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CHAPITRE II

HYPOTHÈSES ET SYSTÈMES § 1. — Hypothèfles sur le Tiras.

La source principale des questions mal posées, des problèmes mal résolus^ des formules arbitraires, des distinctions équivoques, d^ dissensions puériles, des néologismes de fantaisie dont les recherches sur la syphilis sont devenues l'objet ; la source principale, dis-je, des disputes et des logomachies actuelles, doit être cherchée dans une hypothèse' fausse, admise cbmme un axiome, vénérée comme un article de foi, avec laquelle chaque observateur entreprend à sa ma* nière la tâche ingrate de concilier les faits. Cette hypothèse est celle qui, considérant le virus syphilitique comme» un être concret j coercible, indépendant, en fait la cause proehaine^ c'est-à-dire] l'essence même de la maladie.

La science moderne âfGlche un suprême dédain podf

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les c vaines théories d . Chacun de ses programmes est un hommage à Texamen sévère et scrupuleux des faits. Rien de mieux sans doute, si Ton ne veut pas se payer de mots. Mais il faut se défier un peu de tout ce bruit. Les gens ne se vantent avec fracas que des vertus... qu'ils n'ont guère. Malgré les protestations excessives en Thonneur de Pobservation, l'hypothèse ne voit point diminuer le nombre de ses adorateurs. Il n'est point passé, le goût des déguisements et des artifices. Et nos observateurs les plus prudes se laissent prendre encore très-volontiers aux séductions et aux caprices de la folle du logis.

Certains savants contemporains jurent par Bacon^ comme autrefois les poètes antiques par Jupiter. Le célèbre chancelier anglais est célébré comme l'inventeur de la méthode expérimentale, le révélateur de l'observation, le véritable restaul*ateur des sciences. Mais on se garde bien de parler des contes puérils et ridicules qu'il donne comme autant de vérités incontestables « pour établir les plus folles théories (4) ».

(1 ) Entre mille affirmations chimériques, il dira, par exemple» « diaprés l'expérience ancienne et moderne (ce sont ses expressions}, que dans un fourneau de réverbère qui^ tient du cuivre en fUsion, on voit s'élever tout à coup un insecte ailé qui tantôt marc fie comme s* il était attaché auaù parois du fourneau, et d'autres fois aussi s'agite dans le feu méme^ mais qui meurt subitement à Vinstant où il sort de la fournaise. Cette NofiLE EXPÉRIENCE est bien digne d'attention^ car elle prouve que le feû le plus violent peut^ tout aussi bien que cette chaleur douce et tranquille qui anime la plupart des êtres organisés^ opérer la vivification^ etc. » 11 serait facile de citer un grand nombre de pareils écliantillons.

Ainsi, encore, lorsque Bacon nous dit, sans le moindre signe d'incrédulité : « J*ai ouï dire que dans les Pays-Bas on s'était avisé de greffer un pommier sur un trognon de chou, et qu'on avait récolté des pommes très-grosses et très-fades^ etc. » Le traducteur (M. Lasalle) se contente d'ajouter, en note, au bas de la page : « Puis, la graine de ces choux donna des ortolans , qui^ étant greffés sur une huître à l'écaillé^ donnée

— Il faut s'entendre cependant. Dans une science d'observation, il est puéril de célébrer les bienfaits de la méthode expérimentale. L'excellence de ce procédé, dans ses applications légitimes, ne peut être mise un moment en question. Mais faut-il pour cela tenir à Técart, comme auxiliaires importuns et suspects, Tinduction et le raisonnement, les témoignages de la tradition et les principes métaphysiques de la science ? Laissons à la vérité toutes ses voies lumineuses.

Bien plus, notre désir ne saurait être d'envelopper dans une proscription commune toute tentative d'examen par voie de supposition. Loin de là; ce procédé, franchement admis, ne laisse pas que d'être fort acceptable, jusqu'à plus ample informé et sous bénéfice d'inventaire. Vérification faite, il ne cause après tout ni surprise, ni regrets. Mais il n'en saurait être ainsi lorsque, sous un titre d'emprunt et un déguisement hypocrite, la fiction, s'annonçanf pour la réalité, en usurpe les droits et entend recevoir les hommages dus à la seule et légitime souveraine. Dans ce cas, après avoir démasqué la trahison, c'est avec le bois vert qu'il faut mettre hors la science dame Fantaisie.

La besogne est sans doute difficile. A part quelques protestations isolées perdues dans le désert, l'hypothèse qui régente la syphilographie jouit de l'assentiment universel. Gomment, l'attaquer lorsque nous la voyons soutenue par des hommes dont nous admirons d'ailleurs le talent, par des

rent une trompette marine. Quand on ne greffe pas sur Vexpérience^ on ne cueille que des sottises; » et lorsque Bacon, dans ses sublimes conceptions, propose pour ramélioration du jardinage, d*arroser des racines avec du vin^ M. Lasalle ajoute : « Par exemple^ arroser des carottes avec du vin de Tokay (*). »

(*) La philosophie de Bacotit ouTrage posthume de M. le comte Xavier de Maiatre.

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maîtres dont nous reconnaissons la suprématie ? Mais nous devons appliquer scrupuleusement ici la sentence d*un savant véritable, — qu'il ne faut pas confondre avec son homonyme, le chancelier de Vérulam, — c'est la sentence de Roger Bacon (4) : (nNon oportetnos ad hœrere omnibus quœ audimus et legtmus^ sed examinare debemus districtissime «ententias majorum^ ut addamus quœ eis defuerunt^ et corrigamus quœ errata sunt. 0 Ainsi nous réclamons le droit de suivre pour notre propre compte les exemples des maîtres de la science qui n'ont point admis sans contrôle les opinions de leurs devanciers.

Nous disons que l'histoire de la syphilis est le témoignage le plus manifeste de l'erreur où sont tombés les spécificiens en plaçant la cause prochaine des maladies dans une substance morbifique et en cherchant dans cette dernière la raison de tous leurs phénomènes. Ici, il est vrai, l'occasion était tentante. Le principe morbide semblait prendre un corps. Il avait une apparence spécieuse de réalité. Avec un merveilleux semblant de démonstration il se prête aux visées de ceux qui matérialisent l'essence de la maladie dans un produit concret, spécial^ distinct et indépendant de l'économie. Cet être malfaisant, cette hydre, que l'on croyait tenir, en quelque sorte, sous la main, c'est la teinture véné' rienne d'Alexandre Bénédict, de Vérone, la lues venerea de Pernel, xxn poison animal^ un virus^ un levain^ nn acre, un

(1) Le savant cordelier Roger Bacon, par ses connaissances dans les langues, les sciences et la philosophie non moins que par ses découvertes (en particulier, celle de la poudre à canon) peut être appelé', suivant Freind^ le prodige de son temps. Tout le monde sait qu'il vécut trois siècles avant François Bacon, mais on oublie trop que c'est au moine anglais que doit surtout remonter l'inauguration de la philosophie eipérimentale dans la science.

Davasse.

délétère^ un agent subtil^ une vapeur vénéneuse^ — quelque chose comme Yimecte ailé sortant du fourneau à réverbère du grand chancelier de Vérulam. A cette poursuite s'exerça rimagination fertile des savants. Agent invisible aux yeux les plus exercés, on le disait tour à tour, acre, putride, corrosif, acide, alcalin, animalisé, électrique, — toujours sans la moindre preuve à Tappui. Et Ton concluait, sans démonstration meilleure, que là est la cause tangible de la maladie, son contenant, le germe de sa substance allant se déposer dans les humeurs. Ajoutons tout de suite que cette sorte de pierre philosophale restait, en réalité, insaisissable et rebelle à toutes les investigations de la science.

Que de conjectures sur la nature , les qualités , le mode d'action de cet être de raison! L'esprit humain avait ouvert à la fantaisie un infini de perspectives, où il devait longtemps s'égarer. — Comparé à un ferment, à un poison, à un germe, le principe morbifique de la syphilis servait de point de mire à tous les systèmes. Il serait, au moins, fastidieux de les reproduire ici. Cependant, parmi ces con* ceptions imaginaires, il en est deux qui doivent nous occuper en ce moment, parce que leur prestige n'a point cessé d'éblouir le regard des contemporains: l'une, la plus ancienne, qui remonte à Pernel, attribue les effets du virus à un levain ; la seconde, émise par J. Hunter, assimile sa manière d'agir à celle d'un poison.

§ 2* — lie viras-leTain et la maladie -catalyse*

La première hypothèse — qui explique la virulence syphilitique par une sorte de fermentation opérée par l'introduction du levain morbide> — a été parfaitement réfutée par

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Hunier. Voici comment il s'exprime sur la théorie du ferment :

a Premièrement^ on peut demander ce que devient le ferment dans tous les cas oii la suppuration ne se forme que plusieurs semaines après que l'irritation et l'inflammation se sont déve* loppées. Dans les cas de cette espèce, on ne peut guère supposer que le pus vénérien qui a été déposé sur les tissus soit resté là pour agir comme un ferment. Secondement^ quand l'écoulement et toute formation de pus viennent à cesser, ce qui a lieu quelquefois pendant un temps fortlong, et que tous les symptôr mes se reproduisent ensuite^quel est l'agent qui détermine cette fermentation une seconde fois ? On ne peut rien concevoir qui produise cet effet, si ce n'est une seconde application du pus récemment formé. Troisièmement, si la virulence du pus vé« nérien était produite par une fermentation qui s'opérât dans ce pus déjà formé, il ne serait pas facile d'expliquer comment les symptômes vénériens pourraient jamais cesser ; car, d'après l'idée que je me fais d'un ferment, il n'y aurait pas de raison pour qu'une telle substance cessât d'agir tant que du pus nouveau viendrait s'ajouter à celui qui existe déjà, et Ton ne pourrait en arrêter les effets que par l'effet d'une substance capable de suspendre ou de prévenir la fermentation dans le pus nouvellement formé et qui serait appliquée directement sur la partie malade. Quatrièmement, si la production du virus était l'effet de la fermentation du pus sécrété, tous les cas d'affection vénérienne seraient semblables entre eux, aucun ne serait plus grave que les autres, et la différence sous ce dernier rapport ne consisterait que dans l'étendue plus ou moins considérable des surfaces en fermentation. Tous les cas seraient également faciles à guérir, car la fermentation aurait le même degré d'intensité dans les cas légers et dans les cas graves. Le pus ne peut entrer en fermentation qu'après qu'il est sorti des vaisseaux (!)• »

B. Bell a réfuté non moins sagement la même théorie ;

« On demande, — dit-il, — de quelle manière agit le virus

(1) Loc, cit., t. II, p. 179. ,

introduit dans la masse du sang ? On a cru, pendant un temps, que la fermentation était l'agent principal qui produisait la maladie. L*on a supposé que la matière de la contagion, entraînée dans le torrent de la circulation, acquérait, par le moyen de la fermentation, la faculté de convertir toute la masse des fluides du corps en sa nature..*. Entre les diverses objections que l'on pouvait faire contre cette opinion, il était sur tout difficile de concevoir comment la fermentation pouvait subsister dans les fluides en circulation ; on peut aisément admettre la fermentation dans les cas d'extravasation ; mais elle semble incompatible avec le mouvement des liquides, sans lequel la vie ne peut subsist6r(l). »

Cette hypothèse, ainsi battue en brèche, est reprise aujourd'hui, par MM. Littré et Robin. Voici comment ces auteurs arrangent la théorie des virus dont ils ont assez malheureusement dénaturé la définition :

« On donne le nom de virus aux substances organiques d'une humeur quelconque ayant subi par catalyse isomérique une modification telle que, sans que les caractères physico-chimiques soient notablement changés, elles ont pris la propriété de transmettre la modification acquise aux substances organiques avec lesquelles elles sont mises en contact (2). »

Cette théorie de la catalyse est moins nouvelle qu elle ne le paraît au premier abord ; en efifet, la fermentation est considérée elle-même par les chimistes comme un phénomène cataiytique. La catalyse virulente n'est donc qu'un retour à la théorie du ferment. En réalité, M. Robin, qui a exposé ultérieurement devant TAcadémie de médecine (3) sa théo* rie chimique appliquée aux virus, a tout simplement remplacé par le terme de catalyse celui de fermentation.

(1) Loc. «7., t. Il, p. 212.

(2) Littré et Robin, Dictionn, de médecine de Nysten, 1 !• édit., p. 1516. (:J) Bulletin de l* Académie de médecine, 1862.

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Simple substitution de mots. De plus, c'est une vicieuse application de la chimie. Cette explication, en effet, a Tinconvénient de dénaturer les lois chimiques: par exemple, de méconnaître la double condition de la continuité d^action pour le ferment et de Videntité de nature pour les produits. A part un nouveau mot un peu prétentieux et une explicacation erronée en plus, la difficulté reste entière. Aussi, devant le replâtrage de MM, Littré.et Robin, les arguments de Hunter et de Bell sont toujours debout. Sous ce rapport, il n'y a rien de nouveau sous le soleil.

§ 8. — lie Tirns-polsoiiy la maladle-empolsonnemeniy

d'après Hanter.

Par une de ces naïves inconséquences familières aux plus brillants génies, après avoir si bien renversé la théorie du ferment syphilitique, Hunter s'est empressé d'éditer un autre système qui chancelle et tombe sous les mêmes coups.

« La maladie vénérienne, — dit-il, — a pour cause immédiate un potion ou virus, et comme ce poison est le produit d'une maladie et jouit de la propriété de produire une maladie semblable, je l'appelle un poison morbide pour le distinguer des autres poisons animaux, végétaux ou minéraux (1). »

Est-ce là une simple métaphore? Nullement. Monté sur ce destrier, l'illustre chirurgien de la Grande-Bretagne fournit sa carrière, armé de pied en cap de sa théorie physiologique et organicienne. En vain, la science a reconnu Terreur et les dangers de plusieurs de ses applications, le principe est resté Taxiome de la syphilographie

(1) Loc. dt,y p. 163.

54 COiXSTlTUTION PiOSOLOGIQUE DE LA SIPHIUS.

contemporaine. Examinons donc cette doctrine sous ses principaux aspects.

Pour Hunter, les termes de poison ou de virus sont synonymes. Le virus syphilitique, c'est le poison vénérien.

« Les effets du virus syphilitique découlent de l'irritation particulière ou spécifique à laquelle il donne naissance, et de la susceptibilité du principe vital à être irrité par lui ; les parties qui sont soumises à ce mode d'irritation agissent.'en conséquence de ces deux causes, qui combinent leurs effets. Je la considère comme un poisouy ajoute-t-il, qui, en exerçant sur les tissus vivants une irritation qui lui est propre, détermine une inflammation particulière à cette irritation, d'où il résulte une matière purulente qui n'est produite que par cette espèce d'inflammation (1). » *

Cette matière purulente, dans laquelle réside le « poison, )> — appliquée à la peau, détermine l'ulcération chancreuse, — déposée sur la muqueuse uréthrale, provoque la gonorrhée. Toutes les différences dans l'intensité et la diversité de ces deux « formes locales » dépendent de l'état général de Téconomie.

« Le pus est le même dans tous les cas, continue Hunter, une quantité donnée de ce pus ne peut avoir plus de virulence qu'une autre ; et si ce liquide présente quelque différence, ce n'est qu'en ce sens qu'il peut être à l'état de solution plus ou moins étendue ; mais cette circonstance ne peut amener aucune différence dans ses effets. L'expérience nous apprend que le pus vénérien ne présente point des espèces diverses, et qu'aucune différence ne peut être produite dans la manifestation de la maladie par une différence de force dans la matière virulente ; mais le même pus affecte très-différemment des personnes différentes. Les symptômes différents que Ton observe chez les divers s^jets dépendent de la constitution et de l'état général de

(1) Loc. cit., p. 180.

HÏPOTHESES ET SYSTEMES. 55

rëconomie au moment de Tinfection. Ce qui a lieu dans Tinocuiationde la variole corrobore cette opinion : Que le ntaladesur lequel on recueillie le pus variolique présente des symptômes graves ou bénins ; qu'il ait un grand nombre de pustules ou qu'il en ait très-peu ; que la variole soit confluente ou discrète ; que le pus soit introduit en petite ou en grande quantité, l'effet produit est toujours lé môme. »

Suivons ce poison. Inoculé sous Tépiderme, l'ulcère chancreux est produit. D'abord, accident purement local. Puis, voilà le virus qui se résorbe, et l'auteur nous montre ses migrations successives.

« La connaissance du système absorbant^ au point où elle est portée maintenant, jette une vive clarté sur plusieurs effets des poisons, et permet de comprendre plusieurs symptômes de la maladie vénérienne et notamment la formation des bubons ; avant cette connaissance, les auteurs étaient bien embarrassés pour donner une explication vraie et conséquente de plusieurs des symptômes de la maladie qui nous occupe.... Le bubon est le résultat de l'absorption du pus vénérien récent sur une surface avec laquelle il a été mis en contact, et sur laquelle il s'est formé (1). »

De là le poison se répand dans les liquides organisés :

c( Le poison vénérien paraît être seulement répandu dans tous les liquides en circulation, et forcer, si Ton peut ainsi dire, certaines parties du corps à contracter Faction vénérienne, action qui est parfaitement locale et qui se manifeste dans diverses parties, en suivant une succession régulière en rapport avec le degré plus ou moins grand de susceptibilité des parties pour cette action morbide. 11 n'y a donc qu'un petit nombre de parties qui agissent en même temps, et un sujet peut être affecté constitutionnellement de cette manière, bien que toutes ses fonctions s'accomplissent d'une manière parfaite. »

(1) Loc. «Y,, p. 464

56 GONSTIT€TIO?i IHOSOLOGIQOE DE LA SYPHILIS.

Une fois que le poison a infecté Téconomie, la diversité des^ époques d'apparition de ses effets morbides constitutionnels s'explique de la manière suivante :

« On ne peut pas supposer que la différence des époques d'apparition de la syphilis constitutionnelle dans les diverses parties dépende d'une force active du fioison ni d'une direction particulière qu'il aurait suivie ; elle ne peut provenir que de certaines propriétés des parties elles-mêmes. On doit accorder^ en effet, que, lorsque le poison vénérien a pénétré dans la circulation, il agit sur toutes les parties du corps avec la même force, c'est-àdire qu'il n'est déterminé par aucune force générale ou particulière de la machine animale à se rendre vers telle partie plutôt que vers telle autre ; on ne voit rien non plus, dans la nature du poison, qui doive le porter plus facilement dans une partie du corps que dans une autre, quand elles sont toutes dans des conditions semblables. Il faut donc reconnaître que certaines parties sont affectées plus facilement que les autres par le virus syphilitique, en vertu de circonstances qui ne dépendent ni des lois de l'économie vivante, ni des propriétés du virus, et qu'il en est qui ont une plus grande tendance à être évitées par lui.

«Les parties qui sont affectées parla syphilis constitutionnelle quand elle est à sa première période, et que j'ai appelées lesparties du premier ordre, sont : la peau, les amygdales, le nez, la gorge, la surface interne de la bouche, et quelquefois la langue. Quand la maladie est à sa seconde période, le périoste, les aponévroses et les os contractent l'action syphilitique : ce sont les parties àxk deuxième ordre*.., y>

Il y a dans plusieurs de ces passages, comme dans la plupart des pages de Hunter, un très-vif sentiment de la vérité qui perce au milieu des nuages de Thypothèse, et d'excellents arguments perdus au service d'une mauvaise cause. En résumé, a voilà, dirons-nous avec notre ami Jules Hélot, la théorie huntérienne physiologico-anatomique delà syphilis constitutionnelle : un virus absorbé, répandu dans toute

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l'économie^ n'agissant, vite ou tard, qu'en conséquence des conditions de structure qui rendent les organes plus disposés à l'action syphilitique, qu'en conséquence des sympathies qui unissent ces organes : d'où les localisations de la maladie liées à des circonstances tout anatomiques (1). b Théorie organicienne décidée, en effet ! et c'est là ce qui en a fait le succès en notre temps. Mais la légitimité de ce succès nous est à bon droit suspecte. Malgré tout le talent de Hunter, que d'efforts infructueux pour cimenter les parties disjointes de son système 1 Tantôt c'est l'absorption physiologique du poison morbide qui forme la clef de voûte unique étayant la théorie ; tantôt c'est la texture anatomique, le jeu des sympathies, l'aptitude des organes qui en sont le soutien, selon le besoin. Mais, si l'on regarde à quelques-unes des applications pratiques de cette hypothèse, que d'erreurs funestes n'a-t-elle pas enfantées ! Le poison^ sous l'influence des solides et des liquides organisés, après Yinfection de l'économie, perdant le pouvoir de se reproduire, soit par contagion, soit par hérédité I En conséquence, la contagion des accidents constitutionnels et de la syphilis héréditaire, niée! La transmission de la maladie par les nouveau-nés, par le lait des nourrices, par le vaccin, par le sang, par le sperme, par l'ovule, niée I Niées, systématiquement niées, ces vérités pratiques — pour la plupart du premier ordre, incontestées jusque-là, — dont la réhabiUtation devait coûter, plus de soixante ans de travaux, de luttes, et occasionner, on peut le dire, toutes sortes de méprises, de suspicions, de malentendus dans la pratique, sans compter les scandales d'une impitoyable expérimentation I La science n'a-t-elle pas payé trop cher ses complaisances

(!) Loc, cit., p. 91. .

pour une fiction aussi puérile? Les préventions de Thypothèse pouvaient-elles conclure dans la pratique à de plus incurables aveuglements ?

Ne craignons donc pas d'attaquer en face la cause capitale de ces erreurs.

On peut d'abord opposer Hunter à Hunter, — ainsi que Ta fait notre ami Gabalda, — et objecter contre l'hypothèse du poison ce que le célèbre chirurgien anglais objectait lui-môme à la théorie à\x levain, La réfutation n'est pas moins sérieuse que piquante. Il est facile de répondre, en efiot, à la théorie huntérienne : « Premièrement, que devient le poison dans les cas oti la suppuration et les autres symptômes n'éclatent que plusieurs semaines après Tapplicalion de l'agent toxique? Un poison agit ordinairement tout de suite, et ses effets se manifestent sans être précédés d'incubation. Deuxièmement, que devient ce même poison^ pendant les périodes, fort longues quelquefois, qui séparent les différentes phases de la maladie, et quel est l'agent qui détermine chacune de ses explosions successives? Troisièmement, si la virulence pouvait être assimilée à un empoisonnement, comment concevoir que les effets des virus fussent bornés à certaines parties seulement, et que l'agent toxique transmis par la circulation n'allât pas affecter tous les organes et tous les tissus? Quatrièmement, si le virus était un poison, tous les cas de syphilis seraient semblables entre eux ; aucun ne serait plus grave que les autres, et ils seraient tous également faciles ou difficiles à guérir. Le poison étant toujours le même, ses effets présenteraient toujours le même degré d'intensité. »

Cette doctrine de l'empoisonnement morbide ou de l'infection de l'économie repose sur un véritable roman d'explications physiologiques, pour adapter tout le mécanisme des

évolutions syphilitiques à l'absorption et aux migrations successives du virus.

Blennorrhagie ou chancre, le premier effet du poisoriy suivant Hunter, reste local. Il se borne à une irritation spécifique. Ce n'est que plus tard seulement que Tabsorption funeste a lieu, quand l'irritation spécifique verse au dehors la matière purulente. C'est alors que cette matière purulente, — qui est cependant versée au dehors, — pompée par les lymphatiques, résorbée dans les canaux vasculaireSy empoisonne l'économie , et que tes effets de l'empoisonnement se manifestent après des semaines, des mois, des années, paraissant, disparaissant, se succédant à des époques variables, sous des aspects multiples, en des sièges divers... Mais, qu'attend le virus pour être absorbé? Et, comment est-il absorbé plus tard lorsqu'il ne l'est point d'abord ?

« Que se passe- t-il donc, — demande M. J. Hélot, — lorsqu'une substance quelconque^ susceptible d'être absorbée, est placée dans des conditions nécessaires pour que ce phénomène ait lieu ? Que cette substance soit placée sur la peau dépouillée de son épiderme, dans le tissu cellulaire sous-cutané, sur une plaie ancienne, etc., peu importe, si l'absorption se fait : il y a transport de cette substance jusque dans le torrent circulatoire, qui ensuite la porte et la distribue à tout l'organisme ; et, s'il en doit résulter une perturbation, elle ne se fait pas longtemps attendre : la rapidité avec laquelle s'accomplit l'absorption est connue. Pour^ quoi donc les accidents de Tabsorption du pus sont-ils si lents à se produire?... Pourquoi, ensuite, cette absorption ne se fait-elle pas d'une manière incessante et ne produitelle pas d'une manière continue son action délétère, puisque les bouches absorbantes restent là pour absorber, que

60 GOMSTlTOTIOft NOSOLOGIQU£ D£ LA SYPHILIS.

leur action n'est point intermittente, et que le virus à prendre attend toujours qu'il leur plaise d'exercer cette fatale succion (i)?»

Si le pus vénérien est un poison, soit qu'il agisse ou non d'abord par simple irritation spécifique, son action toxique, se reproduisant sans cesse, devrait aboutir à une suppura-* tion sans limites, à un chancre sans fin. Il faudrait considérer, en outre, soit la multiplicité des ulcérations chancreuses, admises hypothétiquement comme autant de foyers d'infection, soit l'étendue d'un vaste bubon abcédé et virulent, comme des sources d'autant plus actives et plus fécondes d'empoisonnement.

Or, tout le monde sait que c'est justement le résultat opposé qui a lieu, et que, dans ces circonstances, les accidents confirmés se manifestent assez rarement, tandis qu'ils aboutissent de préférence après un chancre unique accompagné de noyaux ganglionnaires nullement abcédés, c'est-à-dire lorsque la surface suppurée est réduite à la plus simple expression. Il est reconnu généralement aujourd'hui que les ulcérations les plus virulentes, je veux dire, dont la suppuration est la plus abondante et la plus active, ne sont pas suivies des phénomènes attribués à l'infection. En sorte qu'il n'y a pas le moindre rapport à établir entre importance des accidents syphilitiques ultérieurs et le nombre ou l'intensité des ulcérations virulentes qui leur servent d'ascendant, c'est-à-dire entre la cause supposée et l'effet prétendu, entre la dose de la substance toxique et la gravité de l'empoisonnement. Ce qui ne prouve guère, on en conviendra, en faveur du poison.

Mais le bubon est-il le témoignage irrécusable de Tab-

(I) Loc, ctï.fP. 83.

sorptioii consécutive de la matiLTe virulente et de son transport dans les lymphatiques? Nullement.

La moindre plaie, une érosion, une piqûre de la peau, l'inflammation la plus superficielle, on le sait, peuvent occasionner l'engorgement plus ou moins notable des ganglions correspondants. C'est ainsi que Tulcération chancreuse provoque souvent Tintumescence ganglionnaire. Ce n'est pas tout. La virulence du chancre n'est point limitée à son rayon. Elle s'étend dans un cercle plus étendu ; sa sphère d'activité embrasse la région adjacente. Les lois de la pathogénie syphilitique nous enseignent que toute plaie pratiquée dans le voisinage d'un chancre primitif devient chancreuse à son tour. De môme, compris dans cette zone d'incubation virulente, le ganglion enflammé peut aussi produire un pus inoculable. Ceci n'estpoint une supposition, mais un fait clinique. Dira-t-on que cette sphère d'activité virulente est le résultat du transport mécanique du pus primitif ? Les expérimentations se chargent de répondre à cette défaite. Une piqûre dans ces régions ne donne point de produits inoculables. 11 est nécessaire que le pus se forme d'abord pour que ce foyer devienne virulent. En outre, si la sphère virulente était le résultat du transport mécanique du pus, elle s'étendrait progressivement avec l'absorption permanente, au lieu de rester circonscrite et localisée; et la moindre érosion, pratiquée sur une région quelconque de l'économie, prendrait de proche en proche les caractères chancreux exhalant un pus inoculable. Ce qui n'est point.

En second lieu, si fréquente qu'elle soit, la présence du bubon n'est nullement un fait nécessaire au développement des accidents constitutionnels.

Prenons le bubon suppuré. C'est une vérité depuis longtemps reconnue, que plus notablement le bubon est en-

63 GONSTITtTIOI^ M0S0L06IQUE DE LA SYPHILIS.

ilamnié et virulent, moiDs grande est la chance de voir apparaître les accidents constitutionnels. On dit alors que c'est un bubon d'absorption. C'est là une raison prise dans Timagination. A cela, les notions les plus précises de î'anatomie pathologique répondent que le premier résultat de l'inflammation capillaire est de produire l'oblitération des vaisseaux et d'enrayer l'activité de leur circulation. Et ce travail pathologique^ constant autour de l'ulcère primitif simple et aigu (le seul généralement qui s'escorte du bubon suppuré], met justement en déroute les lois physiologiques et ne laisse guère de perméabilité aux bouches ordinaires de l'absorption.

Prenons le bubon dur, indolent, non suppuré. Ici l'inflammation est moins prononcée, ou elle fait même défaut; la suppuration est remplacée par l'induration plastique : ce qui n'est pas d'ailleurs une condition plus favorable à la résorption de l'exhalation chancreuse. En outre, quoique cette induration se manifeste dans la sphère ganglionnaire correspondante^ il ne faut pas croire qu'elle soit l'aboutissant direct du point de départ virulent. Dans ce bubon, ce n'est pas un ganglion qui s'engorge, c'est toute la pléiade qui s'insurge et souvent même dans les deux aines, alors qu'il existe seulement un chancre unique et solitaire, par exemple, sur la fourchette ou sur le frein. « Croyez-vous, — dit M. Alfred Pournier, — que les lymphatiques émergeant de la petite surface cutanée qui est le siège de l'ulcération vont aboutir à la fois à tous ces ganglions ? L'anatomie juge cette opinion (1). )» Sans aucun doute, Tanatomie fait bonne justice elle-même des erreurs qu'une fausse hypothèse physiologique commet en son nom.

(1) LoCi ciU^ p. 45i

Ainsi, dure ou suppurée, Tadénopathie n'est point le résultat du transport ou de la migration du virus.

Ces arguments catégoriques empruntés aux résultats flagrants de l'observation, aux saines données de l'anatomie et de la physiologie, aux lois pathologiques, répondent suffisamment à des affirmations sans preuves, pures visées dont l'imagination fait seule les frais. Ainsi, nous voyons la doctrine huntérienne rester impuissante même pour l'explicalion d'un phénomène oîi elle se flattait de triompher. En disant que « le bubon est le résultat de l'absorption du pus vénérien récent, » cette doctrine a édité une de ces maximes devenues aujourd'hui banales, mais dont la banalité même est le seul fondement de leur crédit. Admise de confiance sur Tautorité de Hunter, on n'a pas songé à la soumettre au contrôle commun. Cette chimère se dissiperait vite, si l'on voulait bien, une bonne fois, la regarder de près. Substance organisée et toxique, bouche béante des lymphatiques qui l'aspire, migration dans les canaux où elle est reçue, arrêt et digestion mystérieuse dans le ganglion le plus voisin, puis dissémination du virus digéré qui se perd et disparaît dans les liquides organisés après avoir propagé l'infection dans l'économie, ne sont-ce pas là autant de rêves confus, incompatibles avec les notions sérieuses de la science, et ouvrant la porte à toutes les objections? Pourquoi, dans cette migration fantastique du chancre au ganglion^ tout le trajet parcouru ne subit-il pas l'inévitable inoculation ? Si l'alysorption fait cheminer le virus jusqu'au premier ganglion, pourquoi, dans son activité incessante^ ne le reprendrait-elle pas à son tour, dans ce nouveau foyer converti en ulcération virulente, pour le transporter au second ganglion placé en travers de son chemin? Comment la substance virulente pourrait-elle s'arrêter à sa. première étape, inces-

samment poussée par le courant toxique qui la suit? Enfin, si elle se transforme au contact des liquides organisés, d'où vient que ces derniers conservent seuls le pouvoir inoculable, tandis que les liquides excrémentitiels en sont, au contraire, dépourvus?

Nous l'avons déjà dit. Hunier lui-même sentait Tinsuffisance de la théorie physiologique de Tabsoi'ption du virus à la surface du chancre et de son transport ultérieur. Après avoir affirmé que le pus virulent absorbé est Tagent delà maladie, et que les phénomènes morbides sont le résultat de la contamination successive opérée par le virus voyageur, il est obligé, pour expliquer la diversité des époques d'évolution, de laisser là le poison et de recourir à la différence de texture des tissus affectés : nouvelle explication qui d'ailleurs n'explique rien.

§ 4* — lie Tiras-poison et la maladie-empoisonnement

d'après II. Bicord.

LTiypothèse de l'infection par le pus du chancre a été reprise et développée de nos jours par M. Ricord ; elle est également devenue la charte respectée de plusieurs de ses successeurs.

L'autorité de l'illustre syphilographe nous impose le devoir d'examiner les arguments nouveaux qu'il a fait valoir dans cette revendication de l'héritage de Hunter.

Cuvier disait : « Il ne faut jamais travailler dans le but de soutenir une théorie, parce qu'alors l'esprit se prévient et n'aperçoit plus que les choses par lesquelles sont confirmées les opinions qu'il s'est faites d'avance. Notre seul but doit être la découverte de la vérité, n En inscrivant, en 1838, cette pensée fort juste au frontispice de l'un de ses pre-

HIPOTHÈSES ET SYSTÈMES. «S

ikiiers ouvrages (1), M. Ricord devait-il si tôt, dès ses premiers pas dans la carrière de l'observation, en perdre le souvenir ? Mais, comme nous ne saurions trop le répéter, il n'y a pas d'esprits plus enclins à subir le joug des hypothèses que ceux qui s'insurgent toujours contre les théories. Telle est Tordinaire destinée. Ainsi, en 1839) M. Ricord écrivait :

0 La syphilologie, comme toutes les autres branches delà pathologie, a^ de tous temps, ^ubi sa part d'influence des doctrines en vogue. A toutes les époques, quaud un grand système a régné, les syphilographes se sont empressés de mettre à la mode du jour les traités précédents.

a Tantôt, dans ce que Hunter a désigné sous le nom assez généralement adopté de syphilis constitutionnelle, dans ce qu'on a aussi appelé accidents secondaires, consécutifs, généraux, etc., on a donné au virus les vaisseaux blancs pour moyen de transport et la graisse pour réservoir; tantôt, au contraire, on Ta placé dans l'ensemble des humeurs, comme le fait Hunter ; on lui a assigné le sang pour véhicule unique, soit qu'il y soit resté en suspension sans mélange intime, soit qu'il ait imprimé à ce liquide une profonde modification. D'un autre côté, tandis que le solidisme n'a cherché que des altérations organiques matérielles et sans l'intermédiaire des humeurs viciées, quelques métaphysiciens de cette école et des vitalistes purs n'ont voulu voir que des effets sympathiques ordinaires ou le résultat d'un fluide électro-syphilitique expansif (2). »

Si M. Ricord a voulu dire que tous les systèmes, — solidisme, humorisme, dynamisme, — sont venus se briser fatalement contre Técueil de Texplication physiologique de la maladie, il a eu raison, et nous le croyons sans peine. Mais alors pourquoi va-t-il aussitôt affronter de gaieté de cœur

11) Ricord, Traité pratique des maladies vénériennes, Parir, ÎSfSS. (3) Loe. cit., p. 616.

Davassb. s

les mêmes écueils, comme le prouvent les passages qui suivent immédiatement?

« Mais, sans nous perdre dans le champ des hypothèses, desquelles notre siècle, plus positif, tend de plus en plus à s'éloigner, à côté des propositions principales de Hunter, je placerai les propositions suivantes :

« La syphilis constitutionnelle est le résultat de Tabsorption matérielle du virus syphilitique.

d L'expérimentation, l'analogie et Tohservation rigoureuse ont prouvé que c'était par l'absorption veineuse et le mélange direct au sang que V empoisonnement général avait lieu, soit que celleci eût été ou non précédée de l'absorption par les lymphatiques.

« Si les dogmes de la médecine humorale étaient à jamais perdus, l'histoire de la syphilis suffirait pour les réhabiliter. En effet, dans cette maladie, le sang se charge du principe toxique, et cherche par toutes les voies à s'en débarrasser; mais les cribles naturels qu*il traverse et les émonctoires qu'il se crée, soumis alors à une nutrition vicieuse, s'infectent et s'altèrent d'une manière successive et régulière, et, en quelque sorte, par ordre de vttalité,,.» »

Nous prendrons la liberté de nous exprimer avec d'autant plus de franchise à l'égard de M. Ricord, que nul n'honore davantage son caractère et son talent à si juste titre sympathiques, et que, si nous n'avons pas l'insigne honneur de compter parmi ses élèves, aucun d'entre eux n'est resté plus fidèle admirateur de son talent, même au milieu de ses revers. Pour nous, sa doctrine survit encore à ses désastres. Notre seul vœu serait d'écarter la pierre d'achoppement qui les suscita.

M. Ricord doit voir aujourd'hui où conduisent les dogmes de la médecine humorale, — ces contes bleus qui amusent et abusent depuis des siècles tant de grands enfants ! — Hu-

HrPOTflÉS£S ET SrSTÈMES. 67

meurs et solides, vieilles et vaines préteniionsl Les humeurs n'ont pas plus que les solides le privilège d'expliquer Fessence d'une maladie ; et les solidistes n'ont pas moins le droit d'en appeler aux nerfs que les humoristes de faire intervenir le sang. Hypothèse d'un côlé, hypothèse de l'autre. Le débat a duré assez longtemps ; il est resté, il restera toujours sans issue : c'est sa condamnation irrémissible. Nous avons mieux à faire que de prendre fait et cause pour l'une ou l'autre prétention.

Mais oti donc, en vérité, M. Ricord, a-t-il puisé ces belles explications dont Molière, ce nous semble, aurait bien un peu le droit d'être jaloux? Est-ce dans a le grand livre de la nature, » comme diraient majestueusement nos observateurs? Ou plutôt n'est-ce pas dans les espaces élhérés des hypothèses desquelles tout à l'heure notre siècle positif tendait de plus en plus à s'éloigner?

Non, certes! ni l'expérimentation, ni l'analogie, ni l'observation rigoureuse ne démontrent aucune des assertions que l'on veut nous faire accroire avec une si confiante illusion.

Le sang, dit-on, se charge du principe toxique. Mais ce principe toxique, comme substance propre et distincte, avant tout, qui l'a vu ? quel merveilleux microscope en a découvert l'atome insaisissable? Beaucoup le nient. Quels sont ses caractères ? Personne n'est en mesure de les formuler. Je sais Bien que M. Ricord s'est vanté de coercer sur sa lancette « cet être prétendu imaginaire o ; mais nous ne sachions pas pour cela qu'il ait véritablement dépisté le monstre occulte et mystérieux. Le pus du chancre virulent ne diffère point du pus d'une plaie simple, à part son pouvoir inoculable; et, en séquestrant ce pouvoir inoculable dans l'exhalation purulente du chancre primitif, par conséquent,

C8 GONSTITUnON NOSOLOGIQOE DE LA STFOILTS.

eu concluant qu'il n'y a point d'înrection possible sans ce véhicule, M. Ricord, à la suite de Huntcr, a commis une grave et trop longtemps préjudiciable erreur, que l'observation a suffisamment démentie. — Quant au sang qui se charge du principe toxique^c*esi encore une supposition toute gratuite, car aucune altération ne le met en évidence ; et si Ton peut objecter aujourd'hui quelques cas, assez restreints, de l'inoculabilité du sang des syphilitiques, on est encore à courir après l'agent spécial de ce pouvoir et le mode spécial de son action. — Enfin oîi prend-on que le sang cherche par toutes les voies à se débarrasser du principe toxique ? Il ne serait pas facile de prouver cette honnête intention; au moins les liquides filtrés et rejetés au dehors par leurs cribles naturels ne portent guère la trace de ces efiForts, car ce sont eux précisément qui ne s'inoculent plus.

La partie originale de l'argumentation de M. Ricord est dans la pensée suivante :

« Si le pus virulent reste inoculable dans les vaisseaux lymphatiques et dans les ganglions, pour perdre ensuite ce caractère, il doit passer par d'autres voies, et ces voies, dans lesquelles il se modifie, sont celles de la circulation sanguine. De là deux modes d'absorption que H un ter a eu grand tort de ne pas admettre, qui expliquent tout admirablement, savoir, l'absorption lymphatique qui donne lieu aux bubons virulents inoculables, et Tabsorption veineuse qui va produire rempoisonnement général ou la syphilis constitutionnelle, qui ne s'inocule plus, et n*a pas besoin, pour survenir, du développement préalable d'un bubon. »

Ce n'est pas plus difficile que cela. Explication ingénieuse et admirable, soit I — comme ressource d'imagination, bien entendu, — car devant les faits, elle ne saurait se soutenir. L'observation a démontré, depuis l'époque oii M. Ricord a écrit les lignes précédentes, que la syphilis

HYPOTHÈSES ET STSTÈMES. 6 9

constitutionnelle n'abdique point ainsi la propriété coor tagieuse et inoculable. Par conséquent, l'absorption veineuse , invoquée au point de vue de la disparition de ce pouvoir, perd ici sa spécialité. C'est là d'ailleurs une conjecture que rien ne prouve, et, au contraire, que tout condamne. L'expérience universelle enseigne que la seule propriété directe et positive du pus virulent est de produire, en quelque lieu de l'économie qu'on le dépose, une suppuration également virulente. Mis en contact avec les parois des vaisseaux veineux, on ne voit pas pourquoi cet ordinaire résultat n'aurait point lieu. En fait, personne ne Tignore, le travail virulent, dans le cas de phagédénisme surtout, respecte peu les conduits vasculaires qu'il trouve sur son chemin.

Pour ne pas laisser subsister la moindre équivoque dans notre pensée, déclarons bien haut que nous n'entendons nullement amoindrir l'activité de l'absorption lymphatique et veineuse et l'importance considérable de cette double fonction. Il n'entre pas davantage dans notre esprit de repousser les lumières de la physiologie dans réclaircissoment des faits pathologiques. Loin de là; dans l'étude particulière d'une lésion ou d'un symptôme, — qui ne sont autre chose que l'altération d'un organe ou le troublç d'une fonction, — la physiologie est le naturel et radieux flambeau qui en éclaire le mécanisme. Mais, autant cette intervention e^t juste et nécessaire dans ce cas, autant elle est illusoire, fausse et périlleuse lorsqu'elle est appelée à décider de la cause prochaine, c'est-à-dire de l'essence ou de la nature de la ma/at/{>. Cette juridiction suprême n'est plus de son ressort. A cette fin, toutes les explications physiologiques sont égale- Il) Notes à Hunter, Traité de la maladie vérérieme, p. 488.

7 0 CO^STITCTIO]!V IIOS0LO6IQ0B DE L4 SYPHILIS.

ment impuissantes. Aussi, devant l'énigme du sphinx, ces efforts ne manquenl-ils pas d'échouer tour à tour.

Convient-il de rappeler à M. Ricord le chaos qui régnait, — il Ta vu de plus près que nous,— au temps où la fameuse doctrine physiologique de rirritation avait conquis, en France, jusqu'au territoire des maladies vénériennes? Leur notion distincte était véritablement perdue. On ne croyait plus à révolution régulière des symptômes, à la contagion, àThérédité, à peine à l'existence même de la maladie. C'était le cri superbe des stoïciens : — 0 mal, tu as beau faire, nous n'avouerons point que tu es le mal ! — Ces opinions ontologiques avaieni fait place aux idées plus avancées de l'irritation ...et de la folie. En un mot, sous l'empire absolu de la physiologie, suivant les propres paroles de M. Ricord, ala confusion la plus extrême régnait dans les esprits : le doute était partout, la certitude nulle part. » Le dogme de l'irritation a été sans doute la plus haute expression, le plus triste abus du physioiogisme. Mais Broussais fut-il le seul coupable de^'* cette substilulion de la méthode physiologique à la méthode médicale î Non. La théorie de Hunter n'avait point eu, — on vient de s'en apercevoir, — de grands scrupules à cet égard.

Toutefois nous conviendrons volontiers que l'hypothèse de l'infection est supérieure, sous quelques rapports, à celle de l'irritation ; et on ne doit pas s'étonner si, comparée à cette dernière, elle fut préférablement acceptée. Sa séduisante simplicité la mettait facilement à la portée de tous les esprits. Et l'organicisme, qui asservissait la philosophie médicale du temps, n'y perdait rien.

La théorie générale des résorptions morbifiques et des grands empoisonnements B. usurpé, pendant la première moitié de ce siècle, un singulier crédit. Comme elle s'acconmdo-

dait aisément à l'explication banale de la plupart des maladies 1 Quel bon marché surtout elle faisait des diathèses et des états morbides de cause interne I Pus, tubercule, cancer, autant de sources fatales de résorption et d'empoisonnement I Fièvre intermittente, fièvre typhoïde, fièvre jaune, scarlatine, rougeole, variole, scorbut , vaccine, chlorose^ etc., etc., autant, — pour me servir du vocabulaire usité, — autant de toxémies. Grande empoisonnements, profondes intoxications, voilà Técho universel, la manie du jour, le dada des plus fiers esprits !

Nous ne reviendrons pas Air les débats animés dont cette vaste question a été Tobjet. Scientifiquement le procès est jugé. La résorption^ cette vieille réminiscence iatro-mécanique de Técole de Leyde, admise pour expliquer la formation multiple des lésions purulentes, cancéreuses, tuberculeuses^ etc., n'est plus qu'une théorie décrépite. Chassés de ce terrain^ les partisans des causes prochaines morbifiques se sont vainement réfugiés sur celui d'une prétendue intoxication dont les humeurs de Féconomie seraient atteintes par l'absorplion du vice occulte de leurs lésions : étrange théorie qui se réduit à déclarer que les effets des maladies en sont les causes. C'est là Teffort ultime et impuissant d'une hypothèse perdue.

Et encore, pour le pus, pour le tubercule, pour le cancer, voit-on, au moins, un même produit morbide se répéter en des régions diverses, effet unique d une même cause. Mais, dans la syphilis constitutionnelle, quelle variété de résultats, quelle hétéromorphie de lésions le même poison mystérieux recèle donc dans ses flancs !

Sous quelque patronage que se présente un tel système, quelque grand que soit le nombre de ceux qui le suivent, nous ne saurions le reconnaitre comme l'expression d'une

vérité. Et, si nous avons quelque surprise, c'est de le voir servilement adoplé par un homme d'un esprit aussi original et aussi indépendant que M. Ricord. Il a bien expié d'ailleurs cette servitude. Est-ce que Terreur qu'il réchauffe ne s'est pas déjà redressée plus d'une fois contre lui? Il y a environ vingt ans, on lisait dans Tune des premières éditions d'un livre populaire de pathologie interne, dont Tauleur, jeune encore, était alor^ Tespoir de Técole, comme il en est devenu aujourd'hui Tornement, quelque chose comme ceci : M. Ricord a prétendu que le nombre des chan* cres primitifs ne saurait constituer, en aucun cas, une présomption en faveur de la manifestation des accidents constitutionnels, mais il est bien évident que c'est là une opinion erronée, car plus les sources du poison se multiplient, plu» les chances d'infection doivent augmenter. — Certainement cela est de toute évidence, et ce raisonnement ne manque point de justesse. Au point de vue de Thypothèse, la critique est parfaitement logique ; mais, devant les faits, elle suppose, nous sommes obligé de le reconnaître, l'ignorance absolue de la question.

Toutefois, l'opinion de M. Ricord ne s'est point modifiée,, que nous sachions, dans les derniers temps de son enseignement scientifique. C'est ce dont témoigne le passage suivant de l'un de ses plus récents ouvrages : «Il s'agit maintenant de déterminer la source où se trouve la cause spécifique» le poison morbide qui produit la syphilis. Ce poison, c'est le virus syphilitique (4). » Depuis celte époque, de nombreuses révolutions ont bouleversé la syphilographie, et les doctrines de M. Ricord ont subi de rudes atteintes. Peut-être, aujourd'hui, le maître aurait-il plus de réserve. Il est un

(() Lettres sur la Syphilis, p. 140.

HrroTHÈsss kt systèmes. IZ

temps où les hypothèses tombent comme les feuilles mortes et Doas quittent comme les illosions.

§ 5. — ModlfleatioiiS à l'hypotlièBe préeédenfe.

Les errements du système physiologique de Tintoxication forment le code obligé de Técoie contemporaine. Il nous sera permis de retenir seulement ici ses plus récents témoigoages pour compléter notre examen.

Un micrographe allemand, — M. Virchow, — a développé, à sa manière, Thypothèse en question.

« Le virus syphilitique serait retenu dans les ganglions lymphatiques, et là, sous l'influence d'une irritation, la substance virulente se multiplierait de manière à déterminer une nouvelle explosion des symptômes. Chaque localisation de la maladie, d'abord critique et dépuratoire par les fluides, pourrait redevenir infectante. Ainsi s'expliqueraient les intermittences et les recrudescences que l'on observe dans le cours d'une syphilis. Lorsqu'il n'est pas possible de découvrir le moindre foyer virulent et que malgré cela des accidents se manifestent, c'est que ces foyers profondément placés échappent à l'observateur (1). »

Ne dirait-on pas un mystérieux kobolt faisant ses apparitions au fond de quelque sombre forêt de la Germanie ? Dans cette hypothèse perfectionnée, chaque manifestation syphilitique serait donc le résultat d'une infection antérieure et la cause d'une réinfeclion nouvelle. Véritable et singulière progression géométrique où le développement proligère^ en bonne logique^ ne saurait avoir de fin.

Un très-excellent observateur, dont la compétence en sypbiiographie mérite un crédit réel, Melchior Robert, n'a

(1) Virchow, La syphilis constitutionnelle, 1860.

point échappé toutefois aux errements du jour sur les migrations et les métamorphoses du virus dit infectant :

a II arrive aussi, — dit ce dernier auteur, — et beaucoup plus fréquemment, que le virus puisé par les lymphatiques chemine dans ces vaisseaux sans s'y arrêter, pénètre dans les ganglions les plus voisins et provoque dans le centre de ces petits organes une inflammation spécifique bientôt suivie de suppuration et d'abcès. Cette réaction met eu quelque sorte une barrière à la progression du virus et sert à rejeter au dehors la matière chancreuse qui, sans cela, eût cheminé plus loin. Enfin, dans quelques cas, beaucoup plus rares, mais encore trop fréquents, le virus est pris à la surface du chancre par les absorbants, qui, sans réagir en aucun point, le portent directement dans le centre circulatoire, d*oii bientôt il est envoyé dans l'économie avec le sang artériel.... (1). » — Et plus loin, l'auteur se demande : « La dose de virus absorbée suffit-elle pour déterminer l'empoisonnement, ou bien, est-il nécessaire, pour que Vefftt toxique se produise, que cette dose se multiplie dans Véconomie ? » Et, penchant pour cette dernière opinion, il pense « que le virus se multiplie, soit par fermentation, soit par une décomposition qui s'opérerait par sa présence sur des molécules qui recèlent ses éléments, et que Tintoxicâtion se fait ainsi d'une manière graduelle. » Cependant il ajoute que a peut-être une partie du pus, qui a servi à la contamination (primitive), passe dans l'économie en même temps qu'une autre agit localement et ulcère les tissus (2). »

Pour conclure à Tinévitable peut-être, que de frais au moins inutiles d'imagination I

Cependant cette hypothèse, si enracinée, de l'infection par l'ulcération primitive ou du chancre infectant, est modifiée aujourd'hui par les dualistes. Selon ces derniers, parés des dépouilles de Hahnemann, le virus est absorbé avant l'appa-

(1) Loc. cit., p. 459.

(2) Ibid.,^. 461.

HrPOTBÈSES ET STSTÈMES. 7 5

rition du chancre, et l'incubation de ce dernier est n le laps de temps nécessaire à l'économie pour l'infecter tout entière 6t pour la rendre apte à reproduire ce même virus et à le multiplier (1). » C'est pourquoi l'on accorde une si grande importance à l'incubation du chancre de la syphilis confirmée, et pourquoi l'on nie celle du chancre non sujet à infection.

Les preuves invoquées par les partisans de la dernière opinion sont tirées de l'expérimentation et de l'analogie.

« En i 848, M. Renault (d'Âlfort) présenta à l'Académie de médecine le résumé de diverses expériences pratiquées sur les animaux, à l'effet de déterminer si les virus de la morve et de la clavelée étaient absorbés immédiatement après leur inoculation. Treize chevaux avaient été inoculés avec le virus morveux; chez tous la piqûre avait été cautérisée au fer rouge à des époques de plus en plus rapprochées du moment de l'insertion, et variant de quatre-vingt-seize heures à une heure, et cependant tous avaient été atteints de la morve et avaient succombé. Les résultats avaient été plus frappants encore, s'il se peut, pour les inoculations du virus de la clavelëe. M. Renault avait inoculé vingt-deux moutons et cautérisé le point d'insertion, trente, vingt, quinze, dix et enfin cinq minutes après l'inoculation. Tous les moutons avaient été également atteints de la clavelée.

« Il n'est donc pas douteux, après les expériences de M. Renault, que les virus de la morve et de la clavelée ne soient immédiatement absorbés (2). »

L'on s'appuie également sur ce qui a lieu dans la vaccine pour conclure que, dès l'introduction du virus dans la pi-

(1) Belhomme et Martin, Traité élémentaire et pratique de patholo* gie syphilitique et vénérienne, Paris, 1864, p« 51.

(2) Jd., loc, ctï., p. 61.

76 CONSTITUTION MOSOLOOIQUE DE Li SYPHILIS.

qûre, il est absorbé et riofection générale commencée. Ces expériences s'élèvent contre lempoisonnement par la résorption purulente ultérieure du chancre, mais non en faveur de la préinfection. Elles démontrent que la maladie est mise enjeu par Tinoculation virulente, que le chancre est le premier de ses effets après le temps marqué pour son incubation. Mais c'est là tout. Si Ton veut leur faire signifier autre chose^ s'en servir pour prouver Tinfection générale de l'économie par le virus au moment de son insertion locale, et en déduire Tinutiliiéde toute cautérisation au début des premiers accidents, c*est encore une hypothèse illusoire et remplie de dangers dans ses applications.

Arrivons à la fin de ces spéculations hypothétiques, non moins stériles que monotones. La publication la plus récente sur la syphilographie^ au moment où nous écrivons ces lignes, est un ouvrage de M. le docteur Diday. lia pour titre: Histoire naturelle de la syphilis (i), tiire heureux s'il était justifié. Malheureusement le fécond syphilographe lyonnais a écrit plutôt le roman systématique d'un être de raison que l'histoire scrupuleuse et véridique de la maladie. Que d'é* chappées sur le monde des rêves, lorsqu'il formule les diffé^ renées de force du virus, suivant le nombre des transmissions^ et suivant les modes de pénétration et de diffusion dans l'organisme (i) ! Pour nous en tenir ici à la question spéciale qui nous occupe, nous sommes heureux de déclarer que ce disciple émancipé de M. Ricord ne voit pas, en même temps^ dans la syphilis constitutionnelle, — suivant les errements de l'opinion reçue, — une diathèse et une intoxication. Il

(1) Histoire naturelle de la syphilis, Paris, 1863. 2) Loc, cit., p. 25.

HYPOTHÈSES ET STSTÉHES. 7 7

ënumëre, en effet, quelques bonnes raisons pour repousser sa nature âiatfaésique; (fou il conclut à une intoxication (1). La justesse rigoureuse n'est pas, il est vrai, la qualité exquise de ce raisonnement; car enfin là pneumonie, par exemple, sans être davantage une diathcse, n'est point pour cela un empoisonnement. Mais voyez la conclusion imprévue! Aux mains de l'artiste, cette syphilis monstrueuse et paradoxale, avec le buste d'une femme, se termine en queue de poisson : desinit in piscem. Intoxication au commencement, elle devient tout à coup une dialhèse à la Gn. Il se fait ici, qu'on me pardonne cette expression, une sorte de chassez-croisez : à un moment de la maladie, la diathèse paraît et Tintoxication s'évanouit. Ce coup de théâtre a lieu à la limite des périodes secondaire et tertiaire ; limite, pour le dire en passant, qu'il n'est pas toujours aisé d'établir. Pour ne pas mériter l'accusation de mal interpréter l'opinion singulière de l'auteur, nous la reproduisons textuellement :

« La syphilis tertiaire ne doit pas être considérée comme Tune des périodes, i*un des temps d'évolution d'une maladie, c*est un état pathologique distinct que ses caractères cliniques, que son traitement, différencient sufûsamment d'avec la maladie à laquelle on aurait le plus de tendance à le comparer, d'avec la syphilis secondaire (2). La syphilis tertiaire n'est, en eiïet, que la syphilis qui d*intoxication est devenue diathèse, qui de Tétat essentiellement transitoire a passé à Tétat essentiellement permanent (3). »

(1) Noos ne citons pas ici, pour abréger, les caractères à l'aide desquels M. Diday essaye de justiQer cette dUtinction siogulière. L'occasion se présentera d'y revenir ailleurs. 11 suffit pour le moment de prendre acte de la conclusion.

(2) Loc, cit., p. 270.

(3) Ibid,,^. 271.

7 8 GOMSTITUTIOIC KOSOLOGIQCE DE LA STPHIUS

Or, il faut savoir que ce môme écrivain demandait, il y a peu d'années (i), à l'Académie de médecine la proscription de Tun de ses membres convaincu d'organicisme et de néologisme au premier clief. On n'est trahi que par les siens.

§ 6. — - ConséqaeMees des préeédeMtes liypotlièses.

Nous avons largement constaté, ce semble, l'insuffisance et les illusions de la doctrine générale de l'intoxication syphilitique. Cette insufSsance ressort d'ailleurs du supplément de renfort que ses partisans sont obligés de demander à d'autres explications.

Ainsi, tout en partant de la supposition que le virus est un poison, ils reviennent sans cesse à la théorie du ferment, à la métaphore de la graine, à l'influence du terrain : confusion de mots, amalgame d'hypothèses, — luxe de l'indigence !

Une dernière remarque encore. Si le virus est tout, il doit être par conséquent la raison absolue de la maladie. S'il joue vraiment le rôle d'agent toxique, les phénomènes qui en résultent, de provenance purement externe, doivent êire proportionnés à leur cause. Les différences tranchées et importantes que présente le groupe complexe des affections syphilitiques auraient donc pour racine nécessaire des différences correspondantes dans leur cause efficiente , ferment, graine ou poison. A ce compte, il faudrait admettre autant de causes ou de virus que de formes, de variétés, de périodes et d'affections diverses de la syphilis : plusieurs séries de doubles virus pour le chancre aigu ou simple et pour le chancre chronique ou phagédénique, pour l'ulcère infectant

(1) Gazette de Lyon, avril 1860.

HIPOTBÈSSS ET STSTÉMES. 79

et pour le non infectant, pour la syphilis faible et la syphilis forte, pour la syphilis congéniale des enfants et pour la syphilis héréditaire des adultes; en outre, une trilogie virulente pour les trois phases de la syphilis confirmée ; enfin autant de virus multiples, disséminés dans le temps et dans l'espace, qu'il existe de variations historiques ou climatériques de la maladie.

£a définitive, ces explications erronées, illusoires, introduisant la fantaisie et l'arbitraire dans la science, perpétuant l'incertitude dans les esprits, sont le germe obstiné et vivace des malentendus qui pullulent depuis les plus lointaines traditions jusqu'à nous. Mais on se tromperait fort, si l'on ne voyait là que de vaines disputes philosophiques, indignes d'occuper aujourd'hui, à une époque qui se vante de positivisme, l'attention des praticiens. Ces hypothèses ont gouverné et gouvernent encore en grande partie les déterminations de l'art.

On a d'abord comparé les chancres vénériens à la mor~ sure des animaux vénéneux, on s'est en conséquence imaginé qu'on pourrait enlever le virus, déposé dans la partie affectée, par la succion ou par l'application de la chair sanglante des animaux nouvellement tués ou écorchés. Ces deux moyens étaient adoptés du temps de Gaspard Torella. « On vit alors des hommes vils, animés par l'amour du gain, appliquer leurs lèvres sur des chancres dans quelque endroit qu'ils fussent situés, et se vanter d'emporter ainsi tout le venin par des succions réitérées. D'autres se contentaient d'appliquer^ à plusieurs reprises, le croupion plumé et écorcbé d'un coq ou d'un pigeon vivant, ou d'une grenouille coupée par le milieu, suivant sa longueur. Il s'est même trouvé, à la honte de l'humanité, des gens qui n'ont pas rougi de chercher à sacrifier d'autres individus à leur pro-

SO CONSTITUTION JiOSOLOGIQOI DE Li STPHILIS.

pre sûreté, et de s'unir^ dès quils s'apercevaieùt qu'ils étaient infectés, à quelque personne saine dans l'idée qu'elle emporterait tout le virus (I). n

Voilà sur quelles données furent d'abord établies ces ressources futiles, quand elles n'étaient pas odieuses, et d'ailleurs parfaitement illusoires. Plus tard, Ton chercha à dé* truire le virus au moyen des scarifications et des caustiques puissants, et si cette méthode était plus applicable^ elle ne laissa pas, employée sans règle et sans discernement^ que d'engendrer beaucoup d'accidents et d'abus. Elle fut d'ailleurs bien vite battue en brèche par d'autres visées non moins hypothétiques sur le virus.

Quelques médecins ne tardèrent point à déclarer cette médication locale intempestive et funeste. Écoutons Botal : 44 De môme que le singe imite grossièrement et sans jugement tout ce qu'il voit faire aux hommes, sans pouvoir connaître les motifs qui déterminent ces derniers ; ainsi, quand des gens du peuple, absolument dépourvus de connaissance, ont vu un médecin ou un chirurgien habile employer avec succès quelque escharotique, dès qu'ils aperçoivent un ulcère, ils y appliquent sur-le-champ le même remède sans jugement et sans s*appuyer d'aucune observation juste. On ne peut rien imaginer de plus dangereux qu'une pareille méthode ; on concentre ainsi à l'intérieur le virus auquel i7 fallait donner une issue au dehors. Bientôt la contagion fait des progrès affreux que l'on tente vainement d'arrêter en usant de toutes les ressources de l'art (2). » Nous avons vu l'école allemande, Hahnemann en particulier, se faire Técho de ces vaines lamentations.

Les médecins imbus de la doctrine galénique, considérant

(1) Bosquillon, loc. cit.^ t. II, p. 637.

(2) Aphrod.^ tome I, p. 870.

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la syphilis comme une viciation ou une corruption des hu" meurSy se mirent en devoir de les épurer, au moyen des aromatiques, des balsamiques et des antiseptiques de toutes sortes. Ceux qui prétendaient avec Marcel de Corne que Thumeur mélancolique domine chassaient Tatrabile par les purgatifs.

Les iatro-mécaniciens ont tenté de combattre Vépaississement^ Vobstruction et la coagulation de ces mêmes humeurs par les agents résolutifs, les teintures alcalines, les préparations lixivielles, les sels volatils et ammoniacaux, etc., etc. C'est à ce titre que la bardane fut introduite par Sinapius et Férier, les cantharides par Stahl, l'antimoine par Hoffmann, Tammoniaque par B. Peyrilhe. D'autres médecins, à la suite de Boerbaave, soutenant que le virus, lorsqu'il réside dans la graisse, la partie médullaire ou diploïqtie des os, ne peut être atteint par l'antidote, veulent que^ pendant le traitement, le malade soit réduit à une émaciation extrême, s'imaginant atténuer davantage les humeurs et réduire en eau ces parties graisseuses, dernier refuge du virus.

Les spécificiens cherchent plutôt Tantidote, l'agent antivénérien.

Parmi ces derniers, les uns veulent attaquer le virus directement par les alexipharmaques, le mithridate, le thériaque, l'eau thériacale d'Almenar et de Benedict, la chair des serpents ou même des anguilles, employée du temps de ces derniers^ celle de vipère ou de perdrix, recommandée plus spécialement, la première par Mayerne, la deuxième par Varandal.

Les autres ont la prétention d'expulser le venin par les sueurs. Les Espagnols, puis Ulrich de Hutten, N. Massa, Yésale, Fallope, etc., etc., emploient tour à tour le gayac, la salsepareille, le sassafas, la squine, importés du

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nouveau monde; Sinapius et Dollée, le buis; Fallope, Sylvius, Augier Ferrier, le frêne; Plater, la racine de roseau; Musitano, le cyprès; Rondelet, le genièvre; Bartram, la cardinale bleue; Winterly et Quarin, l'astragale sans tige; Russell, le daphné mézéréuni;Tl.ortrzwski, la gratiole, etc., etc.

Considéré comme un être distinct et indépendant, une autre méthode a pour objet d'éliminer mécaniquement et de toutes pièces le poison par la salivation développée à outrance au moyen du mercure, lequel, par sa pesanteur, broie et atomise les parcelles virulentes rencontrées dans sa course, etc. , etc.

Une autre chimère thérapeutique consiste à agir chimie quement sur le virus et à opérer avec ce dernier des combinaisons assez fantastiques qui en neutralisent les effets. De là l'emploi des substances oxygénées , de Tacide nitrique , du muriate suroxygéné de potasse, etc., etc.

Enfin, plus près de nous, n'avons-nous pas vu exalterles prétendus bienfaits des sangsues et des saignées, pour remédier kVirritation syphilitique, seule indication des accidents?

Sans doute Ton peut citer des faits de guérison trèsréels par l'emploi de quelques-unes de ces médications. Mais combien plus d'assertions erronées parmi ces témoignages contradictoires ! Combien plus de conséquences fâcheuses résultant de ces indications gratuites! Souvenons-nous seulement des ravages qu'ont faits les traitements à outrance parla salivation mercurielle et la lancette, aidés surtout par le régime de l'abstinence et de Texténuation.

Donc, après avoir suffisamment mis en lumière la cause des dissidences qui entravent l'essor de la syphilographie dans son objet et ses applications, cherchons les moyens^ s'il se peut, d'y remédier.

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