée , une
SUR LE LIVRE TROISIÈME. 36g
femme, un enfant n'ont pas reçu le germe empoisonné!
Le régime , le régime ! c'était la chaîne qui reliait toutes les parties du traitement , la sauve-garde , l'auxiliaire indispensable des remèdes , la condition de toute bonne cure ; dans la majorité des cas , à lui seul , peut-être , la guérison tout entière de la maladie.
En abandonnant le régime, on a ouvert la porte à tous les maux secondaires , tertiaires. C'est aux funestes conséquences de cet abandon que pourraient surtout s'appliquer ces beaux vers de notre poète Barthélémy , l'heureux émule de Fracastor:
« De là vient cette race informe , abâtardie, Ce peuple d'avortons qu'attend l'orthopédie ; De là ces jeunes gens déjà cadavéreux , A la poitrine étroite, au front pâle, à l'œil creux ;
De là ces jeunes fleurs, ces vierges de seize ans , Précoces réservoirs de mille maux cuisans, Qu'on voit avec langueur se pencher sur leurs tiges , En proie aux pâmoisons , aux vapeurs , aux vertiges ; Complices innocents que l'hymen doit unir Pour léguer des douleurs à la race à venir ! »
ÙJO NOTES
C'est le régime qu'il faut se hâter deprêcher aux malheureux atteints de Syphilis , c'est à son joug inflexible qu'il faut plier les fronts stigmatisés de la corona vcneris , c'est dans ses liens de fer que l'hydre sans cesse renaissante doit être garrottée , brisée , anéantie.
Nous avons aujourd'hui banni du traitement de la Syphilis les dégoûtantes, dangereuses et inutiles rigueurs de la salivation mercurielle ; c'est un progrès immense. Appliquons-nous à y ramener les dures , mais salutaires rigueurs du jeûne et de l'abstinence , cura famis , et le progrès ne sera pas moins grand. Ce n'est pas rétrograder que de revenir sur ses pas quand on a fait fausse route, c'est avancer.
Au milieu de ces mers cherche l'île d'Ophyre.
Fracastor après avoir indiqué d'une manière claire et précise l'île Hispaniola , au début de ce chant , lui donne ici le nom imaginaire d'Ophyre, afin d'isoler, autant qu'il est en lui, les fictions poétiques des réalités de l'histoire.
Les noms d'Anthylie, d'Hagie, de Gyane , d'ile des Cannibales qui se trouvent plus bas , sont évidemment créés par le poète dans le même but.
Et d'une main ardente
Saisit l'arme. ...................
Cette description de l'arquebuse est à la fois très-poétique et très-exacte. On se rappellera qu'avant l'invention des arquebuses à rouet , on se servait pour mettre le feu à la poudre , d'une longue mèche ou corde souffrée qu'on portait tout allumée , lorsqu'on allait au combat ou à la chasse*
Fracastor attribue l'invention de la poudre à canon et des armes à feu, aux Teutons, Teutones (le même nom que Deutschen, nom actuel des Allemands), peuple Germain originaire des bords de la Baltique , ou plutôt nom commun à plusieurs peuples de la Germanie. C'était sans doute l'opinion de son temps.
Il l'ait entrer dans la composition de la poudre, les ccu-
cires de saule, salicum cineres 3 mêlées au soufre et au salpêtre. Il me semble raisonnable d'entendre, par ce mot cendres , du charbon de saule réduit en poussière j car déjà au XIIIe siècle , Bacon , dans son traité de utilitate magiœ s parle de charbon et non de cendres de bois , et indique comment, mélangé à du soufre et à du salpêtre et renfermé dans un tube de fer, il imite, lorsqu'on l'enflamme, le bruit du tonnerre et le feu des éclairs.
Bien qu'on ignore l'époque exacte où fut découverte la poudre à canon, on croit assez généralement que les Chinois furent les premiers à faire usage de cette composition dans leurs feux d'artifice et qu'ils essayèrent aussi » les premiers ., à s'en servir dans la guerre.
Il est à présumer que la connaissance de la poudre à canon, et de la machine dans laquelle on l'employait, se sera répandue de la Chine chez d'autres nations , soit par la Tartarie, soit par les Arabes qui trafiquaient dans la mer des Indes, ou enfin par les Portugais et les Hollandais que la navigation amena dans ces contrées lointaines.
On en fit usage en France, pour la première fois , sous le règne de Philippe de Valois (i34o).
Sur cette terre enfin pour vous réduire en poudre Des Cyclopes nouveaux sauront forger la foudre.
Ces géants, fils du Ciel et delaTerre, travaillaient, comme forgerons, sous les ordres de Yulcain , à forger la foudre pour Jupiter.
L/ antique nom d'Atlas vous est connu peut-être?
L'Atlantide , île ou vaste continent , était , selon les traditions antiques conservées par Platon ( dans le Timèe et le Critias) , située dans l'océan Atlantique., en face des Colonnes d'Hercule. Les peuples de l'Atlantide avaient conquis une grande partie de l'Afrique et de l'Europe occidentale , lorsque leur pays fut anéanti par des tremble-
5^4 ÏSOTES
ments de terre suivis d'un déluge. Du reste , l'Atlantide n'est peut-être qu'une île imaginaire.
On a voulu voir dans l'Atlantide le continent Américain.
Fracastor a émis, dans son poème, cette idée toute hypothétique , la rattachant d'une manière fort ingénieuse à la fiction de son troisième livre.
Selon d'autres auteurs, tout ce que Platon raconte de l'Atlantide, d'Atlas et de ses frères s'appliquerait à Jacob et à ses fils. L'histoire des enfants d'Israël serait facilement reconnue dans celle de l'Atlantide à travers les transparentes altérations qu'elle aurait subie en passant des Hébreux aux Egyptiens et de ceux-ci aux Grecs.
Les preuves fournies à l'appui de cette explication , si elles n'en font pas une chose parfaitement démontrée , l'étayent du moins de tant de probabilités qu'elles doivent la faire admettre comme la plus vraisemblable.
Ceci n'ayant nullement trait à la médecine, je renvoie aux mémoires sur l'Atlantide publiés en 1727 par Olivier de Marseille, en 1754 par Jean Eurétiius et en 1762 par Baer. — L'essai de ce dernier a été réimprimé en 1 855 par Seguin aîné, à Avignon.
NOTE il.
Tandis que par des jeux et par de tels discours. . .
Fracastor ne croyait pas que la Syphilis fût d'origine américaine. Conséquent dans cette opinion , il suppose ici que les navires espagnols qui , après la découverte de l'Amérique j retournèrent en Espagne, trouvèrent la maladie déjà née d'elle-même et propagée en Europe.
C'est seulement à l'époque de leur retour à Hispaniola, que le poète fait éclater la contagion parmi les Espagnols restés sur cette île.
Dans son hypothèse , le Nouveau-Monde, loin d'avoir infecté l'ancien , lui aurait au contraire fourni le remède qui devait arrêter les ravages de cette terrible maladie.
Au lieu d'imprécations , l'Europe aurait dû à l'Amérique des actions de grâce. Les choses se sont passées bien autrement , et si l'Amérique a été calomniée , il a fallu plusieurs siècles pour que., la nuit des temps et les disputes des doctes aidant, une accusation formelle se réduisît à une simple probabilité.
Et de la Bactriane aux ruines d'Ammon.
Bactriane , contrée d'Asie , qui répond aujourd'hui au Kanat de Balk dans le Turkestan indépendant. La Bactriane formait autrefois une des plus grandes satrapies de la monarchie persane. Elle est prise ici pour l'Asie , comme les ruines d'Ammon pour l'Afrique.