CHAPITRE II
Nous avons présenté (p. 36-40) Thistorique du système dualiste de la syphilis. Le moment est venu de le juger à son tour.
Ses partisans, comme on le sait, attribuent les différences formelles de la maladie à une différence essentielle du viras. Le chancre simple et le chancre phagëdénique n'appartiennent point à la syphilis; celle-ci serait donc constituée uniquement par le chancre infectant et ses suites constitutionnelles.
La grande, on pourrait dire la seule préoccupation du dualisme est, d'après le langage de ce système, l'infection générale ou constitutionnelle. C'est le seul critérium nosologique accepté. Suivant qu'il y a ou non infection, il faut admettre ou répudier la nature syphilitique de la maladie.
Sans doute^ il y a là une considération de haute valeur; une ligne de démarcation très-nette sépare l'ulcération simble des accidents de la forme confirmée. C'est là un fait qu'on aurait mauvaise grâce à contester^ d'autant plus qu'il rallie autour de lui un ensemble de caractères d' une portée évidente
SYNTHÈSE DES FO&UES STPfllLITlQUBS. 431
pour la pratique. Mais il ne faut pas en exagérer la signification. Dar^slesdiathèses, dans les maladies constitutionnelles surtout, à côté des formes à localisations multiples, graves, parfois permanentes, on trouve généralement une forme bénigne à manifestations simples, éphémères ou resireintes. La goutte, qui se caractérise par quelqu.es fluxions tendineuses ou synoviales isolées et légères, ressemble peu à la forme habituelle, &xe ou noueuse qui désorganise la plupart des articulations, ou à la goutte anomale se promenant sur les viscères et portant le désordre dans l'économie. La scrofule bornée à quelques croûtes de lait, à ropbthalmie palpébrale, aux oreillons ou à Totorrhée, diftère singulièrement de la forme qui multiplie les engorgements glandulaires, les lésions cutanées et osseuses, produitlaphthisie ou le carreau. Le rhumatisme mono-articulaire ne diffère pas seulement du rhumatisme généralisé par sa localisation, mais encore par Tenstemble de ses autres caractères et surtout par sa durée. U en est de même pour les formes de la syphilis.
La forme simple diffère de la forme confirmée d'une manière remarquable. Mais est-ce tout? La sypbilii^ originelle du quinzième siècle, — avec son pouvoir contagieux siconsi- . dérable, sa propagation iî rapide, salèpre si hideuse^ ses douleurs si violentes, sa gravité si habituelle, — n'est-elle point singulièrement différente de la forme vulgaire que nous voyons ? Ne peut-on en dire autant, du pian, du sibbens , du sckerljevo, et^ sans aller si loin, de la syphilis congéniale aigué des riouveau-nés ? Est-ce que l'ulcération simple, — caractérisée par quelqueis ulcérations promptement cicatrisées en quelques semaines, — serait isous la dépendance du même virus que l'ulcère malin, rongeur et hideux, qui, rebelle aux moyens de répression les plus énergiques, s'a-
4 32 DMITÉ DE LA STPHILIS.
charne aux malades pendant de longues années, mutile leurs organes, mine leur constitution et parfois entraîne la mon? Est-ce que la maladie, — cette disposition contre nature du composé vivant^ — n'est point générale, dans la véritable acception du mot, parce qu'elle se borne à des lésions uniques et localisées? D'où vient donc la loi de ses évolutions dans le chancre phagédénique comme dans l'ulcération confirmée ? Quand on met en avant un système, c'est pour l'ajuster à tous les cas. Or, si la diversité des effets a pour raison d'être la diversité des principes morbifiques, il faut bien logiquement reconnaître pour chaque forme morbide un virus spécial.
En attendant que les dualistes contemporains suivent l'exemple de Carmichaêl, ils s'en tiennent pour le moment à la prétention modeste de deux virus, motivant cette dichotomie d'après des caractères que nous devons soumettre à un examen scientifique. On les trouve ces caractères reproduits en regard sur deux triomphantes colonnes par les intrépides partisans de la secte nouvelle. Nous en empruntons le manifeste habituel à l'un de ses interprètes les plus autorisés et les plus récents :
u Quant à moi, — dit M. Diday, — quand je vois
« D'une part, D'autre part, .
tt Un ulcère dur, Un ulcère mou ;
« A incubation de deux ou trois Sans incubation ;
septénaires,
«A processus d'inflammation A processus d'inflammation
adhésive (H. Lee), suppurative ;
tf Irréinoculable ausujetqui le Réinoculable indéfiniment au
porte, sujet qui le porte ;
(1) Histoire naturelle de la syphilis, Paris, 1863, p. 9.
ST.NTHÈSB DES FOBMES SYPHILITIQUES. 433
u D'une part^ D'autre parf,
« Non abortible. Avortant toutes les fois qu'il a
été complètement détruit ; « Exclusif à l'espèce humaine, Transmissible à plusieurs espèces animales ; ce Constamment accompagné Â adénopathie non constante,
(chez les sujets indemnes) mais suppurant à l'instar de
d*une adénopathie constara- l'ulcère qui en est te point
ment indolente, de départ ;
«< Produisant toujours à terme Bornant toujohrs son action à
fixe une série de symptômes un effet local ;
généraux caractéristiques^ « Susceptible à TinQuence eu- Échappant complètement au
rative de quelques remèdes pouvoir des spécifiques ;
généraux, dits spécifiques, « N'affectant qu'une seule fois Se reproduisant et avec la
le même individu de la même intensité sur un in-
même manière, dividu autant de fois qu*on le
lui inocule ;
ce Ma raison, mon simple bon sens, se refusent à croire que ce soient \\ deux dérivés d'un même principe morbide. »
Cette perspective pittoresque de symptômes — arrangés en manière de trompe-rœil — se réduit à quelques caractères dont nous devons faire Texamen avec d'autant plus de soin que de cette analyse comparée se déduit la démonstration plus rigoureuse de la synthèse de la syphilis.
§ 1* — Des earactères dn chancre. %
Toutes les formes de la syphilis acquise et vulgaire ont pour caractère commun, primordial, nécessaire et essentiel, le chancre: c'est le symptôme primitif unique, l'accident syphilitique par excellence. Expression pathognomonique constante de la maladie, Tulcération chancreuse virulente ne se Davassr. 2 8
434 UmTE DE LA StPHlLIS.
retrouve point en aucune autre. Elle est à la fois réiément le plus fidèle et le plus certain de la syphilis.
Le chancre a lui-même pour attributs essentiels :
Vulcéralion^
La tendance envahissante^
La virulence .
Quel que soit Télément anatomique initial du chancre, son aspect définitif est Tulcération .
L'ulcération formée, sa tendance naturelle est d'envahir et de ronger. — dans une certaine limite et pendant un temps déterminé, — les tissus voisins.
Cette ulcération a la propriété de reproduire par son pus une lésion généralement semblable à l'ulcération mère.
Deces trois attributs du chancre, le dernier doit nous occuper quelques instants .
Quelle est, — dans Tulcération chancreuse, — la condition de la virulence ? — Le pus.
L'ulcération chancrcuse constitue au plus haut degré le foyer virulent. Autour de ce foyer primitif rayonne bientôt une sphère d'activité également virulente, c'est-à-dire apte à ta formation de nouveaux foyers chancreux. Cette particularité explique très-bien : l'apparition successive de chancres multiples après un seul contact suspect; l'inoculation des érosions ou des piqûres pratiquées dans le voisinage; liinsufifisance de l'excision et de la cautérisation, — quelques jours après le début, — à détruire l'ulcération renaissante ou rebelle ; l'inaptitude ordinaire d'une plaie faite à distance à revêtir le caractère chancreux. Or, même dans cette sphère d activité virulente, le pus est la condition et devient l'agent essentiel de la contagion ; témoin l'expérience suivante de Melchior Robert :
SYNTHÈSE DES FORMES STPaiLlïlQDES. 43 5
« Nous avons inoculé sans aucun résultat^ d'un nfialade à un autre, le sang puisé à la surface des plaies produites par l'excision du chancre simple et du chancre induré. Les inoculations ont été négatives pendant les trois premiers jours qui suivent rescision. Mais, dès que la suppuration s'est rétablie à la surface des plaies, c'est-à-dire vers le quatrième jour, la matière sécré* tée est devenue inoculable, et,qiii plus est, l'induration s'est reproduite dans certaines limites au-dessous de ces plaies lorsqu*il s'agissait de chancres indurés (i). »
Si le pus est la raison d'être de la virulence chancreuse, Ténergio de la contagion doit se trouver, eu conséquence, adéquate à l'activité de la suppuration.
Ceci nous explique déjà l'inégalité du pouvoir contagieux dans les diverses formes syphilitiques. Dans la syphilis simple où le caractère inflammatoire est plus aigu, la suppuration plus prononcée, la capacité contagieuse se trouve à la fois plus énergique et plus étendue que dans le chancre confirmé^ où l'abondance du pus est médiocre et son élaboration incomplète.
C'est ce qui nous fait comprendre encore comment, sous la lancette de M. Rollet, l'insertion du pus chancreux simple à la surface du chancre induré a poiur résultat d'élargir ou de creuser la surface ulcérée de ce dernier, d'activer sa purulence et de lui transmettre l'inoculabilité qu'il n'avait point sur le porteur; — tandis que l'application du pus de chancre induré à la surface de l'ulcération simple reste sur les propriétés de cette dernière sans effet.
Enfin, c'est ce qui nous fait comprendre comment il suffit, en quelques circonstances, d'exciter la formation des globules purulents dans l'ulcération confirmée pour élever, aii moins de quelques degrés, le niveau de son pouvoir de transmission ou de reproduction. A Tappui de cette thèse, nous
(1) Nouveau traité des maladief vénénennes, p. 320.
devons résumer ici les deux expériences de M. H. Lee (1).
I. Un jeune homme avait sur le fourreau un chancre huntérien bien dessiné, dont la sécrétion examinée au microscope ne parut pas contenir un globule de pus au moment de son insertion successive. Trois séries d'inoculations, faites chacune à deux jours d'intervalle, restent sans aucun résultat.
On applique un petit vésicatoire sur l'ulcère, lequel, au bout de quarante-huit heures, se couvre d'une sécrétion puriforme que l'on inocule sur plusieurs points de la cuisse. Deux jours après, l'ulcère ne sécrétant plus de pus, on inocule de nouveau le fluide exhalé à sa surface. Enfin on Tirrite de nouveau par une application de sabine, et Ton inocule derechef Texhalation puriforme qui en résulte. — De ces trois séries d*inoculations, les premières et les dernières offrent seules un résultat positif (lorsque Tulcère fournissait du pus) ; les deuxièmes échouent (lorsque le fluide avait perdu l'aspect puriforme].
Les résultats de l'inoculation ont consisté en petites taches circulaires, papuleuses, sans induration, l'une avec un peu de tendance à s'ulcérer, une autre pustuleuse, une troisième vésiculeuse ; cette dernière inoculée de nouveau a réussi.
II. Une jeune fille porte deux chancres indurés primitifs en voie de progrès, dont la sécrétion au microscope est reconnue exempte de globules purulents. Deux séries d'inoculations sur la malade restent sans résultats.
Pansés avec la sabine, les chancres présentent une abondante sécrétion manifestement purulente qui sert à de nouvelles inoculations. 11 en provient le troisième jour une. petite pustule^ laquelle inoculée à son tour en plusieurs points donne un résultat positif qui persiste environ trois semaines.
Ainsi, les résultats de Tinoculation se sont trouvés positifs ou négatifs sur le porteur, suivant que le fluide expérimenté contenait ou non des globules purulents. Il faut toutefois remarquer que ces effets de la réinoculation du chancre confirmé sont moins décisifs à la suite de Tirritation simple par
;i) The Lancet, 13 septembre 1863/
STI<iTHÈSB DES FORMES SYPHILITIQUES. 487
le vésicatoire ou la sabine que sous TinflueDce du pus spécifique; ce qui confirme d'ailleurs notre opinion à Tappui de rinégalc virulence du pus chancreux dans les diverses formes de la syphilis.
Ces trois attributs sont constituants du chancre : ils se retrouvent dans Tulcération primitive de toutes les formes de la syphilis, — à des degrés divers. A ces degrés se joignent d'antres caractères accessoires, simples accidents de configuration, d'étendue ou de durée. Et de l'ensemble de ces variations résultent les trois catégories de chancres en rapport avec les formes acquises. Aussi le chancre est : — mou, taillé à pic ou dentelé, profond, grisâtre, chagriné, suppuré ou sanieux, légèrement douloureux et multiple dans la forme simple ; — mollasse, pultacé^ livide, à bords décollés ou renversés, sinueux, isolé, nomade, térébrant ou serpigineux, lancinant, chronique, rebelle dans la forme maligne ; — dur, saillant, adhérent, cupuliforme, lisse, peu profond, à peine humide, indolent, unique dans la syphilis confirmée. Ces catégories constituent non des espèces, mais de simples variétés.
Ce triple aspect, souvent si caractéristique, est loin de se présenter avec ces signes accentués, soit dans chaque cas, soit surtout dans toutes les périodes de Tulcération. Ces nuances, dans beaucoup de faits, se fondent mutuellement les unes dans les autres. Au début surtout et jusqu'à la période de l'induration, elles se confondent même à peu près totalement. Et cela est si vrai, que les syphilographes les plus autorisés confessent très-humblement qu'ils ne sauraient, à ce moment de leur évolution, les distinguer. Élèves de M. Ricord, les dualistes ne récuseront pas sa vaste expérience lorsque le maître fait cette déclaration : « Le diagnostic du chancre présente souvent assez de difficultés
488 OMITft DE Li STPHILI8.
pour tenir en échec le jugement des praticiens les plus exercés... Les formes (aspects) que prend au début le chancre induré sont les mêmes que celles du chancre simple... Quelque tranchés, quelque spéciaux que puissent être les caractères extérieurs du chancre, ils ne suffisent pas à établir d'une façon péremptoire et absolue le diagnostic de cette affection (1). n Et M. A. Foumier : « S'agit-il d'un chancre infectant, s'agit-il d'un chancre simple :• souvent, trop souvent le problème reste insoluble pour le médecin le plus instruit, pour le spécialiste le plus expérimenté (3). » M. Diday lui-même reconnaît-il ses propres paroles ? n Avant de porter un pronostic, — dit ce dernier, — avant d'écrire une ordonnance surtout, prenez le temps nécessaire pour étudier la lésion. Il existe, à la vérité, des cas tranchés, des indurations hâtives qui, même dès les premiers jours du chancre, ne laissent aucun doute sur sa«ignification. Mais le plus souvent il n en est pas ainsi.., (3). » Conseils très-sages assurément, mais peu d'accord avec la dichotomie tout à l'heure si caractéristique des deux espèces d'ulcération (4j. Comment, après de tels aveux, parler encore des ccuractères
(1) Leçons sur ie cluincre, 1858.
(2) Thèse, I8R0.
(3) Loc. cif.f p. 188.
(4) Il serait facile d'emprunter aox exemples mêmes de M. Diday plus d'un témoignage à Tappui de notre thèse. Je rapporte seulement les extraits suivants de deux observations de son appendice {loc. cit., p.*255).
Obsbrtatiou ix. — ..A9 janvier, Pçtit b«iuton sur le filet Le 27, je vois une érosion qveje crois être une chanerelle; Je la cautérise avec la pâte de Canquoiu. Le 9 février, cette cautérisation abortive a échoué ; je constate de Tiuduratioâ avec son adéoopathie earactéristique... 28 tnars^ céphalée, roséole, etc., etc.
OasaHVATioiv x. — ...Érosion du Kland un mois après le contage, il y avait si peu éTinduration, qoe je la pris d'abord poQr un chancre simple [»e^t semaine^ après, aecidents constilionnels)....
Voilà les leçons de la pratique.
STISTHÈSE DES FOBMES STPHILITlQCtS. 4H9
spécifiques du chancre infectant et non infectant ? « Quoi ! s'écrie dans son juste étonnement M . Langlebert (1), voilà deux lésions externes, visibles, tangibles, qne vous pouvez observer, examiner, étudier toutà votre aise ; ces deux lésions sont, dites-vous, d'essence, de nature absolument différente, et cependant rien dans leurs signes objectifs, dans leurs caractères sensibles, ne vous permettrait de les distinguer l'une de l'autre ? Eh bien I je vous le dis, on votre théorie est fausse, ou la nature est ici en pleine contradiction avec les lois qu'elle a elle-même établies. Choisissez. »
Cependant, suivons avec patience le parallèle tracé par les dualistes. — Il s'agit toujours du chancre.
A. — L'incubation. — Ce caractère n'a pas dans l'espèce l'importance qu'on lui accorde. On ne saurait trouver rien d'absolu dans son défaut, son existence ou sa durée.
S'il est vrai, d*une manière générale, que l'incubation chancreuse soit ordinairement moins prolongée dans la syphilis simple que dans la syphilis confirmée, et, dans celleci, à la suite de la contagion primitive qu'à la suite de la contagion secondaire, — on ne peut voir encore là qu'une question de degré ne justifiant pas la distinction radicale systématiquement établie.
Le chancre simple n'incube-t-iiyomat^ ? Le chancre induré incube-t-il toujours?
Sous la lancette^ l'incubation fait souvent à peu près égal défaut des deux côtés. M. Ricorddit pour le chancre en général : « Le travail morbide s'établit du moment oii la cause spécifique est mise en contact avec les tissus. » Et pour le chancre infectant : a L'expérimentation directe démontre surabondamment que l'incubation n'existe pas, dans la vé-
(1) Loc. a7.„p 341.
440 OmiTÊ D£ LA SÏPHIUS.
ritable acception du mot (i). » — Melchior Robert : «Lorsqu'on insère sur un individu sain du virus de chancre infectant, l'inoculation suit une marche identique à celle que Ton observe dans les inoculations du virus de chancre mou. Dans aucun cas, nous n'avons noté le phénomène de l'incubation indiqué par les auteurs (3).» — Suivant M. Bassereau, le promoteur distingué du dualisme : Après l'inoculatioo du pus de chancre infectant, u une auréole inflammatoire commence ordinairement à se manifester autour de la piqûre, au bout de 24 ou 36 heures. Le troisième ou le quatrième jour, quelquefois même vers la fin du deuxième, la piqûre est surmontée d'une vésicule, etc., etc., etc. (3). »
Si la clinique ne répond pas absolument de la même manière, cela tient d'abord à ce que les conditions changent : Ton ne saurait identifier, au point de vue qui nous occupe, la contagion naturelle avec l'inoculation artificielle du pus sous l'épiderme. Lorsque ces conditions sont identiques, c'està-dire, lorsqu'une érosion, une gerçure, une solution de continuité quelconque, reçoivent le contage dans l'acte vénérien de la même manière que par l'insertion de la lancette, le travail morbide s*établit plus souvent d'emblée. L'on peut voir dans la thèse de M. Buzenet (4) l'exemple d'un malade qui, portant sur la lèvre inférieure une égratignure produite par un coup d'ongle, présenta dans ce point, — deux jours après la contagion directe, — les premiers indices d'un chancre infectant.
Maintenant, — dans les circonstances ordinaires , — le
(1) Loc.cit.,p, 27 et 80.
(2) Loc, cit., p. 308.
(3) Traité des affections de la peau symptomatiqwis de ia Syphilis, Paris 1852, p. 135.
(4) Buzenet, Études sur le chancre céphaWfue, 1858, p. 21 .
chancre simple, en particulier, n'incube-t-il jamais ? On voit beaucoup d'exemples où ce dernier n'apparaît que quelques jours après la contamination. L'on peut en croire M. Fournier, qui a fait uâe étude expérimentale si approfondie de la contagion syphilitique. Fervent dualiste, il reconnaît cependant une incubation de 3 à 4 jours au chancre simple.
Le chancre dit infectant a-t-il toujours une incubation prolongée ? — Ce qui montre bienTinconstance de ce caractère, c'est le désaccord de nos adversaires à son égard. La statistique de M.Fournier, sur il cas, donne un peu plus de 3 jours d'incubation en moyenne (c'est-à-dire quelques heu^ res de plus que pour le chancre simple); celle de M. Poucet, sur 38 cas^ 8 jours ; celle de M. Diday, pour 29 cas, \A jours. Noter que tous ces chiffres n'exprimentque des moyennes. Dans ces derniers temps^ ce caractère grossissant toujours aux yeux complaisants des dualistes, MM. Nodet, Belhomme et Martin ont porté avec M. RoUet la moyenne de sa durée à 25 jours.
Nous avons cité tout à l'heure des cas dans lesquels l'apparition du chancre, dit infectant, a lieu d'emblée. Nous y ajouterons le fait suivant :
a Je donne en ce moment des soins, dit Af . Langlebert> à un jeune homme sur le prépuce duquel trois énormes chancres infectants se sont produits vingt-quatre heures après le contact virulent (1). )>
M. Ricord a publié dans sa clinique iconographique plusieurs observations où le début du chancre infectant est noté après le contact virulent:
Le lendemain (pi. i7 bis) ;
Deux jours après (pi. 14) ;
Deux ou trois jours après (pi • 20) ;
il) Loc. cit. f p. dCl.
4 42 Vmrt DE Lk STPBILIS.
Le troisième jour (pi. 16) ; Le sixième jour (pL 17).
M. Bassereau^ comparant l'évolution de chancres infectants développés simultanément à des blennorrhagies, contractés à la même époque et à la même source que ces dernières, conclut : « Le chancre (infectant], dans trois cas, a paru avant la bien* iiorrhagie, du troisième au cinquième jour après les rapports contagieux (i). »
Dans une observation de Melchior Robert, trois jours ^prks la contamination, un chancre induré apparaît à la lèvre d*un malade (2).
M. Zélaschi, inoculant le pus d'un chancre induré type sur le sujet, obtient le quatrième jour la pustule caractéristique (3). V Nous verrons enfin, dans Tune des observations rapportées un peu plus loin, l'exemple d*un chancre, suivi de ses accidents confirmés, pleinement développé du quatrième au cinquième jour authentique de la contagion.
Voilà quelques exemples très-suffisants qu'il serait facile de multiplier considérablement. Ils n'infirment nullement, à notre avis, les témoignages qui ont conduit à admettre rincubation prolongée de la syphilis confirmée, mais seulement la conclusion beaucoup trop radicale que Ton en a voulu tirer au point de vue nosologique en question.
B. — Caractère abartible. — Il faut croire que ce caractère séméiotique, dévolu au chancre simple, a une bien médiocre valeur, puisque ni M. Nodet ni MM. Belfaomme et Martin^ si minutieux dans Ténumération de leurs signes différentiels, n'en ont souci.
( I ) Traité des affections de la peau symptomatiques de la syphili^\ p. 127.
(2) Loc.cit,, p. 354. Les faits abondent dans le livre de cetexceTlent auteur. On peut citer encore sur lé même sujet celui qui est consigné p. 514.
{^) Gaz, méd. des Ètaf s Sardes, V^diècembieA^X. . .
STMBESfi BUS FOKMES STPHILITIQOES. 44^
M. Ricord témoignaitautrefois, et M. Sigmund^ de Vienne, pense encore aujourd'hui que la méthode abortive est tout puissante avant le quatrième ou le cinquième jour qui suit l'époque de la contagion pour tout chancre indistinctem^' Bien que cette prétention thérapeutique nasQit pas, malheiuredéement, souvent justifiée, on peut l'accepter sans restriction et la mettre à profit à titre d'indication thérapeutir]ue très-légitime dans la limite de son opportunité. Mais comment déterminer, avant le 4* ou le 5** jour, le caractère présumé infectieux du chancre naissant? L'induration seule, de l'avis universel, peut lever les doutes. Jusque-là donc^ il reste toujours fort obscur si Ton opère sur un chancre de la syphilis simple ou non. Or, c'est justement cette équivoqnc qui faitja fortune du dualisme. Si, après l'incision ou la cautérisation, le chancre ne repullule pas, c'est parce qu'il était simple; si, connue le phénix, il renaît de ses cendres, c'est qu'il est ou sera infeolant : explication commode sans doute, mais non moins gratuite, et par là dépourvue de tout crédit sérieux.
C. — L'induration. — Selon nous, le chancre qui s'indure n'est plus le chancre : du moins, c'est le chancre transformé dans son aspect, dans ses éléments, dans ses propriétés. Cette transforiiiation est la première localisation manifeste de l'état constitutionnel proprement dit. Comparer le chancre déjà induré à l'ulcération simple, c'est réunir dans un même parallèle deux lésions, sinon de nature^ au moins d'évolution et d'ordre différents. Ce n'est point le chancre induré qui engendre ou remorque la syphilis constitutionnelle : l'induration est déjà le fait accompli, le signe caractéristique de ce retentissement.
Quelque considérable que soit l'importance séméiotique
44% DM ITÉ DB Lk 8TPHIL1S.
de ce symptôme, il ne peut servir d'attribut essentiel au chancre suivi d'infection. Chancre dur et chancre infectant ne sauraient être synonymes. Il y a des chancres indurés sans accidents constitutionnels^ et, deméme^ des symptômes confirmés sans chancres durs.
a. Induration sans accidents constitutionnels. Nous en avons rapporté des exemples (p. 234). Melchior Robert en cite sur les hommes plusieurs observations (1).
Cette particularité a été même observée chez la femme. (( Dans un autre (cas), dit M. Ch. Leroux (2), rinduration persista au même degré après trois mois de traitement mercuriel chez une malade qui n'eut jamais d'accidents secondaires. » M. Diday en a lui-même, dans son mémoire sur la réinfection syphilitique^ produit trois observations.
Dira-t-on que, dans ces cas, ces symptômes isolés sont le résultat d'une immunité acquise par une infection constitutionnelle antérieure du sujet ? Mais cette objection n'est pas susceptible de s'adresser à beaucoup de faits où il a été permis de constater l'absence d'antécédents syphilitiques confirmés.
b. Accidents constitutionnels sans induration. Il y a longtemps que M. Ricord a dit : « L'induration de la base du chancre n'a d'importance réelle dans le diagnostic que lorsqu'elle existe, car, je le répète, des chancres privés de ce caractère n'en conservent pas moins toutes leurs propriétés, tant sous le rapport de la contagion que sous celui des accidents consécutifs (3) . »
Il y a longtemps aussi que nous avons signalé, avec
(1) Loc. cit.^ p. 329.
(2) Ch. Leroux, une année à l'hôpital de Lourcine, p. 21, thèse inaugurale. Paris, 1855.
(3) f^otes. Loc. cit, p. 426.
A. Deville, la rareté de Tinduration ebancreuse des organes génitaux chez la femme : « Autant, disions-nous (i), les chancres indurés sont fréquents chez les hommes, autant ils sont rares chez les femmes; proportion absolument inverse quant aux plaques muqueuses. » Tous les médecins qui ont observé à l'hôpital de Lourcine sont unanimes à cet égard. Entre tous, l'autorité de mon ancien maître, M. Cullerier, a un poids considérable : « Je crois, — dit ce modeste et savant praticien, dans son remarquable rapport à la société de chirurgie, en i855, — je crois que le chancre le plus simple, le plus exempt d'induration locale, peut étro suivi d'accidents constitutionnels. Tous les jours, je suis témoin de faits semblables chez nos malades de Lourcine; et ici je fais appel à tous ceux de nos collègues qui ont passé par cet hôpital, afin qu'ils disent s'ils n'ont pas vu comme moi de cas exemples en grand nombre. » L'un des chirurgiens du même hôpital, M. Alphonse Guérin^ a fait (1864) le même aveu : u Les chancres indurés sont plus rares chez la femme que chez l'homme. A Lourcine, avec la plus scrupuleuse attention, nous n'en voyons pas une trentaine par an (2). » A Marseille, M. Pirondi (3), sur 157 chancres féminins, ne mentionne pas même une fois l'induration, ce qui témoigne au moins, — et d'ailleurs à tort, — du peu d'importance qu'il attache à cette lésion sur le sexe en question. Melchior Robert, sur une statistique de 36 cas pris au hasard sur les femmes atteintes d'ulcérations primitives, trouve seulement quatre chancres avec une induration circonscrite bien formulée (4). Enfin, en Angleterre, cette pro-
(1) Mémoire sur les plaques muqueuses^ ISAS, p. 66.
(2) Alph. Guérin, Malad. des or g. génit, de la femme, 1864. (3j Notes cliniques de T armée 1856.
(4) Loc. cit., p. 375.
4 46 UKITÉ DE LA 8TPUUS.
portion a été rencontrée un peu plus forte par le docteur H. Lée. Dans Tune de ses statistiques, sur 71 cas de chancres chez les femmes, il a pu noter 19 fois l'induration, tandis que chez les hommes, sur 95 cas, il Ta reconnue 51 fois.
Il est aussi des zones de Téconomie où le chancre ne s'indure guère : tel est, par exemple, le col utérin. « L'induration, dit M. A. Guérin, ne s'observe presque jamais à la base des chancres, du col de l'utérus. »
Au contraire, on trouve d'autres localités où l'induration est tellement fréquente et habituelle, que Ton a nié pendant un temps l'existence dans ces mêmes parties du chancre simple : nous voulons parler de la région céphaliquo. M. Ricord a pu soutenir, sans rencontrer d'abord de contradicteurs, qu'il n'existait dans la science aucun cas de chancre mou céphalique. Et ses élèves ont reproduit en choeur cette assertion. Ainsi, M. A. Fournier, sur 28 faits de chancres céphaliques^ n'aurait pas rencontré une fois le chancre mou. Et M. Puche n'a pas été plus heureux sur 30 faits du même genre.
Depuis cette époque, d'autres faits appartenant à MM. Boys de Loury et Costilhes, Diday, Clerc, RoUet^ Buzenet, Nadaud des Islets ont démontré que la tête n'est point réfractaire à la contagion ou à l'inoculation du chancre simple. Mais nous dirons avec MM. Belhomme et Martin : a En dépit de ces faits que Ton pourrait multiplier, le chancre mou céphalique n'en reste pas moins une exception (1). »
Gomment concilier, en principe, ces variations de l'induration chancreuse, soit sur la femme ^ soit sur certaines régions de l'économie, avec la doctrine des dualistes? En leur laissant ce soin difficile, nous passons à une série de preuves plus directes.
(I) Ixic. cit.^ p. 46!.
STNTHÈSE DES FORKES STPHILITIQDES. 447
Ici nous n'avons que l'embarras du choix : mais nous n'abuserons pas, outre mesure, du nombre de nos arguments.
Dans nos cartons, très-riches sur ce sujet, voici deux faiis résumés sans autres réflexions. C'est l'observation banale, le menu fretin de Thôpital.
Observation xxxii. —^ Syphilis confirmée : Chancres mous, superficiels, oedème de la grande lèvre, symptômes secondaires, roséole.
Augustine Gauthier, dix-huit ans, gillctière, entre le 21 août 1844, salle Saint-BruQO, 27, à Thôpital de Lourcine (service de M. Cullerier). Malade poar la première fois.
Ulcération chancreuse molle, grise, douloureuse, à la commissure antérieure de la vulve, coiffée par le capuchon cliloridien œdématié bords un peu déchiquetés; prurit et élancecéments.
Trois chaiicres plus petits, plus superficiels, également mous à la face interne des grandes lèvi*es, tendues, rouges, infiltrées.
Ganglions correspondants légèrement et régulièrement engorgés.
Rien ailleurs de particulier.
15 septembre. Développement des symptômes secondaires : courbature, douleurs céphaliques, engorgements cervicaux, disque sombre du sillon des ailes du nez, roséole générale. Les trois chancres des grandes lèvres sont entièrement cicatrisés ; aucune trace d'induration (traitement par le proto-iodure).
1 1 octobre. L'ulcération chancreuse de la commissure est cicatrisée à son tour, sans dureté. La roséole commence à s*éteindre.
8 novembre. Les taches roséoliques semblent reprendre une nouvelle intensité (fumigations de cinabre).
i^ novembre. Tout a disparu. Sortie.
Observation xxxui. — Syphilis confirmée : Chancres mous, symptômes secondaires, lichen.
Mathilde Jeammer, âgée de vingt ans, blanchisseuse, bonne constitution ; blennorrhagie antérieure de longue durée.
khè Umii D£ LA SYPHILIS.
Elle entre salle Saint-Alexis, n® 21 ^ hôpital de Lourcine (service de M. Ciillericr]^ le 30 janvier 1844.
Ëtat actuel : ptyriasisdu cuir chevelu^ adénite post- cervicale ; macules crylhémateuses sur le menton ; papules lichénoïdes arrondies^ d'un rouge cuivré, saillantes et nombreuses sur les membres où elles deviennent plus apparentes par une position déclive, plus larges et un peu plus p&les sur le tronc^ plus sombres sur les organes génitaux (1), oit elles conservent d'ailleurs leur apparence cutanée. En examinant avec attention ces derniers, on trouve sur la face interne des grandes lèvres^ à la fourchette, quelques ulcérations chancreuses peu nombreuses, clalées, à fond grisâtre, à bords nettement découpés, entourés d'une auréole sombre^ sans aucune induration ; elles paraissent à l'état de cicatrisation commençante* Deux chancres à la marge de l'anus plus récents ; ils n'offrent point davantage de dureté. Engorgements ganglionnaires légers et multiples.
Traitement mercuriel par le prolo-iodure; fumigatioùs de cinabre, cautérisations.
Au bout de quinze jours, tous les chancres sont cicatrisés, ils ne laissent aucune induration. Après un mois, les papules commencent à s'effacer d*abord sur le ventre. Le lichen a tout à fait disparu après deux mois de traitement.
Sortie de l'hôpital le 29 mars.
Parcourons quelques auteurs.
M. Ricord nous fait voir (2) un ulcère sans induration spécifique, suivi d'accidents constitutionnels.
M. Chausit a rapporté plusieurs observations très-concluaotes (3) :
— Dans l'une, il est question d'une syphilide squammeuse^ avec iritis, diarrhée et cachexie^ chez une femme portant des chancres vulvaires sans trace dHnduration.
— Une seconde concerne un cas de syphilide populeuse avec
(1) On voit par cet exemple que les papules siégeant sur les membranes muqueuses ne constituent pas nécessairement des plaques. Cette dernière éruption existe d'aileurs le plus souvent à la peau.
(2) Clinique iconographique. PI. 10.
(3) Annales des maladies delà peau et de la syphilis. T. IH, 1850.
Sir^THESB DES FOAMES STPHILITIQUES. 449
trtVti, précédée de chancres non indurés, et sans engorgeaient de raine.
— La troisième, résultat d'un tîoI sur une petite fille de dix ans, montre des chancres non indurés avec pustules pleUes, herpès circinné du cou et du visage.
Melchior Robert raconte l'histoire d'un jeune homme atteint d'un chancre mou du frein. « Observé avec attention et touche à chaque visite, ce chancre n* offrit jamais la plus légère trace de dureté, La plaie guérit en un mois sans laisser de dureté. )> On donne congé au malade qui revient deux mois après avec une cicatrice imperceptible du chancre, poussée ganglionnaire aux deux aines, adénite post-cervicale, éruption varioliforme générale; plus tard angine, plaques muqueuses de la langue, croûtes impétigineuses (i).
Une femme observée à l'hôpital de Lourcine par M. Ramon Ochoa a présentait , dit ce dernier , à la partie interne de la grande lèvre droite, un chancre qui, en moins de six semaines, avait parcouru toutes ses périodes, ne laissant, à l'époque où je Tai observé, qu'une très-légère rougeur sans aucune induration. Cependant elle avait la pléiade ganglionnaire et la roséole syphilitique (2). »
F. Gabalda a rapporté une observation d'un grand intérêt que nous résumons :
Observation xxxiv. — Érosion simple suivie de syphilis confirmée.
Un individu âgé de cinquante-huit ans, sujet aux éruptions herpétiques du gland, portait une éruption semblable survenue à la suite du coït, mais plus douloureuse qu'à l'ordinaire. Sous Tinfluence des cautérisations, les vésicules lui ayant paru guéries, il s'expose de nouveau à des rapports suspects, et s'aperçoit incontinent au même point d'une écorchure qui persiste. Le il mai 1861, onze jours après le premier examen, il n'y a pas
(1) Lac. cit., p. 360.
(2) Ochoa. Quelques considérations sur la syphilis^ p. 29, Thèses de Paris 1855.
Davasse. 29
4&0 UNITÉ DE LA STPfllLIS.
la moindirc induration à la base du petit ulcère^ les ganglions inguinaux ne sont nullement engorgés. Le 23, Tulcère persistait, mais la cicatrisation paraissait prochaine ; toujours absence d'induration et d'engorgements ganglionnaires. « Convaincu que j'avais affaire à un chancre simple* je dis au malade qu'il n'avait aucunement à en redouter les suites» Mais mon pronostic devait se trouver en défaut, n Un mois après, ce même petit chancre n'était pas encore cicatrisé. Les ganglions inguinaux s'étaient engorgés des deux côtés ; le bubon de droite s'abcéda. Dans les premiers jours de juillet^ pendant que le bubon était en suppuration^ il survint un mouvement fébrile^ une roséole trèsintense à larges taches ; un certain nombre devinrent papuleuses. En même temps, éry thème guttural et dysphonie^etc., etc. (1).
Ce n'est pas seulement la vue, mais aussi la mémoire qui paraît faire défaut aux dualistes. J'ignore si l'un d'eux, alors chirurgien en chef de rhospioe de rAntiqaaille de Lyon, a conservé le souvenir d'une observation, — avec réflexion, — qu'il a imprimée en 1845. En tout état de cause, nous ferons notre profit de ce document curieux dont il faut retracer les traits principaux pour le jugement du procès et l'édification du lecteur.
Observation xxxv. — Deux blennorrhagias et un chancre non induré récent pour tous symptômes antérieurs. Éruption d'une syphilide lenticulaire près de deux mois après l'apparition des chancres.
6... 9 trente-trois ans, a eu, « il y a 6 ans^une blennorrfaagie peu douloureuse qui, après 3 semaines de traitement adoucissant, fut heureusement et promptement coupée par le poivre cubèbe.
« ... le 1®^ janvier 1845, quelques jours après un coït suspect, il s'aperçut d'un nouvel écoulement blennorrhagique. Un régime délayant, puis quelques purgatifs et enfin des injections avec l'eau blanche suffirent pour opérer la guérison qui était
(I) Gabalda, de la nature du virus syphilitique et de son unité. Art» médic, Paris 1802, t. XV, p. 282.
SYr(TflÈS£ DES FOUMES SYPHILITIQUES. 431
achevée en moins de deux mois et demi. Bien avant cette époque c*estrà-dire le 20 janvier^ le malade avait contracté un chancre à la partie inférieure de la verge et na peu à droite de la ligne médiane. Après avoir tHippuré Sa iO jours, il se ferma; mais un autre chancre apparut sur le dos de la verge et à égale distance h peu près entre la racine de cet organe et le gland. Irrité par le traitement que lui conseilla un homme étranger à l'art, ce second chancre fit des progrès. Un engorgement se déclara à l'aine droite et le malade, ne pouvant plus travailler, entra à l'Antiquaille.
« ....A ce moment (25 mars), le chancre de la face dorsale de la verge présentait encore les caractères d*une ulcération virulente à la période de progrès. Le hubon était peu volumineux, mais la saillie formée par lui se détachait très-nettement de la siurface environnante. Rouge, douloureux à la pressiouy il faisait craindre la suppuration. A la face inférieure de la verge paraît une cicatrice extrêmement souple^ sans vestige ni d'induration ni d'fngorgement au pourtour, c'est celle du premier chancre. Le prépuce iaisse le gland à découvert ; on ne voit nulle part de traces d'anciennes lésions... . (Gamérisation du chancre avec le nitrate d'argent réitérée tous les jours; pansements avec la charpie imbibée de vin aromatique; repos, cataplasme émol- \ieûi sur le bubon].
'% Le chftncre ne tavda pas à prendre un aspect plus favorable. En peu de jours il passa à la période dite de réparation. L^engorgesient ganglionnaire suivit dès ce moment une marche rétrograde.
a Mais à mesure que le chancre se cicatrisait, j'aperçus non sans étonnement, d'abord sur le ventre, après sur les membres Inférieurs, et enfin sur toute la surface du corps^ les papules squathmeu^s d'une syphilide lenticulaire très-bien caractérisée... L*éruption qui avait été précédée de maux de tête assez violents pendant quelques jours, ne mil que 3 ou 4 jours à envahir toute la surface cutanée.,. A partir du 7 avril, je prescrivis deux cuillerées à café de liqueur de Van-Swieten par jour dans un demi-verre d'eau, dose qui fut bientôt portée à quatre cuillerées par jour. Cependant les progrès du chancre vers la
guérison ne s'étaient pas ralentis. Le 10 avril, il était entière*
45 s L'HilTE DE LA SrPHILIS.
ment fermé. De même que pour celui de la partie inférieure du pénis... Le bubon était aussi réduit à une glande mobile sous la peau et tout à fait indolente. Vers le 15 avril, il fut pris de maux de tête violents revenant tous les soirs à 6 heures. Contre cette céphalée périodique ^ symptôme concomittant assez fréquent des syphilides à leur début, sulfate de quinine etc.
« Dès le second jour de l'usage de ces pilules, la douleur avait disparu.
« Le 2 mai, les cicatrices des deux chancres n'offraient pas la moindre induration.., m
Ajoutons maintenant les réflexions de Tauteur : (f L observation précédente m'a semblé très-remarquable comme contredisant une loi ou, pour mieux dire, une loi restée à Tétat de projet, de M. Ricord. Si Ton en croit l'expérience de ce syphilographe distingué, l'induration locale serait le caractère patkognomonique de Tintoxication vénérienne, de telle sorte que le chancre induré serait nécessairement suivi de symptômes spécifiques , et surtout que le chancre non induré n'en serait jamais accompagné. Je crois pouvoir avancer que le fait ci-dessus constitue une exception tranchée à cette règle. Elle n^est pas la première que f ai eu occasion d'observer; mais les circonstances qui l'ont accompagnée, Tair de véracité du malade, la lucidité de ses souvenirs^ en ce qui touchait ses antécédents vénériens, la nature manifeste et l'époque récente d'invasion des phénomènes consécutifs, tout me porte à considérer ce cas comme une des preuves les plus fortes que puisse fournir un fait isolé.
«Une circonstance en double encore la valeur à mes yeux, et le défend contre l'objection la plus prévue, celle qui consisterait à supposer qu'un chancre induré a pu exister anciennement à Vinsu du malade. Je concevrais que cette hypothèse fût mise en avant, si les symptômes généraux par
SYNTHÈSE DES FOBMES S TPflILl TIQUES. 458
moi observés à l'hôpital eussent été une syphilide tubercu> leuse ou ulcéreuse, des exostoses ou périostoses, un testi* cule vénérien, toutes lésions dénotant une influence d'origine éloignée. Les faits cadreraient alors avec la supposition; et si Ton n'était pas persuadé, du moins ne pourrait-on pas repousser entièrement le doute. Mais quand on voit la syphilide lenticulaire, c'est-à-dire le symptôme secondaire^ ordinairement le premier en date, survenir deux mois après le chancre, c'est-à-dire à la période la plus communément observée, le rapport de causalité se présente naturellement à l'esprit, et par ces considérations qu établissent la vraisemblance du fait, son authenticité se trouve presque démontrée (1).»
C'est parler d'or. Mais quel est donc cet allié nouveau, si vaillant à notre rescousse? C'est M. Diday^ le dualiste que l'on sait.
D. — Le bubon. — Accoiyte du chancre, le bubon en est aussi le reflet. Aigu, tendant à la suppuration, ulcéré, virulent, douloureux, mono-ganglionnaire, dans la syphilis simple; dur, indolent, chronique, polyganglionnaire dans la syphilis confirmée : tels sont ses caractères ordinaires, sinon constants.
a. Pour le chancre simple, nous avons cité des cas (p. H 5) où le bubon manque totalement; d'autres dans lesquels on constate à peine un peu d'engorgement sensible. En consultant nos observations, nous retrouvons tout au plus la suppuration des bubons sur un tiers des malades porteurs de chancres mous. Et encore faut- il remarquer que, si la
(]) Diday. Quelques obs, de malad. vén. suivies de réflexions. In Annales des malad, de la peau et de la syph.^ 2* année ; 2* vol., n^ D, 1« avril 1845, p. 267.
454 Vmii DE LA SYPHILIS.
tumeur douloureuse, aiguô, suppurée, ulcérative de l'aine, les conduit le plus ordinairement, dans les classes populaires, à réclamer leur admission à l'hôpital, — lecbancresans complication, parfois même inaperçu sur les femmes, leur cause raremment cette nécessité. C'est un fait banal. Nous avons eu la curiosité d'analyser 89 observations contenues dans rexcellent travail de M. Fournier, qui se rapportent à l'ulcération primitive simple, et voici le résultat de cet examen :
12 fois le bubon n'est pas noté ; 39 — . n'existe pas ; »
7 — se termine par résolution ;
31 — — suppuration^
89 fois.
Ainsi le bubon suppuré n'a escorté le cbancre simple que dans le tiers des cas. Donc, quoique fréquent, ce caractère n'est point essentiel ou spécifique.
b. Quant au chancre dur, l'adénite est-elle constante, tou^ jours multiple, fatalement non suppurée?
Nous avons vu sqr les femmes, en particulier, un certain nombre de cas où l'adénite multiple fait défaut; d'autres fois aussi, solitaire, elle se comporte comme pour le ch^cre simple, se terminant par suppuration. L'exemple suivant en fait foi. .. t
Observation xxxvi. — Syphilis confirmée : Chancre induré de la face, bubon suppuré [inoculation sans résultat), chancres génitauXy roséole, etc., etc. '''
Marie Dupin, ^vingt-deux ans, bonne constitution, enceinte de près de huit mois, couturière, entre salle Saint-Alexis, n® 33, à Lourcine (service de M. Cullericr), le 20 juillet i944.
Au début de sa grossesse^ chancres sur les organes génitaux, qui ont disparu sans traitement^ au bout de six semaines. Il y a
STUTHÈSë des formes STPHILITIQUES. 455
trois mois^ sur la même région, nouveaux chancres dont on voit encore quelques vestiges en grande partie cicatrisés, — sans induration. Peu de temps aprè?^ continuant ses relations avec la même personne, il lui est survenu à la face, sur la lèvre inférieure, — elle ne sait d'où, -^ un bouton assez petite plein, arrondi, qui s'est ulcéré au centre, est devenu saillant et dur, d'une manière progressive. Quinze jours après, céphalée, douleur sternale, courbature, fièvre erratique, roséole générale, plus marquée sur les bras et les cuisses que sur le torse. •* •> « '
Caractères actuds.du chancre de la face. — ^ A la partie moyenne du bord libre de la lèvre inférieure, saillie hémisphérique du volume d^une petite noisette; surface d'un rouge terne, sèche, ulcérée, peu profonde, arrondie, régulière, du fond de laquelle s'élèvent quelques bourgeons charnus de cicatrisation. Les bords et la base donnent une sensation de résistance chondroïde nette et circonscrite. Point de douleur. Au-dessous du menton, dans la région sus-hyoldienne correspondante au chancre, tun^ieur arrondie^ mobile, uniformément dure^ indolente, sans chs^ngeineut de couleur à la peau, grosse comme une forte noix, pe faisant point de saillie dans la bouche et ne gênant point les fonctions de cette cavité. C'est un bubon sous* maxillaire (onctions pommade au calomel sur le chancre, çmplâtre de Yigo sur l'engorgement ganglionnaire).
Pendant le mois d*août, le chancre se cicatrise lentement, la dureté persiste ; le bubon augmente de volume, il devient dur, résistant, douloureux.
22 août (à la visite du soir). Je trouve là mâlàide dans un état de dyspnée prononcé. Elle ne peut rester en place, respire mal et bruyamment ; la face est viiltueuse ; la lèvre inférieure, autour du chancre, est très-gonflée ; l'induraliori augmentée de volume, tendue, est ronge et luis^ante . L& tumeur sous-maxillaire a doublé de volume, très-douloureusé au toucher. Les mouvements de la mâchoire sont à peu près impossibles, la déglutition extrêmement gênée, la salive s'écoule en nappe visqueuse au dehors, l'articulation des sons est empêchée.:.. (35 sangsues autour de la tumeur enflammée). A la suite de cette émission sanguine abondante, soulagement, mais la respiration est encore difficile, et même impossible, la tête reposant sur un oreiller.
24 aoiU, Nouvelle bouffée inflammatoire, élancements, avec ûèvre et dyspnée plus intense. Toute la région sous-maiillaire est uniformément tendue et douloureuse (saignée du bras^ 2 palettes).
28 (Mût. Ouverture de Tabcès sous-maxillaire au moyen de la lancette^ pus abondant^ crémeux. Inoculé le 29 à la cuisse, sans résultat
La roséole persiste.
Quelques jours après^ la malade descend dans les salles d'accouchementy arrivée à terme et prise des premières douleurs...
Ainsi, voilà une malade en pleine syphilis confirmée avec des chancres mous vulvaires, sans induration ni engoi^ement multiple de Taine, et, au contraire^ avec un chancre céphalique escorté d'un bubon sous-maxillaire suppuré.
Ces faits sont loin d'être rares.
Bertin rapporte Thistoire d'une fillette, âgée de quatre mois, atteinte d'un chancre de la lèvre gauche, communiqué par sa tante. 11 se forma àTaine du même côté un bubon qui suppura. Bientôt ses jambes et ses cuisses se couvrirent de pustules, etc., etc.
Dans le Traité de l'inoculation^ de M. Ricord (1), on trouve plusieurs observations remarquables, parmi lesquelles les deux suivantes :
I. (Lob..., dix-huit ans, 5 janvier 1833.) Chancre trois jours après le coït, bubon suppuré, inoculé sur le porteur par une génération successive ; induration et syphilide lenticulaire.
II. (Leg..., dix-huit ans, 27 février 1836.) Chancre suivi d'un double bubon suppuré, inoculable ; pustules d'ecthyma sur les membres, à la verge, plaques au pli génito-crural..,.
Dans les tables statistiques du livre de M. Bassereau (2), on voit radéiiile manquer 42 fois sur 295 cas de syphilis confirmée. En
(t) Paris 1S38.
(2) Traité des affections de la peau symptomatiques de la syphilis. Paris 1862.
STi\TH£SE DES FORMES SYPHILITIQUES. 4 57
outre, i 67 cas de chancres suivis de syphilis confirmée ont étë escortés 13 fois de bubon suppuré.
Melchior Robert^ sur 28 cas de bubon syroptomatique du chancre infectant, a observé 8 fois la terminaison par suppuration (i).
M. Leroux, dans sa thèse : « Cinq chancres indurés ont donné lieu à la syphilis constitutionnelle. Dans deux cas, il n'y avait pas de traces d'engorgements ganglionnaires.... Une autre malade n'offrit aucune trace d'engorgements ganglionnaires, soit aux aines, soit aux régions cervicales postérieures, bien que son corps fût couvert d'une syphilide tuberculeuse plate généralisée, de plaques muqueuses confluentes et que son cuir chevelu fût couvert de croûtes nombreuses (2). »
Enfin, on pourrait eipprunter à M. Diday, lui-même, une observation de syphilis constitutionnelle dont le bubon concomilantdela lésion initiale consista dans nunseul ganglion inguinal un peu tuméfié (3). b Nous sommes loin, comme on voit, de la pléiade fatale et des caractères exclusifs accordés à Tulcère simple et au chancre infectant.
E. — L'inoculation sur le porteur. — Le malade atteint de syphilis confirmée est-il réfractaire àson pus? «Pour M, Rollet et ses disciples, dit M. Gonnard (4), cette formule constitue un critérium infaillible, et la lancette devient Tinstrament d'un diagnostic mathématique. » En effet, le chirurgien de Lyon s'exprime ainsi : a Le chancre syphilitique (c'est-à-dire induré), l'ulcère primitif le plus récent n'est
(1) Nouveau traité des maladies vénériennes diaprés les documents puisés dans la clinique de M. Ricord et dans les services hospitaliers de Marseille. Paris 1861, p. 420.
(2) Loccit,, p. 21.
(3) Hist. nat, de la syphilis, p. 22.
(4) Lac, cit., p. 43. ..^ . .
458 UniTÂ DK LA SIPHIUS.
jamais inoculable au malade qui le porte... lin'esi Jamais^ à aucune époque, auto-inoculable. Les tentatives d'inoculation du chancre syphilitique au malade lui-même ont été faites en urès-grand nombre de fois, à Thôpital du Midi, à l'Antiquaille, en Angleterre, en Allemagne, partout et toujoun sans résultat. On n'a jamais obtenu qu'une inflammation insignifiante de la piqûre, lorsqu'encore on obtenait quelque chose (1). 9
Là encore, le dualisme exagère la portée et la constance d'un caractère qui n'est point d'ailleurs sans valeur.
Je citerai l'extrait suivant d'une observation qui me fat communiquée à Lourcine, par mon collègue, M. Legentil, en vue d'établir alors, — non la réinoculabilité qui n'était pas en cause à ce moment, — mais la présomption d'une syphilis développée sans chancres antérieurs ou d'emblée. Observé à un autre point de vue, ce fait n'en sera que plus concluant.
Observation xxxvii. — Syphilis •confirmée : bubon ulcéré; plaques muqueuses, rhagades ; pus du bubon et de piqûres de sangsues auto-inoculable,
Catherine Legros, vingt ans, couturière^ entre le 30 janvier, salie Saint-Louis, n? 2 bis (service de M. Huguîer) ; constitution lymphatique.
Elle porte à la partie supérieure de la cuisse gauche un large bubon abcédé, et, au-dessous^ une seconde ouverture avec décollement profond de la peau et clapiers communiquant extérieurement par deux autres orifices cutanés^ versant un pus roussâtre et très-fétide. Nulles traces de chancres. La malade n'en a point aperçu. Les renseignements sur ses relations paraissent peu catégoriques.
3\ janvier. Inoculation du premier bubon faite par M. Huguîer sans résultat.
(1) Pluralité des malad. vénériennes, Paris, 18G0, p. 21.
2 février. Inoculation du premier et du second bubon.
o février. Pustules d'iDOculatio^ caractéristiques; cautérisées. En même temps^ pour la première fois, symptômes constitutionnels. Plaques muqueuses sur les grandes et petites lèvres.
iù février. Pustules d'inoculation fendant à cicatriser. Plaques muqueuses nombreusesraH"përinée et rhagades à Tanus (liq; dîé Wan-Swieten).
Mars. Les plaques muqueuses c^utéri^es, fréquen^ment. Point de cicatrisation des bubons^ autour desquels une application de sangsiiès est faite au commencement d'avril. Le pus des bubons s'iiiocule accidentellement aux piqûres qu'il transforme en chancres.
a ovrt'Mrois inoculations pratiquées à k^parlîe. externe de la cuisse gauche avec le pus provenant des piqûres chancreuses de sangsues^ sont suivies de résultats manifestes....
Toutes ces ulcérations artificielles parcourent leur cours ordinaire.
18 juin* Sortie de la malade de l'hôpital n'ayant plus aucun symptôme apparent de maladie.
Il n'y a pas longten^ps encore que M. Ricord écrivait : « Lorsque rinoculatîon est faite sur le malade lui-même^ Tulcération qui suit rinoculation prend en définitive la forme et offre les mêmes variétés que le premier accident qui avait fourni lé pus inoculable. Ainsi, si c'est à un chancre induré que le pus a été emprunté, l'ulcération s'indurera. Voilà ce que ma propre expérience m'a démontré (1). »
M. Bassereau , parlant des ulcérations qui ont servi de prélude aux syphilides, fait l'aveu suivant : a On se déndandera comment j'ai pu acquérir la certitude que des ulcérations du pouce, de la langue, des lèvrçs, étaient de véritables chancres. J'ai puisé cette certitude dans les signes diagno»» tiques de ces ulcérations... Le plus important peut-ôtre de ces caractères, la propriété contagieuse, peut être constaté
(1) Lettres, sur ta syphilis ^ P« ^15*
par l'inoculation — du pus de l'ulcère suspect — au malade môme qui porte cet ulcère (i). »
Melchior Robert va plus loin oue tous : « Nous n'avcns pas du tout trouvé que le pus inrectant fût sans action sur l'infecté ; bien au contraire, nos inoculations ont réussi dans la plupart des cas (2)... » Ailleurs encore il ajoute:
a Deux, trois, quatre, jusqu'à six inoculations pratiquées successivement dans ces conditions, et en empruntant le pus au dernier chancre développé, ont constamment donné m résultat positifs et les chancres ainsi engendrés ont présenté tous les caractères des chancres mous les plus virulents(3).))
M. Bidenkap, à Christiania, rendant compte récemment de la pratique de M. Boœck, au moyen de la syphilisatioUf dit : a Dans les dernières années, après que les doctrines dualistes ont commencé à s'introduire parmi les syphilidéoiogues, la matière employée (à l'inoculation) a été prise des chancres infectants. Cette matière s'est montrée tout aussi inoculable que la matière prise de chancres non infectants; peut-être même est-elle plus régulière dans ses effets (4). o
Il y a loin de ces affirmations aux chiffres de M. Fournier jfô, et à ceux de M. Rollet ^Jô* M* Clerc, qui a appelé, l'un des premiers, l'attention sur ce caractère, est plus modeste. Et, dans son mémoire sur le chancroïde, il rapporte deux faits qui prouvent très-bien la possibilité de cette inoculation. Je les résume succinctement :
I. Un malade présentait, à la partie latérale droite du scrotum,
(1) Traité des affections de la peau symptomatiques de la syphilis» Paris 1852., p. 133.
(2) Nouveau traité des maladies vénériennes diaprés le^ document puisés dans la clinique de M. Ricord et dans les services hospitaliers de Marseille. Paris, 18Cl,p. 39.
(4) Cité d'après M. Langlebert, loccit.,^, 305.
SYNTHÈSE DES FOBMES SYPHILITIQUES. 4 il
un chancre induré type encore à la période d'état et qui plus tard a été suivi d*une syptiilide papuleuse des plus confluentes. Pendant toute la durée de ce chancre, toutes les précautions nécessaires pour isoler la surface affectée n'ayant pas été prises, la peau du pénis dans le point correspondant s'inocula accidentellement. Il en résulta une ulcération de l'étendue d'une pièce de vingt centimes dont la cicatrisation ne fut obtenue qu'après trois semaines de traitement (1).
U . Un autre malade portait, depuis un mois^ un chancre induré du limbe du prépuce... Nous pratiquâmes avec la lancette une inoculation sur le milieu de la face dorsale de la verge. Faite le lundis le malade se présentait le vendredi suivant avec une pt#stule à laquelle succéda une ulcération qui plus tard prit les dimensions d'une pièce de un franc. Ce chancre d'inoculation ne fut cicatrisé qu'après un mois et demi (2).
M. Ricord, indépendamment des deux observations citées dans le paragraphe précédent, a publié les suivantes :
L Chancres tn/ectan^5 avec induration persistante; adénite douloureuse non suppurée. Inoculation positive (3).
il.Ulcèresuivi d'infection constitutionnelle./nocu2ahons spontonées multiples formant aire autour des parties et sur les parties(4).
Trois chancres, deux suivis de syphilis constitutionnelle. Inoculation positive (5).
Chancre uréthral induré, adénite indolente, accidents constitutionnels. Inoculation positive (6).
Encore quelques nouveaux faits :
Melchior Robert cite trois cas dans lesquels le pus du bubon consécutif au chancre infectant donna sur le porteur des résultats caractéristiques (7).
(1) Loc.cit,, p. 19.
(2) Loc, cit,. p. 20.
(3) Clinique iconographique, Parfs 1851, pi. I. <4) Clinique iconographique. Paris, 1851, pi. X.
(5) Clinique iconographique ^ pi. XIV.
(6) Clinique iconographique, pi. XXIY.
(7) Loc. ciY.,p. 421.
A 62 tniTà DE LA STPUILIS.
U rapporte' en outre, dans son mémoiredé 4861 , onze nouveaux faits.
Ch. Leroux, sur quatre femmes qui portaient des chancres indurés sur les grandes et les petites lèvres, note que les ulcérations s'étaient inoculées dans les points correspondants de la lèvre opposée (i)«
M. Zélaschi, syphilisateur italien, a rapporté longuement Tobservation d'un malheureux malade atteint, une première fois, de chancre induré avec induration persistante. Six mois après, nouveau chancre à base très^ndurée et Irè^t-étendue. Tentatives de syphilisation avec le pus de ce dernier — sur la cuisse du porteur—-par deux piqûres. Le quatrième jour, il existait deux petites pustules. On fait cinq nouvelles séries de réinoculations qui, toutes, du deuxième au troisième jour (que devient Tincobation prolongée fj, sont suivies de pustules (que devient la papule initiale ?) (2).
M. Rodet a fait connaître un exemple d'inoculation d'un chancre infectant sur le sujet lui-même (3).
M. Langlebert cite six observations tirées de sa pratique démontrant rinocul^ion naturelle et successive de chancres indurés autériçurement formés (4).
M- CuUerior a raconté un exemple a$sez singulier d'un chaoci^e induré de la coui*onne, avec adénopathie double, indolente, lequel chancre sMnocula spontanément sur le pubis par un mécanisme naturel dont le malade démontra d'ailleurs Tévidence.
Ce n'est pas tout. M. Diday à qui fut communiquée, par M. CuUerier, cette dernière observation et qui la rapporte textuellement dans son récent ouvrage, en a cité bien d'autres semblables qui établissent le fait de la réinoculabilité chancreuse spontanée, a La pratique, dit-il , nous en
(1) Loc, cit, p. 19.
(2) Gaz, méd. des États sardes, P' décembre 18S1.
(3) Gaz, méd. Paris, 1862.
(i) Loc, cit,^ p. 373.
offre à chaque instant des exemples (1). > S'il eu est ainsi, que devient son affirmation première sur Tirréinoculabilité spécifique du chancre infectant {2) ?
T' Au reste, nous ne voulons pas tirer autrement parti de ces contradictions inévitables. Il est assez manifeste que ces caractères sont peu fatidiques, et que la nature n'a pas jusqu'ici pour le programme dualiste toute la déférence voulue. Nous avons établi l'absence de signe essentiel^ pathogno» monique ou nosologique pour le chancre infectant; et l'induration elle-même est abandonnée par la secte en question. En effet, M. Pèùmier reconnaît une forme molle du chancre infectant. De sorte que la nouvelle formule revient à dire : Le chancre infectant est celui qui infecte, et le chancre non infectant est celui qui n'infecte pas !.. — Proposition lumineuse, s'écriait F. Gabalda, et que ne désavouerait pas feu M. de la Palisse !
§ 2. — Caraetère* de la eontai^ioii.
•Mais Terreùi' de bëàuéonp la plus sérieuse^— et la plus grave pour toutes ses ôbnkéqnendes pratiques — est celle que le dualisme tente d'accréditer en affirmant la transmission nécessaire et irrémissible du chancre suivant son espèce. C'est là le point culminant du débat, le véritable argument spécifique de là question: L'on comprend, en cfiet, que, si la syphilis simple, par exemple, a le pouvoir de transmettra à un autre individu la, syphilis confirmée, si rare môme que cela soit, cet échange de la contagion mettra
(1) Loc. cit., p. 239.
(2) Cet auteur entend, il est vrai, restreindre le privilège de iaréinoculabilité à l'état naissant de Tulcération dite infectante. Mais les exemples cités ne limitent pas tous à ce point ce pouvoir.
k(,k CKilTE DE LA STPHaiS.
immédiatement en déroute tous les artifices de l'hypothèse pour creuser un abîme infranchissable entre ces deux formes de la même maladie.
L'intérêt du sujet fait l'importance du débat. Pour en donner un simple aperçu, qu'il me suffise de citer ici les exemples suivants. Laissons la parole à M. Clerc :
Observation xxxvni. — « Il y a deux ans, un juge dlnstruction, M. G..., nous maude dans son cabinet, et nous soumei quelques ordonnances de run des malades de notre dispensaire, inculpé de viol sur une jeune enfant et nous demande quelle affection cet individu a pu communiquer.
c( Ce malade était atteint, au moment de son arrestation, d*aD chancre non cicatrisé et de plaques muqueuses du pourtour de Tanus... Nous répondons à M. G... que le malade a dû communiquer un chancre de même variété que celui qu'il portait, c'est-à-dire un chancre induré, infectant, fatalement suivi de quelques-uns des symptômes delasyphilisgénéralisée. M. G... notas fait connaître alors le certificat d'un médecin qui avait soigné la jeune enfant d*une syphilis constitutionnelle récente (1). »
Ceci est le beau côté de la médaille. En voici le revers. C'est le même M. Clerc qui continue :
Observation xxxix. — « Un ouvrier typographe, âgé de vingt et un ans, s'est présenté il y a quatre mois à notre dispensaire pour y être traité de chancres multiples, non indurés, du prépuce et du gland, et de papules muqueuses de Tisthme du gosier et de Tanus, consécutives à un chancre unique et infectant contracté six mois avant cette époque et dont il portait la cicatrice.
« Pendant la durée du traitement de ces chancres simples, le malade eut des rapports sexuels avec une jeune fille et lui communiqua des chancres. Celle-ci ayant ensuite cohabité avec un ami de notre malade, ce nouveau venu dans ses trop faciles faveurs a partagé le sort commun. 11 nous a été amené atteint de
(I) Loc, cit., p. 11.
SYiMHÈSE DES FO&MES SIPHILITIQUES. 4C5
sept chancres du prépuce et du gland, chancres non indurés, non infectants.
«c Ce malade nous avoua que^ malgré son état de santé, il avait eu des rapports avec une jeune fille, et que le résultat de cerapprochement nécessita l'entrée de sa victime à Thôpital de Lourcine. Nous annonçâmes à nos élèves que, très-probablement, nous trouverions sur cette femme des chancres de même variété que ceux de notre malade.
« M. Culierier, dans le service duquel se trouvait cette jeune fille..., examina devant nous cette malade. Elle portait cinq chancres disposés en croissant à l'entrée du vagin ; chancres non indurés et déjà notés tels par M . Henry, interne du service. »
La narration se termine ici dans le mémoire de M. Clerc. Mais ce dernier s'était un peu pressé de chanter victoire et d'accorder à la malade un verdict d'acquittement constitutionnel. Les innocentes ulcérations devaient avoir bien vite une autre fin révélée peu après par M. Culierier dans un journal de médecine. Or, cette fin la voici :
Observation xl. •— « ....La nommée Élise P..., dix-huit aiis, couturière, entrée à Thôpital de Lourcine, salle Saint-Louis, n<*5, le 3 août 1854. A son entrée, on constate à la partie postérieure de la vulve cinq ulcérations rangées en forme de croissant. Elles siègent sur de petites élevures mamelonnées ; elles ont un fond grisâtre, sanieux, déprimé en godet et des bords taillés à pic. Le vagin est le siège d'une inflammation intense avec sécrétion muco-purulente ; le col utérin est intact.
« Les ganglions inguinaux des deux côtés sont légèrement engorgés, indolents ; ils forment une pléiade manifeste....
« M. le docteur Clerc, qui vient visiter la malade^ nous dit que cette jeune fille a été infectée par un jeune homme atteint de plusieurs chancres au prépuce, non indurés et n'ayant pas déterminé d'accidents secondaires, et qu'ensuite elle a eu commerce avec un individu sain auquel elle a communiqué à son tour des chancres simples. M. Clerc pense d'après cela que notre malade n'aura pas de symptômes secondaires.
Davassb. 3^
4e6 VMITÉ DE LÀ SYPHILIS.
« Le 21 août, la malade se plaint de perdre ses cheveux ; ce* pendant on ne voit rien dans le cuir chevelu.
« Le 28, les chancres tendent vers la cicatrisation ; il y a sur les grandes lèvres quelques ulcération^ blanchâtres. On constate sur toute l'étendue de la peau du ventre et sur celle de la poitrine des taches de roséole. La chute des cheveux persiste et l'on sent distinctement plusieurs ganglions occipitaux et cinrvicaux. La malade est mise en traitement par la liqueur dei Wan^- Swieten.
« Le 4 septembre, les chanères sont presque entièrement cicatrisés. Quelques condylomes, dofit Tnn ulcéré/ à l'anus^
« Le '8, cicatrisation complète des chancres; même état général.
(i Le 18, rougeur vive du pharynx, mais sans ulcérations. La roséole disparaît. Les cheveux continuent à tomber.. • .
« Le i*^ octobre, tout a disparu à peu près...
a Le 30, sortie dans un état parfait de guérison.
Telle est, —continue M. Cullerier, — l'observation doilt le commencement seulement a été publié par M. Clerc. 11 est fâcheux que cet honorable confrère n'ait pas pu la compléter, car elle prouve précisément le contraire de ce qu'il avance, puisque des chancres simples, considérés comme non. infectants, contractés avec un homme ayant le même symptôme, puis communiqués sous la, même forme à. un autre homme, ont été suivis, chez cette femme, de rps/^ple, d'alopécie, d'engorgements cervicaux, dexondylomes à l'anus, symptômes qui ont néc^té un traitement mercuriel de deux mois et un séjour 4fi quatrevingt-dix-buiit jours à l'hôpital. »
De tels démentis sont fréquents : ils pourraient être trèsfâcheux. Supposons ici, conune dans le premier f^it, notre savant ami, M. Clerc, appelé en expertise dans quelque méchante affaire d'attentat crinanel, à la fin de d^der — par la confrontation des parties intétessëes — la question de la transmission syphilitique : à quels déplorables malentendus ne serait point entraîné pftr la sçul^. ^pgiqge de son système un syphilographe d'ailleurs si judicieux ! On ver-
SYNTHÈSE DES FOBMES STPHILITIQUES. 467
rait bientôt se reproduire les longues erreurs suscitées jadis à l'encontre de la transmission contagieuse de la syfAilis congéniale. II faut donc s'attacher à metti'e en lumière la vérité.
Chaque maladie virulente a son contage spécial et distinct. Celui de la rage ne donne point lieu à la morve , la variole n'engendre pas la syphilis. L'agent contagieux reproduit partout les attributs primordiaux de son essence propre. Pour la syphilis acquise par contagion, , ces attributs sont l'ulcération rongeante et virulente. Nous la retrouvons, à divers degrés, dans toutes les formes acquises de la maladie.
En outre^ l'unité syphilitique a pour caractère essentiel, dans son mode de transmission, la voie inoculable. Ce.ipécanisme exclusif^ qu'elle partage seulement avec la vaccine, est également propre à chaque forme syphilitique.
£n6n^ la plupart des maladies contagieuses présentant des formes distinctes^ la transmission d'un individu à Tautre se fait ordinairement dans la forme d'où elle émaue. Ainsi la varioloïde , forme de la variole , se transmet généralement avec les caractères de la varioloïde. Le docteur Guillouy de Saint-Paul de Léon, a inoculé plus de six cents fois cette dernière affection à des enfants ou à des adultes n'ayant jamais été ni vaccinés ni varioles, et il a toujours fait naître sur eux la varioloïde.
Cependant, la transmission dans la forme n'est pas la transmission dans l'espèce. Voilà pourquoi il y a aussi échange possible de contagion dans la forme, tandis qu'il n'y. a jamais^ sous ce rapport, échange réel d'une maladie à l'autre. II est donc tout simple que M. Trousseau (1), M. Lafond'^
• (1) Clinique médicale de l* Hôtel-Dieu, Deuxième édition revue et
augmentée. Paris 1866, t. II.
4 08 UKIT& DB LA STPDILIS.
Gouzi (de Toulouse), et d'autres expérimentateurs aient reproduit, de leur côté, dans les mêmes conditions que précédemment, la variole en inoculant la varioloîde à des sujets non varioles et non vaccinés.
Ce que nous disons de la varioloîde et de la variole, on peut le répéter pour les autres maladies contagieuses à formes multiples : la morve et le farcin, la rougeole, la scarlatine, parfois la fièvre typhoïde. Sur cette règle constante, adoptée par l'observation , la tradition et la pratique, reposent les méthodes d'inoculation préventive, la libre pratique en cas d'épidémie bénigne. Elle explique la diversité du génie épidémique dans la même maladie. Elle est, en un mot, la source des indications les plus précieuses et les mieux justifiées.
La syphilis ne fait point exception à la règle générale. Acquise^ cette maladie se transmet ordinairement dans sa forme. A l'égard de la vérification particulière de cette loi, nous savons tenir grand compte de l'observation laborieuse des dualistes. Grâce à leur insistance^ une lacune importante dans les caractères de la contagion syphilitique a été comblée. Cette particularité inaperçue a été mise en relief.
Ainsi, prenons l'excellent travail de M. Pournier, qui a poursuivi, à travers un nombre assez considérable de faits, l'étude de cette question. L'auteur s'exprime ainsi :
Pour le chancre simple : « J'ai pu... remonter Ai fois à la source de la contagion, et 41 fois j'ai rencontré l'accident originel absolument semblable» comme nature, à l'accident transmis. » D'où : a Le chancre simple des sujets vierges de syphilis se transmet aux sujets vierges de syphilis sous forme de chancre simple. »
Quant au chancre infectant^ trois cas peuvent se présenter. Il peut dériver :
SYNTHÈSE DES FOBMES SIPflILITIQCES. 469
i"* D'un chancre infectant, a Dans une série de 72 observations, le chancre induré a toujours donné naissance (sur les sujets sains, bien entendu] à un chancre de même nature. »
2® D'un chancre à base molle développé sur un sujet déjà syphilitique.
3" D'un accident de syphilis consécutive.
Ces résultats, obtenus par M. A. Fournier, à la suite de nombreuses confrontations, présentent beaucoup d'intérêt. Mais, quelle que soit leur importance pour établir d'une manière générale la transmission des chancres suivant leur variété, ils resteront toujours insuffisants pour ériger cette règle ordinaire en loi positive et absolue, en présence des faits contradictoirement présentés.
Pour éviter toute ambiguité dans Texamen de ces derniers faits, nous les diviserons en deux catégories qui serviront à démontrer :
1® Que le chancre ne se transmet point toujours avec ses mêmes caractères ;
2*" Que la syphilis ne se communique point toujours dans sa forme.
Il suffit de quelques exceptions pour montrer sur le premier point, qui importe assez peu d'ailleurs, les prétentions exagérées des dualistes.