DÉVELOPPEMENT PHYSIQUE
pareille matière, l'erreur contre laquelle tous nos efforts sont dirigés en ce moment, est précisément colle qui a absorbé, effacé jusqu'ici la syphilis héréditaire en l'englobant dans le cadre de la scrofule.
2° Retard, imperfections, arrêt du développement physique.
Nombre de sujets affectés de syphilis héréditaire sont remarquables par le retard et le caractère incomplet de leur développement physique.
Tout d'abord, si vous obtenez des renseignements sur leur enfance, vous apprenez qu'ils ont grandi lentement, qu'ils ont marché tard, tout comme ils ont fait leurs dents tard et commencé tard à parler.
Exemples :
Un de nos malades actuels ne marchait pas encore et même ne se soutenait que difficilement sur ses jambes à l'âge de dixsept mois.
Un malade, cité par M. Jackson, ne commença à marcher qu'à l'âge de deux ans.
Un autre ne marcha qu'à vingt-cinq mois, et n'ébaucha quelques paroles qu'à deux ans et neuf mois.
Dans une belle observation de MM. Barthélémy et Parinaud, relative à une syphilis cérébrale qui simulait une méningite tuberculeuse, nous voyons une enfant née d'une mère syphilitique ne commencer à parler qu'à deux ans et à marcher vers 27 ou 28 mois.
Et de même pour vingt autres exemples que j'aurais à citer.
Poursuivons. — Au delà du premier âge, la croissance de ces mêmes sujets (si active usuellement à cette période de la viej ne s'effectueque péniblement, avecune lenteur extrême, comme si elle était entravée par un vice organique, par une sorte de nutrition insuffisante.
Finalement, à l'âge où la croissance es! accomplie et par venue à son taux définitif, ces sujets se présentent avec une taille petite, exiguë, au-dessous et souvent bien au-dessous de'la moyenne ordinaire.
En même temps, ils sont grêles de forme. Ils ont le corps petil et les membres petits; ils semblent réduits de toutes proportions, et, passez-moi le mot, comme- étriqués danstoul Leur être.
Notez bien, Messieurs, ces derniers caractères, et tout spécialement cette réduction de la taille, car elle est frappante en nombre de cas. Sans exagération on peut dire ceci :
Non pas constamment, mais fréquemment, les syphilitiques héréditaires sont, à l'âge adulte, de petits hommes ou de petites femmes.
Au surplus, je puis parler chiffres en main. J'ai fait mesurer les six derniers malades que nous avons eus clans nos salles, et voici ce que nous avons obtenu :
Age. Taille.
1er cas: Jeune homme 18 ans. Im,o0
2° cas: Jeune homme 19 ans. Im,43
3e cas: Jeune fille 16 ans. lra,42
4e cas: Femme 19 ans. lm,36
3e cas: Jeune fille 17 ans. Im,35
6e cas: Femme 18 ans. lm,33
Les deux femmes des observations III et IV ont été pesées. Elles avaient pour poids, l'une 40 et l'autre 36 kilos.
Ce n'est pas tout. Coïncidemmentavcc cette lenteur ou cet arrêt de croissance, le retard du développement se traduit encore par divers caractères curieux, tels que les suivants :
S'il s'agit d'un garçon : testicules restant petits, rudimentaires, semblables à ceux d'un enfant, infantiles, comme nous les appelons entre nous; — barbe se faisant longtemps attendre, restant longtemps à L'étal de follets blonds, grêles, rares, clairsemés; — même retard pour le développement des poils périgénitaux ou axillaires, comme aussi (même à un degré supérieur) pour ceux du corps et des membres; — en un mot, virilité tardive, lente h s'accentuer.
INFANTILISME. 2"
De même, s'il s'agit d'une fille, retard du développement des seins, et souvent même absence de développement de ces orgaoes; — retard dans rétablissement des fonctions menstruelles ; règles ne commençant à paraître qu'à l'âge de dix-sept, dix-huit, dix-neuf ans, et même plus tard encore ; — retard parallèle flans le développement des poils ; régions génitales et axillaires restant glabres bien au delà de la puberté.
Comme exemple, voyez une jeune fille entrée récemment dans nos salles pour divers accidents de syphilis héréditaire. Bien qu'elle ait dix-huit ans, ses seins représentent ceux d'une fillette de dix ans; — ses règles n'ont pas encore paru; — et les régions génitales sont presque absolument glabres.
De sorte, Messieurs, que par l'exiguïté de leur taille, par le retard général intervenu dans le développement dos organes et des fonctions, les sujets que poursuit une influence syphilitique héréditaire restent longtemps des enfants. Ce sont encore des enfants à l'âge où ils devraient être des adolescents. Ajoutons, pour une époque plus avancée de la vie, que ce sont encore des adolescents à l'âge où ils devraient être des jeunes gens, presque des hommes faits.
Aussi bien, ces sujets paraissent-ils toujours plus jeunes qu'ils ne le sont. Ils trompent sur leur âge, comme on dit vulgairement. On ne leur donne pas leur âge ; on leur donne toujours 4, 5, 6 ans de moins qu'ils n'ont, ce qui est beaucoup quand il s'agit d'une période de la vie telle que l'adolescence, où quelques années de plus ou de moins correspondent à un changement complet de l'individu.
Eh bien, il est un mot qui résume tous ces caractères, et ce mot, que vous avez déjà prononcé à part vous, est celui d'ftv-
FANTILISME.
L'infantilisme, en effet, est un des traits qui composent la physionomie de la syphilis héréditaire. Ce n'en est pas un caractère constant, je le répète encore, mais c'en est un caractère assez habituel.
Ce caractère, pour ma part, je l'ai noi r déjà bien des fois, et
bien des fois aussi je vous L'ai fait remarquer sur les malados de im»s salles. Aujourd'hui même je viens de vous eu montrer doux beaux exemples.
D'ailleurs, je n'ai été ni le premier ni le seul à en être trappe. Je le trouve, sinon consigné sous la dénomination que nous lui donnons actuellement, au moins expressément décrit dans une foule d'observations particulières, observations d'autant plus intéressantes et significatives à cet égard qu'elles ont été recueillies sans esprit préconçu. Le contrôle rétrospectif que nous offrent île tels faits est éminemment précieux en l'espèce et me semble la meilleure preuve que je puisse vous fournir en faveur de l'authenticité du caractère en question. Je vous citerai donc quelques-uns de ces faits.
Hutchinson et H. Jackson parlent d'un jeune homme affecté de syphilis héréditaire, lequel à dix-huit ans, « semblait en avoir quatorze ou quinze (1) ».
Lewin, relatant un cas de syphilis héréditaire tardive, dit que son malade, jeune homme de dix-huit ans, faisait l'impressien d'un enfant « de douze à quatorze ans (2) ».
Klink cite un cas semblable, relatif à un jeune homme de dix-neuf ans, « qui semblait en avoir douze (3) ».
Laschkewitz (de Charkow) « n'aurait pas donné plus d'une douzaine d'années à l'une de ses malades âgée de vingt-trois ans (4) ».
Duncan Bulkley, dans la relation d'un cas observé sur une jeune fille, également âgée de vingt-trois ans, dit que cette malade était « absolument non développée », qu'elle n'avait rien de son âge, ni comme taille, ni comme habitus général, et qu'on lui eût donné « onze à treize ans au plus (5) ».
Je pourrais multiplier ces citations (6). Mais en voilà assez,
(1) Voyez Médical Times, 27 juillet 1861, t. Il, p. 84.
(2) Lewin, Ueber Syphilis hereditaria tarda.
(3) Arcli. ofdermatology, 1878, p. 189.
(4) Ueber Syphilis hereditaria turda (Arcb. /ïlr Dermatologie, 1878).
(5) Arch. of 'dermatology , I8"8, p. \Ti.
(G) Voir, par exemple, un cas de Schwiminer (Beitrag zur syphilis hereditaria tarda, Pester Med. chirur. Presse, 1877), également relatif a une jeune fille de 23 ans, qui présentait l'aspect d'une fillette de treize ans (mamelles et organes génitaux non développés, absence de poils pubiens*) etc.).
INFANTILISME. zy
je pense, pour que vous soyez édifiés. Concluons donc simplement en disant que Y infantilisme constitue un des attributs de la s y p h il is li ér édita ire.
Il y a plus, mais ceci devient une rareté. On a vu quelquefois, sur les sujets affectés de syphilis héréditaire, le développement physique rester plus incomplet encore que dans les cas précédents. Si bien qu'alors on a affaire à des individus qui sont remarquablement petits et grêles de toutes proportions, qui semblent ratatinés, rabougris, atrophiés, et sur 1 âge desquels on commet des erreurs considérables.
A preuve les divers exemples suivants :
Il y a quelques mois, une dame se présente à mon cabinet de consultations, me disant qu'elle vient réclamer mes soins, non pour elle, mais pour sa fille qu'elle m'amènera le lendemain. Elle me raconte alors, non sans larmes, qu'elle a gagné la syphilis de son mari, qu'elle s'est aussitôt séparée de lui judiciairement, mais pas assez tôt pour avoir échappé à une grossesse et qu'elle a donné le jour à une fille qui a vécu et qui vit encore, mais qui est entachée de syphilis. Dès les premières semaines qui ont suivi sa naissance, cette enfant a présenté divers accidents qui ont été jugés spécifiques et traités comme tels. Plus tard, d'autres manifestations de même ordre se sont produites : kératite, lésions de la gorge, exostoses, etc.; et, tout récemment encore, des lésions nouvelles viennent d'affecter derechef plusieurs os.
Le lendemain, l'enfant m'est amenée. A première vue, je lui donne six à sept ans ; elle en avait quatorze ! Sa taille (que par respect pour l'affliction de la mère je n'ai pas osé mesurer) était dérisoirement petite. Le corps et les membres se présentaient à l'avenant. Les bras, par exemple, maigres, fluets, sans reliefs musculaires, avaient positivement la forme et le diamèl re d'un manche à balai. Le tronc était osseux, émacié, aplati d'un côté à l'autre, et saillant en carène à sa partie antérieure. D'allure et d'ensemble, l'enfant semblait presque un « bébé », tant elle était grêle de toutes proportions, comme atrophiée d'une façon générale, comme réduite, ratatinée, étriquée de
toute sa personne. La tète seule, line et intelligente, avait une expression plus âgée, en même temps que maladive, souffreteuse^ surtout triste, plaintive, comme si ce petit être subissait
li' COntre-COUp moral de son rabougrissenienl physique (1).
De même, Rivingtou a relaté, dans le Médical Times de 1872, l'observation d'une jeune Bile qui, née de parents syphilitiques et affectée de syphilis héréditaire, présentait un arrêt, de développement analogue à celui que je viens de décrire. « A l'âge de seize ans, dil-il, celle jeune lille ressemblait aune fillette île six ans. Elle était petite, pâle, maigre, rabougrie.. Ses seins n'étaient absolument pas développés... Elle n'avait de poils ni au pubis, ni aux aisselles... Elle n'était pas encore menstruée, etc.. » Ajoutons que, coïncidemment, on retrouvait sur elle to'ute la série de ces caractères qui constituent — passez-moi l'expression — l'estampille de la syphilis héréditaire (2).
De même encore, M. Lancereaux a observé, sur une femme de quarante et un ans, née d'un père syphilitique et ayant présenté divers accidents de syphilis héréditaire, un remarquable arrêt de développement général avec un arrêt plus spécial et plus complet dans le développement des organes génitaux. « Non seulement cette femme était de petite taille et peu développée, mais ses seins (à quarante ans) étaient ceux d'une jeune lille non encore pubère. Elle n'avait jamais été menstruée. Le pénil était complètement glabre. La vulve était remarquablement élroite. Le vagin permettait difficilement l'introduction du
(1) Je dois signaler ici la modification profonde qu'a exercée sur cette malade l'institution d'un traiterneut spécifique longtemps et énergiquement poursuivi.
Depuis deux ans, cette petite malade a été soumise a l'usage alterne de préparations mercurielles (sublimé ou frictions) et iodurées. Or, sous cette influence,
mm seulemenl les déterminations syphilitiques actuelles (syphilide g( leuse
phagédênique, osléorae gommeux) se sont guéries, mais en outre l'état général, le faciès, l'habituS se sont je puis dire mcinmor/ihosés. Jusqu'alors enrayée, la croissance a repris son essor. L'enfant a grandi, beaucoup grandi, et s'est développée à proportion. Le teint est devenu meilleur et presque normal; les forces se sont accrues; toutes les fonctions, qui étaient dans un étal d'alanguissement absolu, sont revenues à la moyenne physiologique. Suivant l'expression de sa mère, l'enfant est « méconnaissable » relativement à ce qu'elle était autrefois. Elle s'est véritablement transformée en l'espace de deux ans.
,1e n'hésite pas un seul instant à rapporter l'honneur de ce beau succès au traitement spécifique.
(2) Voyez The médical Times, 19 octobre 1872, p. 4B8.
INFLUENCE DYSTROPHIQUE DE LA SYPHILIS. 2i
petit doigt, etc.,. » La malade ayant succombé, on constata ;'t l'autopsie un état d'atrophie ou plutôt de non-développement de l'utérus, qui était très polit et « comparable à l'utérus d'une jeune fille de huit à dix ans ». Les ovaires rudimentaires ne contenaient même pas de vésicules de De Graaf (1).
N'enregistrez ces derniers faits, messieurs, qu'au titre de raretés, de curiosités exceptionnelles; c'est justice. Mais conservez-les en souvenir au titre de documents des plus instructifs. Ils contiennent, en effet, deux grands enseignements, sur lesquels j'aurai maintes fois à revenir dans ce qui va suivre et que, dès ce moment, je dois vous signaler, puisqu'une première occasion s'en présente.
D'une part, ces faits nous montrent la syphilis exerçant sur l'organisme humain une action éminemment puissante, qui n'est même pas de la dénutrition, mais quelque chose de supérieur à cela, c'est-à-dire un arrêt de développement, une dystrophie, une influence de formation incomplète ou de non-formation, c'est-à-dire au total un abâtardissement de l'individu, une dégénérescence de la race.
Et, d'autre part, ces mêmes faits établissent que, contrairement à une opinion accréditée, la syphilis ne produit pas seulement des lésions d'essence syphilitique. On croit trop que la syphilis, maladie spécifique, se restreint à des manifestations et à des lésions spécifiques. Erreur profonde, erreur d'anatomopathologïstes exclusifs et à vue bornée, erreur à laquelle l'observation inflige un démenti formel. Oui, certes, la syphilis produit <( de la syphilis », comme on le dit, mais elle ne produit pas que de la syphilis. Elle exerce sur l'être vivant et sur la race une influence d'ensemble, au titre de maladie apportant dans l'org-anisme une perturbation g-énérale, et cette influence se traduit souvent par des modifications organiques diverses (/ ni n'ont plus rien de spécifique.
C'est ainsi que de la syphilis dérivent fréquemment des états constitutionnels variés qui, je le répète, ne comportent rien de spécifique, tels que déglobulisation, asthénie, névroses, nervo-
(I) Traité de la syphilis, 2<" édit., p. 330.
sisme; c'est ainsi que la syphilis sert parfois d'origine indéniable à diverses affections d'allure et d'essence très différentes, telles que le lymphatisme, la scrofule, la tuberculose, le lupus, le rachitisme, le tabès, Ja paralysie générale, etc., voire quelquefois aussi à des dystrophies, des malformations organiques, des arrêts de développement généraux ou partiels, comme vous venez d'en voir un exemple et comme je vous en montrerai bientôt d'autres spécimens non moins authentiques.
■3° Difformités crâniennes et nasales.
Un chapitre important du sujet dont nous poursuivons l'étude est constitué par les difformités crâniennes et nasales qui peuvent résulter d'une influence syphilitique héréditaire.
Ce sont là, en effet, des lésions appelées à fournir un utile appoint au diagnostic rétrospectif qui nous occupe actuellement. D'une part, elles ne sont guère de nature, pour la plupart au moins, à passer inaperçues; et, d'autre part, elles comportent une signification peu contestable quant à leur spécificité d'origine.
Notons cependant qu'elles sont purement éventuelles. Elles font défaut dans un grand nombre de cas, voire en des cas où l'influence héréditaire de la diathèse se traduit d'une façon énergique par d'autres manifestations. Pourquoi se produisentelles sur tel sujet, et pourquoi non sur tel autre? Cela nous échappe absolument.
Parlons d'abord de celles qui affectent Le crâne.