RACHITIS. SYPHILIS
Tissu spongoïde. Pas de tissu spongoïde.
•Couches spongoïdes périphériques Couches ostéophytiques osseuses.
Augmentation de diamètre beaucoup moins Augmentation de diamètre par ces mêmes considérable par tissu spongoïde. couches (extrémité inférieure de l’humé-
rus, région moyenne de la diaphyse du tibia).
Médullisation et décalcification considé- Médullisation et décalcification à peine râbles. marquées.
Jamais de dégénération géiatiniforme. Dégénération gélatiniforme pouvant amener
le décollement des épiphyses.
3e période. — Il est alors difficile d’établir une distinction. Pour savoir à •quoi s’en tenir, il faut connaître les deux premières périodes. Les lésions qui rappellent la première tendent à disparaître ; celles qui rapprochent la syphilis du rachitis s’exagèrent. On note l’existence du tissu spongoïde surtout à la périphérie et moins aux extrémités. Voici d’ailleurs le tableau des différences :
RACHITIS. SYTHILIS.
Pas de couches ostéophytiques. Couches ostéophytiques ; lacs médullaires
entre elles.
Augmentation de diamètre par tissu spon- Augmentation de diamètre par les cougoide seulement. ches ostéophytiques et par le tissu spon-
Os plus flexibles. goïde.
Comme on le voit, ce sont les marques primitives, caractéristiques, qui persistent : le diagnostic repose sur elles. Elles manquent sur certains os où les couches ostéophytiques ne se sont pas formées. D’un autre côté, ces couches peuvent être complètement détruites par la médullisation. En pareil cas, certains os auraient pris, en un point d’élection (extrémité inférieure de l’humérus), une largeur considérable. Nous n’avons jamais rencontré ces cas difficiles ; mais on peut admettre théoriquement qu’il en existe. Alors le rachitis a absorbé la syphilis. L’intoxication s’affaiblissant de plus en plus, ses dernières traces sont emportées ou masquées par la cachexie rachitique. Il y a là une sorte de transformisme morbide, d 'hybridité pathologique : la syphilis a appelé, en quelque sorte, le rachitis qui, d’abord, s’est combiné avec elle et l’a ensuite absorbée peu à peu à son profit.
Lésions osseuses comme seules manifestations de la syphilis
héréditaire.
Communication faite à la Société anatomique, 1875.
M. Parrot présente des os atteints de lésions qu’il rapporte à la syphilis héréditaire; ils ont été recueillis sur un enfant de deux mois, mort d’athrepsie.
La calotte crânienne, sur plusieurs points de sa surface externe, est couverte d’une couche mince d’un tissu plus rouge, plus mou et plus poreux que l’os sain ; en dedans l’on voit des dépressions nombreuses, profondes et très rugueuses.
Tous les os longs des membres sont altérés suivant un type identique, mais à des degrés divers. Les plus malades sont le fémur et le tibia. A la face interne de ce dernier, empiétant un peu sur l’externe et la postérieure, on voit un tissu rouge plus facile à couper que celui des parties saines de l’os qui ont conservé leur teinte blanc-bleuâtre, leur aspect lisse et leur dureté normale.
Sur une coupe faite suivant le grand axe et de dehors en dedans, on voit que ce tissu forme une couche de plus d’un millimètre d’épaisseur, séparée par un léger sillon des parties non malades, beaucoup plus rouges qu’elles et caractérisée par la direction de ces fibres qui est perpendiculaire à celle des fibres normales. Aux extrémités, le tissu spongieux est séparé du cartilage par une ligne parfaitement nette et aucune lésion n’y est appréciable.
Les viscères tels que le foie , la rate et le thymus , qui habituellement sont lésés dans la syphilis héréditaire, ne présentent ici aucune altération; et durant la vie l’on n’a constaté aucune particularité anormale sur la peau, non plus que sur les muqueuses.
Malgré cela et en l’absence de tout renseignement sur l’état de santé des parents de cet enfant, ajoute M. Parrot, je n’hésite pas à le considérer comme atteint de syphilis héréditaire. Pour me prononcer ainsi, je me
LÉSIONS OSSEUSES, SEULES MANIFESTATIONS DE LA SYPHILIS HÉRÉDITAIRE. 223
base uniquement sur les lésions osseuses, et je dis qu’elles constituent une preuve suffisante.
En effet, elles sont identiques à celles que l’on trouve chez des sujets incontestablement syphilitiques; et il n’existe à ma connaissance aucune autre maladie qui puisse en être accusée. La seule à laquelle on pourrait songer est le rachitisme. Or je ne l’ai pas encore constaté à cet âge, et sa caractéristique, à savoir le tissu spongoïde, n’existe pas sur les os que je présente. Le cartilage, comme je l’ai montré, a tous les caractères de l’état normal ; et il n’y a pas, entre lui et le tissu spongieux de l’extrémité diaphysaire, cette couche chondro-spongoïde qui ne fait jamais défaut dans le rachitisme.
La nature syphilitique de ces lésions étant admise, je ferai remarquer, et c’est là ce qui donne une grande importance à ce cas, que les altérations des os y constituent la seule manifestation de la syphilis héréditaire. Jusqu’ici, et chez un nombre considérable de malades, chaque fois que la syphilis s’était révélée sur la pèau ou les viscères, j’avais trouvé les os malades ; mais ce fait est le premier dans lequel le squelette ait été le seul atteint par la diathèse.
Les lésions osseuses de la syphilis héréditaire et le rachitis.
Mémoire inséré dans les Archives de physiologie, 1876.
Depuis 1872, j’ai publié un certain nombre de documents sur les altérations osseuses que l’on trouve chez les jeunes enfants atteints de syphilis héréditaire; et à l’appui de mes descriptions, j’ai présenté à diverses reprises, au sein des Sociétés de biologie et anatomique, des pièces très démonstratives. Jusqu’ici, ce n’est donc, pour ainsi dire, que par fractions que j’ai fait connaître ces importantes lésions. Le même sujet n’ayant cessé de m’occuper, des observations nouvelles m’ont appris des particularités qui m’avaient échappé tout d’abord ; ce qui m’a permis de combler quelques lacunes de mes premiers essais. Aujourd’hui, résumant mes communications antérieures et les complétant, je me propose de donner une esquisse d’ensemble, qui permettra de saisir facilement la marche et les progrès des altérations, ainsi que leurs variétés, ou pour mieux dire leurs différents degrés.
D’ailleurs je ne les envisagerai qu’au point de vue descriptif, et m’abstiendrai à dessein de toute considération histologique.
Les os ont été étudiés à l’état frais, avant et après l’ablation du périoste, sur des coupes faites suivant des directions différentes, et aussi après une macération prolongée dans de l’eau. Ce dernier mode de préparation, aidé de la dessiccation, met en relief des détails qui sont très peu apparents ou même qui échappent tout à fait sur les pièces fraîches.
Pour que l’on n’ait aucun doute sur la valeur des résultats auxquels je suis arrivé, je dois dire la marche que j’ai suivie.
Pendant longtemps je n’ai accepté comme atteints de syphilis héréditaire que les enfants qui portaient les marques les plus incontestables de cette maladie sur la peau, les muqueuses et dans les viscères. Puis, peu à peu et à mesure que j’apprenais à mieux connaître les lésions du système
osseux trouvées sur les sujets choisis de la sorte, je me suis contenté, pour affirmer la syphilis, de l’existence d’une seule lésion, périphérique ou viscérale.
En bornant mon étude aux faits choisis de cette manière, et leur nombre dépasse aujourd’hui 50, j’ai pu établir la proposition suivante :
Chez tout fœtus ou tout enfant du premier âge portant sur la peau, les muqueuses ou dans les viscères, une marque de la syphilis héréditaire, le système osseux est altéré.
Les altérations des os étant constantes, indépendamment du siège, du nombre, de l’étendue et de l’ancienneté de celles des autres organes, il était naturel de rechercher si elles ne pouvaient pas exister seules.
En l’absence de toute autre manifestation de la syphilis héréditaire chez un nouveau-né, pour rapporter à celte maladie des lésions trouvées sur les os, il est nécessaire qu’elles aient tous les caractères de celles reconnues syphilitiques, à l’aide de la méthode précédemment indiquée.
Jusqu’ici je n’ai observé qu’un fait répondant à ces conditions : c’est celui d’un nouveau-né, mort d’athrepsie, qui n’avait eu aucune syphilide cutanée ou muqueuse, et dont les viscères étaient exempts de toute altération spécifique. Ses os longs présentaient des lésions manifestement syphilitiques. (Ces pièces ont été communiquées à la Société anatomique dans la séance du 16 juillet 1875.)
Les altérations que l’on trouve sur le système osseux des enfants du premier âge, atteints de syphilis héréditaire, se présentent sous des aspects très divers, ou, pour mieux dire, à des degrés d’évolution très différents, de telle sorte que si l’on se bornait à l’examen de quelques faits, l’on pourrait se méprendre sur leur nature et méconnaître leur parenté ; mais après en avoir recueilli un grand nombre, si l’on vient à les comparer, on voit qu’ils se tiennent, qu’ils forment un ensemble des plus remarquables, une sorte de progression pathologique, dont chaque terme est représenté par le rapport qui existe entre l’âge du malade et celui de la maladie. — En effet, le début des lésions est loin d’être toujours le même : il peut avoir lieu durant la vie intra-utérine, ou bien quelques jours, quelques semaines, quelques mois après la naissance. Leur marche, dans ces divers cas, est bien différente, et leur aspect ne varie pas moins, suivant l’époque où la mort vient arrêter leur évolution. 11 serait impossible, on le comprend de saisir et surtout de décrire tous ces degrés; cela d’ailleurs est inutile, et en posant une série de jalons entre les termes extrêmes, il sera toujours
Parrot. — Syphilis héréditaire. 15
MÉMOIRES ET COMMUNICATIONS
facile de ranger dans les espaces qui les séparent les cas intermédiaires que l’on pourra rencontrer.
En envisageant la question de cette manière, je considère quatre variétés, ou, pour mieux dire, quatre degrés de la lésion osseuse.
Avant de les passer en revue, je dois dire que les os longs des membres, à l’exception de ceux de la main et du pied, sont avec l’omoplate, l’os des iles et le crâne, les plus fréquemment atteints; puis viennent les côtes, les clavicules, les métacarpiens et métatarsiens, enfin les vertèbres. Mais ces dernières pièces du squelette ne sont malades que dans le cas où l’affection est déjà très ancienne. — La symétrie des lésions est constante.
Dans le premier degré, que l’on observe sur les fœtus elles enfants morts quelques jours après la naissance, les os sont plus lourds qu’à l’état normal. Lorsqu’on a détaché le périoste, on voit à leur surface des productions ostéophytiques, d’une teinte jaune paille, d’épaisseur variable, qui les couvrent en totalité ou sur quelques points seulement ; dures et denses, se laissant difficilement pénétrer par une pointe, plus aisément toutefois que les parties saines. Quand, à l’aide d’un scalpel, on a coupé les os suivant leur grand axe, ce que l’on ne fait qu’avec peine, et non quelquefois sans les briser, on voit autour de la diaphyse une couche formée par des ostéophytes, très adhérente, mais que l’on distingue toujours à sa couleur maïs, à sa consistance moins dure, et surtout à la direction de ses fibres, qui sont perpendiculaires à l’axe diaphysaire. Sur quelques points, son épaisseur est assez grande pour doubler le diamètre de l’os. Celui-ci paraît dépourvu de canal et l’on n’y trouve qu’une très petite quantité de tissu médullaire.
La couche chondro-calcaire qui sépare le cartilage du tissu spongieux est plane ou est très légèrement mamelonnée; habituellement elle est plus épaisse que sur les os sains. — Le cartilage n’a subi aucune modification apparente, si ce n’est parfois dans la teinte de ses vaisseaux, qui sont jaunes. Il est habituel de voir des productions ostéophytiques assez épaisses sur l’oplomate et l’os iliaque.
Dans le second degré , les caractères précédents subsistent en s’atténuant. L’os est moins lourd, les couches nouvelles sont moins denses, plus régulières, plus poreuses. Elles affectent certains sièges de prédilection, que nous retrouverons désormais toujours les mêmes. Ce sont : la région inférieure de la diaphyse humérale, la supérieure du cubitus, la face antérieure du fémur et l’interne du tibia.
Ce qui caractérise surtout cette période, dans l’évolution morbide des os, c’est leur atrophie gélatiniformc . C’est le tissu spongieux qui est le plus souvent et le plus profondément altéré, au voisinage des extrémités. On y voit d’abord des taches jaune-serin ou rouge, mais irrégulières, au
niveau desquelles se fait un véritable ramollissement; les parties dures étant remplacées peu à peu par une substance rose-cerise, transparente, assez semblable, pour la consistance, à une gelée qui serait traversée par des filaments. L’altération s’étend de proche en proche, ou par le développement de nouveaux îlots, au tissu compact de la diaphyse, à la couche chondro-calcaire, qui, grâce à sa densité et à son épaisseur, résiste longtemps au travail destructif; puis enfin, au cartilage luimême, qui dans les points malades prend une teinte brunâtre.
A l’atrophie gélatiniforme se rattache l’affection que j’ai qualifiée de pseudo-paralysie syphilitique des nouveau-nés .
Voici comment les choses se passent :
Lorsque la lésion a une étendue et une profondeur suffisantes, toute résistance étant détruite au niveau des parties altérées, sous l’influence des mouvements spontanés ou de ceux que l’on imprime aux membres de l’enfant, il se fait une brisure au voisinage du cartilage. Alors les os longs, lorsque les muscles se contractent, au lieu d’être mus comme des tiges rigides, en prenant leur point d’appui sur des surfaces articulaires fixes, glissent ou se courbent sur leurs extrémités brisées, et laissent ainsi dans une immobilité plus ou moins complète les membres ou les segments de membres dont ils constituent la charpente. Lorsque la vie se prolonge, de nouvelles lésions apparaissent, qui ne sont plus sous la dépendance immédiate de la syphilis, mais qui résultent de l’irritation qui se développe au niveau des brisures et dans leur voisinage. Du pus se forme, des fragments osseux se détachent et des abcès prennent naissance, qui, en s’étendant peu à peu, peuvent pénétrer dans les articulations et faire irruption au dehors.
Le troisième degré, que je qualifierai de médullisation , se voit sur des sujets plus âgés que les précédents. Des deux premiers il retient les ostéophytes et parfois la dégénération gélatiniforme, qui a perdu son activité. Ce qui l’en distingue, c’est une grande activité dans le développement du tissu médullaire, qui se substitue peu à peu à celui des ostéophytes. 11 forme entre leurs couches et la diaphyse proprement dite de véritables rigoles, traversées çà et là par de minces trabécules, dures et perpendiculaires à l’axe de l’os. Les particularités qui caractérisent cette période sont surtout accentuées au niveau de la région inférieure de l’humérus, au-dessous du trou nourricier ; et l’on peut dire que là se trouve la marque de la maladie. Cette extrémité a manifestement subi une augmentation considérable de volume dans tous les sens, surtout d’avant en arrière. C’est sur une coupe antéro-postérieure, faite suivant l'axe diaphysaire, que la lésion apparaît dans toute sa netteté et avec une forme véritablement typique. On y constate un élargissement de la diaphyse,
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surtout à un demi-centimètre du cartilage, où il n’est pas rare de constater que le diamètre antéro-postérieur a doublé. Cela est dû à la présence d’une ou de plusieurs couches ostéophytiques, séparées de la diaphyse proprement dite et les unes des autres par de la moelle rouge.
Aux extrémités, la zone chondro-calcaire, moins dure et moins nette, forme de petits mamelons, qui s’avancent dans une substance chondroïde très apparente, plus abondante, plus bleuâtre et plus molle qu’à la précédente période.
Le quatrième degré est caractérisé par l’apparition du tissu spongoïde à la périphérie de la diaphyse et à son extrémité, où il tend à remplacer la couche chondro-calcaire.
La déformation caractéristique de l’humérus s’accentue et suffit à déterminer la lésion.
Les enfants sur lesquels on la trouve développée de la sorte ont en général plus de six mois. Par les progrès de l’âge, elle tend à se rapprocher du rachitis, dont les caractères se marquent de plus en plus, à mesure que les productions ostéophytiques sont détruites par la prolifération du tissu médullaire.
Quel est le terme de ce processus, double désormais? La tendance rachitique finit-elle par l’emporter, et absorbe-t-elle la syphilis, au point de n’en plus laisser la trace? Ce sont là des questions auxquelles je ne suis pas en mesure de répondre actuellement, mais que des recherches ultérieures ne peuvent manquer d’éclaircir.
Ayant été conduit à parler du rachitis, il me semble utile de comparer ses lésions à celles qui viennent d’être décrites. En effet, la connaissance des altérations osseuses de la syphilis héréditaire étant de date récente, il est certain que jusqu’ici ceux qui les ont rencontrées les ont mises sur le compte du rachitis.
Le rachitis confirmé, visible à l’œil nu, et tel qu’il est décrit par les observateurs les plus compétents, a trois marques : l’une est primordiale et pathognomonique, c’est le tissu spongoïde ; les deux autres, secondaires, et pouvant exister dans d’autres affections des os, sont la médullisation et la décalcification.
Les os syphilitiques des deux premiers degrés, avec leurs ostéophytes compactes, leur couche chondro-calcaire et leur atrophie gélatiniforme, sont comme l’antipode de ceux atteints de rachitis, cela est de toute évidence. — Dans le troisième degré, la prolifération du tissu médullaire et la décalcification sont communes aux deux maladies. — Dans le quatrième, les points de contact deviennent plus nombreux, et l’existence du tissu spongoïde, dans l’une et l’autre affection, leur donne de prime abord une grande ressemblance.
Mais la forme si caractéristique de certains os et en particulier de l’humérus, la densité plus grande du tissu spongoïde, le développement moins considérable de la couche chondroïde et des bourgeons qui la pénètrent, sont des signes certains de la nature syphilitique des lésions.
Jusqu’ici il m’a été donné de constater maintes fois les altérations osseuses de la syphilis héréditaire sur des fœtus et des nouveau-nés. Je n’ai jamais rencontré celle du rachitis sur des enfants de cet âge. Aussi m’est-il permis de dire que cette dernière maladie, caractérisée comme il vient d’être fait, ne commence à se montrer avec ses marques essentielles qu’à partir du 5e ou du 6° mois de la vie extra-utérine.
Que son germe puisse exister chez le nouveau-né et même dès la vie fœtale, je ne le conteste pas, surtout depuis que les recherches de M. le professeur Lewschin, de Kasan, sont venues à ma connaissance ; mais j’affirme qu'alors le rachitis est latent, et que seul le microscope peut en révéler l’existence.
Les déformations crâniennes causées par la syphilis héréditaire.
Communication faite au Congrès du Havre, 1877.
Association française pour l’avancement des sciences ( Compte rendu de la 6e session ).
Tout ce qui a trait à la morphologie du crâne de l’homme intéresse l’anthropologiste, qui, dans les saillies, les dépressions, les courbes et la capacité de cette boîte osseuse, trouve les éléments de la classification des races, des individus et de leurs groupes divers, et peut ainsi marquer la place qu’ils doivent légitimement occuper sur le grand arbre généalogique de la famille humaine.
Les formes du crâne sont normales ou anormales.
Les premières résultent de l’évolution d’un type héréditaire déterminé, et constituent un fait ethnologique de premier ordre. — Les autres doivent être qualifiées de déformations. Elles sont tantôt artificielles, et consécutives à une position vicieuse ou à des manœuvres pratiquées à dessein sur la tête des jeunes enfants, tantôt accidentelles et véritablement pathologiques.
Parmi ces dernières, les unes, d’origine exclusivement intra-utérine, sont dues à un trouble dans le développement : ce sont les monstruosités; d’autres, liées à une maladie, apparaissent dès la vie fœtale ou après la naissance. Jusqu’ici, les anthropologistes se sont peu occupés de ces dernières, et leur dire là-dessus manque le plus souvent de rigueur et même d’exactitude. Aussi je ne crains pas d’affirmer qu’il est nécessaire de reviser à peu près tout ce que l’on a dit sur les déformations morbides du crâne, en ayant soin de faire intervenir, dans cette étude, la clinique et l’anatomie pathologique. Grâce à elles, on classera parmi les cas morbides des formes considérées jusqu’ici comme ethniques ou artificielles, et l’on restituera aux faits normaux quelques-uns de ceux qui sont actuellement attribués à la maladie.
Aujourd’hui, je me propose d’examiner comment le crâne est déformé par la syphilis héréditaire. Ce sujet est neuf, car je l’ai abordé pour la
DEFORMATIONS CRANIENNES PAR SYPHILIS HÉRÉDITAIRE. 231
première fois, cetle année, devant la Société d’anthropologie, et dans des leçons que j’ai faites à l’Hospice des Enfants-Assistés.
Lorsque la syphilis héréditaire atteint un organe, elle frappe d’abord l’élément qui lui sert de charpente, et sans lequel on ne peut concevoir aucune structure : je veux dire le tissu conjonctif.
Or, ce tissu joue un rôle considérable dans la constitution et la vie des os, puisque le périoste en est presque entièrement fait, puisque dans les parties dures et la moelle c’est lui qui préside à l’activité nutritive. Aussi les os sont-ils particulièrement atteints par la syphilis héréditaire; et j’ajoute : parfois d’une manière exclusive. — Si l’on me demande ce qui m’autorise à affirmer la nature syphilitique de certaines lésions des os, lorsque ces organes sont seuls malades, je répondrai qu’au début de mes recherches, je n’ai admis comme atteints de syphilis héréditaire que les enfants qui en portaient, sur les téguments ou dans les viscères, des marques incontestables. Ayant remarqué que le squelette de ces sujets présentait toujours des altérations d’un caractère typique, j’ai pensé qu’il n’en fallait pas davantage pour regarder ces lésions comme syphilitiques, et que, désormais, je devrais rapporter à la syphilis héréditaire toutes celles présentant des caractères identiques, alors même qu’il n’existerait aucune autre trace actuelle de la maladie. Cette méthode me semble inattaquable. Elle est, en effet, fréquemment usitée en anthropologie, en paléontologie et dans d’autres sciences voisines.
C’est ainsi que le paléontologiste, après s’être préparé à la détermination des ossements fossiles par l’étude des animaux actuels, dont il peut suivre l’évolution, observer les mœurs et les fonctions, voir le tégument, la toison, la fourrure, les viscères, les muscles, le squelette, peut souvent, à l’aide d'une seule pièce osseuse, restituer entièrement un vertébré des époques antérieures à la nôtre, et en faire l’histoire.
Actuellement, c’est une maladie que j’ai cherché à reconnaître aux stigmates laissés par elle sur le système osseux. Pour cela, je l’ai préalablement étudiée durant son activité, sa vie, c’est-à-dire pendant qu’elle présentait ses symptômes, ses altérations organiques les plus caractéristiques. Durant cetle période, j’ai constaté sur les os des lésions absolument propres et toujours semblables à elles mêmes, à quelque moment qu’on les observe, en un mot typiques. Cette notion acquise, j’ai cru pouvoir affirmer que ces lésions constituent des marques suffisantes et certaines de l’existence, actuelle ou passée, de la maladie.
Ces altérations osseuses sont de deux sortes principales.
Les unes consistent dans la transformation gélaliniforme de quelques points du squelette; les autres résultent du dépôt, sous le périoste, d’ostéophyles poreux, à larges espaces médullaires, à trabécules perpendieu-
MEMOIRES ET COMMUNICATIONS
laires à la surface de l'os. Ces trabécules n’ont pas un tissu constitué, suivant le type habituel, par des cavités régulièrement disposées autour des canaux de Havers; il consiste en des cellules du tissu conjonctif, très abondantes au voisinage du périoste, dont elles sont une émanation, et qui, par des prolongements nombreux, communiquent entre elles et avec les espaces médullaires.
Sur les os du crâne, ces ostéophytes sont fréquents. Ils y apparaissent à des époques très variées; mais c’est dans les deux premières années que leur évolution est la plus active. Excessivement rares et disposés en nappe à la face interne, ils se montrent presque toujours à la périphérie, en des points parfaitement déterminés, à savoir : les régions péribregmatiques des frontaux et des pariétaux et, de là, ils s’étendent sur ces derniers, le long de la suture sagittale.
Au début, ce sont des saillies lenticulaires, à contour régulier, tranchant sur le reste de l’os par leur couleur rouge ou violette, par leurs porosités et leurs sillons vasculaires, s’étendant peu à peu de leurs points d’origine à ceux du voisinage, et, de la sorte, couvrant parfois la plus grande partie de la calotte crânienne, mais en respectant certaines parties très limitées, telles que les bosses frontales, celles des pariétaux et l’occipital. Il n’est pas rare, dans ces cas à marche envahissante, de voir le produit morbide passer comme un pont sur les sutures, faisant ainsi prématurément disparaître leur trace et arrêtant leur jeu. — Ce n’est pas seulement en surface que le produit pathologique s’accroît, les saillies qu’il forme deviennent aussi plus apparentes par la superposition de nouvelles couches, et, de la sorte, la paroi crânienne peut atteindre, par places, une épaisseur de 2 et même de 3 centimètres. — Quand la période d’activité, de pousse, si l’on peut ainsi dire, est épuisée, le tissu pathologique devient plus dur et plus dense, par le rétrécissement des espaces médullaires, et il en résulte une augmentation notable dans le poids du crâne.
Ces ostéophytes sont caractéristiques de la syphilis héréditaire ; je ne puis donc, avec MM. Jules Guérin, R. Virchow et Le Courtois, qui ont signalé, dans le jeune âge, des tubérosités crâniennes, les attribuer au rachitis; surtout, je ne puis les confondre, comme l’a fait Le Courtois, avec les couches péri-cràniennes dues au développement normal des os.
Le rachitis classique est une maladie excessivement compréhensive, mal définie, et sans limites précises, à laquelle on attribue volontiers toutes les altérations du squelette dans le premier âge. Jusqu'ici, celles que produit la syphilis héréditaire y ont été comprises. Je crois avoir suffisamment caractérisé ces dernières pour que, désormais, on puisse les reconnaître, et partant, les distraire du rachitis. 11 y a, en effet, un crité-