DU CHAPEAU DE DENTINE
1° A la naissance.
2 millimètres.
2° Au sixième mois,
2 millimètres.
I millimètre.
6 millimètres.
« Les indications fournies par ce tableau, ajoute M. Magitot, ne doivent nas être regardées comme absolues, et les diverses époques fixées ainsi d'après nos études personnelles présentent certains écarts suivant les sujets, les constilu' t.ons et même les maladies. Ces variations, qui no peuvent être que de quelcmeil jours pour la colonne relative à l'apparition du chapeau de denliue s'accen tuent davantage à la suivante, mais surtout à la dernière, c'est-à-dire nue Upoqueass.gDée a telle ou telle hauteur d'un chapeau de dentine peul varier
de quelques semâmes et mè„ , quelques mois. C(J g0],( „ J
données moyennes. >, (Eludes cliniques sur l'érosion des dents, Paris 1881
iOO SYPHILIS HÉRÉDITAIRE TARDIVE.
canine retarde sur l'incisive comme début de développement, qu'elle commence seulement à se calciner après celle-ci, et qu'à l'époque où son sommet n'est encore qu'en ébauche de formation, déjà l'incisive mesure un ou deux millimètres de dentification accomplie.
Donc, il y a un rapport précis entre ces deux termes, hauteur de l'érosion sur la couronne et degré du développement dentaire à un moment donné. Ce qui revient à dire : l'érosion se produit plus loin ou plus près du sommet de la dent suivant que la dent est plus ou moins précoce de développement.
D'où cette conséquence : que les hauteurs de niveau, pour des érosions affectant des dents d'ordres différents, sont en relation avec les différences chronologiques d'évolution de ces diverses dents.
Ne vous alarmez pas trop, Messieurs, de ces détails techniques. Ils n'ont rien que de très simple, en somme, et vous jugerez avec moi dans un instant qu'ils sont indispensables pour interpréter sainement la pathogénie et la valeur séméiologique de l'érosion dentaire.
III. — Un court aperçu d'anatomie pathologique servira de complément à ce qui précède.
Si l'on pratique une coupe verticale sur une dent affectée d'érosion, on constate d'abord, à simple vue ou avec le secours de la loupe, que le profil de la dent présente une ou plusieurs anfractuosités à fond rugueux, inégal et noirâtre. Ces anfractuosités ne sont rien autre que les érosions entamant et excavant la substance dentaire à des profondeurs variées. Tantôt la lésion n'intéresse que l'émail, dont une couche amincie et altérée se retrouve au fond du sillon; tantôt elle pénètre jusqu'à l'ivoire.
A l'examen microscopique, l'émail apparaît déchiqueté au niveau même de la lésion. Ses tubes sont brisés à des hauteurs inégales et leurs extrémités constituent une surface irréguhère, rugueuse, comme hérissée. Ils semblent de plus avoir perdu leur cohésion réciproque et n'être plus qu'imparfaitement soudés les uns aux autres. Au-dessus et au-dessous de l'érosion, l'émail reprend ses caractères normaux.
EROSION DENTAIRE.
Jusqu'ici rien de bien extraordinaire, et surtout rien d'inattendu. Mais l'état de l'ivoire nous réserve une surprise.
Au niveau de l'érosion, et rien qu'à ce niveau, l'ivoire est affecté. Il est affecté dans toute son étendue transversale, suivant le parcours d'une zone horizontale correspondant au plan de l'érosion. S'il n'y a qu'une érosion, on ne trouve qu'une tranche d'ivoire altérée de la sorte ; mais s'il y en a plusieurs, comme dans les dents en gradins, on rencontre un nombre égal de zones d'ivoire malades, zones parallèles entre elles, séparées les unes des autres par des zones d'ivoire sain, et mesurant comme hauteur verticale la hauteur verticale des érosions correspondantes. Topographie à coup sûr des plus curieuses et des plus instructives, comme nous le verrons plus tard, au point de vue de la pathogénie de la lésion.
Dans toute l'épaisseur des zones ou des tranches qui correspondent aux érosions, la substance de l'ivoire est altérée d'une façon spéciale. Ce serait sortir démon sujet que de vous décrire les détails anatomiques de cette lésion. Il me suffira de vous dire qu'on observe là une forme de dégénérescence du tissu dentaire qualifiée en pathologie spéciale du nom de transformation globulaire de la dentine, et principalement constituée par une anomalie de texture de l'ivoire. Cette lésion estbien connue des odontologistes et considérée par eux comme « le résultat d'un vice de formation nutritive de la dent (1) ».
Peu nous importent au reste ces détails techniques. L'essentiel à retenir pour nous, c'est que l'érosion dentaire n'est pas ce qu'on pourrait croire, c'est-à-dire n'est pas une simple lésion de surface ; de par l'anatomie, c'est à la fois une lésion de surface et de profondeur ; c'est une lésion de toute la dent.
Ëelfa eonrna), pouvons-nous actuellement, d'après les données qui précèdent, nous faire une idée de ce qu'est l'érosion den-
(1) V. Magitot, ouvrage cite.
taire, do sa pathogénie, du mécanisme de sa production? Oui; et quelques propositions générales résumeront ce qu'il est permis d'inférer à ce sujet.
1° L'érosion dentaire est une lésion contemporaine de l'époque de formation de la dent.
Cela est bien manifeste, puisque la dent érodée sort érodée de son alvéole, puisqu'on la trouve érodée dans son alvéole alors qu'on a le soin d'aller l'y chercher, pour en pratiquer l'examen.
Donc, telle que nous la voyons à un moment donné, l'érosion n'est jamais que le stigmate d'une lésion ancienne, et d'une lésion ayant évolué, s'étant accomplie au cours de la vie alvéolaire de la dent.
2° L'érosion dentaire est la conséquence d'une interruption momentanée survenue dans le processus de dentification à l'époque où se constitue la dent.
Proposition non moins évidente, puisque, sur une dent ainsi affectée, ce qui fait défaut est une portion même de sa substance, et puisque cette portion fait défaut non pas parce qu'elle a été détruite, mais parce qu'elle ne s'est pas formée.
Nous avons également le droit de dire que cette interruption de formation a été « momentanée ». Et, en effet, puisqu'on dessus et en dessous de cette portion non formée de la couronne nous trouvons la dent normalement et régulièrement constituée, c'est donc, de toute nécessité, que ce stade de nonformation n'a eu qu'une durée passagère.
De sorte qu'en définitive il n'y a pas témérité bien grande à se représenter comme il suit le mécanisme intime de l'érosion.
Une dent est, je suppose, en voie de formation, et déjà son sommet s'est revêtu d'une zone solidifiée qu'on appelle en langage technique le chapeau de dentine . Si les choses suivaient leur cours habituel et normal, ce processus irait se continuant dans la direction du collet et aboutirait à constituer une dont régulière. Mais survient une cause morbide qui trouble la nutrition de l'organe. Sous cette influence, il se fait un apport moindre, insuffisant, do matériaux nutritifs. Les cellules qui devaient, on s'incruslantde dépôts calcaires, prolonger le ebapeau
ÉROSION DENTAIRE. — PATIIOGÉNIE.
de dentine subissent alors une sorte d'.atrophie; la calcification est suspendue ou du moins ne se continue plus que d'une façon incorrecte, défectueuse. De là, comme conséquence, une zone dentaire vicieusement et incomplètement formée, se traduisant en méplat sur la couronne par insuffisance do développement. Dès lors voilà l'érosion constituée. Puis la cause morbide cesse d'agir; à dater de ce moment la nutrition dentaire rentre dans l'ordre, et la dent reprend derechef sa croissance normale, sa physionomie normale. Mais n'importe. Reste toujours, entre les deux segments normaux, la zone intermédiaire atrophique, à l'état de lésion indélébile, irréparable, définitive.
Tel est, n'en doutez pas, Messieurs, le processus d'où dérive l'érosion.
Et même, ce ne sera pas non plus nous hasarder dans des hypothèses bien aventureuses que d'ajouter à ce qui précède les quelques corollaires suivants.
Très vraisemblablement, l'importance des érosions dentaires comme étendue et comme profondeur doit être en rapport avec l'intensité, le caractère et la durée d'intervention de la cause morbide dont elles procèdent.
Si cette cause est puissante, active, intense, si elle a une durée longue, ce qui devra en résulter sera une érosion étendue, creuse, large, importante en un mot.
Si cette cause est légère et peu durable, l'érosion qui la traduira ne sera que superficielle, grêle, proportionnellement minime.
Si cette cause intervient à plusieurs reprises, avec des entr'actes où elle suspend son action, plusieurs érosions successives se produiront sur la couronne, de façon à déterminer ce qu'on appelle la dent à sillons multiples, la dent en gradins, etc., etc.
Tout cela est à la fois simple et logique. Et je dirai même que ces diverses inductions commencent à sortir du domaine de L'hypothèse. Déjà elles comptent à leur actif, pour la plupart, un certain nombre d'observations sérieuses. Ce seront
là bientôt, j'en ai la conviction, des vérités indiscutables.
3° L'érosion dentaire esl le résultat d'une influence morbide d'ordre général.
En effet, si la cause qui détermine l'érosion était d'ordre purement local, son acLion devrait forcément se limiter à une circonscription toute locale, et ce qu'elle aboutirait à produire serait ceci : une dent altérée, ou bien tout au plus un groupe de dents voisines affectées d'une façon identique ou analogue.
Supposons comme exemple une périostite — cause locale — se développant sur un point des maxillaires, soit la moitié gauclie du maxillaire inférieur. Une telle lésion pourra bien, à coup sûr, retentir sur les dents comprises dans celte moitié gauche du maxillaire inférieur et leur infliger un arrêt de formation, une dyslrophie quelconque. Mais elle bornera là son action, elle ne fera rien de plus. Elle n'exercera aucune influence sur les dents de l'autre moitié du maxillaire inférieur, non plus que sur celles de la mâchoire supérieure.
Une cause locale n'est appelée à produire que des résultats locaux. Eh bien, en l'espèce, une cause locale estabsolument insuffisante à rendre compte des effets observés, à savoir : 1° altérations multiples et disséminées du système dentaire, portant sur l'une et l'autre mâchoire ; — 2° altérations symétriques, affectant do part et d'autre des dents homologues; — 3° altérations systématiques, affectant au même niveau des dents de même ordre et à des niveaux divers des dents dissemblables, etc. Ce n'est, de toute évidence, qu'une cause générale qui peut servir d'origine à de telles lésions (1).
Entendons-nous bien toutefois. Je ne prétends en rien qu'il n'y ait que des altérations dentaires dérivant de causes générales. Il en est, certes, qui dérivent de causes toutes locales, notamment d'affections osseuses; et, loin de les révoquer en
(1) Je suis donc en contradiction absolue sur ce point avec mon 6min ent collègue et ami) le l)f Hntchinson, pour qui ces diverses malformations dentaires dériveraient non pas de causes générales, mnis de causes exclusivement haies, telles que la stomatite, les inflammations de l'alvéole, les affections osseuses, etc. (V. Transactions of the Pat/ioluyical Soc. of I.ondon, ISfiS et 18.V.)}.
ÉROSION DENTAIRE. — ÉTIOLQGIE. !0'l
doute, je les signalerai bientôt à votre attention. Mais c'est là une catégorie à part du lésions dentaires, se différenciant absolument de celles qui nous ont occupés jusqu'alors, et s'endiiférenciant surtout par leur caractère topographique exclusivement local.
Celles-ci, laissons-les de côté pour l'instant, et concluons en disant :
1° L'érosion dentaire, telle qu'elle se présente habituellement, c'est-à-dire constituant un ensemble de lésions multiples, disséminées, symétriques, systématiques, etc., ne saurait être considérée comme l'affection d'une ou de quelques dents; elle traduit de toute évidence l'affection d'un système organique.
2° Elle serait inexplicable par l'action d'une cause exclusivement locale. Il faut de toute nécessité qu'elle soit le produit d'une influence d'ordre général.
Maintenant, quelle est cette influence? C'est là ce que nous avons surtout intérêt à connaître pour notre sujet actuel, et c'est là ce qu'il nous reste à rechercher.
ÉTIOLOGIE DE l'ÉROSION DENTAIRE.
Il est en pathologie des questions qui constituent — passezmoi le mot — de véritables pommes de discorde, en ce qu'elles jouissentdu privilège de susciter les opinions les plus diverses, les plus contradictoires, et d'engager d'interminables controverses. Celle dont nous allons parler est de ce nombre. Voici déjà longtemps qu'on discute sur les causes de l'érosion dentaire. De nombreux débats ont retenti dans la presse et les Sociétés savantes à ce sujet, et l'accord est aussi loin qu'au premier jour de s'être établi.
Venons au fait immédiatement.
Trois opinions principales se trouvent aux prises sur l'étiologie fie l'érosion dentaire.
Pour certains pathologistes, l'érosion dentaire n'aurait au-
cunc relation avec la syphilis et se rattacherait au contraire à une affection spéciale de l'enfance, Yéclampsie.
Pour d'autres elle serait toujours et exclusivement le résultai d'une influence syphilitique héréditaire.
Pour d'autres, enfin, elle constituerait purement et simplement une lésion commune, vulgaire, banale, pouvant relever comme origine d'affections diverses, mais dérivant de la syphilis avec une fréquence marquée, et semblant même ne dériver que d'elle seule pour l'une de ces formes, dite échancrurc d'Hutchinson.
Essayons de démêler la vérité clinique au milieu de ce conflit d'opinions.
La première de ces opinions a été présentée et soutenue par un médecin distingué, spécialiste éminent de l'art dentaire, M. le Dr Magitot.
M. Magitot a produit cette opinion dans une œuvre magistrale qui n'est plus à louer, son Traité des anomalies du système dentaire (1), et il l'a développée depuis lors dans diverses publications ou au sein de Sociétés savantes (2). De plus, quelques-uns de ses élèves, MM. Castanié (3), Rattier (4), Quinet (5) ont adopté et répandu la doctrine de leur maître, voire en l'exagérant quelquefois.
M. Magitot — ce n'est que stricte justice à lui rendre — a édifié et défendu sa théorie de la façon la plus scientifique.
Tout d'abord, il a fourni à l'appui de ses conclusions uncontingent de faits vraiment considérable. Dans l'un de ses mémoires, par exemple, il ne cite pas moins de quarante observations
(1) Traité des anomalies du système dentaire chez l'homme et les mammifères, Paris, 1877.
(2) Études cliniques sur l'érosion des dents considérée comme signe rétrospectif de l'éclampsie infantile, Paris, 18SI. — Congrès de Reims, 1880.— Bulletins de lu Société de chirurgie, 1883, etc.
(:f De l'érosion oui des altérations des dents permanentes à la suite des maladies de l'enfance. {Thèses de Paris, 1874, n° 884.)
(4) Contribution à l'étude de l'érosion dentaire. (Thèses de Paris, 1879, n° 5G9.Ï
(5) A propos des dents syphilitiques, Bruxelles, 1879.
ÉROSION DENTAIRE. — ÉTIOLOGIE. 107
relatives à des sujets qui, affectés d'érosions dentaires, « avaient tous présenté dans leur enfance des accidents éclamptiques, sans aucune maladie à laquelle put être rattachée la lésion du système dentaire ».
D'autre part, il a produit en faveur de sa doctrine divers arguments dont quelques-uns ont une valeur des plus sérieuses. Ainsi, à n'en citer qu'un seul, « il aurait pu, en nombre de cas, établir un rapport strictement exact entre l'âge où s'est produite l'éclampsie et le niveau de la couronne où s'est faite l'érosion », ce qui, je dois le dire, constituerait en ,1'espèce une démonstration péremptoire. D'après l'auteur, ce rapport serait constant. « Et même, ajoute-t-il, nous ne nous bornons plus aujourd'hui, en présence de la lésion dentaire, à affirmer l'éclampsie ; nous allons plus loin, et du niveau de l'échancrure ou du sillon nous remontons à la date des crises éclamptiques, etc. ». En d'autres termes, étant donnée une érosion dentaire, il serait possible, d'après le niveau qu'affecte cette érosion sur la couronne, d'établir qu'une crise éclamptique s'est produite à tel ou tel âge, c'est-à-dire à l'âge correspondant à tel ou tel degré de développement de la dent. L'éclampsie, en quelque sorte, inscrirait elle-même sur la couronne dentaire la date de son apparition.
D'après tout cela, il semble peu contestable que l'éclampsie infantile ne puisse servir d'origine et de cause à l'érosion dentaire.
Cette conclusion, pour ma part, je l'accepte, parce qu'elle repose sur un ensemble d'arguments et de considérations qu'il ne me parait pas possible de réfuter ou de méconnaître.
.Mais, cela admis, surgit une autre question : l'éclampsie estelle la seule cause d'où procède l'érosion dentaire?
Oui, répondent résolument M. Magitot et ses partisans. — Non, répondrons-nous à notre tour et avec non moins de conviction.
En constatant l'éclampsie dans les antécédents de l'érosion, M. Magitot a surpris et établi un fait juste, dont nous avons accepté l'authenticité. Mais, dominé sans doute par l'idée qu'il poursuivait, il n'a vu que ce fait; il a méconnu ou laissé de
côté les cas qui no rentraient pas dans sa théorie ou qui auraient pu la contredire. Somme toute, il a généralisé un fait particulier, en donnant comme explication à toutes les érosions dentaires ce qui n'est applicable qu'à un certain nombre.
De cela voici la preuve. Si l'on étudie sans esprit préconçu les antécédents des sujets affectés d'érosions dentaires, on trouve un nombre de cas considérable où l'éclampsie fait absolu ment défaut. Faut-il citer des exemples particuliers? Je n'aurais en vérité que l'embarras du eboix. A titre seulement de spécimen, j'emprunterai à mes notesle faitsuivant, quine laisse place à aucune erreur, à aucun soupçon possible d'inobservance ou d'anamnèse incomplète relativement à l'éclampsie.
Un jeune enfant, pour lequel j'ai été maintes fois consulté, présente des érosions dentaires absolument typiques. Or, cet enfant, fils adoré d'une famille ultra-attentive aux moindres détails de sa santé, a été traité depuis sa naissance jusqu'à ce jour par mon confrère et ami le Dr R. Blacbe. Il n'est pas une de ses maladies, pas une de ses plus légères indispositions, pour laquelle M. Blacbe ou moi, ou quelquefois même tous les deux à la fois, n'ayons été mandés près de lui. Eb bien, cet enfant, en dépit de ses érosions dentaires, n'a jamais eu l'ombre d'une convulsion ou de quoi que ce soit qui ressemble à une convulsion. Cela, ML Blacbe me l'affirmait encore ces derniers jours; et inutile de dire que le père et la mère (qui n'ont pas perdu de vue leur enfant un seul jour depuis sa naissance) m'ont confirmé cette assertion.
Un seul fait comme celui-ci servirait de condamnation à la tbéorie exclusive qui impute à l'éclampsie tous les cas d'érosions dentaires. Mais les faits de ce genre, je le répète, abondent et surabondent. Donc, inutile d'insister davantage, et <lisons :
Oui, l'éclampsie peut servir d'origine à l'érosion dentaire dans un certain nombre de cas ;
Non, l'éclampsie n'est pas la cause unique qui préside à la genèse de l'érosion dentaire dans tous les cas.
ÉROSION DENTAIKE.
— ÉTIOLOGIE.
Ce que je viens de dire de la doctrine absolutiste qui rapporte àl'éclampsie toutes les érosions dentaires, je vais avoir à le répéter à propos d'une autre doctrine non moins exclusive.
Celle-ci attribue à la syphilis tout ce que la précédente impute à l'éclampsie.
Cette doctrine est née en Angleterre des travaux d'Hutchinson. Parmi nous, elle a surtout pour représentant le professeur Parrot, qui lui a consacré notamment plusieurs de ses belles leçons sur la syphilis héréditaire (1).
Elle se résume en ceci : l'influence héréditaire de la syphilis serait la cause essentielle, unique, des érosions dentaires.
Eh bien, là encore est une part de vérité et une part d'erreur. Je m'explique.
C'est un fait incontestable aujourd'hui que l'hérédité syphilitique sert d'antécédent à l'érosion dentaire dans un nombre de cas que par avance je qualifie de considérable. Il est non moins certain d'autre part que, sur quantité de sujets, l'érosion ne peut être rapportée à aucune autre cause que l'influence hérédosyphilitique. Cela , je vous en donnerai la preuve dans un instant.
Mais suit-il de là que l'érosion dentaire procède toujours et invariablement de l'hérédité syphilitique, comme tout à l'heure on voulait la faire dériver exclusivement de l'éclampsie? Pas le moins du monde.
Et, en effet, il n est pas rare , disons mieux, il est fréquent de rencontrer des érosions dentaires sur des sujets non syphilitiques, issus de parents non syphilitiques.
Ici encore les citations particulières seraient superflues. Des exemples du genre sont dans le souvenir de tout praticien. Je déclare n'avoir jamais assisté à une discussion entre médecins sur le sujet en question sans que quelque interlocuteur ne
(I) V. Progrès médical, 1881, p. 359 et suiv.
prît la parole pour dire : « Mais, moi, je connais tel enfant qui présente des érosions dentaires et qui cependant n'a jamais eu le moindre symptôme syphilitique. Ses parents, j'en suis certain, n'ont jamais eu la vérole. »
En ce qui me concerne, j'ai par devers moi un fait qui, fût-il unique, fixerait ma conviction en l'espèce. Un de mes plus intimes amis, un camarade d'enfance, dont je connais toute la vie comme il connaît la mienne, a un fils qui présente quatre dents affectées d'érosions. Eh hien, ni cet enfant, ni sa sœur, ni son père, ni sa mère n'ont jamais eu le moindre symptôme syphilitique. Cela, je m'en porte garant.
Et que d'autres observations analogues n'aurais-je pas à produire !
Autre témoignage tiré d'un ordre de faits tout différent. De l'aveu général, la vérole n'existe ni chez le bœuf ni chez le chien. Or, on a observé des sillons dentaires sur le bœuf et sur le chien, ainsi du reste, parait-il, que sur d'autres espèces animales (1).
Sur un bœuf Durham, âgé de quatre ans, M. Magitot a vu les deux pinces centrales affectées d'érosions symétriques. Ces érosions étaient transversales et profondes. Elles occupaient le tiers supérieur de la couronne, comme vous le voyez sur la figure cicontre. A l'examen histologïque, on trouva une zone de dentine globulaire correspondant au niveau de l'érosion. Il s'agissait donc bien, dans ce cas, d'une lésion semblable en tous points à l'érosion dentaire de l'homme.
De même, M. Capitan a récemment montré à la Société d'anthropologie une mâchoire de chien affectée d'érosions dentaires multiples.
D'après M. Trasbot, professeur à l'école vétérinaire d'Alfort,
Fig. 1
- Une des pinces centrales d'un bœuf Durham.
(I) Au dire de M. Rattier (thèse citée, p. 13), M. Duv.il « était arrivé a constituer uue collection de dents ôrodées, parmi lescpjellcs on distinguait des dénis de cheval, d'éléphant et d'hippopotame ».
ÉROSION DENTAIRE. — ÉTIOLOG1E. 111
les érosions dentaires seraient fréquentes chez le chien, notamment sur les incisives et les canines. Et, de plus, « elles reconnaîtraient pour cause unique la variole (vulgairement maladie du chien), survenant avant l'issue des dents d'adulte, c'est-à-dire avant le sixième mois (1). »
De tout cela, donc, résulte une conclusion formelle : c'est
Fig. 15. — Mâchoire d'un jeune sujet de l'époque mérovingienne.
que, très certainement, au-dessus de toute contestation possible, la syphilis n'est pas l'origine unique des érosions dentaires.
Ici, Messieurs, permettez-moi une courte digression, dont L'intérêt me servira d'excuse.
(1) Voici le résumé d'une note que M. le professeur Trasbot a bien voulu me transmettre à ce sujet :
« ...Les érosions dentaires sont fréquentes chez le chien, notamment sur les incisives et les canines. On en rencontre aussi parfois, mais beaucoup plus rarement, sur les premières molaires.
« A ma connaissance, la cuise unique île ces altérations dentaires est le dé-
Il y a quelques années, des fouilles pratiquées par M. Moreau sur remplacement d'un ancien cimetière gallo-romain, à Brény (Aisne), mettaient à découvert la mâchoire inférieure « d'un jeune Franc de l'époque mérovingienne ». Cette mâchoire, qui fait actuellement partie du musée de la Société d'anthropologie et qu'on a bien voulu me prêter pour ma conférence d'aujourd'hui, présente, comme vous le voyez, plusieurs dents affectées d'érosions, et cela sous forme de sillon double aux incisives, de sillon simple aux canines et aux premières molaires. Or, savez-vous à quelles singulières et audacieuses inductions ont donné lieu ces quelques sillons dentaires? On a prétendu y trouver la preuve : 1° que le jeune Franc en question avait eu la vérole ; — 2° qu'il tenait cette vérole de ses parents ; — 3° que, conséquemment, la vérole existait déjà en France à l'époque mérovingienne. Bien grosses conséquences déduites d'un bien petit fait, n'est-il pas vrai? Et conséquences que ce fait ne comporte eu rien, puisque, comme nous l'avons vu, la syphilis n'est pas seule à réaliser des érosions dentaires. Au total, on a calomnié ce jeune Franc, non moins que ses parents, non moins que l'époque mérovingienne, laquelle était assez fortunée pour n'avoir pas encore fait connaissance avec la vérole.
Je viens, Messieurs, de discuter devant vous et d'écarter comme inadmissibles les deux doctrines abolutistes qui rapportent l'origine des érosions dentaires, d'une façon exclusive, soit àl'éclampsie, soit' à la syphilis.
veloppement de la variole (vulgairement désignée sous le nom de « maladie du jeune âge » ou de « maladie du chien »), survenant avant la sortie des dents d'adulte, c'est-à-dire avant le sixième mois.
« Lorsqu'elle atl'ecte des sujets au-dessous de cet âge, la variole revêt en général une forme grave. Son éruption est incomplète ou presque nulle, tandis que surgissent de.3 complications viscérales variées (bronchite ou bronchopneumonie, méniugite crânienne ou rachidienne, îuéuingo-myélite, etc.), qui sont souvent mortelles. Chez plus de la moitié de ceux qui survivent ou voit ensuite apparaître les dents de remplacement avec des érosions plus ou moins profondes. »
Il me reste actuellement à exposer et à défendre une troisième doctrine — ou, si le mot vous paraît un peu ambitieux, une troisième opinion — à laquelle j'ai été conduit par mon expérience personnelle, non moins d'ailleurs, je n'aurai garde de le méconnaître, que par les travaux de mes devanciers.
Cette opinion, qui me semble répondre seule à l'ensemble des faits cliniques, se résume en trois points, de la façon suivante :
1° Les malformations dentaires connues sous le nom d'érosions sont des lésions banales, communes, susceptibles de dériver de causes multiples et diverses ;
2° La syphilis s'approprie parfois ces lésions; elle se les approprie même souvent, plus souvent peut-être à elle seule que tout autre état pathologique ;
3° Au point de vue spécial qui nous occupe, c'est-à-dire en tant que signes pouvant servir au diagnostic rétrospectif de la syphilis héréditaire, les érosions dentaires ont une valeur très inégale suivant les formes qu'elles affectent. Quelques-unes de ces formes, résultant avec une fréquence incontestable de causes étrangères à la syphilis, ne comportent pas de signification diagnostique ; tandis que d'autres, que la syphilis réalise presque seule, constituent des signes presque positifs de spécificité.
Je vais essayer de légitimer cette triple proposition par une discussion aussi rapide que possible.
I. — Les érosions dentaires, ai-je dit comme premier point, ne sont que des lésions banales, communes, susceptibles de dériver et dérivant manifestement de causes multiples et diverses.
Et, en effet, qu'est-ce donc, à tout prendre, qu'une érosion dentaire comme nature intime, comme espèce de lésion? C'est, très évidemment et de l'aveu de tous, une lésion de nutrition. Nous connaissons par ce qui précède le mécanisme de l'érosion; nous savons qu'elle résulte d'une interruption momentanée survenue dans le processus de dentification. A une certaine étape de son évolution, la dent ne reçoit plus la somme de matériaux nutritifs nécessaire à sa formation intégrale et cor-
Foun.MKn. g
recte ; comme conséquence, elle se constitue alors vicieusement., incomplètement, et ce trouble nutritif, cet arrêt de développement, se traduit, s'imprime sur la couronne par une zone atrophique qu'on appelle érosion.
Or, à priori, serait-il possible d'admettre que la syphilis ait seule le privilège de déterminer un trouble nutritif vers le système dentaire? N'est-il pas à croire tout au contraire qu'une lésion de ce genre, ne comportant rien de spécifique, est appelée à dériver d'une cause morbide quelconque, pourvu que cette cause soit de nature à constituer un trouble profond de la nutrition générale?
A posteriori, il faut bien que l'érosion dentaire dérive de causes multiples, puisqu'on la rencontre en des conditions diverses, c'est-à-dire, par exemple, sur des sujets qui n'ont pas eu la syphilis, comme sur des sujets indemnes d'antécédents éclamptiques. Il faut bien que les cas qui ne sont explicables ni par la syphilis ni par l'éclampsie soient expliqués par d'autres influences morbides.
Mais, dira-t-on, quelles sont donc ces autres influences morbides ? Citez-les. — N'en aurions-nous aucune à signaler, répondrai-je d'abord, que cela témoignerait simplement de notre ignorance, et rien de plus. Gela signifierait que nous ne connaissons pas les causes qui président à la genèse de l'érosion, mais cela ne démontrerait en rien la non-existence de telles
causes.
Nous n'en sommes pas là, fort heureusement. Sans doute la science actuelle est loin encore d'être fixée sur l'étiologie des érosions dentaires. Sans doute, nombre de causes auxquelles on les rattachait jadis (telles que fièvres éruptives, pyrexies, scrofule, rachitisme, etc.) sont absolument inacceptables en l'espèce, et cela pour l'excellente raison que, dans la grande majorité des cas, les dents sont déjà définitivement constituées et par conséquent non susceptibles d'une malformation) à l'époque où ces causes entrent usuellement en action (1). Sans doute, on a beau jeu d'arguer contre nous de la pénurie d'obser-
(1) Ceci, M. PAnnoT l'a magistralement exposé, et je n'ai rien à ajouter pas plus qu'à modifier, à la démonstration qu'il a produite. - V, Progrès médical, 188t.
vations précises, démontrant les relations de tel ou tel état morbide avec l'érosion. Mais, prenez-y garde, Messieurs ; il s'agit ici d'un sujet neuf (du moins au point de vue où nous l'envisageons actuellement) ; il s'agit d'un sujet spécial entre tous, peu cultivé, délaissé même, dirai-je. L'imperfection de nos connaissances actuelles n'a donc que de trop légitimes raisons.
Et cependant, dès aujourd'hui, quelques faits bien observés attestent d'une façon bien certaine le rapport étiologique de certains états morbides avec l'érosion.
Ainsi, M. Magitot a relaté une intéressante observation d'érosions dentaires déterminées par une entérite chronique. Dans ce cas, les incisives, les canines et les premières molaires étaient dans un état de désorganisation complète, comme dans la forme dite « en gâteau de miel ». Or, le siège et l'étendue de ces lésions offraient un rapport précis avec l'invasion et la longue durée de l'entérite, qui, ayant débuté au deuxième mois, s'était prolongée jusqu'à deux ans. Au contraire, les deuxièmes et troisièmes molaires, dont l'évolution, comme on le sait, est
postérieure à la deuxième année, ne présentaient aucune altération (1).
De même, M. Pietkiewicz a observé le fait suivant qu'il a bien voulu me communiquer. Un jeune homme de dix-neuf ans vient le consulter au sujet de nombreuses érosions dentaires D après le siège et l'étendue de ces érosions, notre habile confrère arrive à déterminer que la cause morbide dont elles dérivent doit être intervenue vers l'âge de dix-huit mois à deux ans. Il recherche cette cause, et apprend qu'en effet, à l'âge de dix-huit mois, son malade est tombé d'un premier étage, qu'il a subi dans cette chute des traumatismes multiples, et qu'il a dû à ce propos garder le lit plusieurs mois, dans un état des plus graves (2). r
Peut-être aussi faut-il tenir compte, dans cette étiologie non pas seulemcntdesmaladiesproprcs à l'enfant, mais des maladies que peut contracter la mère pendant la grossesse. Ne perdez pas
(0 Études cliniques sur l'érosion des dents, p. G (2) Observation encore inédite.
de vue, en effet, que la première grosse molaire commence à se calciner dès le sixième mois de la vie fœtale. Donc, elle pourrait èLrc altérée dans sa nutrition dans les trois derniers mois de la gestation par une maladie de la mère retentissant sur le fœtus. N'est-ce là qu'une simple hypothèse? Non pas. Quelques faits déjà semblent déposer en ce sens. Ainsi le Dr Ratlier relaie dans sa thèse une observation d'érosions dentaires sur un enfant dont la mère avait fait, au cours de la grossesse, une chute importante suivie d'hémorrhagic. — De même, voyez ce jeune homme de notre service. Il présente de superbes sillons dentaires. Or, il est né de parents non syphilitiques ; il n'a jamais eu le moindre accident d'éclampsie; il n'a jamais été sérieusement malade dans son enfance, etc. A quoi donc rattacher ces sillons? La seule cause possible à invoquer en l'espèce, d'après l'enquête minutieuse à laquelle nous nous sommes livrés, est celle-ci : la mère, au neuvième mois de sa grossesse, a été affectée d'une maladie grave du foie, avec ictère prolongé.
Au surplus, je crois inutile d'insister davantage sur un point qui n'est pas contesté. Tout le monde — ou peu s'en faut — est d'accord pour admettre que les érosions dentaires reconnaissent comme origine des causes variées d'ordre banal, ou, pour mieux dire, tout ordre de causes susceptibles de retentir sur la nutrition générale et, conséquemment, sur la nutrition du système dentaire en particulier. Donc, laissons ce premier point, et passons au second.