II. — Iritis
L'iritis — ceci n'est pas contesté aujourd'hui — constitue une des manifestations de la syphilis héréditaire, et c'est encore Hutchinson à qui nous devons la connaissance de ce fait important. S'il n'a pas été le premier à publier des cas d'iritis en relation avec la syphilis héréditaire, il a été le premier tout au moins à saisir nettement, à étudier avec persévérance et à démontrer d'une façon péremptoire la connexion pathogéniquc de ce symptôme avec son origine réelle, à savoir rinflucncc hérédo- syphilitique. Déjà, dès 1863, cet éminent observateur ne relatait pas moins de vingt-trois cas d'iritis développés sur des sujets hérédo-syphilitiques de divers âges, depuis l'âge de six semaines jusqu'à celui de seize mois.
22f) SYPHIIJS IlÉRÉniTAlRE TARDIVE.
Mais line qucslion différonle s'impose à nous pour le sujet spécial que nous avons en vue, el celle question est naturellement la suivante : L'iritis constilue-t-ello également une manifestation possible de syphilis héréditaire lardive? En d'autres termes, se produit-elle, peut-elle se produire, en tant que manifestation d'hérédité spécifique, sur dos sujets déjà plus ou moins avancés on âge, c'est-à-dire dans la seconde enfance, dans l'adolescence, dans la jeunesse, et au delà?
Eh bien, nous sommes en mesure aujourd'hui de répondre affirmativement à cette question. Oui, incontestablement oui, l'iritis fait partie dos manifestations de la syphilis héréditaire tardive. On l'a observée d'une façon incontestable au delà du premier âge, sur des sujets âgés de trois, six, dix, douze, quinze, vingt-deux, vingt-sept ans.
De cela voici quelques preuves.
Un enfant de quinze ans, affecté d'une maladie d'yeux remontant déjà à huit mois, est conduit à la consultation du D' Abadie, dont la compétence spéciale vous est bien connue. M. Abadie l'examine et constate une double irido-kératite, ayant abouti déjà, du côté gauche, à une oblitération complète de la pupille. Il recherche la cause de cette affection, el constate, sans parler d'autres symptômes que je passe sous silence, les deux ordres de lésions suivantes qui attirent particulièrement son attention : d'une part, un énorme développement des ganglions sous-maxillaires et préauriculaires; d'autre part, toute une série de petites nodosités sous-cutanées, grosses comme un pois, disséminées un peu partout à la surface du corps. Conduit d'après cela à soupçonner la syphilis, il interroge les parents à ce point de vue, et apprend qu'en effet l'un et l'autre se trouvaient en plein état de syphilis avant la naissance de l'enfant. Sur ces données, il diagnostique une iritis d'ordre hérédo-syphilitique, prescrit le traitement spécifique, et obtient un triple succès, à savoir : résolution des affections oculaires; résorption des nodosités sous-tégumentaires qui, de toute évidence, n'étaient rien autre que des gommes; et, enfin, guérison des engorgements ganglionnaires qui, bien que datant de trois ans, avaient fondu à vue d'ceil dès Tins-
IRITIS.
liliilion du traileniont spécifique, au poinl qu'il n'en rcslail plus traces six semaines plus tard (1). — JNolcz incidemment, Messieurs, que ces dernières lésions avaient été considérées comme d'origine scrofuleuse « par plusieurs médecins en renom », et longtemps traitées sans le moindre bénéfice par les antiscrofuleux (huile de morue, sirop d'iodure de fer, séjour à la mer, etc.). C'est donc toujours, vous le voyez, la même erreur que nous avons à relever dans chacun des chapitres de notre sujet; toujours cette inévitable confusion avec la scrofule de symptômes dérivant d'une hérédité spécifique.
Une observation de même genre, due à Hutchinson, est relative à une petite fille de dix ans, issue de parents syphilitiques et « portant le masque de l'hérédo-syphilis », quoique restée indemne jusqu'alors de manifestations spécifiques apparentes. Vers dix ans, elle fut affectée presque simulLanémcnt d'une triple lésion, à savoir : une ulcération lupiformc qui détruisit le nez; — une lésion phagédénique de la gorge, qui anéantit la luette, puis le voile palatin tout entier; — une kérato-iritis double.
J'ai observé en ville et suivi dans ses moindres détails le cas suivant : Un jeune homme contracte la syphilis. Malgré moi, il se marie d'une façon tout à fait prématurée et ne tarde pas (chose prévue) à contagionner sa femme. Surviennent trois grossesses. Les deux premières (résultat non moins prévu) se terminent par des fausses couches. Un an après naît un enfant qui est bientôt criblé do syphilides et qui communique la syphilis à sa nourrice. Traité, il guérit provisoirement. — A cinq ans, il est affecté d'une kératite interstitielle, vue, traitée et guérie par M. le D"" Galczowski. — Un an après, et sans la moindre cause étrangère, il est repris d'une affection oculaire qui, cette fois, se porte sur l'iris. M. Galozowski et moi avons soigneusement étudié cette iritis et ti'avons pas hésité à la considérer comme d'origine syphiliLique. Au reste, les heureux résultats du traitement n'ont pas tardé à confirmer notre diagnostic.
(1) Cous idem lions cl.i7ii/junx et Lhdrupnuliqiics sur la scrofule et la si/philis héréditaire (Commuuication .'i l.i SociiHi; ili' iiu''il. île Paris. — Union )nédicale, Il octobre 188.3).
D'aprës les observations contenues dans la science, comme aussi d'après mon expérience personnelle , l'iritis iicrédosypliilitique parait beaucoup moins fréquente que la kératite interstitielle de même origine. 11 faut reconnaître toutefois qu'elle est exposée à passer inaperçue dans un certain nombre de cas, cbez les jeunes enfants tout spécialement, et cela soit en raison de la bénignité de ses symptômes, soit alors qu'elle est masquée par une kératite antérieure ou contemporaine.
Nous avons vu qu'elle peut se produire à divers âges. Mais, très certainement, elle est beaucoup plus commune dans l'enfance que dans une période plus avancée. On peut la dire rare au delà de quinze ans, du moins autant qu'il nous est permis d'en juger dans l'état actuel de nos connaissances.
Elle existe seule ou combinée. En d'autres termes, ce qu'on observe est tantôt une iritis pure et simple, et tantôt une iritis associée à d'autres déterminations oculaires de même nature, telles que kératite insterstitielle, clioroïdite, etc. — Il n'est pas rare non plus qu'elle succède ou qu'elle prélude à ces autres plilegmasies. Exemple : le dernier cas que je vous citais, où l'enfant fut affecté, à un an de distance, d'une kératite, puis d'une iritis.
L'iritis hérédo-syphilitique débute presque toujours d'une façon remarquablement insidieuse, tant au point de vue des douleurs, qui sont légères ou nulles, que de la vascularisation oculaire en général peu accentuée. Au delà, elle se constitue lentement, avec une teneur froide, tout au plus subaiguë.
Quant aux symptômes qui la caractérisent dans ses périodes ultérieures, ils ne sont autres que ceux des iritis spécifiques. Je vous les ai décrits, à propos de la sypbilis acquise, dans une autre série de Conférences (1), et je puis donc m'abstenir de les reproduire ici. Je ne ferai, en conséquence, que vous signaler d'une façon très sommaire les quelques particularités qui impriment à cette iritis hérédo-syphilitique un cachet tant soit peu spécial et contribuent à la différencier des iritis vulgaires.
'1) V. Leçons cliniques sur la syphilis, 11^ édit., p. 486.
IRITIS. 223 Comme parllcularilùs do co genre, notons surtout les trois suivantes :
1° Injection en général modérée, légère; cercle périkératiquc peu développe. — A coup sûr, il est rare d'observer dans la forme qui nous occupe un degré de vascularisation égal à celui des iritis vulgaires (1). D'une façon générale et réserve faite pour quelques cas exceptionnels, on peut dire que l'iritis hérédo-syphilitique n'a pas le cachet inHammatoire des iritis d'autre nature.
2» Indolence, tout au moins relative. — Peu ou même pas de douleurs, voilà ce qu'on observe non pas toujours, mais dans la plupart des cas.
De même, peu ou pas de larmoiement, de photopbobie, d'éré-
tbisme oculaire.
Au total, donc, teneur froide ou tout au'^plus subaiguë de
l'affection.
De là cet enseignement, Messieurs, que je recommande à votre attention : Se défier, au point de vue de leur cause originelle, des iritis à début insidieux, à processus indolent, apblegmasique et torpide. Lorsque, sur un enfant ou un adolescent, vous rencontrerez une iritis de cet ordre, qui a débuté sans fracas, qui s'est produite et qui évolue sans grands phénomènes d'acuité, qui n'excite que peu ou pas de douleurs, de larmoiement, de photophobie, qui n'a qu'un cercle périkératique à peine accentué, etc. ; lorsque, dis-je, vous rencontrerez une iritis dont ne se plaignent pas ou dont ne se plaignent guère les malades et qui n'inquiète pas davantage leurs parents, tenezvous en défiance, et suspectez la vérole. Recherchez sur le malade les signes d'une affection héréditaire, interrogez les parents à ce point de vue, et souvent vous trouverez l'hérédité spécifique comme cause d'une telle iritis.
3" Fréquence de l'obstruction pupillaire par d'abondants exsudats plastiques. — Contraste curieux, cette iritis à processus Inflammatoire si mitigé est parfois remarquable par la surabondance d'un exsudât plastique qui se constitue au niveau
(I) V. Wallon, Tiie Médical Times, 15 septembre 1877.
delà circonférence interne de l'iris, déborde sur le champ pupillaire et aboutit en certains cas à l'obstruer, à l'oblitérer presque complètement. C'est là un point qui a été spécialement relevé par divers ophthalmologistes et qui m'a vivement frappé plusieurs fois.
Sur les vingt-trois observations qui composent sa statistique, llutcliinson en signale quinze (relatives à de jeunes enfants, il est vrai) oii l'exsudat irien a été (( abondant », et abondant jusqu'à occlure et oblitérer parfois tout l'orifice pupillaire.
Dans son intéressant mémoire sur l'iritis liérédo-syphilitique (1), M. Giraud-Teulon insiste vivement sur le môme fait, et dit que, pour lui, le principal symptôme de cette iritis serait un épancliement considérable de lymphe de couleur blanchâtre, jaunâtre ou roussâtrc, remplissant l'ouverture pupillaire déformée, et se répandant jusque dans la chambre antérieure.
Mentionnons encore une autre forme plus rare que peut affecter l'iritis hérédo-syphilitique. C'est la forme ç/oimneuse, signalée et bien étudiée ces derniers temps par un ophthalmologiste distingué, le Trousseau.
Elle consiste — sans parler des autres symptômes communs de l'iritis — en la production de petits nodules jaunâtres, cerclés d'un liseré brun, granuleux ou hémisphériques de relief, et siégeant le plus souvent soit au voisinage, soit sur le bord même de l'orifice irien.
La qualité gommcusc de ces tumeurs iriennes a été démontrée par l'anatomie pathologique. Elle ressort du reste avec non moins d'évidence de l'influence rapidement résolutive qu'exerce sur elles le traitement spécifique (2).
(1) V. Dullelins de la Société de cliirurrjic, séance du 22 nov. 1871.
(2) Comme complément à ladeacriplionqui précède, j'emprunterai à un mémoire •ncdit de M. le D"- Trousseau, qui étudie depuis longtemps les airections ocu- . aires hérédo-syphilitiques avec un soin minutieux, les quelques détails suivants :
« ... Les formes cliniques que peut alîceter l'iritis hérédo-sypliiiitique, soit dans le tout jeune âge, soit dans une période pins ou moins avancée de la vie, sont plus variées qu'on ne le croit généralement. D'après moi, il en existe quatre, jiien nettes, à savoir :
1" L'iritis aiguë ;
2" L'iritis chronique, simple ou compliquée; 30 L'ii'itis (joinmeuse;
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