CONCLUSIONS
Donc, si les différents types que nous avons reconnus n'appartiennent pas à une maladie autre que la syphilis, et si néanmoins ils se distinguent les uns des autres par des différences que l'on ne saurait rigoureusement attribuer aux diversités des races, des climats, des âges, des constitutions, des idiosyncrasies physiologiques ou des aptitudes morbides, ou à la nature intime du virus; il faut bien conclure que ces types sont dans l'essence môme de la mala-
(1) Mém. de médecine^ de chirurgie et de pharmacie mil.^ t. 52.
(2) Exposé clinique des maladies des Kabyles traitées à V hôpital mi^ litaire de Dellys, Paris, 1862, p. 42.
556 UMTE DE LA STPAIUS.
die, et qu'ils en représentent les manifestations naturelles et constitutives.
Cela étant, la synthèse de ces différences éclaire et complète la notion de la syphilis en nous montrant leurs accidents communs et leur hiérarchie particulière.
De même que toutes les formes acquises présentent pour caractère primordial le chancre virulent, de même aussi les évolutions secondaires, tertiaires, invétérées et cachectiques de la syphilis conGrmée, ont leurs analogues en sens «inverse dans les formes héréditaires. EnGn, la syphilis congéniale aiguë des premiers âges de la vie nous fait comprendre la forme épidémique des premières époques de la science ; et, sans celte forme originelle, on ne saurait réellement concevoir Thistoire de ses rejetons multiples encore enracinés dans quelques foyers endémiques.
Et quelles clartés cette perspective agrandie répand sur chaque question obscure et controversée I Sur les degrés divers de la contagion^ sur la transmission dans les formes et l'échange possible ou môme le croisement dans les types variés, elc, etc.
Il n*est point jusqu'à Tétude spéciale des phénomènes qui ne reçoive sa lumière propre de cet horizon. Nous avons parlé maintes fois de ce symptôme singulier qui déconcertait autrefois le maître éminent de la syphilographie , et qu'il regardait alors comme « bizarre, voilé dans son début, insidieux dans sa marche, » — de ce symptôme que nous avons considéré si nettement, depuis nos premières recherches, comme « l'expression pathognomonique la plus originale de la syphilis, » — de la plaque muqueuse, en un mot. L'histoire de l'invasion épidémique et des endémies diverses nous montre le prototype de ce symptôme dans Téruption hideuse des pustules, a semblables à une coque
de gland dont elles avaient la figure, tantôt sèches et petites, tantôt grosses et humides ; pâles chez les uns, dures et rougeâtreschez les autres... (1) » ; signalées encore, dans tous les temps et sous toutes les latitudes, par leur aspect framboise caractéristique. Les plaques muqueuses sont en effet l'élément de cette éruption scabieuse ; et, à voir encore aujourd'hui leur aspect repoussant en masses agglomérées sur quelques localités, il est aisé de comprendre le dégoût qu'elles devaient inspirer lorsque cette éruption se généralisait à la face et sur le reste du corps. Ces plaques ou pustules plates avaient d'ailleurs, en ce moment, dans leurs évolutions comme dans leur siège, quelques caractères qu'elles acquièrent rarement depuis que Tétat sporadique a succédé au premier développement épidémique. Dans nos formes vulgaires, cette éruption se généralise encore sous l'influence de l'hérédité congéniale ; elle semble rappeler chez le nouveau-né par sa multiplicité, son pouvoir contagieux et ses ulcérations consécutives^ l'affection cutanée du quinzième siècle. Plus restreinte chez l'adulte, cette relique originelle reste néanmoins encore l'image et le souvenir les plus manifestes de la syphilis ancienne, et, parmi les accidents généraux, le foyer le plus actif, le plus répandu de la contagion.
Enfin, ce qui prouve bien que ces formes diverses viennent d'une commune souche, ce sont leurs caractères intermédiaires par lesquels elles semblent, comme les rameaux d'une même chaîne, se réunir :
Dans la syphilis bénigne, le chancre existe seul, ou il s'escorte du bubon, lequel, — tantôt se résout, — tantôt suppure, — tantôt devient phagédénique ;
Dans la syphilis maligne, cet état phagédénique devient
(I) Iracastor, loc» cit, et ci-dessus, p. 37 1.
le fait essentiel des accidents; — il peut guérir après des années — ou entraîner la mort; — il reste toujours isolé ou s'accompagne d'une ébauche incomplète d'éruption ;
La syphilis confirmée succède accidentellement au chancre mou et phagédénique, — essentiellement au chancre induré. Les accidents consécutifs consistent — dans la transformation plastique ou condylomateuse seule, — dans l'apparition de quelques éruptions ou affections secondaires; — enfin, dans l'ensemble progressif des diverses lésions invétérées et cachectiques, jusques à la guérison ou à la mort.
Ajoutons par-dessus tout cela le caractère véritablement philosophique de l'espèce : celui de la commune génération, —c'est-à-dire réchange possible de la transmission réciproque des formes, — - et la démonstration ne laisse guère rien à désirer.
Nous avons donc combattu les prétentions qui ont pour but de désagréger cette merveilleuse unité. Mais, en même temps, nous ne saurions trop hautement reconnaître Timportance des travaux récents qui ont éclairé singulièrement les différences séméiotiques des formes de la syphilis. Il est vrai, cette maladie, — comme la scrofule, la goutte, la fièvre intermittente, la fièvre typhoïde, etc., — peut être considérée, par la diversité de ses types et l'ensemble de ses affections, plutôt comme un genre que comme une espèce propre. Chacune de ces formes, chacune des périodes de la syphilis confirmée, chaque lésion tertiaire prend les proportions relatives d'une maladie ; et c'est ce qui légitime à un certain degré les prétentions des duaUstes et leurs résultats acquis. Les caractères objectifs et les évolutions respectives du chancre dans chacun des types syphilitiques, et la loi ordinaire de la transmission des formes dans leur variété, telle est la double conquête due à leurs travaux et qui
VUE GÉMÉBiLE DE LÀ MALADIE. 55 9
j uslifie en quelque manière leur point de vue. Cette conquête, dépouillée de ses exagérations et de ses erreurs, restera la gloire incontestée des jeunes écoles de Thôpital du Midi et de TAntiquaille de Lyon.
Mais cette manière de considérer la syphilis ne doit pas exclure la grande loi de Tespèce qui la domine toujours et met en évidence son unité dans le pouvoir de sa transmission. II suffît que ses types puissent s'échanger, quelque rare que soit cette éventualité, pour maintenir fermement l'intégrité de cette synthèse morbide et là faire triompher en dépit de tous les efforts.
A nos yeux, unitéistes et dualistes n'ont entrevu qu'un côté de la question, en considérant seulement, — les uns, Vunité de nature^ — les autres, la diversité de forme des accidents syphilitiques. Nous pensons que notre point de vue seul embrasse dans son horizon le double hémisphère du problème controversé, écarte les systèmes, dissipe les malentendus, concilie les divergences et fixe enfin les bases de la constitution nosologique de la syphilis, en ajoutant à l'héritage de la tradition les progrès de notre temps.
Maintenant, si le bon vouloir du lecteur nous a suivi au bout de cette laborieuse tâche, qu'il daigne excuser notre longue et minutieuse insistance. Ce n'est pas une opinion personnelle que nous avons cherché à faire prévaloir. Prêt à rentrer dans le silence de la retraite, libre et désintéressé des compétitions humaines, nous pouvons nous rendre ce témoignage que nous avons seulement plaidé contre les systèmes la cause de la méthode médicale, et soutenu envers et contre toutes les hypothèses les droits de l'observation.
Sous un problème apparent de nosologie se dérobent des questions dont la solution importe foncièrement à la pra-
SCO UNITÉ DE Li STPHILIS.
tique, à la médecine légale, à Thygiène publique. Le rôle de rhomme de l'art est déjà considérable dans la lutte depuis longtemps engagée par la société contre le redoutable fléau moderne de la contagion syphilitique. Peut-être un jour sera-t-il possible d'extirper cette nouvelle lèpre de son sein. Mais, pour en prévenir les ravages, et plus tard pour en tarir les sources, il faut déraciner avant tout les préjugés et les erreurs qui s'opposent à nous la laisser connaître. A cet égard, les méprises de la science peuvent engendrer des dangers incalculables, l'expérience nous Ta montré suffisamment. C'est pourquoi nous avons pris à cœur d'étudier la maladie dans la multiplicité de ses origines, de ses formes et de ses aspects, afin de démasquer le principe de l'odieuse contagion sous toutes ses métamorphoses et de le poursuivre sous tous ses déguisements. Nous l'avons donc mise à nu dans sa réalité, dépouillée de tous artifices, cette triste et souvent honteuse maladie que Rabelais, dans son style ironique, trouvait si « gracieuse et plaisante. » Puisse notre portrait fidèle en répandre le salutaire efiroi I
Dans ces tableaux où nous avons vu partout la trace des décrets immuables qui régissent les choses de la nature^ admirons, en terminant, les voies de la Providence et sa sagesse jusque dans nos châtiments. L'ordre subsiste toujours dans les plans de l'Ouvrier divin, même dans ce désordre apparent qui vient parfois troubler l'harmonie naturelle ; et les phénomèneâ de dégradation et de mort reconnaissent, non moins que ceux de formation et de conservation organiques, des lois distinctes et spéciales. « L'Être suprême, — a dit Sydenham, ^ — ne s'est pas assujetti à des lois moins certaines, en produisant les maladies ou en nourrissant les humeurs morbifiques, qu'en créant les plantes elles animaux. » Nous avons retrouvé à chaque pas, dans ces
VUE GENERALE DE Li MALADIE. 5 61
lois lutélaires, la justification de cette pensée par laquelle Gabriel Fallope entre en matière dans son immortel ouvrage : « Hoc est perpetuum et œtemum dogma^ quod propter peccatum advenit mors y et pr opter errorem pœna ; m — pensée que le savant Astruc a placée au frontispice de son livre, et que nous aimons à reproduire à la fin de ce travail : « Je ne désapprouve point le sentiment de ceux qui sont persuadés que c'est par la Providence divine que le mal vénérien a paru sur la terre, pour être un frein à l'impudicité sans borne des hommes ou pour lui servir comme de fléau; et je crois que Cicéron a raison de dire, quoique dans une autre matière, « que c* est par un décret bien avan- (( tageuxpour les hommes que le crime porte avec lui-même (( sa punition, n
FIW.
Davassè. s 6
Dédicace v
Avant-propos. vu
Introduction. Plan et division du livre 1