COUP D'ŒIL RÉTROSPECTIF
vérification à établir. Si, par suite, les esprits se sont rencontrés plus ou moins les uns après les autres, il n'y a guère à s'en étonner, ni par conséquent lieu d'en rechercher une cause déshonorable.
Quoi qu'il en soit, je ne prétends aucunement me prévaloir d'une antériorité clans laquelle l'occasion et la succession des événements ont dû participer beaucoup plus que la sagacité cl la persévérance de l'observateur.
Il suffirait, d'ailleurs, de jeter en arrière un regard peu lointain sur les écrits qui sont relatifs à la syphilis, pour reconnaître que le phénomène dont il s'agit avait été plus qu'entrevu par nos devanciers. Si cette vue rétrospective pouvait avoir l'inconvénient de diminuer notre propre contentement, elle aurait en retour l'avantage, en modifiant nos prétentions, de modérer la vivacité de nos récriminations réciproques. Que d'idées prétendues neuves ne sont que du renouveau. Mais l'honneur, sinon l'éclat de ceux qui les retrouvent, reste intact et à l'abri derrière leur fâcheuse, mais excusable, ignorance de l'histoire.
M. Langlebert me quitta en emportant plusieurs exemplaires du précieux compte rendu; il semblait y attacher une grande importance comme moyen d'établir sa prétendue priorité.
Le fait est qu'il trouva des journaux et môme plus tard une Société célèbre pour se faire les échos de ses prétentions.
On ignore comment dut s'y prendre l'honorable M. Cullerier pour extraire de ce compte rendu une phrase toute seule, qui, prise isolément, changeait de valeur; toujours est-il qu'il en fit la base d'un Rapport que la Société de chirurgie vota sans opposition.
Je m'abstiens de qualifier ce Rapport, puisque vous le connaissez, mais je puis vous donner la clef de l'aveuglement de M. Cullerier et de l'indifférence de la Société de chirurgie.
M. Cullerier jouissait, en fait de syphilis, dans la Société de chirurgie, d'une influence qu'il devait à son nom, à sa position nosocomiale, et, je me plais à le reconnaître, à son caractère plus qu'à ses services et à son talent. Quelques années auparavant, il avait eu à gémir de la décadence de doctrines dont les jours s'étaient trouvés comptés depuis que la syphilisation en avait sapé le fondement. Ses convictions honnêtes, relativement à la non-contagion secondaire, avaient été de plus en plus ébranlées ; il éprouvait non-seulement le besoin de tempérer l'amertume de ses déceptions, mais encore il avait à cœur de les dissimuler et de couvrir tant bien que mal sa retraite.
M. Langlebert lui offrit à propos un palliatif et un expédient dont il profita faute de mieux. Ce n'était pas le cas de se montrer difficile.
Pourquoi M. Cullerier a-t-il été tant de fois témoin de la contagion secondaire sans y rien comprendre? Cela est fort simple; il va nous le dire dans son Rapport: c'est qu'il fallait lui apprendre ce qui se passait alors. Or, M. Langlebert a parlé, et M. Cullerier s'est trouvé inondé de lumières. Ainsi, il paraît que sans la révélation de M. Langlebert M. Cullerier n'aurait pas encore ouvert les yeux à la contagion secondaire Faiblesse humaine, voilà de tes surprises!
En s'adressant à un ami de M. Rollct, il ne devrait pas être nécessaire d'expliquer comment de justes réclamations peuvent être supprimées dans le sein d'une société savante, et de la Société de chirurgie en particulier.
Nulle autre part, que dans cette dernière, ne se groupent un plus grand nombre d'hommes honorables et instruits; mais, quand des savants sont rassemblés et qu'il s'agit d'une question spéciale et étrangère aux travaux de prédilection de la plupart d'entre eux, on peut toujours craindre que la majorité
ne s'en réfère à une opinion particulière. Or, cette opinion peut être erronée, si même elle n'est pas déterminée par la passion.
Passons donc à la Société de chirurgie quelques erreurs; elles font ombre au tableau de ses éclatants services.
Sans y attacher une importance exagérée, je n'ai pas laissé pourtant de profiter des occasions qui s'offraient à moi de rétablir la vérité. Le Rapport académique du regrettable Gibert, que M. Gullerier, chose étrange! ne paraissait pas connaître en rédigeant le sien, et mes instances pour l'obtenir, en font foi.
Mes réclamations, cependant, ont rencontré de sérieux obstacles. Depuis que j'avais trouvé la sypbilisation, j'étais presque partout en butte' à la plus violente hostilité. Les voies de publicité, dont se servaient mes adversaires, se fermaient devant moi; c'est à qui me dépouillerait ou se dédommagerait de ses mécomptes à mes dépens. Ces iniquités paraissant légitimes aux plus honnêtes, se commettaient impunément. Quels scrupules pouvait-on éprouver, et quel blâme encourir en calomniant et en dépouillant un syphilisateur !
Croyez bien que je mentionne ces circonstances sans amertume et uniquement pour éclairer l'esprit des personnes qui, comme vous, aiment à se rendre un compte exact des événements ; autrement je rougirais, en vérité, pour les savants de mon pays et de mon époque, d'être obligé de rappeler toutes les humiliations et tous les outrages que j'ai dû me résigner à subir.
Aujourd'hui, grâce aux progrès de la science et à la lassitude de mes adversaires, je jouis de la libre pratique de la sypbilisation; il est plus d'un confrère qui me tend et me prête la main, plus d'un journal qui m'ouvre ses colonnes. C'est le bon côté de la médaille dont on m'a tant objecté le revers.
Sachez donc bien pourquoi mes revendications n'ont pas été entendues, et surtout ne vous étonnez pas, avec M. Itollet, qu'elles aient paru être nulles.
Joignez à ces considérations ma répugnance pour tout ce qui fait du bruit.
Mais à tout prendre, pourquoi m'adresserait-on le reproche d'avoir été tiède ou incomplet dans mes réclamations? La justice vient toujours à son heure pour qui sait attendre, pour qui n'a jamais eu la pensée de faire de la science un veau d'or. Vaut-il vraiment la peine de se hâter de débiter à quelqu'un, ou de quelqu'un, des choses désagréables? Une revendication tardive n'est-elle pas plus sûrement dégagée d'amertume et d'exagération?
Enfin, ne me demandez pas si je suis satisfait de la justice tardive qui m'est, dites-vous, rendue dans le livre de M. Rollet. Moins qu'à personne il ne m'appartient de décider si, après avoir en quelque sorte donné le branle et fait des efforts heureux dont chacun a pu profiter, j'avais droit à attendre de la part de votre savant ami plus qu'une laconique, pour ne pas dire dédaigneuse mention. J'aurais été flatté, je l'avoue, d'obtenir une place plus large dans l'estime d'un homme dont je me plais à reconnaître le caractère et le mérite.
J'aime, comme Leibnitz, à voir germer ma graine dans la terre d'autrui, mais, j'aime aussi qu'elle y conserve son cachet d'origine.
SUR LA SÏPIIIIICITS DE CERTAINES DLENN0M1IACIES