‹ La syphilis; ses formes, son unitéChapitre 10 sur 57 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

HISTOIRE ET TRADITION § 1. — Première époqoe. De liéonieène à Miiia.

Quelle que soit Topinion que Ton adopte sur les origines de la syphilis, il est un point hors de toute contestation, c'est

(1) Plusieurs fragments de cette partie ont déjà vu le jour dans divers articles disséminés. D'autres encore sont empruntés soit aux Études de médecine générale de J. P. Tessier» notre maître (Paris, 1855), soit à

0 CONSTITUTION KOSOrOGIQDE DE LA SYPHILIS.

qu'il n'existe aucune mention positive^ aucune description générale méthodique de cette maladie avant la fin du quinzième siècle.

C'est à partir de l'année 1494 seulement, que, surpris et frappés par la gravitd du iûal «extraordinaire et inconnu » , les médecins s'empressent, de toutes parts, d'en^relater les symptômes, d'en chercher les causes, d'en trouver le traitement. Maladie ancienne ou nouvelle (ce dont nous n'avons pas à nous occuper en ce moment), elle n'est manifestement aperçue et nommée que dès cette mémorable époque. Alors, alors seulement pour la science^ elle entre dans la tradition; elle acquiert une figure^ elle reçoit ses diverses désignations.

Déconcertés tout d'abord par l'apparition insolite du fléau, leis observateurs se perdent en conjectures sur ses origines. Est-ce la lèpre des Arabes, déjà bien connue par ses deux invasions successives en Europe et qui remplit encore les hôpitaux de ses victimes? Non ! Le sahafati (d'Avicennes), selon Widmann, Montesauro; Téléphantiasis, d'après Séb. Aquilée, Gh. Berwald; Yalbos^ le formica^ comme le veulent Schelling, Gilini, etc., etc., la mentagre, la variole, suivant la plupart ? Non ! Une transformation de ces maladies, leur combinaison avec d'autres afl*ections morbides ? Conjectures stériles I

L'astrologie, dont le goût dominait à cette époque, interroge les astres. Pinctor (1799), GrUnbech (1503), victime luimôme de la contagion, Bénédict (1508), cherchent les conjonctions planétaires qui ont donné naissance à l'occulte

Texcellente thèse inaugurale de notre affectionné confrère, le docteur J. Hélol, soit enfin aux derniers écrits de F. Gabalda. Dérivés d'une môme doctrine, il nous sera permis de réunir ici ces anneaux de notre commune tradition.

HI8T0IBE ET TEADITION. 7

influence. Jean Almenar (1512) veut qu'elle soit causée par la conjonction de.Satume et du Bélier ou de Saturne et de Mars. Nicolas Massa (1532), Fracastor (1546) accusent encore, après un demi-siècle, la malignité des puissances sidérales.

D'autres, à la suite de Léonicène, de Vicence (1497), considérant, suivant Tusage ordinaire^ Tair, comme le véhicule nécessçdre de l'épidémie, en rapportent la source aux miasmes produits par les inondations extraordinaires des fleuves» ou même, avecBénédict, aux changements des saisons, etc.

Dans cette enquête sur la genèse du mal nouveau, les suppositions les plus étranges et aussi les plus odieuses se croisent et se succèdent à l'envi. Indépendamment de l'opinion plus vraisemblable de l'origine américaine, l'oq accuse la cohabitation des courtisanes avec les lépreux, la bestialité, l'anthropophagie, etc., etc. a André Gésalpin Tattribue à des vins empoisonnés que les Espagnols (pendant le siège de Naples) avaient fait passer aux Français ; Fioraventi, à l'usage de la chair humaine que des vivandières avides avaient mêlée à la nourriture ordinaire des soldats; Van Helmont, à un vice dont l'idée seule inspire l'horreur, aux plaisirs hideux que de vils soldats n'ont pas rougi de prendre avec des juments attaquées du farcin ; Jean Linder rejette ce crime sur les Américains, et prétend que plusieurs d'entre eux avaient de grands singes pour mi« gnons (1). » Véritables délires de l'imagination qui témoignent de l'horreur partout répandue I

Les populations, dans les premiers temps, ne sont pas dans un moindre désaccord que les savants sur le nom du fléau. On le nomme souvenir, cristalline^ pudendagray gorre^

(1) Bosquillon, Notes au Traité de la Gonorrhée virulente de B. Bell. Paris, 1802.

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des parties génitales, qui en est le premier indice, à la morsure des animaux venimeux. D'après cette doctrine, Ton cherchait même à enlever par la succion, ou à détruire^ par l'application de la chair sanglante des animaux nouvellement tués, le virus que Ton supposait concentré dans Tulcération primitive. Plus tard, on pensa qu'il était plus sûr encore d'employer les scarifications et les caustiques les plus énergiques pour neutraliser dans la pustule la matière virulente.

A ces moyens, on ajouta bientôt, par voie d'analogie, les traitements usités par les Arabes contre les affections parasitaires et dartreuses de la peau.

Les onguents sarrasins^ en particulier, le fameux arcane de Mesué, dans lesquels est incorporé le mercure métallique éteint ou sublimé, sont mis à contribution. Toutefois le vif-argent ne constitue pas encore la médication capitale et spécifique. Il n'entrait que pour une faible proportion dans les mélanges confus, alors usités, que l'on se contentait d'appliquer sur Iqs pustules. Plus tard seulement quelques praticiens plus hardis, Béranger, de Carpi, Jean Vigo et Nicolas Massa, employèrent, plus spécialement sous forme de frictions ou de fumigations, le mercure dont Paracelse vanta surtout l'action antidotique et vulgarisa la médication à l'intérieur.

Dans la seconde moitié de cette première phase historique,— phase qui comprend environ un demi-siècle et s'étend de Léonicène à Musa Brassavole, — le mal parait s'adoucir. La contagion est plus restreinte, les symptômes moins cruels, la mort moins prompte et surtout moins fréquente. Tous les observateurs oculaires, en tête desquels il faut placer Fracàstor (4546), sont unanimes là-dessus. Mais, chose singulière! en même temps que le mal diminue de

jti HISTOIEB ET TRADITION. il

malignité, le nombre de ses roanirestations augmente. Du moins ses premiers t^istoriens relatenl, à diverses époques, de nouveaux symptômes qu'ils déclarent jusque-là inconnus. Jean de Yigo (1514) -feit connaître les exostoses ; Pierre Maynard (1518), les végétations; Jacques de Bethencourt (1527) rapporte le premier fait degonorrhée dont la description méthodique n'est tracée que longtemps après par Musa Brassavole (1545). Faut-il à cette liste ajouter, avec Astruc, le bubon qui a été décrit par Nicolas Massa (1532), Paracelse (1536), Aloys Lobera (1540)? Mais il faut remarquer que ces médecins n'en parlent pas comme d'un symptôme nouveau ; et Marcel de Gôme, qui a écrit avant 1500, dit avoir traité une infinité de bubons non pas seulement simples, mais encore vénériens : « Ego Marcellus Cumanus tnfinitos bubones camatos ex pustulis virgœ et ex nimiâ fatigatione et labore curavi. » Enfin, c'est encore plus tard que Gabriel Fallope signala le tintement d'oreilles sur lequel il a insisté.

Les périodes de ce nouvel état morbide sont déjà entrevues. Pierre Pinctor, Jean de Vigo, surtout, distinguent la maladie en confirmée et non confirmée : distinction obscure encore sans doute, mais qui doit être, un jour, une des lueurs les plus vives de la sy philographie.

On peut accorder très-aisément qu'il s'est mêlé à ces primitives notions plus d'un élément hétérogène, et que bon nombre d'affections étrangères et disparates ont dû trouver place mal à propos dans la commune description. Il est surtout très-certain que des symptômes aujourd'hui regardés, ajuste titre , comme appartenant à des maladies vénériennes distinctes et dues à des contages variés ont* été mis sur le compte d'une contagion unique. Mais^ toutes réserves faites là-dessus, on peut encore légitimement admettre que la syphilis est bien le fond commun de la plupart des acci-

IS CONSTITUTION N0S0L06IQUB DE LA STIVIUS.

dents, ainsi que nous le voyons encore aujourd'hui ; et rien ne s'oppose à cette croyance qu'elle s'est révélée, à son origine , sous une forme et avec des caractères particuliers qu'elle a heureusement perdus dépuis, au moins, dans nos contrées.

Ainsi, dans la première ère de la tradition sy philographique, nous voyons se manifester une maladie nouvelle, importante et grave, — reconnue, de toutes parts, contagieuse et conununiquée^ le plus souvent, par un commerce impur. Quelle que soit l'opinion que l'on adopte sur les modifications ultérieures que prennent sa forme primitive et son pouvoir contagieux, toujours est-il que sa cause, regardée comme efficiente, est signalée^ ses symptômes reconnus, ses périodes pressenties, son traitement à peu près indiqué. Enfin , l'hypothèse du principe morbifique confondu avec l'essence même de la maladie surgit dès les premiers temps.

§9» — DeQxiènie époque s Paracelie. Fernel. Fallope.

Au seuil de la deuxième phase historique apparaissent trois grandes figures, — Paracelse, Fernel, Fallope, — qui vont développer les premiers germes acquis à la constitution nosologique de la syphilis.

Paracelse donne une impulsion plus décidée à l'opinion de la spécificité de la maladie en niant énergiquement la doctrine des quatre humeurs élémentaires que lesGalénistes prétendaient faire admettre comme fondement de l'essence nouvelle; et montrant, dans la théorie comme dans la pratique, le néant de ces explications surannées, il les remplace toutes par une conjecture non moins hasardée, celle du miasme. Ce novateur désigne, avec une netteté remarquable de vues et d'expressions, les conditions étiologiques réelles

HISTOIRE ET TBIDITIOA. 13

delà transmission accidentelle qu'il distingue de i'hérëdité, eu les résumant dans la formule suivante : a Le malfrançaù naît seulement de Vénus ^ ou il se transmet par V hérédité » (1). Enfin, il prone par-dessus tout l'emploi du mercure (en fumigations et à l'intérieur), comme Tarcane suprême et le spécifique infaillible du traitement, le véritable antidote du mal.

Fernel (2) est plus explicite encore sur la source première des accidents. Pour lui, leur cause efficiente est une matière morbifique, empoisonnée et maligne qu'il nomme lues venerea^ et qui est elle-même toute la maladie. <x Efficiensejus causa venenata est atque perniciosa labes, » Il énumère toutes les portes variées qui lui donnent entrée dans l'économie sans oublier Vinoculationy c'est-à-dire le contact du «poison contagieux jo avec une surface dépouillée de son épiderme où se développe consécutivement, en quelque point que ce soit, la lé^on initiale : Qui venereo complexu jungitur cum inquinata a pudendis labem contrahit; qui effusiore osculo salivamexceperit, abore, Nutrix aquapollutus in fans lac mgity a mammis; infans ore et faucibusy si nutrix infecta. Obstètrixquœ infectœparturientiopem tulisset^ a manu quœ tandem excidit. » Cette lésion initiale est toujours une ulcération. La contamination locale, dans les parties obscènes produit des pustules , des ulcères malins, la gonorrhée virulente, les bubons inguinaux ; mais ces lésions ne sont pas encore la véritable maladie : a nondum lues sunt venerea sed rudimentum et veluti character ejus impendentis. » Plus tard, le mal local étendant ses racines et se propageant à Tintérieur finit par porter la dévastation dans tout le corps. Le savant mé-

(1) Paracelse, Grande chirurgie y liv. I, ch. m, et liv. III, tr. i, ch. iv.

(2) Joann. Fernel, Aphrod.t loc. ct7., 1. 1, p. 609 et 8q.

t4 COJNSnTUTION mOSOLOOIQDE DE LA SYPHILIS.

decin de Henry II distingue, mieux qu'on ne Tavait encore fait avant lui, les degrés ou les périodes de la maladie, d'après l'évolution régulière des symptômes; il insiste sur Vunité de principe des accidents dont la constitution individuelle des sujets fait seulement la différence. Toutefois^ il s'élève contre l'emploi de la médication mercurielle.

Disciple de Vésale, en anatomie, de Musa Brassavole, en médecine, le plus savant et le plus fidèle des observateurs, Gabriel Pallope, condense, dans son traité ^jr professa {i)^ le plus méthodique et le plus complet sur la matière, les vérités acquises à la tradition et les illumine des clartés de son génie. Il démontre avec une grande rigueur d'analyse que la maladie est véritablement nouvelle; et qu^elle ne saurait être confondue ni avec la lèpre^ ni avec toute alitre affection importée de l'Orient par les Arabes; que ce n'est point la variole, ou la psore, mais bien une maladie essentielle et distincte, hydre à plusieurs têtes, apparaissant le plus souvent sur les organes génitaux et aussi sur toutes les parties exposées au contact d'une personne infectée; qu'elle est, en outre^ une^t simple, irréductible aux diverses intempéries galéniques. a NesciOy — dit4l, — - quid volunt illi, qui dis'' tingveré intendunt morbum hune ratione humorum... Faciunt hiquadruplicem morbum et non videntquod multiplicantentia sine necessitate. n

Il divise le premier^ les ulcérations primitives en trois catégories et le caractè|*e qu'il attribue à chacune d'elles peut servir encore de base à Tédiflcation des formes de la maladie.' Eu outre, il signale la valeur séméiotique de l'induration; l'existence des chancres du canal^ la coloration chair de jambon des éruptions vénériennes ; il regarde les

(1) Gabi Fallope; ibid,, t. H, p. 7«

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chancres, le bubon et la gonorrhée comme a des soldats armés à la légère précédant l'armée française; » il retrace avec une plus grande justesse les signes de la maladie amfirmée ettum confirmée^ de la gonorrhée simple et vénérienne, etc. : toutes vérités pratiques de premier ordre dont le célèbre ' anatomiste de Padoue confie les germes à la science qui doit les féconder dans Tavenir.

Nous les retrouverons sur notre chemin plus d'une fois; mais, en attendant, je ne puis m'empêcher d'appeler ici l'attention du lecteur sur la tentative faite par le célèbre syphilographe du seizième siècle pour distinguer la gonorrhée vénérienne de la non vénérienne. Si les brèves conjectures sur lesquelles il croit devoir fonder ces différences ne sont pas toutes exactes^ il en est cependant qui constituent encore des signes d'une certaine valeur, témoin le suivant : « Secundum ifidiciumest a diutumitatey quia gallica (gonorr' hœa) longa est y non gallica citius sedit, nisi fuerit ex catar^ rho. » S'il réunit sous la même désignation de gonorrhée non vénérienne les écoulements uréthraux les plus divers et en particulier le flux séminal qui entraîne la consomption, cela prouve au moins qu'il ne confond pas ce dernier avec la gonorrhée vénérienne comme la plupart de ses devanciers et de ses successeurs. En somme, il faut reconnaître que Fallope a eu le sentiment formel de la distinction nosologique définitivement accomplie de nos jours.

Quant à la thérapeutique générale de la maladie , tout en racontant, non sans quelque ironie, les miracles opérés par les empiriques au moyen du mercure dont il esquisse vigoureusement les dangers, il en réfère aux voies d'une sage méthode d'indications parmi lesquelles il fait rentrer surtout l'administration du gayac.

Il y a, je le répète, au milieu de ces données de l'observa-

16 CONSTITUTION MOSOLOGIQUB DE Lk SYPHILIS.

tion, plus d'une vue conjecturale, particulièrement sur le rôle attribué au foie dans la genèse des accidents vénériens. Mais sans nous arrêter à des hypothèses dont la responsabilité doit peser moins sur un homme que sur une époque entière dont elles sont legoûtdominant^confessonsque peu d'observateurs, même longtemps après lui, ont eu la gloire d'enrichir d'une moisson aussi abondante le champ réservé à l'histoire de la syphilis. Si Fernel a nettement aperçu les vérités étiologiques de cette maladie, Fallope en a surtout admirablement dessiné la séméiotique. L'un et l'autre sont à nos yeux les véritables représentants de cette phase historique qui remplit la seconde moitié du seizième siècle et toute la durée du siècle suivant. Aussi ne signalerons-nous ici que pour mémoire parmi leurs successeurs les noms de Varandal (4620), Thierry de Héry (4634) auxquels on doit seulement la détermination plus méthodique des évolutions naturelles de la maladie.

§ 8. — Troisième époque t BoerliaaTe et Pécole de Mjejde, Astrue» Chieoynean, Tan Swieten , Hanelies et •es •neeesseumi.

La troisième période comprend le dix-huitième siècle : elle s'étend de Boerhaave à John Hunter.

Boerhaave ouvre la scène. Il condamne énergiquement la cautérisation de l'ulcère primitif qui a pour effet de refouler le virus dans l'économie : a Unde creberrime natam postealuemvidi (4). » Il reconnaît quatre espèces de gonorrhée

(1) Boerhaave, lfe(/. cultoribus. Praf. aphrod,, 1728.

virulente ou vénérienne, le siège anatomique plus ou moins profond des lésions uréthrales, etc., etc.

Sous rinfluenee des doctrines de l'école de Leyde^ Tiatromécanique développe les enseignements de Fernel sur le rôle de la cause morbifique ou virulente dans la patbogénie de la syphilis. De plus en plus, le virus est considéré comme un être à part, distinct, ayant une existence propre, dont la matière plus ou moins subtile , pénétrant plus ou moins profondément Torganisme, cause la variété des symptômes. Et dans cette croyance, l'administration du mercure doit avoir pour objet et pour fin d'éliminer mécaniquement le virus : de là cette grave conséquence thérapeutique, si opiniâtre dans son principe, si funeste dans ses résnltats, savoir la méthode de la salivation.

Astruc suit la même doctrine de l'existence indépendante du virus, dont la subtilité plus ou moins grande fait la difi*érence des phénomènes locaux. Pour le combattre, il convient d'introduire le mercure dans les vaisseaux en globules très-petits ; là, ces globules acquérant par leur pesanteur une vitesse plus grande que le sang lui-même, rencontrent dans leur course précipitée les parcelles virulentes qui sont broyées, atomisées, abandonnées ensuite au pouvoiréliminateur des exhalations. — Pour Astruc^ l'écoulement séminal, la gonorrhée simple et la gonorrhée virulente constituaient trois afi^ections diverses. Mais le célèbre nosologiste admettait encore sans hésitation l'identité de nature de la syphilis et de la gonorrhée virulente.

A celte époque, Thypothèse de l'élimination mécanique du virus subit une modification qui amena de grands changements dans les errements de la pratique. La méthode de la salivation, accusée de laisser perdre une grande quantité des principes spécifiques du mercure^ fut attaquée par Ghi-* Datasse. 2

coyneau (4718) qui montra le premier la possibilité delà cure du virus par extinction^ c'est-à-dire en forçant l'antidote à séjourner le plus longtemps possible en présence du virus. C'est dans ce sens que Van Swielen (1740) popularisa, à de faibles doses^ l'usage du sublimé corrosif, dans la liqueur qui porte son nom, sur les indications de Sanchez.

La chasse au virus devint donc la préoccupation exclusive de l'art, comme c'était le fantôme obstiné de la science. La semence morbide fut sus[)ectée partout, non-seulement dans le pus et le sang, mais encore dans la sueur, la salive et les larmes. Quelques médecins n'avaient-ils point déjà rapporté précédemment au regard des personnes contaminées la malignité de cette vapeur vénéreuse ?

Sanchez (1752), donnant libre carrière à son imagination aventureuse et sombre , enseigne que le virus vénérien est susceptible de produire tous les maux qui affligent l'humanité. Il lui accorde le pouvoir de créer, en quelque sorte de toutes pièces, une constitution particulière qu'il appelle tempérament syphilitique : constitution morbide persistant même après la guérison apparente et devenant pour les malades une source latente, mystérieuse et vivace de tourments sans fin. Exagérant des vues, très-justes d'ailleurs, au fond, sur la transmission héréditaire, encore imparfaitement connue, il lui attribuait le point de départ de toutes les difformités, teignes, affections parasitaires, écrouelles,débilitaiions qui atteignent l'enfance, enfin la somme des maux chroniques qui peuvent empoisonner les divers âges de la vie.

f abre (1765), à qui Ton doit la première ligne de démarcation entre la syphilis congéniale et la syphilis héréditaire, adopta la théorie de la syphilis larvée avec toute son exa-

géralion. Le virus, dans ces conjectures, peut séjourner mdcfiniment dans le corps sans trouble apparent, susciter tôt ou tard tous les troubles aigus et chroniques imaginables, se marier même aux autres virus. Par là, Ton peut dire — avec M.Daremberg (i) à qui j'emprunte une partie de ces détails, que le domaine de la syphilis était reculé jusqu'aux limites de Tinfini.

C'est encore le même système confus que reproduisent Rosen de Rosenstein (1768), Vigarous (1780), Carrière (1783) en plaçant dans la contagion vénérienne le germe de toutes les affections non-seulement déjà connues et définies, mais encore de celles que peut produire sa complication fortuite avec les virus psorique, goutteux, rhumatismal, scrofuleux, rachitique, cancéreux, scorbutique : de sorte, — disait Vigarous, des produits hybrides de cette union fantastique, — « qu'on pouvait les considérer comme des monstres, parce que, participant de deux poisons, ils n'appartenaient ni à l'un ni à l'autre. »

Cette époque est donc surtout remarquable par une étude plus approfondie des métamorphoses et des dégénérescences syphilitiques, et surtout de l'influence héréditaire. Ses exagérations mêmes, sous ce rapport, découvrent des vérités jusque-là peu aperçues et aujourd'hui trop discréditées. Signalons aussi, en passant, les deux grands monuments qu'elle nous a donnés, élevés par Astruc et Sauchez à l'étude historique des origines de la syphilis : le premier en découvrant et suivant ses vestiges dans l'importation américaine; le second, la faisant naître spontanément en Europe à l'état épidémiqiie, sous l'influence de l'atmosphère et des saisons. Au reste, ce siècle a produit les travaux critiques

(1) Annales de la syphilis et des maladies de la peau, 1846*

les plus remarquables dus à Beckett (1718), Hensler (1789), Grttner (1789), Sprengel (1796), etc., etc. C'est donc auss répoque des principaux historiographes de la syphilis.

§ 4. — Quatrième époque. Balfonr» Tode« Hanter,

H. Bell, Swedianr.

Toutefois, parmi ces fantômes, au milieu de la confusion engendrée par cette multitude d'accidents englobés sous la désignation commune de maladie vénérienne, un courant opposé tend à se faire jour sur d'autres points.

Le premier, Balfour (1767) avait entrevu la véritable ligne de démarcation entre les affections syphilitiques et la gonorrhée : il comparait cette dernière au coryza. Bientôt Duncan et Tode surtout (1777) développèrent cette idée. Le dernier, professeur à Copenhague, écrivit là-dessus un ouvrage qui produisit quelque sensation dans la science. F. Hoffmann, partisan des idées anciennes, dans ses reparties acerbes, s'oublia jusques à accuser le novateur « de rechercher la gloire au môme prix que les Cartouche et les Erostrate. »

Tode ne se laissa point émouvoir. Il persista fermement à soutenir Topinion que le virus qui produit Técoulement gonorrhéique était distinct de celui qui engendre la syphilis : en d'autres termes, que celle-ci ne donne point naissance à la gonorrhée, laquelle, de son côté, n'est point suivie des accidents ordinaires de la syphilis confirmée. Le problème était important. Aussitôt proposé, il réclamait une solution. Hunter entreprit de la chercher; et pour produire des arguments irrécusables , il s'adressa à l'expérimentation. Pour la première fois, sous la lancette d'un illustre chirurgien de la Grande-Bretagne, l'inoculation fit son entrée solennelle dans le domaine de la syphilis.

HISTOIRE ET TRADITION. îi

Hunter expose ainsi la question (1) : a On a supposé que la gonorrhée et le chancre sont produits par deux poisons distincts; et cette opinion semble avoir quelque fondement pour peu que Ton se borne à considérer Taspect extérieur de ces deux affections, et les méthodes différentes de traitement que Ton emploie pour les combattre. Tels sont trop souvent les seuls guides que nous ayons pour nous conduire à la connaissance de la nature d'un grand nombre de maladies. Mais si Ton envisage cette question sous d'autres points de vue et surtout si Von a recours à des expériences sur le résultat desquelles on puisse compter d'une manière absolue^ on reconnaît toute l'inexactitude de l'opinion qui vient d'être indiquée, d

Joignant l'exemple au précepte, le consciencieux expérimentateur s'inocula -^ sur lui-même,— le pus d'une gonorrhée. lien résulta, au bout de quelques jours, des chancres sur les deux points inoculés, et plus tard se manifestèrent les symptômes les plus évidents de la syphilis confirmée. Dans des conditions aussi authentiques et de la part d'un expérimentateur aussi autorisé, l'épreuve pouvait sembler tout d'abord décisive.

Hunter s'appuya, en outre, sur les résultats fournis par la contagion naturelle, et cita des faits qui démontraient que la syphilis constitutionnelle peut reconnaître pour point de départ la gonorrhée. La diversité de résultats due au même virus n'embarrassait guère un esprit aussi fécond en ressources. Il créa de toutes pièces une brillante hypothèse qui rencontra grande faveur et dont nous n'avons pas à nous occuper en ce moment. Il suffira de dire ici que, pour lui, le virus vénérien, renfermé uniquement dans le pus des lésions

(1) Hunter, Traité de la maladie vénérietine , trad. Richelot. Paris, 1869, p. 30.

locales primitives, toujours identique dans son essence, produit, soit le chancre, soit la gonorrhée, suivant qu'il est inoculé sous Tépiderme cutané, ou suivant qu'il est déposé au contact d'un tissu muqueux. Soutenue à la fois par le prestige de l'expérimentation, le témoignage spécieux de quelques faits, non moins que par des explications plus ou moins ingénieuses, — la doctrine ancienne de l'identité de nature de la syphilis et de la gonorrhée sortit un moment victorieuse de ce premier assaut, grâce à l'autorité et à la lancette de Hunter.

Ces débuis de la méthode expérimentale appliquée à l'étude et à la constitution nosologique des maladies vénériennes ne furent pas précisément heureux, en ce sens que l'expérimentation reposait, ainsi que nous le verrons, sur un malentendu, c'est-à-dire sur la confusion des divers écoulements uréthraux, accidents communs et symptomaliques de maladies distinctes. Ses résultats conduisirent à séquestrer le pouvoir contagieux de la syphilis exclusivement dans le pus des lésions locales primitives et, par conséquent, à nier la contagion de toutes les affections constitutionnelles, acquises ou héréditaires. Mais ils eurent aussi pour effet de faire rejeter l'ubiquité universelle et fantastique attribuée au virus dans l'économie. De sorte que, tout en défendant le principe ancien de l'identité, Hunter ruinait, en même temps que ses erreurs , la plus grande partie des données traditionnelles qui gratifiaient ce principe de quelque crédit.

L'élan était donné. Malgré les fermes dénégations de Hunter, Benjamin Bell (1) releva, quinze années après Tode, la cause soutenue par ce dernier. Appuyé sur une

(1) B. Bell, Traité de la gonorrhée virulente et de la maladie vénérienne, trad. par Bosquillon. Paris, 1802.

vaste observation, faisant valoir le témoignage d'un grand nombre de praticiens, armé à son tour de Texpérimenta-tion, il soutint que la gonorrhée ne reproduit pas habituellement le chancre par Tinoculation, et que, dans la grande majorité des cas, chez les malades qui la contractent, elle n'est point suivie des accidents de la syphilis conûrmée.

Le sagace chirurgien d'Edimbourg ne laissa sans réponse aucune des objections qui lui furent suscitées. L'on avait prétendu que la gonorrhée n'engendre pas la syphilis confirmée, moins par inaptitude à développer ces accidents, que par le fait d'une déperdition considérable de la matière virulente par les surfaces affectées. Or, B. Bell montrait, par les résultats de sa pratique, la gonorrhée, quoique préma* turément arrêtée par des injections caustiques, toujours indemne d'accidents syphilitiques ultérieurs. Comparant l'influence du mercure si favorable dans la syphilis, indifférente ou même nuisible dans la gonorrhée, il voyait dans la différence radicale des effets thérapeutiques la confirmation de la diversité de principe de ces deux maladies. Ses vues sur le pouvoir antidolique du mercure sont, au moins à quelques égards^ re'commadables. « La plus petite parcelle de virus (dit-il), suffit, comme on sait, pour produire la maladie; il est, en conséquence, aussi naturel de croire qu'elle peut être guérie par une dose très-médiocre d'un reinède quelconque qui guérit comme antidote d'un virus. )) Paroles remarquables à une époque où l'emploi du mercure était encore poussé jusqu'à l'abus. Enfin il s'attacha àréhabiliter le pouvoir contagieux constitutionnel acquisou héréditaire nié par Hunter ; et ce problème ardu, il l'a résolu merveilleusement pour son temps. Rendons hommage, en passant, à cette œuvre glorieuse qui révèle dans son au-

tear Tun des observateurs les plus éminents dont s'honore la syphilographie.

Cependant, si exceptionnels qu'on les suppose^ l'on pouvait toujours invoquer victorieusement contre la nouvelle doctrine les faits qu'elle ne dissimulait pas d'ailleurs, et qui établissaient que, dans certains cas, la gonorrhée pouvait être suivie des accidents de la syphilis confirmée. C'est au nom de ces faits surtout que l'un des plus illustres compatriotes de B. Bell, J. F. Swediaur (i798) tenta de réfuter l'opinion qui venait de se produire. Il admettait parfaitement que, parmi les accidents de source vénérienne, quelquesuns n'appartiennent point à la syphilis, et que, parmi les affections comprises sous la dénomination impropre de gonorrhée, beaucoup^ ou n'avaient aucune relation avec la syphilis, ou même ne pouvaient être rapportées au commerce vénérien. Remarquant, en outre, et avec raison^ que ce terme de gonorrhée, — signifiant écoulement de la semence, — tendait à induire en erreur sur la nature aussi bien que sur le traitement de la maladie en présentant l'idée d'un fait qui n'existe pas ici, il lui parut que le nom de blennorrhagie (2) convient mieux à ses véritables symptômes : mot auquel il ajouta celui de syphilitique pour désigner l'écoulement des parties génitales des deux sexes, produit par le virus spécifique. Pour lui, ce même virus a le pouvoir de produire indifféremment le chancre ou la blennorrhagie virulente; et celle-ci, de s'accompagner d'ulcérations dans le canal, ce qui nécessite, pour la combattre, l'emploi du mercure dans ce cas seulement. En un mot^ la blennorraghie virulente n'est qu'une in-

(t) Swediaur, Traité complet des maladies vénériennes, 7« édit. Paris, 1817.

(2) BXévvoc , mucus; et psco ^ fluo.

HISTOIRE ET TBADITION. 25

flâmmatioQ purement locale produite par Tirritation directe du virus syphilitique et n'affectant que rarement le système entier.

En dehors de la blennorrhagie syphilitique, Swediaur distingue encore les blennorhagies herpétiques, lépreuses, scorbutiques, goutteuses, rhumatiques, kémorrhoîdales, toxiques, symptomatiques de la dentition, etc., etc. ; en outre, des écoulements des parties génitales, non accompagnés de phénomènes inflammatoires, qu'il a désignés sous le nom àeblennorhées ;enûn, la ^onorrA^^ proprement dite ou flux séminal (spermacrasia, seu gonorrhœa proprie dicta).

Assurément, ces distinctions nosologiques sont remarquables, et la plupart, encore aujourd'hui, méritent considération. Mais, ce qui doit émerveiller surtout, c'est de voir tous les efforts tentés par le chirurgien anglais pour étayer le principe de l'identité de la blennorrhagie et de la syphilis, en saper davantage le fondement.

Toute cette quatrième époque historique, aussi courte que brillante^ se rapporte donc au débat nosologique élevé entre la blennorrhagie et la syphilis.

Ainsi, à la fin du dernier siècle, quatre grandes écoles avaient présidé tour à tour aux destins de la syphilographie.

L'école allemande ayant pour représentant surtout Paracelse;

L'école française, en tète de laquelle se place Fernel ;

L'école italienne, personnifiée dans Gabriel Fallope;

Enfin, récoie anglaise, — dirigée à des points de vue, il est vrai, différents par Hunter et B. Bell, — école venue tard dans la lice, mais qui n'a pas laissé une empreinte moins profonde ou moins durable dans la science.

2 8 CONSTITUTIOI^ NOSOLOGIQUB DE LA SYPHILIS.

esprits s'échauffer pour la science. L'activité de la nation se précipitait à d'autres combats. Gullerier, l'oncle, suivait les errements anciens que devaient répudier plus tard les héritiers de son nom.

Cependant la doctrine de Tode et de B. Bell fut reprise et développée par Hernandez (1812) sur le terrain expérimental. Les expériences, — au nombre de dix-sept, — que pratiqua cet excellent observateur à l'hôpital des Chiourmes, à Toulon, avaient pour objet d'établir plus fortement l'indépendance de la syphilis et de la blennorrhagie. Il rapporta^ en outre, un certain nombre d'expériences analogues dues aux docteurs Harrisson et Tongue de Philadelphie, témoignant dans le même sens. Elles avaient toutes la même conclusion : l'inoculation de la matière blennorrhagique suivie de résultats négatifs, au contraire, l'inoculation du pus des ulcérations syphilitiques, suivie de résultats positifs, c'est-à-dire chancreux. Toutefois ces données expérimentales pai^sèrent d'abord inaperçues; et, pendant que la plupart des médecins anglais soutenaient, à la suite de B. Bell, la nature non vénérienne, ou, pour mieux dire, non syphilitique de la blennorrhagie, en France, au contraire, cette affection restait obstinément identifiée avec la syphilis, et condamnée par conséquent aux préparations mercurielles de rigueur.

Ce n'est pas tout. Les progrès de l'observation clinique tendaient à mettre en lumière certaines différences dans les rapports d'association et de succession des accidents syphilitiques. Un chirurgien irlandais, Carmichaël, crut remarquer que tels symptômes primitifs correspondaient à telles affections consécutives ; et, sur cette concordance plus ou moins réelle, il entreprit de morceler l'ancienne unité

HISTOIRE ET TRADITIOiN. 19

morbide en quatre espèces distinctes ayant chacune pour principe un yinis différent. Dans celte doctrine, la gonorrhée n'est pas séparée du groupe vénérien générique ; elle devient, avec Tulcère simple, le point de départ d'un type syphilitique particulier : celui dont les accidents consécutifs sont les plus superficiels et les plus légers. Quant au mercure, son emploi est restreint au type dont les affections sont plus profondes ou plus accentuées.

A ces trois opinions prétendant assigner la cause prochaine de la maladie vénérienne à un, à deux, ou même à quatre principes morbifiques, il faut ajouter celle qui nie radicalement l'existence propre de tous ces principes, miasmes, poisons ou virus.

Cette négation avait été formulée déjà vers la fin du dernier siècle (1789), par Bru, et cela, au nom de rexpérimentation. Cet observateur prétendit avoir inoculé sans aucun succès, non-seulement la matière gonorrhéique, mais le pus cfaancreux a de toutes les qualités et de tous les âges » , celui du bubon et de tous les autres accidents vénériens. Il faut avouer que l'expérimentation, si elle fut sincère de sa part, ne laissa pas que de l'entretenir dans des illusions singulières.Quoi qu'ilensoit,Bruavaitaffirméquele pus vénérien ne contient aucun principe délétère ou virulent, et que la contagion, — car il n'allait pas jusqu àla nier aussi, — provient d'un mode vénérien qui est le résultat d'un « fluide électrique ou de tout autre mode de feu élémentaire, attiré et passé sous forme d'expansion. »

Caron (1814), n'admit pas davantage le virus vénérien dont Fintussusception était regardée comme le mécanisme ou la genèse des accidents syphilitiques. Selon ce médecin, dans la communication de la maladie ce n'est point un

cord le dénoua avec un plein succès, en démontrant, — soit par Tobservation directe, soit chez les femmes par les révélations du spéculum, soit enfin par Tautopsie — que, dans ces circonstances^ Técoulement uréthral n'est point dû à la blennorrhagie, mais à un chancre du canal, du vagin ou de l'utérus, et, par conséquent, que l'inoculation positive de cet écoulement rentre dans la règle générale^ loin de l'infirmer. Certes l'inoculation semblait avoir alors gain de cause malgré l'opiniâtre résistance de ses adversaires. L'habile expérimentateur pouvait se flatter d'avoir conquis l'indépendance nosologique de la blennorrhagie à Taide de la lancette. Prétention exagérée sans doute, car le temps allait bientôt dissiper une partie de ces illusions et réduire, sous ce rapport, la portée séméiologique de l'inoculation. Néanmoins Toeuvre laborieuse était, on peut le dire, enfin accomplie ; et si, pour soumettre le problème en litige à toutes les conditions qu'il doit remplir , au lieu de l'examiner simplement au point de vue spécial de l'inoculation expérimentale, on l'étudié dans l'ensemble de ses éléments, la solution de M. Ricord reste justifiée. Rien ne montre mieux en effet la diversité de nature de la blennorrhagie et de la syphilis que la différence radicale qu'elles présentent dans leurs symptômes, leurs lésions, leur marche, leur durée, en un mot, dans l'ensemble de leurs caractères et de leurs évolutions. Ce procès est désormais jugé.

Les mêmes remarques doivent s'appliquer à diverses affections familières aux parties génitales, que ces affections tirent ou non leur origine d'un commerce impur, telles que la balano-posthite, les végétations, etc., etc., — affections jusquelà confondues généralement avec la syphilis, et traitées en conséquence.

Toute cette partie de la tâche de M. Ricord est, à notre

HiST01B£ £T TRADITION. 33

sens, le plus beau fleuron de sa couronne. Elle ne saurait plus être sérieusement contestée désormais. L'étude clinique des diverses affections syphilitiques, la découverte des chancres sur les diverses régions où ils étaient jusque-là inaperçus, rinterprétation séméiotique des symptômes, le tableau complet des évolutions morbides peuvent être considérés comme autant de brillantes conquêtes que la science doit au talent d'observation de l'illustre syphilographe : conquêtes d'autant plus solides aujourd'hui que le temps a déjà fait disparaître les erreurs qui pouvaient en compromettre l'avenir. Nous aurons à revenir sur ces erreurs qui furent le résultat du point de vue vicieux où se plaça M. Ricord à la suite de Hunter, en adoptant Thypothèse de l'infection syphilitique. Pour le moment, il nous sufBt d'avoir montré la glorieuse part qui lui revient dans l'édification nosologique des maladies vénériennes et, en particulier, dans la constitution gé* nérale de la syphilis.

Nous allons retrouver encore M. Ricord dans la dernière phase qui nous reste à parcourir. Au crépuscule de sa car* rière, nous verrons ce chef incontesté de la syphilographie contemporaine, entraîné et dépassé par ses impatients successeurs , revenir lui-même sur la meilleure part de son œuvre, — et, néanmoins, l'unité de la syphilis se compléter par les travaux et se consolider par les efforts de ceux qui prétendent^ en ce moment, la renverser.

§ 6. *-^ Sixième époque. Le* côiitftiiipormliit. IVouveAli •ystème de M. Ricord et les dualistes. Ija Jeuue école de Ijyon et les pluralistes. liCs uuitéistes. Ijcs nou- Tirulistes.

La sixième époque est l'histoire de notre temps. Elle toti* che aux vingt dernières années. Le problème qu'elle porte Davassb. ^

34 GONSTITOTIOM NOSOLOGIQOE DE LA SYPHILIS.

dans ses flancs, éliminant la blennorrhagie, regarde exclusivement la syphilis : il a pour objet final, sinon avoué, la détermination des formes de cette dernière maladie.

La distinction si nette de ses périodes avait été déjà féconde en résultats salutaires pour la pratique en permettantde préciser les indications thérapeutiques qui se rapportent à chacune d'elles et d'introduire l'iode contre les accidents invétérés rebelles à l'action du mercure. Mais personne n'avait encore entrepris de formuler d'une manière méthodique la diversité des types que présentent les évolutions naturelles de la syphilis, et de rechercher si ces types ne présentent pas aussi quelques indications correspondantes pour le traitement. Si Carmichaêl avait pressenti plus particulièrement la question, elle s'était néanmoins perdue dans les brouillards de l'hypothèse et les égarements d'un point de vue systématique inaccepté.

Cependant, les remarquables distinctions de G. Fallope sur les différences des chancres, les rayonnements de l'œuvre de Hunter, les précieuses lois séméiotiques développées par M. Ricord sur la diversité des évolutions morbides qui accompagnent ou suivent les symptômes initiaux^ avaient déjà singulièrement préparé le terrain et mûri la question.

Elle fut soulevée, pour la première fois, en 4844, par le docteur Jules Hélot, ancien interne du docteur Ricord. Mettant à profit les enseignements et les inspirations de notre commun et vénérable maître, J. P. Tessier, et ses propres observations à ^hôpital du Midi, il exposa, en quelques pages de sa remarquable thèse inaugurale (1), la diversité des formes de la syphilis, étudiées d'après l'ensemble de leurs caractères,

(1) Jules Héloti Théorie de la syphilisi T&èse inaug. Paris^ 1844.

en établissant que ces formes, auxquelles la blennorrhagie est complètement étrangère^ sont au nombre de quatre : savoir, la syphilis commune ou grave, bénigne, phagédénique et héréditaire^

Pendant le même temps, occuf>é moi-même, à l'hôpital de Lourcine, à concentrer sur ce problème toute la lumière des faits que m'oflFrait avec largesse un si riche théâtre d'observations, j'arrivais aux mêmes conclusions dans un mémoire adressé en 1844, comme je l'ai dit, au Jury médical des hôpitaux.

Mais c'est sous d'autres aspects que les sypbilographes contemporains devaient envisager et discuter la questii» nouvelle.

Les progrès de l'observation clinique avaient depuis longtemps sanctionné la justesse et l'importance de la division traditionnelle admise entre la syphilis confirmée (des anciens auteurs) ou constitutionnelle (de Hunter), et la syphilis non confirmée. En effet, tantôt la maladie se révèle par des lésions localisées, siégeant uniquement dans la sphère de l'insertion virulente sans dépasser jamais, dans ses lésions^ les limites de cette localité, sans produire, par conséquent, le moindre accident consécutif d'aucune sorte sur le reste de l'économie ; tantôt, au contraire, le mal^ débordant bientôt l'étroite circonscription originelle, va faire des explosions successives et multipliées, trop souvent interminableaf dans les régions les plus diverses. Or, ce qui constituait juis-' que-là deux degrés de la même maladie devenait pour Hunter deux formes, soit la forme locale (le chancre, auquel il ajoutait la gonorrhée) et la forme constitutionnelle appartenant toujours à la même unité.

A ne considérer donc que ces deux grandes séries qui sont loind'embrasserla diversité des faits^ on s'est demandéla rai-

son de leur différence. M. Rieord affirmait d'abord que « le principe de la maladie syphilitique est toujours identique comme celui de la variole et que les différences ne tiennent qu'aux conditions individuelles (4). » Cette différence, selon la première opinion de Tauteur, « n'est qu une conséquence des conditions idiosyncrasiques de l'individu qui subit l'infection et ne dépend nullement des conditions actuelles de rindividu qui transmet. » Mais bientôt, en 4851^ Thorizon du problème s'élargit, l'observation suscite deux faits nouveaux: ^ les inoculations pratiquées sur les individus sains, d*une part, et, d'autre part, les confrontations des malades par couples contaminés ; — ce qui permet de suivre pas à pas les traces de la contagion, et de voir que les chancres se transmettent le plus souvent dans leur variété. Ces premiers aperçus ouvrent à la syphilographie une voie nouvelle. Le maître alors change de langage. Les différences consécutives à la contamination syphilitique ne sont plus pour lui le résultat des conditions idiosyncrasiques de l'individu infecté; (c elles tiendraient aussi à des modifications dans la cause morbifique ou le principe infectant (2). » En d'autres termes^ il faudrait conclure des inoculations chancreuses, se transmettant le plus souvent dans leur forme, à une différence essentielle dans la spécificité ou la nature propre du virus.

Cette conclusion, il est vrai, était encore enveloppée de restrictions et de réserves ; mais elle allait se dégager clairement de ses nuages sous Timpulsion décidée des élèves de l'hôpital du Midi. Et tout d'abord, dès 1852 (3), M. Bassereau

(1) Rieord, Notes aux Œuvres complètes de John Hunter. Paris, 1843, t. II, p. 469.

(2) Rieord, Lettres sur la syphilis, 1851, p. 359. — 3^ édit. Paris, 1863. (3} L. Bassereau^ Traité des affections de la peau symptomatiques de

la syphilis^ Paris, 1 85?.

BISTOIRE ET TBÀDITIOM. 87

la formula avec une décision et une netteté qu'elle n'a jamais eues peut-être depuis. Le premier, cet impétueux soldat de la brillante pléiade de M. Ricord franchit le Rubicon et lança contre l'unité de la syphilis un édit implacable.

Suivant cet auteur, il faut scinder désormais cette unité en deux maladies distinctes : Tune ayant existé de tout temps, l'autre ne remontant pas, en Europe, au delà du quinzième siècle; la première, caractérisée par le chancre simple ou à bubon suppuré ; la seconde, par le chancre induré ou à symptômes constitutionnels; celle-là ne se transformant jamais en celle-ci; chacune d'elles ayant son virus propre^ sa semence originelle particulière, et transmettant par ino» culation ou contagion d'un individu à un autre une espèce morbide parfaitement distincte.

Il est impossible de professer sur la dualité du virus une opinion plus radicale. Mais, à peine enfantée, cette formule aussi absolue fut-elle démentie à chaque instant sur le terrain de l'observation. Aussi avons-nous vu surgir aussitôt, dans le camp même des auxiliaires de M. Bassereau, des nuances d'opinions incessantes pour arriver à une loi un peu moins revêche à l'interprétation et surtout à la coordination générale des faits. Chaque adepte de la nouvelle doctrine s'est doublé aussitôt d'un dissident; et il s'est formé autant de sectes que d'observateurs.

Pour MM. Clerc (1) et Maratray (2), il existe deux variétés de l'ulcère primitif, se transmettant chacune comme espèce pathologique distincte, et toutefois ne reconnaissant pas une origine ou une nature différentes. La première, ^ le chancre simple, à base molle, à bubon suppuré, — n'est point,

(1) Clerc, Du chancrotde syph.^ 1864.

(2) Maratray, De la syphilis primitive ou locale (Thèse^ Paris, 1854.

dans sa source primitive, une manifestation morbide réellement originale ; c'est plutôt une dégénérescence de la se-

conde variété, le chancre à base dure, dégénérescence résultant de la communication de ce dernier à un sujet préalablement ou actuellement atteint des symptômes constitutionnels, l'expérience démontrant, en effet, que, dans beaucoup de cas, ces symptômes ne se développent pas chez les individus déjà diathésés. Cette production hybride, — baptisée du nom de chancroîde^ pour la distinguer du véritable chancre dit infectant ^ — expliquerait donc les faits de chancre induré transmettant le chancre mou^ à la condition, bien entendu, d'une diathèse déjà acquise, ce qui est loin d'être l'expression de la vérité dans beaucoup de cas. Ce serait donc ici moins la nature propre du virus que le milieu variable où il est transplanté qui devient la véritable cause prochaine des accidents ultérieurs de la maladie. Aussi fautil s'étonner, — pendant que M. Maratray reste fidèle au principe de Vunicité du virus, — de voir notre judicieux confrère et ami, M. Clerc, se déclarer, au contraire, partisan du dualisme. Ce dernier serait donc à la fois dualiste et unitéiste, ou, si l'on veut, d'après la qualification de M. Langlebert, unitéi-dualiste.

Voici une adhésion au premier abord plus catégorique : a Mon adhésion a été trop mûrie pour qu'elle devienne jamais du prosélytisme ou de l'intolérance. Je suis dualiste en un mot, non duelliste, et je laisse volontiers la conviction se former dans les esprits par les mêmes procédés lents mais sûrs qui me l'ont acquise (4). »

A ce langage, à cette profession de foi, l'on reconnaît

(1) Diday, Exposé critique et pratique des noxtvelles doctrines sur la s^pnthsi Pans, 1858.

BISTOIKE ET TRADITION. 89

sans peine M. Diday. Mais cette conviction si parfaite ne Tempêche point d'ajouter tout d'abord au dualisme de M . Bassereau une petite variant^, di attendant mieux. Il accepte en même temps , — indépendamment du chancre induré commun à la dichotomie de tous les syphilographes, — le chancre simple de M. Bassereau et le chancroïde de M. Clerc; et après avoir donné au premier le nom de cAonerelle^ il nomme le second induroïde (i), parce que celui-ci est susceptible, sur un sujet non diathéséy c'est-à-dire indemne de tous symptômes syphilitiques constitutionnels, de reprendre son activité première et de développer, à l'instar du chancre induré, ces mêmes accidents, — métamorphose non reconnue de M. Clerc. On voit donc que la nouvelle interprétation particulière de M. Diday a pour but de rallier à l'hypothèse générale de la dualité du virus une nouvelle série de faits que l'on pouvait alléguer jusque-là comme autant d^objections. Quoi qu'il en soit, voici trois catégories de chancres, — indurés, induroïdes ou chancroïdes, et simples ou chancrelles, — et deux séries de virus, dont l'un déploie ou, au contraire, perd son activité constitutionnelle suivant le milieu. Nous verrons que ce n'est pas tout.

A côté de ces divergences d'opinion sur l'ulcère primitif à base molle, il y a moins de dissentiment sur la seconde variété de Tulcère primitif, soit le chancre à base indurée. D'une part, on l'a déclaré tout d'une voix infectant j c'est-àdire •» pour nous en tenir ici au seul caractère séméiotique — ayant fatalement Taptitude à transmettre à sa suite la syphilis constitutionnelle ; et seul il a été doté du privilège de l'infection; d'autre part,'%i a prétendu que^ seul aussi, il ne pouvait être reproduit par l'inoculation , soit sur le sujet

(1) EnâerniM* lieu, M. IMday s'est ralli^ au chancrmde de M. Clerc.

40 COIVSTITDïJOxN IfOSOLOGlQUE DE LA SYPHILIS.

même qui en est porteur, soit sur tout autre individu sous rinfluence de la diathèse syphilitique ; ce dernier chancre étant déclaré non aut (h inoculable ^ et le chancre simple autoinoculable indéfiniment. Ces deux nouvelles propositions ont rallié pendant quelque temps^ sans aucune divergence, la phalange des dualistes.

Moins dociles aux systèmes, les faits n'ont pas sanctionné ces lois déclarées immuables. Sous Tinfluence de la contagion naturelle, il est arrivé plus d'une fois que ces innocentes ulcérations primitives à base molle, — non suivies d'accidents constitutionnels chez le malade qui en était porteur, — ont provoqué, dans leur transmission à un autre sujet, Tindurationchancreuse caractéristique et les symptômes de la syphilis confirmée, et cela sans qu'il fât possible d'invoquer, chez l'un une immunité déjà acquise, chez l'autre une réceptivité due à l'absence de tous accidents antérieurs. D'un autre côté, à la suite de l'inoculation expérimentale, on a vu le chancre induré, prétendu non auto-inoculable ^ développer la pustule caractéristique soit sur le malade luimême, soit sur tout autre sujet soumis à la même infection.

Pour répondre à ces faits embarrassants, un observateur très-consciencieux qui a fourni le plus grand nombre de matériaux dans ce débat, M. A. Fournier (i), n'a point hésité à contester la transmission obligée de tout chancre à base molle sous forme de chancre simple non infectant. « Il est faux, — avoue-t-il, ^ qu'un chancre de cette nature donne toujours et invariablement naissance à un chancre simple. » Mais, dualiste enthousiaste, l'auteur admet par hypothèse^ que cette variété doit être produite par un chancre induré. — Laissons l'hypothèse et retenons le fait.

(1) Alfred Fournier, Recherches sur la contagion du chancre^ 1857.

HISTOIBE ET TEADITION. 44

Il Borait injuste de méconnaître, à cause du point de vue systématique où se sont placés les dualistes, les progrès dont la syphilographie est redevable à leur vaillante initiative. L'observation multipliée et laborieuse qu'elle a suscitée a permis d'étudier avec plus d'exactitude les caractères se* méiotiques des variétés diverses de l'ulcération primitive, et d'éclairer en outre le problème si ardu de la contagion syphilitique d'un jour nouveau.

Ainsi ont été mises en lumière les différences du chancre simple et du chancre dit infectant, au triple point de vue des phénomènes objectifs qui les caractérisent, des symp« tomes qui les suivent sur le malade, des affections qui en ré« sultent par leur transmission respective à l'individu sain.

La détermination de ces caractères restera une conquête assurée pour la science, lorsque l'observation aura fait justice des exagérations qui en dénaturent la portée et en compromettent le succès. C'est à tort, comme nous le démontrerons, que lesdualistes veulent trouver dans ces différences une raison su£Bsante pour scinder la syphilis en deux maladies distinctes, puisqu'ils ne peuvent s'empêcher de reconnaître la transmission possible de l'une par l'autre : seul fait de nature à confondre toutes leurs présomptions.

C'est pour renverser cette dernière barrière que la jeune école de l'Antiquaille est intervenue dans ces derniers temps sous la conduite de M. le docteur Rollet. Il fallait expliquer comment les caractères objectifs assignés exclusivement au chancre simple se rencontrent parfois dans le chancre dit infectant; et comment les caractères contagieux de l'un ou de l'autre sont susceptibles de s'échanger réciproquement. Cette explication ne tarda point d'être donnée par un des plus ingénieux élèves de M. Ricord, devenu à son tour le véritable chef

ht CONSTITUITON N080L0GIQUE DK LA SYPHILIS.

de réoole lyoDDaise, le docteur RoUet, qui établit la coexistence du chancre simple et infectant dans une même ulcérar tion. Ce chirurgien^ ayant greffé par Tinocuiation artificielle du pus de chancre simple sur des chancres indurés, a vu refleurir momentanément chez ceux-ci les caractères de ceux-là, tels que Tauto-inoculabilité, pendant que les derniers conservaient d'ailleurs le monopole des accidents constitutionnels ultérieurs. — Il nomma ces chancres mixtes. ccOnpeut avancer, disait en 1860, Tun des élèves de M. Rollet (i), que tous les chancres suivis de manifestations secondaires, inoculés avec succès aux syphilitiques, sont des chancres mixtes.» M. Rollet, Tannée suivante, affirma plus rigoureusement que Ton doit regarder comme un chancre mixte tout chancre induré réinocuiable. Depuis cette époque, pour Técolesyphilographique lyonnaise^ le chancre mixte a été une réponse à tout. Un chancredur est-il coupéàpic, suppurant, etc., etc. ? c'est un chancre mixte. Commence-t-il par une pustule ? il doit être mixte. Se renouvelle-t-il sur le porteur? c'est qu'il est mixte. De même le chancresimpleest-ilsuivid' accidents constitutionnels ? on le tient pour mixte, sans autre forme de procès.

Cependant l'existence de ce chancre mixte n'est point une chimèi\B ou une création purement artificielle de la lancette. Les expérimentations de M. Rollet et sesélèves, racontées par MM. Chabalier, Basset (2), et dernièrement M. Naudet (3), dissipent une partie de nos doutes. Mais, l'explication nouvelle s'applique-t-elle à tous les faits? Est-on fondé à dire

(1) Chabalier, Preuves historiques de la pluralité des maladies véné- Tiennes, Thèse. Paris, 1860.

(2) Basset, De la stmultan, des mal, vénér. Thèse. Paris, 1860.

(3) Naudet, Études cliniques et expérimentales sur les diverses espèces d4 chancres* Thèse. Montpellier, 1863.

que tous les cas sans exception de chancres durs, réinocuiables soient dus à l'insertion nécessaire du double pus?

Voici venir un expérimental eùr des pIusautoriséi9, Melchior Robert, chirurgien en chef des hôpitaux de Marseille, dont la science syphilographique déplore la perte récente, qui, après avdr répété nombre de fois les tentatives de ses collègues, en contredit formellement les conclusions (i). Mettant^ lui aussi, la clinique et Texpérimentation à contribution sur un vaste théâtre, il renverse toutes lespropositions des dualistes^ en affirmant : que le pus du chancre induré est inoculable, dans beaucoup de cas, au malade même; qu'il peut être transplanté avec succès du malade à un autre individu actuellement atteint de syphilis; que le même pus infectant peut développer, chez Tindividu exempt d'infection, une ulcération molle; que^ s'il est inoculé en même temps et isolément à plusieurs individus, ou transplanté des uns aux autres, et successivement, il engendre des ulcérations qui diJSTèrent par l'aspect, l'intensité, la marche et la forme; que l'inoculation simultanée du pus de chancre simple et du pus de chancre induré, chez un individu exempt de syphilis, engendre deux pustules qui presque toujours affectent une forme et une marche si identiques qu'il est impossible de distinguer laquelle de ces deux pustules provient du chancre induré ou du chancre simple ; que l'inoculation expérimentale du pus de chancre induré n'est pas fatalement suivie de vérole constitutionnelle... En un mot, l'auteur conclut de ses expériences, aussi nombreuses que variées, que si, dans un bon nombre de cas, les deux espèces de chancres, — le mou et l'induré, — se transmettent chacune dans leur espèce, dans un certain nombre aussi, il n'est pa^

(1) Melchior Robert, Nouveau traité des maladies ^vénériennes, Paris, t86l.

44 GOnSTITUTIOM NOSOLOGIQDE D£ LA SYPHILIS.

possible de nier que ces deux espèces se croisent et s'engendrent Tune par l'autre, de façon à établir d'une manière irréfutable qu'elles proviennent du même principe.

Melchior Robert n'a pas eu recours seulement au témoignage expérimental de la lancette contre la dualité du virus; il a encore invoqué la contagion naturelle^ montrant, à l'aide d'observations cliniques et de confrontations rigoureuses, que la même source est susceptible de produire la diversité des formes morbides attribuées par les dualistes à des contages distincts.

Avec lui, d'autres observateurs sont entrés dans la lice pour appuyer l'unité de la maladie, apportant des faits qui démontrent que la syphilis confirmée et non confirmée peut venir, dans certains cas très-authentiques et très-évidents,d'une seule et même source. Parmi ces observateurs et ces critiques, il est juste de citer Gabalda qui a mis au jour le travail dogmatique le plus net sur la question (i), la thèse de M. Maratray, le rapport de M. Cullerier à la Société de chirurgie (1855), les observations de M. Edmond Langlebert, etc., etc., enfin la thèse de M. Gonnard (â).

Ainsi donc, la plupart des courants nosologiques dispersés dans la tradition se heurtent dans un dernier conflit en ce moment.

L opinion ancienne, depuis longtemps retranchée à l'hôpital Saint-Louis, défend l'identité confuse de a la maladie vénérienne.» Pour cette école, lablennorrhagie, lesvégétatioi^s, tout accident suspect siégeant sur les organes géni-

(1) F. Gabalda, De la nature du virus syphilitique et de son unité ïnArtméd., t. XV et XVI.

(2) Gonnard, Essai critique sur Vinstit. de la dualité ckancreuse. Thèse. Paru, 186â.

HISTOIRE BT TRADITION. 45

taux OU paraissant provenir d un impur commerce, ne sont que des formes, ou^ pour mieux dire, des affections de la même unité virulente dont Tidiosyncrasie de chaque sujet fait la seule diversité. Â la tôle de cette théorie marchent MM. Gibert et Alphée Cazenave, qui, — malgré leurs résistances sur ce terrain, — n'ont pas moins rendu, sous d'autres rapports, d'éminents services à la syphilographie.

L'opinion nouvelle, réunie sous la bannière de l'hôpital du Midi, soutient la pluralité des maladies vénériennes. D'accord sur la distinction nosologique de la blennorrhagie, des végétations, de la balano-posthite ulcéreuse et de la syphilis, aussitôt après, dans les mêmes rangs, la scission commence. Pour la syphilis, la jeune école en particulier n'admet à ce titre que les accidents liés à l'infection constitutionnelle. Elle reconnaît à ce compte deux virus essentiellement distincts : V infectant et le non infectant ^ soit deux maladies : Yulcère contagieux et la syphilis. Sous ce dualisme, se cache le dogme de la pluralité indc6nie des maladies vénériennes.

£n6n, dans une catégorie à part, se groupent les médecins qui regardent le virus, un ou multiple, comme une chimère et le nient formellement. Dans ce nombre est^ si je ne me trompe, M. Bazin qui. occupe dans la science une place si originale et à l'hôpital Saint-Louis un rang si distingué.

De sorte que la syphilographie ne contient actuellement aucune donnée importante qui ne soit controversée et résolue en sens divers, et qu'il serait difficile de constater, en d'autres temps, à la suite de révolutions plus tumultueuses, pareille anarchie. Qu'est-ce que le virus? Un mythe. Oti commence, où finit la syphilis ? On l'ignore. Que produit au moins l'inoculation? Des résultats contradictoires. Et le pou-

46 CONSTITUTIOIf NOSOLOGIQUE DE LÀ SYPHILIS.

voir contagieux ? Ou en dispute. Dans ce pêle-mêle d'opinions, il n'y a pas jusques au chancre qui ne soit la bouteille à Tencre des observateurs du jour.

Pourtant, il y a plus d'un progrès très-réel au milieu de cette confusion générale, et sous ces broussailles germe plus d'un épi. Montrons donc maintenant Tivraie qui stérilise la meilleure part de la moisson contemporaine, et faisons à la fois profit des données impérissables de la tradition et des acquisitions légitimes de notre temps.

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