XLI1I
L'élude diagnostique qui précède vient de met Ire en évidence ce fait majeur, capital en ce qui nous concerne, à savoir : que la syphilis cérébrale héréditaire n'a pas de symptômes propres. Elle n'a quoi que ce soit de spécial, je ne saurais assez le dire et le répéter. Tous les phénomènes par lesquels elle se traduit sont ceux qui servent d'expressions à nombre d'autres encéphalopathies vulgaires ou plutôt à toutes les encéphalopalhies possibles, de n'importe quelle nature.
AFFECTIONS CÉRÉDRALES. — DIAGNOSTIC. 517 Et commoiil en serait-il autremcnl? Le cerveau, en effet, ainsi que je vous le disais à propos de la syphilis cérébrale de l'adulte, n'est qu'un instrument, une machine, qui, lésée dans un de ses rouages par une cause quelconque, traduit ce trouble par un seul et même ordre de phénomènes, à savoir par un déSoi-ctoe ou un arrêt des fonctions qui lui sont dévolues. 11 en est du cerveau comme d'une montre, suivant la spirituelle comparaison d'un auteur anglais, le docteur Th. Buzzard : « Les roues d'une montre peuvent aussi bien être arrêtées par un cheveu que par un grain de sable, et le désordre qui surgit reste toujours le même, quelle que soit la cause qui l'ait produit, que ce soit le grain de sable ou le cheveu qui ait lésé la montre (1) ». Eh bien, il en est de même pour le cerveau. Que ce soit une gomme syphilitique, un cancer, un tubercule qui comprime un vaisseau ou désorganise un centre cérébral, les troubles qui en résultent sont toujours les mêmes, n'importe la qualité de la lésion. Ce ne sont jamais que des désordres fonctionnels qui traduisent une lésion du cerveau; et, le cerveau n'ayant pas de fonctions variables à troubler suivant telle ou telle maladie qui l'affecte, il suit de là qu'au total il manifeste toujours ses souffrances de la même façon, quelle que soit la cause morbide qui l'offense.
Cela, n'est-il pas vrai? ne fait pas l'ombre d'un doute. Eh bien, cette vérité banale, que chacun admet en principe, est méconnue à chaque instant dans la pratique. J'en pourrais citer maints exemples pour ma seule part. Est-il question, dans un cas particulier, de rapporter à la syphilis les divers troubles cérébraux qui viennent de nous occuper, vous ne manquerez jamais de rencontrer un interlocuteur pour vous dire : « Mais de quel droit mettre ici en cause la syphilis? Qu'est-ce que ces troubles ont de spécial? En quoi démontrentils que nous ayons affaire à la syphilis? Etc., etc. » Comme si la syphilis cérébrale, contrairement à ce qu'enseignent à la fois la théorie et la pratique, ne pouvait, ne devait être diagnostiquée que d'après des symptômes qui lui fussent propres !
(1) Clinical aspects of syphililic norvous affections. Londres, 1874.
Î)i8 SYPHILIS HÉRÉDITAIRE TARDIVE.
Répétons donc une fois encore, puisqu'il le faut, puisque cette vérité est d'une vulgarisation si difficile, que la syphilis cérébrale — de provenance héréditaire ou acquise, peu importe — n'a pas et ne saurait avoir de symptômes propres;
que nous devons nous résigner à la diagnostiquer d'après des symptômes communs, absolument vulgaires; — et que s'obstiner à réclamer d'elle quoi que ce soit de spécial, c'est en attendre ce qu'elle ne peut donner, ce qu'elle ne produit et ne produira jamais.
Or, si la syphilis héréditaire du cerveau n'a rien de spécial au point de vue clinique, comment donc pourra-t-elle être reconnue ou soupçonnée?
Une seule considération — une seule, entendez-le bien, Messieurs — servira ici d'élément diagnostique. C'est la notion des antécédents spécifiques héréditaires.
On n'arrive jamais à diagnostiquer la syphilis cérébrale héréditaire — comme celle de provenance acquise, du reste — que d'après les antécédents spécifiques. On n'arrive jamais à instituer ce diagnostic qu'en raisonnant de la façon suivante :
Voici un malade certainement affecté d'une lésion cérébrale;
or, ce malade est en puissance de syphilis; — donc il est possible que sa lésion cérébrale soit de nature svphilitique.
Sans doute un diagnostic de cet ordre, reposant sur une relation simplement possible entre un effet et une cause, n'offre pas les garanties d'un diagnostic basé sur un symptôme précis, sur un signe formel. Mais que voulez-vous? Nous n'avons pas mieux, et force est bien de nous satisfaire de ce que la clinique met à notre disposition. Exiger plus, vouloir « autre chose », comme le réclament certains de nos confrères; pour nous décider à diagnostiquer une syphilis cérébrale et à lui appliquer le traitement qu'elle réclame, serait nous condamner — ou plutôt condamner nos malades — à ne la diagnostiquer jamais et à ne la traiter jamais, pratique négative dont vous savez le résultat.
Donc, en l'espèce, tout est dans la détermination des antécédents morbides. Le malade est-il ou non en puissance de syphilis? voilà la question à résoudre, la question qu'il faut absolument résoudre, et dont la solution constitue la base même du diagnostic.
Cette question, à son tour, comment la juger? Cela, vous le savez de reste. C'est Y enquête ici qui fera la lumière; et, pour qu'elle soit suffisante, pour qu'elle soit démonstrative, cette enquête devra être aussi complète que possible, c'est-à-dire porter non pas seulement sur le malade, mais sur ses ascendants et sur les autres enfants de [la même famille. Inutile au surplus d'insister à nouveau sur ce point; ce serait m' exposer à des redites, que j'entends vous épargner.
Un dernier mot. — L'enquête instituée en pareille circonstance comporte trois résultats possibles :
1" Ou bien elle révèle la syphilis d'une façon certaine, authentique, dans les antécédents morbides ; - 2° ou bien clic aboutit à ceci : syphilis possible, de par certains commémoratifs suspects, mais au total non démontrée ; - 3° ou bien enfin elle reste négative, en ne trouvant rien à relever qui ait trait a la
syphilis. .
Dans ces trois alternatives, quelle devra être la conduite du
médecin ?
Pour la première, l'indication est manifeste et formelle. Sans hésitation comme sans retard on prescrira le traitement spécifique.
De même, pour la seconde, nul embarras. Si la syphilis est possible, sans être certaine, c'est encore de toute évidence le traitement spécifique qui doit être mis en œuvre. Ne pas faire bénéficier le malade de cette chance de salut serait une faute grave, une infraction aux principes élémentaires de notre art. Reste le troisième cas. Ici, l'enquête est restée négative. Que
faire?
Distinguons.
Si l'enquête a été complète, approfondie, si elle a démontré que la syphilis doit, en toute assurance, être mise hors de cause,
EtèO SYPHILIS HÉRÉDITAIRE TARDIVE.
proscrire quand même et sans motif le traitement antisyphilitique sérail un aon-sens. Cela va de soi; passons.
Mais, si l'enquête est restée négative par disette de matériaux, si elle n'a pu être poussée à fond, le problème devient tout autre. Or, c'est un fait absolument commun que les choses se présentent de la sorte, et cela pour nombre de raisons, telles que les suivantes : parce qu'on n'a pu obtenir de renseignements précis sur le passé morbide de l'enfant; — parce que les parents sont absents ou morts; — parce qu'on a affaire à un enfant abandonné, etc., etc. A l'hôpital", par exemple, telle est la situation sept ou huit fois sur dix. Eh bien, à quoi se résoudre en pareille occurrence?
Nombre de médecins hésitent ou même répugnent h recourir au traitement spécifique, alors que rien n'a démontré la syphilis dans les antécédents héréditaires. « C'est là, disent-ils, faire de la médecine d'aventure, c'est prescrire des remèdes à tout hasard, etc. ».
Je ne partage pas ce sentiment, pour ma part. Est-ce parce que je suis plus accoutumé que d'autres à ce traitement empirique, à ce (( traitement d'épreuve », qui est, pour ainsi dire, à l'ordre du jour dans nos services spéciaux, où tant et tant de cas obscurs ne sont jugés que par lui ? Est-ce parce que j'ai pris confiance en ce mode de traitement de parles succès qu'il m'a souvent fournis ? En tout cas, j'avoue que, loin d'y répugner, je L'accepte volontiers en principe et m'en déclare partisan.
Au total, me semble-L-il, les cas où l'enquête reste négative par défaut de documents peuvent bien, au point de vue pratique, être assimilés à ceux où la syphilis est « possible >» sans être démontrée. Et, conséquemment, la même règle de conduite leur devient applicable.
Donc, si l'exclusion de la syphilis, en tant que cause possible de- accidents cérébraux à combattre, ne ressort pas positivement des données fournies par L'enquête, je crois qu'on esl autorisé à mettre en œuvre le traitement spécilique ; je crois même qu'il y a obligation de le prescrire ù titre empirique, el cela pour les diverses raisons que voici :
l" Parce que, d'abord, la gravité des circonstances, l'étal
AFFECTIONS DE LA MOELLE. ;>21 presque désespéré des malades, cl l'impuissance manifeste des médications usuelles imposent le devoir, je ne dirai pas de « tout oser », mais de ne rien omettre qui puisse offrir une
chance favorable. ,
2° Parce que le traitement spécifique n'a rien d'exclusif, c cslà-dire permet le recours simultané à toute autre médication qui serait jugée opportune. Les frictions mcrcuriclles, par exemple, peuvent être associées à n'importe quel autre agent thérapeutique.
3° Parce que le traitement antisyphilitique, alors même qu il tomberait à faux, ne court pas risque de constituer un danger, s'il est dirigé avec méthode et prudence.
' 4° Parce qu'enfin, et surtout, il y a toujours lieu de tenir compte en pratique des syphilis ignorées. La syphilis, vous le savez de reste par ce que vous voyez ici presque journellement, est souvent méconnue, ignorée, alors qu'elle dérive d'une contamination acquise, alors qu'elle se déroule classiquement par une série de manifestations ostensibles et patentes. Combien, a fortiori, n'est-elle pas exposée davantage à passer inaperçue, alors qu'elle résulte d'une contamination héréditaire, alors qu'elle s'accuse par des symptômes moins formels, de caractère plus indécis, alors surtout qu'elle ne se révèle pas dès la première enfance, etc. ! N'oubliez pas d'ailleurs qu'une encéphalopathic spécifique peut constituer le premier accident d'une syphilis héréditaire.