TIBIA DIT EN LAME DE SABRE
c'est-à-dire de bord tranchant, d'arête. Elle s'élargit, devient mousse et plane, si bien qu'elle ne représente plus un bord, mais une véritable face osseuse.
4° Incurvation apparente, pseudo-rachilique , du tibia. — Il n'est pas rare, dans les cas de lésions bien accentuées, que le tibia présente une forte courbure à convexité antérieure. On le dirait arqué, arqué en lame de sabre, et on le prendrait volontiers pour un tibia rachitique (1). Ce n'est là cependant qu'une apparence. En réalité l'os n'est pas incurvé ; il semble tel seulement, et cela en raison de l'hyperostose partielle qui en occupe le segment antérieur.
D'autre part, cette hyperostose, en exagérant le diamètre antéro-postérieur de l'os, imprime au membre l'apparence d'un aplatissement transversal. De sorte que, doublement modifié d'aspect, le tibia prend à la fois l'aspect d'une lame de sabre et par sa courbure antérieure et par un simulacre d'aplatissement latéral. C'est là ce que vous voyez reproduit sur ces deux pièces de notre musée ; c'est là également ce dont vous rendra bien compte cette belle photographie, qui m'a été obligeamment communiquée par mon distingué collègue et ami le Dr Cazin, médecin de l'hôpital de Berck-sur-Mer (Voy. fig. 4).
La dénomination de tibia en lame de sabre, sous laquelle nous désignons entre nous cet aspect particulier de l'os ainsi affecté, mériterait donc, ce me semble, d'être conservée; car elle est expressive et rappelle assez bien à l'esprit une déformation étrange, qui constitue, si je ne me trompe, un signe diagnostique important de la syphilis héréditaire.
Et, en effet, cette déformation est presque pathognomonique en l'espèce. Pour ma part, je ne l'ai encore rencontrée que sur les hérédo-syphilitiques, et je ne crois pas qu'il y ait exagération à la considérer, alors qu'elle se présente bien accentuée et avec les caractères que je viens de décrire, comme un signe presque suffisant à révéler une influence spécifique héréditaire.
(I) Il ne faut pas méconnaître d'ailleurs que la lésion dont nous parlons ici peut coïncider avec des déformations d'ordre rachitique. Une telle coïncidence toutefois paraît assez rare ; au moins ne l'ai-je observée jusqu'à ce jour que daus un nombre de cas assez restreint.
Je n'ai pas à ajouter que les diverses difformités osseuses donl il vient d'être question constituent des reliquats de lé-
Kig. /,. Incurvation pseudo-rachitique du tibia (tibia dit en lame de sabre).
siens antérieures passées à l'état de stigmates indélébiles. En ce qui concerne Le tibia, notamment, elles sont Le témoignage posthume de ces ostéites dites productives ou hyperostosantes
que réalise si fréquemment la syphilis héréditaire, et dont l'étude nous arrêtera longuement dans un chapitre ultérieur. Aussi comportent-elles, au point de vue du diagnostic rétrospectif qui nous occupe actuellement, une signification de la plus haute valeur.
II. — Indépendamment de ces lésions partielles, limitées à un segment d'os, le squelette des sujets affectés de syphilis héréditaire peut présenter des lésions d'ensemble portant sur tout un os, voire sur une famille d'os similaires (côtes ou vertèbres, par exemple).
C'est ainsi qu'on rencontre assez fréquemment chez les malades en question telle ou telle des lésions suivantes :
1° Incurvation des os des membres, et plus spécialement des membres pelviens : cuisses convexes en avant, tibias arqués, etc. ;
2° Déformation du thorax, qui se présente d'une part déprimé sur les parties latérales, et d'autre part saillant « en carène », saillant en « poitrine de pigeon », au niveau de la région sternale ;
3° Déviations rachidiennes pouvant aller jusqu'à la gibbosité. — Cette dernière malformation est beaucoup plus rare que la précédente, mais incontestable néanmoins. J'ai dans mes notes plusieurs cas relatifs à des enfants hérédo-syphilitiques qui ont été affectés de déviations diverses de la colonne vertébrale, et dont quelques-uns même sont devenus bossus. Exemple :
Je connais de vieille date une famille dont voici l'histoire en deux mots. Le mari a contracté la syphilis et l'a communiquée à sa femme. Une première grossesse, survenue peu de temps après l'infection de la mère, s'est terminée, comme je m'y attendais, par une fausse couche. Une seconde a amené un enfant syphilitique, qui n'a jamais été que très irrégulièrement traité, quoi que j'aie pu dire ou faire. Or, cet enfant a commencé, vers l'âge de cinq ans H demi, à être affecté d'une déviation de la taille qui n'a fait que s'accentuer davantage depuis lors ; aujourd'hui, c'est un bossu.
FOUHNIEH .
QUESTION DU RACHITISME DANS SES RAPPORTS AVEC LA SYPHILIS HÉRÉDITAIRE. — DOCTRINE DE M. PARROT.
Une question intéressante et majeure se pose incidemment.
Il est bien manifeste que plusieurs des difformités osseuses dont je viens de vous entretenir reproduisent exactement, trait pour trait, les altérations usuellement rattachées au rachitisme.
Est-ce donc que le rachitisme aurait quelque connexion, quelque parenté arec la syphilis?
La question, certes, n'est pas neuve. De vieille date, nombre d'auteurs ont soupçonné ou affirmé une relation de causalité, voire de nature, entre le rachitisme et la syphilis. A n'en citer qu'un seul, Astruc, au siècle dernier, écrivait ceci : «... S'ils vivent, les enfants issus de parents syphilitiques sont écrouelleux, petits, rachitiques, bossus ; ils ont de grosses articulations, de grosses têtes, des nez écrasés, des jambes crochues, tournées en dehors ou en dedans ; ils sont estropiés, tortus, contrefaits en différentes manières, etc.. (1) »
Mais il faut reconnaître que jamais la question n'a été ni aussi scientifiquement posée ni aussi formellement résolue qu'elle vient de l'être de nos jours. Vous avez us compris que je fais allusion en ce moment aux beaux travaux de mon collègue le professeur Parrot.
Elle n'a jamais été, disais-je, aussi scientifiquement posée ; car c'est sur des milliers d'observations et des centaines d'autopsies que M. Parrot a établi ses conclusions (2).
Elle n'a jamais été aussi formellement résolue, j'entends d'une façon aussi catégorique et absolue; car personne jusqu'alors n'avait osé renier le rachitisme en tant qu'espèce morbide, pour le transformer en une simple variété de manifestation syphili-
(lj Trad. franç., 17*3, t. IV, p. Vil.
(2) V. Bulletins de lu Société (te chirurgie, s6ancc du 21 f6v. 1883., etc. — hazette médic. 1874, u" 14. - Progrès médical, 1881. — Congrès international des Sciences médicales, tenu à Londres, 1881, etc., etc.