COUP D'ŒIL RÉTROSPECTIF
Arrivons à une époque moins éloignée.
Dans la France médicale du 18 février 1855, j'insiste, à l'occasion d'une prophylaxie imaginée par M. Rodcl, sur la contamination secondaire, dont j'indique la longue incubation, l'évolution, les résultats généraux, etc. (1).
Dans le môme journal, à la date du 5 juillet 1855 (2), je blâme M. Diday, auquel je rends ironie pour ironie, d'admettre la contagion du virus secondaire de l'enfant à l'exclusion de celui de l'adulte. Je reproche, en outre, à M. Rodet, d'avoir vu, sans les regarder, des faits de contagion secondaire, et de s'être mépris dans la seule expérience directe qu'il ait pratiquée à ce sujet. J'écrivais alors textuellement, que la syphilis « ne commence pas nécessairement par un chancre. » On ne connaissait, dans ce temps du moins, comme monnaie courante, que le chancre à début pustuleux. Il est donc impossible de se méprendre sur ce que je. voulais dire.
Un peu plus tard, enfin, et quelques mois avant les fameuses séances de la Société médicale du Panthéon, je m'exprimais incidemment, de la manière suivante, dans un autre journal :
« La lecture attentive des observations qui ont été invoquées à l'appui de la dualité chancreuse, et l'examen de certains sujets, nous ont affermi dans la conviction que plusieurs cas de vérole attribués à de prétendus chancres infectants doivent être rapportés à la contagion directe du produit d'accidents secondaires.
« Au surplus, nous avons constaté sur un grand nombre de malades qu'il n'est pas d'induration plus nettement accentuée que celle qui occupe l'endroit contaminé dans la communication de la syphilis, par le produit d'accidents secondaires (3). »
Je n'ai donc pas été surpris, dans ma carrière syphilologique, par l'avénement du dogme de la contagion secondaire : je m'y trouvais, au contraire, plus que préparé, puisqu'il avait été l'objet de fréquentes mentions fort explicites dans mes discours et dans mes écrits, avant que j'en fisse le sujet d'une communication spéciale.
Vous avez sous les yeux deux opuscules dont j'ai eu le plaisir de vous faire
personnellement hommage. L'un est intitulé: Discussionsur la syphilis
1856 (4); l'autre, Correspondance syphilographique, 1860.
Aux pages 79 et suivantes de ce dernier, se trouve le texte original do ma communication à la Société viédicale du Panthéon (5). Cette communication donna lieu, parmi les confrères présents, à une conversation dans laquelle M. Langlebert émit, ens'adressantàmoi, sous une forme dubitative et interrogative en môme temps, l'idée que la contagion secondaire pouvait bien avoir pour résultat un chancre.
Il répétait donc, en manière de question, ce que je venais d'affirmer trèspositivement, et môme d'expliquer : mon opinion était parfaitement arrêtée; son opinion fort incertaine. La mienne était adulte et ferme, si je puis dire; la sienne naissait tà peine et n'était rien moins qu'assurée. 11 ne prit garde que
(1) Documents, 3« série : un nouveau moyen préservatif de la syphilis. V. p. 305.
(2) Ibidem, Bulletin syphilographique. V. p. 30S.
(3) Revue médicale du 30 septembre 1855. Article reproduit ci-dessus, p. 351-353.
(4) Cette Discussion est reproduite ci-dessus, p. 353-364.
(5) Lettre a M. Velpeau, Mémoire sur le chancre induré, p. 3GS-374.
plus lard à la découverte qu'il prétendit avoir faite, et c'est de M. Rollct, je crois, qu'il reçut indirectement le servico do s'en être aperçu.
J'avais dit nettement, sinon en propres termes : On a cru à tort que ce qui se passe à la suite do la contagion secondaire provenait d'un chancre primitif, ci était un chancre à début pustuleux.
Puis, M. Langlebert m'avait adressé une sorte de question tautologique dont voici le sens : Ce qui se produit à la suite de la contagion secondaire, n'est-ce pas un chancre à début pustuleux?
Il n'affirma cette conjecture que plus tard , c'est-à-dire à l'époque où un travail do M. Rollet lui mit la pustule à V oreille.
J'ai rédigé moi-même le procès-verbal de chaque séance; je l'ai fait avec autant d'exactitude que de sincérité ; je croirais avoir manqué de probilé et même de délicatesse, si je n'avais rendu un compte scrupuleux, quant au sens, de ce qui avait été dit. M. Langlebert, dont la mémoire est bonne, me rend, j'en suis sûr, justice à cet égard. Au besoin, j'ai des preuves qu'il ne récuserait pas.
Les explications que je vous donne ne peuvent donc avoir pour objet ni de rectifier, ni de compléter le compte rendu qui a été publié. Mais je veux enfin, à mon tour, profiter de l'occasion d'en préciser ou, pour mieux dire, d'en rétablir la signification.
On s'est borné généralement (vous êtes dans l'exception, je me plais à le déclarer) à en rapporter de courts fragments dans un but intéressé, c'est-àdire dans le but avoué de les faire servir à des revendications de priorité. Ces fragments ont encore été abrégés et quelquefois même altérés : cette monnaie sans titre a fini par avoir cours parmi les gens honnêtes et instruits, mais trop crédules. Il est bien temps de les détromper et de mettre un terme à cet abus.
A cette époque, ni plus tard, je ne me suis pas beaucoup préoccupé du soin de publier des observations particulières, étant bien convaincu que, quel que soit leur nombre et la précision de leurs détails, celles-ci ne deviennent indispensables et même utiles, que quand il s'agit de phénomènes qu'on ne peut pas avoir facilement sous les yeux.
Au contraire, l'exposition détaillée des phénomènes, considérés d'une manière abstraite, et le tableau général et complet de la maladie qui supposent l'appréciation rigoureuse, et la synthèse exacte des faits particuliers, constituent une science plus réelle et plus parfaite que la production ou la reproduction trop souvent embarrassante de cent et mille observations. Ces dernières, se trouvant à la portée de tout le monde, et ne formant que la partie d'un tout, que les matériaux d'un édifice, pourquoi vouloir qu'on lés copie sans cesse?
Pour bien décrire un phénomène abstrait, il faut être parfaitement renseigné sur l'état concret dans lequel il se rencontre, et en posséder une connaissance approfondie. Or, n'ai-je pas rempli ces deux conditions? Ma description n'cst-elle pas si ponctuellement précise que chacun peut en apprécier l'exactitude et coutrôler la justesse de ma démonstration? J'aurais pu faire autrement sans doute? Mais aurais-je fait plus et mieux?
La science médicale ne consiste pas uniquement dans l'exposition des faits bruis, mais surtout dans l'esprit qui les groupe et qui les juge. La science, a dit Bûchez, a pour but de prévoir, c'est-à-dire de coordonner les phénomènes de manière à en découvrir l'ordre de succession et la loi de génération (1).
(1) Introduction a l'étude des sciences médicales. Paris, 1838, p. 14.
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Bien qu'on ait pu affirmer que l'art médical était tout entier dans des observations, la science ne saurait se contenter de ce programme restreint; mais ce n'est pas à moi qu'il appartient de trancher la question de savoir si, dans le cas actuel, j'ai réussi à devenir son très-humble interprète.
Ce n'est pas que je n'aie fourni, à la Société médicale du Panthéon, la substance de quelques observations recueillies par moi; j'en possédais, au contraire, quelques-unes sur le papier; je les ai soumises à l'apréciation de mes confrères. Mais c'était principalement, je l'avoue, par concession pour l'esprit du temps. Un bien plus grand nombre d'observations avaient passé sous mes yeux dans ce qu'on appelle, à bon droit, le grand livre de la nature.
Bien observer, ce n'est pas seulement, à mon sens, prendre beaucoup d'observations ni même les prendre bien; mais c'est découvrir ce qu'elles offrent de commun ou de capital, et en aprécier rigoureusement la valeur et la portée. Observer, ce n'est pas plus recueillir des faits que bâtir n'est ramasser des pierres ou môme les tailler; observer, c'est faire, au moyen d'observations particulières, écrites ou non, un ensemble utile et cimenté par la raison ; c'est, en un mot, élever un édifice scientifique. L'interne d'hôpital prépare, par exemple, des matériaux la plume à la main et les polit. Le chef de service devient architecte en les coordonnant, et en édifiant un tout qui puisse servir d'enseignement à l'avenir. Je suppose que le chef est plus habile que l'élève : ce qui n'est peutêtre pas constamment exact.
Le vrai médecin seul, s'il possède l'art d'écrire, sait se distinguer dans l'accomplissement de ces deux tâches à la fois.
Énaux et Chaussier étaient deux habiles observateurs; ils ont décrit la pustule maligne de main de maître, et n'ont presque rien laissé à dire après eux. Je me plais à comparer leur petit livre, à cause de sa valeur, à la première publication de Jenner sur la vaccine : c'est que, dans le précis sur la pustule maligne, il y a beaucoup d'observations sans une seule Observation ! Comme cet opuscule précieux l'emporte sur certaines productions massives de notre époque, qui affichent la prétention de réformer la science en la basant sur des faits ! C'est en i' étouffant sous des faits qu'il faudrait dire !
Si les descriptions de maladies que nous a laissées Sydenham ont été jugées impérissables, ne jouissent-elles pas de cette prérogative parce que l'écrivain a su allier une grande justesse de vue à beaucoup de sobriété dans les détails relatifs aux faits particuliers? Il n'y a effectivement rien de commun entre ces tableaux vivants tracés par l'illustre Anglais, et ces matériaux informes qu'essaye de rapprocher ce qu'on appelle pompeusement la médecine d'observation.
Parmi mes contradicteurs était M. Basscreau, auteur d'un livre excellent, justement apprécié à Lyon, quoique la contagion secondaire y soit niée. Je me suis fait fort de démontrer cette contagion et les phénomènes qui s'y produisent, au moyen des observations que M. Basscreau avait rassemblées dans un tout autre esprit et dans un autitf but. C'est ainsi que de bons matériaux, mis dans l'espèce au service d'une erreur par celui qui les avait recueillis, ont pu servir, entre mes mains, à l'édification de la vérité. Je me trouvais donc être, permettez-moi do parler sans fausse modestie, le véritable observateur à travers les sens exercés et l'esprit, sagace de M. Basscreau. Jamais, à vrai dire, je n'avais été mieux servi.
Si, au lieu de me restreindre au résumé do mes propres observations et à l'analyse de celles d'autrui, j'avais noirci bien des pages par la reproduction
do ces dernières, croyez-vous que cetto exubérante et fastidieuse compilation aurait pu rendre beaucoup plus complète, beaucoup plus péremptoire ma démonstration? Il n'est pas toujours nécessaire et il est souvent superflu qu'un historien de la nature transcrive ses pièces justificatives : c'est assez qu'il en indique la source avec soin. Ne quid nimis.
Il est bien entendu que, s'il s'agissait de circonstances dont on no pourrait vérifier l'exactitude aisément, que s'il était question, par exemple, de cas rares ou fortuits, d'événements imprévus, éloignés dans le temps comme dans l'espace, il serait, au contraire, do la plus rigoureuse importance de raconter chaque fait dans ses détails minutieux. Et, en effet, il est insuffisant que l'historien indique le point de vue auquel il se place dès qu'il devient impossible de s'y placer après lui et comme lui ; mais, il est alors essentiel qu'il rapporte en détail chacune de ses impressions.
Or, je déclarais nettement que les choses existent d'une façon dont j'indiquais les particularités. La vérification de ce que j'avançais est facile, car nonseulement les faits se passent tous les jours comme je le marquais, mais encore ils sont consignés en grand nombre dans un livre dont je présentais l'analyse. La vérification étant faite, il demeure constant que les événements ne se comportent pas autrement que je le prétendais; ma manière de les voir et de les interpréter se trouve donc, pour ainsi dire, vérifiée, confirmée par des observations de tous les temps, sinon par tous les observateurs.
N'est-ce pas là de la science et du progrès au premier chef? Que demandezvous davantage? Qu'aurais-jo fait de plus si j'avais rempli un livre d'observations faciles à. rassembler et ennuyeuses à lire, sans en déduire la loi générale?
Ce que j'ai avancé se trouve exact. Cela ne peut être que le résultat d'une observation rigoureuse bien interprétée, car il serait ridic.ule de prétendre que je possède une science innée ou un don particulier de divination.
Mais j'insiste beaucoup trop là-dessus; c'est ce qui vous intéresse le moins.
Le point de doctrine que j'avais développé à la Société médicale du Panthéon, je l'ai rappelé à l'occasion dans les temps qui ont suivi, sans que M. Langlebert ait reproduit nulle part, à ma connaissance, surtout d'une manière explicitement affirmative, la question qu'il m'avait adressée ou l'hypothèse qu'il avait risquée devant nos confrères.
Mais un jour, dans le commencement, je crois, de l'année 1839, il vint chez moi et se plaignit d'avoir été dépouillé, par M. Rollet, de l'idée qu'il avait émise le premier relativement à la naissance d'un chancre, par le fait et à l'endroit de la contamination secondaire. Je me rappelle même que l'un de nous commit alors fort mal à propos, sans doute, la plaisanterie de citer un vers de Boileau qui paraissait de circonstance. En même temps, je me disais tout bas que si MM. Langlebert et Rollet parvenaient à s'emparer chacun d'une de mes basques, ils seraient bien obligés de me laisser au moins une veste.
Recevez, sans trop sourire et avec indulgerice, le récit de ées futiles et triviales particularités; se sont les gages de la fidélité dé mes souvenirs, et les témoins de l'exactitude de mon récit.
J'attache, à vrai dire* une assez médiocre importance à celle qufestion dé priorité; car le fait de la Contagion secondaire étant reconnu èxact, l'idée de ce qui a lieu, ou de la manière dont les choses se comportent quand cette contagion s'effectue ou qu'on en constate des cas, devait nécessairement venir à la pensée de tout le monde, et il ne restait plus dès lors qu'une simple et facile