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LA SYPHILIS EXPÉRIMENTALE A L'ACADÉMIE DE MÉDECINE

Au cours de la discussion sur les maladies virulentes engagée devant l'Académie de médecine, M. Briquet, dans la séance du 6 septembre 1864, venait de prononcer un discours plein de clinquant et de bigarrures, où il avait invoqué je ne sais quels documents historiques pour faire provenir la syphilis d'un commerce impur entre des hommes et des chèvres. C'était, comme on le voit, fort capricieux!

Mais M. Ricord, auquel appartient le domaine de la syphilis, n'entend pas que des animaux puissent y pénétrer sans son autorisation. Il a même parlé dans son style académique d'im singe qui a failli lui jouer un tour.

C'est pourquoi, au lieu de s.e borner à rejeter la fable de M. Briquet, il a déclaré souverainement qu'on devait considérer comme apocryphes tous les faits de syphilis d'animaux, tant qu'il ne les aurait pas reconnus.

« J'en ai pourtant vu des exemples chez les singes et chez les chats, » s'est permis de dire M. Depaul, en sortant des frontières varioliques qui lui avaient été assignées par M. Bouley.

M. Ricord ne s'est pas gêné pour récuser la compétence de M. Depaul et se retrancher derrière son autorité souveraine.

M. Depaul a répliqué, avec un peu d'ironie et beaucoup d'à-propos, que cette autorité s'était maintes fois déjà trouvée en défaut et notamment dans la question de la contagion secondaire.

Ce souvenez-vous-en a paru déplaire en haut lieu, derrière M. Ricord, où siège son historiographe.

M. Ricord, faisant bonne contenance, a précisément argué de la facilité avec laquelle il s'était fait battre pour montrer combien sa position était forte, puisqu'il tenait encore contre ses adversaires sur la question de la syphilis des animaux.

Là-dessus M. Ricord a rapporté les prétendus détails d'expériences que j'ai faites et à propos desquelles j'ai vingt fois réfuté ses assertions.

Dans ce récit, M. Ricord ne s'est nullement départi d'un superbe dédain, qui consiste à parler de moi sans articuler mon nom. Ma seule vengeance est de dénoncer cette tactique, sans la qualifier, à l'opinion publique, en conservant le juste orgueil d'avoir pendant toute ma vie servi la science avec loyauté, indépendance et désintéressement.

Si j'ai brisé sur ma route la doctrine de M. Ricord, c'est qu'elle faisait obstacle à mon passage.

Cela n'empôche pas que, quand M. Ricord voudra, [je donnerai la syphilis aux chevaux qui le mènent tous les mardis à l'Académie.

J'ai bien syphilisé le tambour qui lui portait chaque mois ses billets de garde national 1

J'ai cru devoir, à propos de cet incident, adresser à l'Académie {séance du 43 septembre 18(54) la lettre suivante :

Paris, 12 septembre 1864.

Monsieur le Président,

M. Ricord no s'est pas borné à nier, dans la dernière séance, que les animaux pussent avoir la syphilis. Il a encore parlé clairement, quoique sans me nommer, de mes propres expériences. C'est pourquoi je crois devoir faire quelques remarques à ce sujet. Je serai très-bref, par respect pour les moments et les usages de l'Académie.

Depuis plusieurs années j'ai maintes fois communiqué des accidents syphilitiques à divers animaux. Il est difficile à un travailleur sans laboratoire de garder longtemps un certain nombre d'animaux pour les montrer, comme a pu faire le professeur Sigmund, à l'hôpital général de "Vienne. Je me suis donc borné au contentement de dérober à la nature quelques-uns de ses secrets. J'attends avec patience que la syphilis expérimentale obtienne son tour de faveur publique.

Les cas de transmissions accidentelles de la syphilis aux animaux ont dû se se montrer plusieurs fois au temps et dans le pays où le virus se trouvait plus exalté qu'il ne l'est fort heureusement aujourd'hui parmi nous. Dias de Isla(i), notamment, en rapporte des exemples observés en Espagne à la fin du xve siècle.

Il est donc possible qu'à cette époque des chèvres aient eu la syphilis en Italie, et se soient trouvées dans le cas de la transmettre aux hommes ; mais alors il est plus que probable que ces chèvres ]ont dû tenir elles-mêmes des hommes leur maladie.

Je ne dirai rien de l'expérience que j'ai faite à Saint-Lazare et dont M. Ricord a parlé. Je renvoie aux détails que j'ai donnés dans une Lettre adressée au Préfet de police que j'ai rendue publique.

Ceux qui voudront bien prendre la peine d'ouvrir cette brochure, aux pages 20, 21 et 22 (2), pourront se convaincre que M. Ricord a exprimé, dans la séance de mardi dernier, des opinions, non-seulement différentes, mais encore contradictoires, de celles qu'il avait émises dans le sein de la Commission préfectorale.

M. Ricord a prétendu, par exemple, dans cette Commission, que l'ulcération d'un singe n'était pas syphilitique, parce qu'elle n'avait pas pu s'inoculer à ce même singe, tandis qu'il déclare aujourd'hui que les chancres qui donnent la syphilis constitutionnelle ne sont pas auto-inoculables.

Je dois dire quelques mots sur cette question :

La syphilis constitutionnelle peut provenir d'un chancre, qui est d'abord pustuleux, ou d'un accident secondairecommuniqué directement, qui est d'abord papuleux et que j'ai appelé pseudo-chancre, pour consacrer l'erreur de ceux qui l'ont confondu longtemps avec le chancre.

Le chancre et le pseudo-chancre offrent plusieurs variétés dans lesquelles rentrent ce que M. Ricord appelle le chancre mou et le chancre dur. Mais toutes ces manifestations et tous ces éléments plus ou moins efficaces de syphilis constitutionnelle sont aisément réductibles les uns aux autres.

La syphilisation les ayant bien fait connaître, chacun a pu puiser à celte source ce qui lui convenait pour édifier ou pour reconstruire un système syphilographique.

(1) GEORGII HIERONYMI VELSCHII, SILLOGE OBSERVATIONUM ET CURATIONUM MEDICI-

nalium. Ulm, 1077, p. 32.

(2) Lettre a m. le préfet de police, reproduite ci-dessus. V. p. 198,

Aujourd'hui que la syphilisation a remplacé le mercure dans les hôpitaux de Norwége, on y produit à volonté, pour les besoins du service, le chancre que M. Ricord appelle mou avec la matière de celui qu'il appelle dur. C'est M. Bidenkap, habilo syphilisateur norwégien et élève du professeur Bœck, qui a érigé cette conversion en méthoque et en pratique (I).

11 n'y a point de doute que si M. Ricord était témoin de ce phénomène il ne se rendît à l'évidence avec le même empressement que quand il s'est agi du dogme de la contagion secondaire. Peut-être trouverait-il encore une satisfaction rétrospective à se rapprocher ainsi de son ancien système, qui était entièrement basé sur l'unité du virus et la suprématie du chancre pusLuleux.

En résumé, je déclare que certains animaux et les singes. en particulier peuvent contracter toutes les variétés de chancres, et même la vérole, pour lâcher le gros mot.

L'Académie n'a pas d'autre moyen de s'en assurer que de former une Commission qui serait chargée d'instituer des expériences ad hoc. J'ai l'honneur, Monsieur le Président, etc.

M. Vernois a officieusement profité de l'occasion pour raconter un fait qu'il a observé lorsqu'il était interne de M. Ricord lui-même à l'hôpital du Midi.

Un chat de l'établissement avait souvent goûté à des maLières virulentes qui souillaient des cataplasmes et des plumasseaux de charpie. Il avait gagné de cette manière la syphilis. M. Vernois et son collègue M. Nivet, aujourd'hui professeur à Clermont-Ferrand, ont suivi les développements de cette maladie et ont sacrifié à propos l'animal, de peur qu'il ne leur échappât. Celui-ci offrait de nombreuses exostoses. Ses os ont été préparés par M. Nivet, qui les a déposés au musée Dupuytren. Ce chat n'avait jamais pris de mercure.

Personne n'oserait d'ailleurs attribuer ces exostoses au mercure plutôt qu'à la syphilis, sans s'exposer à s'entendre dire : Abandonnez alors le mercure pour la syphilisation !

Si M. Malgaigne avait assisté à la séance, il aurait pu raconter, comme il l'a fait en pareille rencontre, l'histoire d'un autre chat qu'il a vu à Nancy, également affligé d'exostoses syphilitiques.

M. Briquet, qui, pour notre instruction et notre plaisir à tous, était présent, a donné une seconde édition de ses chèvres revue, corrigée et augmentée, encore plus exhilarante, si cela est possible, que la première. Peut-être a-t-on beaucoup ri parce que M. Briquet paraissait fort grave en déroulant un épisode auquel il mettait la dernière main. Utile dulci!

La Providence, dont M. Briquet s'est fait l'interprète, nous défend les excès et nous punit au besoin par nos côtés faibles. Aux gloutons elle donne un gros ventre, une gastrite et la dyssenterie ; les buveurs sont hydropiques ou pissent beaucoup avec douleur. Les bavards sont pris par la gorge et les penseurs perdent la tête. Qui fréquenter cum ca-pris coeunt vel cum aliis animalibus, gignunt luem veneream et multa patiuntuur ex ista, etc. Tous nous en pâlissons comme d'un péché originel.

M. Briquet s'est exprimé en français. A tout prendre, il n'y a rien de plaisant dans le côté sérieux de cette thèse scabreuse 1

(1) Bœck. Recherches sur la syphilis. Christiania, 1862.

Bidenkap. Aperçu des différentes méthodes de traitement employées a l'hôpital DE L'UNIVERSITÉ DE CHRISTIANIA CONTRE LA SYPHILIS CONSTITUTIONNELLE, 1863.

Ne quittons pas co sujot délicat sans nous demander si l'affection des chevaux, dont on a parle dans ces derniers temps sous le nom de maladie du coït, n'est pas la morve accidentellement produite par une contamination sexuelle. Les vétérinaires ont trop de propension à croire qu'une maladie est différente quand le siège de ses affections diffère. N'avons-nous pas entendu les plus autorisés d'entre eux déclarer que l'inoculation faite à la queue d'une vache du virus de la pneumonie exsudalive produit chez cet animal une autre maladie?

Daus la séance du 20 septembre 1864, M. Ricord a profité de l'absence de MM. Depaul et Vernois pour leur riposter. Il s'est escrimé d'estoc et de taille

contre des banquettes. Son triomphe a été complet Que ses courtisans

lui tressent donc à l'envi des couronnes et rédigent ses bulletins de victoire !

Il a répété pour la centième fois qu'il n'était pas parvenu à inoculer la syphilis aux animaux. Nous le savions bien, puisque la venue de la syphilis expérimentale a sonné l'heure de la décadence du système de l'hôpital du Midi. C'est une idée à laquelle l'esprit de M. Ricord a de la peine à se faire.

M. Velpeau, à son tour, est venu nous apprendre qu'il n'avait pas réussi avec M. Bretonneau en 1817 ou 1818. Mais des progrès se sont accomplis depuis, car nous avons un demi-siècle de plus que M. Velpeau. Nul n'a le droit de dire à la science : Tu n'iras pas plus loin.

Ces révélations, non moins nouvelles qu'importantes, ont duré plus d'une heure.

Et semblait que la gloire, en ce gentil assaut,

Fust à qui parlerait, non pas mieux, mais plus haut.

Les esprits se trouvent à présent fixés sur le sens et la portée de la lettre que j'ai adressée à l'Académie de médecine, le 12 septembre, et à laquelle la presse a fait bon accueil. Les journaux, veux-je dire, l'on reproduite en entier. C'était la plus honorable manière de conquérir le droit de critique. Qui n'entend qu'une cloche, n'entend qu'un son, dit un proverbe. Cette fois-ci on a entendu deux cloches et deux sons forts diflérents. Le dernier a dû me paraître à moi discordant et très-peu persuasif.

Examinons la critique ainsi que ses variétés.

On dit que ma lettre ne prouve rien. On dit vrai; mais je n'ai rien non plus voulu prouver. Ce n'est pas une dissertation, mais une réponse que j'ai faite. On niait et j'affirme ; voilà tout. Il y a longtemps déjà que j'ai prouvé ce que j'avance aujourd'hui. Mes Aristarques disputent sur le Tasse et l'Arioste ; ils ne m'ont point lu.

Du moins posent-ils fort mal la question. Ils citent d'un air triomphal ceux qui n'avaient pas réussi- aVant moi. Ne les avais-je pas cités moi-même? Ils s'appuient sur leurs assertions. Ne les avais-je pas combattues, battues et abattues? J'ai fait tout ce que j'ai pu pour concourir au progrès et j'ai quelquefois réussi. Tous les détracteurs du monde ne sauraient m'enlever cette satisfaction-là. Que la science de la veille dénigre donc à son aise celle du lendemain ! elle remplit son rôle.

On me reproche enfin de m'appuyer sur l'opinion de la province et de l'étranger. Je ne m'en défends pas, quoique je m'en rapporte principalement à mes propres observations. Mais je ne rejette pas les travaux qui se font au delà des fortifications de Paris ou des frontières de la France. La science n'est-elle pas cosmopolite?

Je reviens sur cetto séance du 20 septembre, où M. Ricord, plein de vaillance, est descendu dans l'arôno quand ses adversaires n'y étaient plus.

Le public ne tient pas à savoir qui a raison de M. Ricord ou de moi, pourvu qu'il sache bien positivement si les animaux peuvent être atteints de syphilis et à quoi cette découverte est utile. Il fait bon marché, sans doute, de la personnalité de M. Ricord, ainsi que de la mienne. Par conséquent, si cette personnalité, que je respecte infiniment, se montre ici, il no faut pas croire que, M. Ricord no m'ayant pas pardonné les offenses et le tort qu'il m'a faits (1), j'aie l'intention d'exercer contre lui des représailles; mais on doit l'attribuer à ce qu'il s'est lui-même mis à découvert en protestant de son indépendance et de son dégagement de tout intérêt dans cette question sur laquelle il n'a pas, dit-il, de parti pris. Il faut donc que j'examine si cette assertion de M. Ricord est fondée.

La question de l'origine de la syphilis n'est pas subordonnée, comme M. Ricord paraît le croire, à celle de la syphilis des animaux. Que ceux-ci puissent avoir ou non la vérole, elle n'est pas moins originaire d'Amérique, et nous sommes voués au doute, à l'incertitude x'elativement à cette partie de la création, comme relativement à bien d'autres. D'ailleurs, si la maladie vénérienne nous venait des animaux, saurions-nous d'avantage d'où elle leur vient? Sans doute qu'elle a pris naissance quelque part un jour, mais son origine pourrait, à la rigueur, être plus ancienne que celle de l'homme. Nous ignorons même si le principe de cette maladie n'a pas encore aujourd'hui en quelque endroit une existence indépendante de l'organisme de l'homme, sinon de celui des animaux.

Pour avoir nos coudées franches eu pénétrant dans le cœur du débat, dégageons-en tout d'abord l'individualité et l'honorabilité de M. Ricord, qui doivent être mises hors de cause, bien qu'il ait jugé à propos lui-même, — et hors de propos, — de les faire intervenir.

M. Ricord n'aurait pas dû, à mon sens, protester de sa bonne foi devant l'Académie : cette déclaration maladroite pouvait à tort donner à entendre qu'il n'était pas dans le cas de tous ses collègues ou qu'il dérogeait lui-même à ses habitudes.

Nous savons tous qu'il ne se serait pas exposé encore une fois au grand jouret au péril d'une discussion académique s'il ne s'était cru en possession de la vérité et bien armé pour la défendre. N'avait-il pas d'ailleurs mille autres moyens de satisfaire son légitime désir d'appeler l'attention et de gagner l'approbation de ses collègues et du public? Quant à moi, je n'ai plus nulle envie de l'attaquer et de le battre depuis qu'il a reçu les ruades d'adversaires indignes de lui. Je suis las de mes triomphes, qui ont empêché de dormir des plagiaires transfuges de son camp, et j'aspire enfin à lui donner du repos !

Voyons cependant, puisqu'il a posé lui-même la question, s'il n'a aucun intérêt, ne fût-ce qu'un intérêt d'amour-propre, à prétendre que les animaux ne peuvent pas contracter la syphilis. Eh quoi ! M. Ricord est-il sans passions et ne peut-il plus s'écrier, comme chacun de nous : Homo sum et nihil humani a me alienum puto ? On sait pourtant avec quelle opiniâtre ardeur il soutenait autrefois ses idées. Il ne lâchait pied que quand il ne lui était plus possible de, résister.

(1) Proprium est humani ingenii odisse quos lœserit. (Tacite, Histoire du règne de Tibère.) Pensée profonde que les historiens et les moralistes ont reproduite sous diverses ormes.. « Ceux qui ont fait de grandes injures, » dit Guichardin, « s'en souviennent mieux que ceux qui les reçoivent. » — « Celui qui offense pardonne moins que celui qui est offensé (Saint-Evremont}, » etc.

N'a-t-il pas rompu des lances, j'allais dire brisé ses lances, contre celte question de la syphilis des animaux? N'est-ce pas elle qui a fait à l'édifice de sa doctrine la brèche par où sont entrées, pour ne citer que deux exemples, la syphilisation et l'admission de la contagion secondaire'/ Ne sont-ce pas nos luttes à cette occasion qui ont fixé l'attention du monde savant sur mes expériences et sur la fragilité des choses do M. Ricord ?

M. Ricord parle sans cesse des expériences qu'il a faites pour inoculer la syphilis aux animaux, quoiqu'il n'en ait réellement fait aucune.

C'est ce que jo vais démontrer à tous mes lecteurs surpris.

M. Ricord n'a effectivement inoculé que ce qu'il appelle le chancre mou, qu'il regardait autrefois comme exclusivement vérolique et exclusivement inoculable, et qu'il ne croit plus maintenant susceptible de donner la vérole. Comment donc aurait-il communiqué la syphilis aux animaux avec ce qui, selon lui, ne la donne jamais? Ainsi les expériences qu'il a faites autrefois doivent être désavouées par lui. Si quelqu'un les invoque désormais, il aura affaire... à M. Ricord. Ce que je dis des expériences de M. Ricord s'adresse aussi à celles de M. Cullerier.

Je me hâte d'aborder le côté scientifique de l'argumentation de M. Ricord et spécialement les objections qu'il a faites à M. Vernois.

Le chat de M. Vernois n'a eu, dit M. Ricord, que des ulcérations à la gueule et des exostoses. Il me semble qu'il n'en fallait pas davantage pour dénoncer la vérole si ces ulcérations avaient un cachet caractéristique. Comment fait donc M. Ricord pour diagnostiquer la maladie dans son cabinet, si des symptômes semblables ne lui suffisent pas? D'ailleurs, de ce que d'autres symptômes n'ont pas été observés ou indiqués, rien ne prouve qu'ils n'aient pas existé.

M. Ricord dit : Pourquoi ce chat, qui avait contracté la vérole en se repaissant des ordures de l'hôpital, n'a-t-il pas aussi avalé du mercure qui l'aurait guéri ?

Plaisante question ! M. Ricord mériterait bien qu'on retournât cette argumentation contre l'objection qu'il a tirée ensuite de la rareté des véroles d'animaux. Ne verrait-on pas souvent, a-t-il dit, des animaux vénériens, si ceuxci pouvaient le devenir? Ne pourrions-nous pas lui répondre que précisément les chats d'hôpitaux de vénériens ont rarement la vérole parce qu'ils trouvent aisément le remède à côté du mal : ubi malum, ibi remedium (I). Mais nous ne voulons pas nous servir même contre M. Ricord de ses mauvais arguments.

Nous lui répondrons tout uniment que les chats n'aiment pas le mercure, que leurs organes supportent très-mal ce médicament, pour ne pas dire ce poison, et que ces animaux n'ont pas l'habitude de manger ce qui leur déplaît, ni surtout de le faire régulièrement, méthodiquement, secundum artem, conformément aux sages prescriptions cliniques de M. Ricord, qu'aucune finesse ou rouerie de chat ne saurait remplacer. Au surplus, il n'est pas même présumable qu'un chat ait jamais contracté la vérole pour avoir avalé quoi que ce soit. Le simple contact du virus avec une muqueuse excoriée est bien plus dangereux même pour les chats que toutes les gourmandises dépravées possibles.

M. Ricord comprend-il maintenant que dans un hôpital où les chats sont

(\) Ce texte quasi homœopathique est curieusement et longuement développé dans PHYTOGNOMiCA. de J.-B. Porta (in-12 de 605 pages, Rouen, 1G50), au chapitre II du livre III, p. 159 et suivantes. Ce chapitre est inlilulé : Hirb et animalia, qum damna, cadem remédia prœstare.

bien nourris et peu nombreux, il doit y en avoir rarement qui aient le goût et rinstinct assez dépravés pour préférer le virus et le mercure aux potages et aux bons ragoûts? Nous nous dispenserons donc d'insister plus longtemps sur cette objection.

Nous la connaissons d'ailleurs depuis longtemps. N'est-ce pas elle qui fut jetée à la face de M. Rayer sous une autro forme, quand il soutint après Eliotson que l'homme peut contracter la morve? N'est-ce pas elle que M. Ricord adressait aux partisans de La contagion secondaire? N'est-ce pas elle, en un mot, qu'on oppose à toute vérité naissante? Son pendant consiste à déclarer, quand la négation n'est plus possible, que la démonstration n'avait pas été péremptoire, ce qui est encore une manière de dépriser un inventeur. Heureux quand on ne confisque pas l'invention en la dénaturant.

Pour réussir dans l'inoculation de la syphilis aux animaux, il convient de choisir la matière et l'animal et de bien opérer. Ensuite il faut attendre, observer en temps opportun et bien interpréter les phénomènes observés. J'ai tracé ailleurs les règles de la syphilis expérimentale (1). Je n'y reviendrai pas ici.

M. Ricord a accepté, dit-on, de bonne grâce et même avec empressement, le dogme de la contagion secondaire, et il reconnaîtrait de même, volontiers, la communication de la syphilis aux animaux si Ton apportait à l'appui de cette thèse des preuves concluantes.

Je proteste de toute mon énergie contre cette assertion que M. Ricord s'est empressé d'admettre la contagion secondaire. Il l'a au contraire repoussée vigoureusement. Le témoignage traditionnel desmédecins de tous les temps et l'observation de tous les pays et de tous les jours, une polémique ardente entre ses adversaires et ses amis, et l'argumentation pressante de M. Velpeau n'avaient pu déraciner de son esprit le dogme de la non-contagion qu'il avait reçu de Himter. Les expériences de Wallace ont été stériles pour lui; celles de Waller et de Vidal n'ont excité que ses sarcasmes, et les preuves accumulées par l'anonyme du Palatinat ne l'ont pas même ébranlé. Il ne s'est rendu définitivement devant l'Académie qu'après que toute résistance eût été vaine, car il avait encore élevé des obstacles dans le sein de la Commission où il se trouvait juge et partie et où tous les éléments de conviction avaient été rassemblés. Voilà ce qu'on appelle de l'empressement! 11 est vrai que l'enfer est pavé de bonnes intentions.

Admettons que M. Ricord soit allé au devant de la vérité autrement que pour la combattre. On ne niera pas toutefois que cette vérité n'ait existé et n'ait été reconnue bien avant la sanction tant désirée de M. Ricord. C'est pourtant à lui qu'on voudrait attribuer presque tout le mérite, au préjudice de ceux qui ont fait, pour ne pas dire forcé, sa conviction.

La syphilis peut aussi exister chez les animaux avant la sanction de M. Ricord, qu'on attend. Ah! si M. Ricord se bornait à douter, au lieu de nier énergiquement, peut-être pourrait-on le croire inspiré de l'esprit de sagesse. Mais loin de là ! Toujours le dernier à voir la lumière quand elle ne vient pas de lui, il donne sans détour à entendre qu'une découverte en syphilistique n'existe pas avant qu'il l'ait constatée. Il se pose en Louis XIV de la syphilis et dirait volontiers : La vérole, c'est moi. Il a même laissé imprimer que sa doctrine était mieux que nature, quoiqu'il l'ait ensuite abandonnée. Il ferait donc bien de chercher ardemment la vérité qu'il demande qu'on lui montre et qu'il s'ef-

(1) V. le premier Mémoire : de la. syphilisation ou vaccination syphilitique, p. 5-60.

force de ne point reconnaître, au lieu d'opposer sans cesse au progrès des fins de non-recevoir.

L'homme éprouve quelquefois vers la fin de sa carrière un réveil de ses facultés et comme un pressentiment de l'avenir. Puisse mon célèbre adversaire se replier un jour sur son passé brillant, sur ce passé qui a été suivi d'une longue éclipse, et donner des gages éclatants à des vérités qu'il croit mépriser aujourd'hui ! Que du moins il me sache gré dès à présent de lui souhaiter un aussi glorieux et si digne couronnement de son existence scientifique!

Après M. Ricord, M. Velpeau a parlé dans le même sens. Or, il faut qu'on le sache ! M. Velpeau, toujours respectable pour nous, a une autorité des plus souveraines dans le camp de M. Ricord.... quand il est du même avis que M. Ricord. C'est de cette formidable autorité qu'on veut m'écraser aujourd'hui. On voit que je n'atténue pas les arguments de mes adversaires.

Les expériences de M. Velpeau ont été faites il y a plus de 45 ans, alors que ce chirurgien n'avait que 22 ans (1), et à une époque où les inoculations syphilitiques n'avaient pas encore été de mode. Qui oserait prétendre que M. Velpeau adolescent soit le même que M. Velpeau couvert de lauriers, de cheveux blancs et de nos respects?

M. Velpeau a fait une douzaine d'expériences, sur des chiens, des moutons et des lapins, auxquels il a inséré du pus de chancres et de bubons. Rien que 12 expériences, 4 à peu près pour chaque espèce d'animal et 6 pour chaque matière. J'en avais fait, moi, dix fois davantage, sans avoir rien trouvé ni rien dit ! Le succès enfin a été le fruit de ma persévérance et de mes efforts. C'est que je ressentais cette foi vive qui remue, dit-on, des montagnes.

Et l'on m'objecte quoi ? Une douzaine d'expériences tentées çà et là, il y a 45 ans, sans résolution bien arrêtée, par un commençant, ce commençant fût-il M. Velpeau!

Que M. Velpeau aurait été mieux inspiré s'il avait inoculé un seul singe ou même un chat avec un bon virus!

M. Velpeau pense, comme M. Ricord, que si les animaux pouvaient contracter la syphilis, ils seraient imprégnés de virus syphilitique (2). Mais sommes-nous tous imprégnés des virus de la rage et de la morve, quoique nous puissions contracter ces maladies? Suffit-il d'ailleurs d'avaler des virus, pour en être infecté?

Après M. Velpeau, M. Bouley prend un instant la parole afin de répondre à une question que M. Ricord avait adressée aux médecins vétérinaires collectif

(1) M. Velpeau, né en 1795, tentait l'inoculation de la syphilis aux animaux en 1817 ou

M. Velpeau n'est pas seulement un savant de premier ordre, un esprit droit et honnête, mais il cache sous des dehors un peu rudes beaucoup de sensibilité. Bouche d'acier et cœur d'or, telle est la définition que je propose de donner de M. Velpeau. Les hommes de ce caractère méritent les suffrages et les sympathies du public. C'est pourquoi il est aussi pénible d'avoir à les combattre que difficile d'en triompher. Mais l'amour de la vérité est irrésistible; il ne connaît pas d'obstacles.

(2) Est-il sûr qu'en cherchant bien on ne trouverait pas des motifs historiques de se départir d'une opinion négative aussi absolue que celle de MM. Ricord et Velpeau? Voici un renseignement qui se rapporte surtout à une époque où le virus était fort exalté. « Les chiens alains que les Espagnols jetèrent dans différentes îles et plusieurs cantons du nouveau continent furent bientôt aussi atteints de la peste vénérienne. »

« Les chiens du Pérou, qui sont de la première race transplantée, éprouvent encore aujourd'hui des accès du mal vénérien. » (De Paw; recherches philosophiques sur lks américains, etc., 3 vol. in-12, Londres, 1771, t. I«r, p. 20.)

vement, sous prétexte d'apprendre d'eux s'ils avaient observé la syphilis sur les animaux. M. Ricord savait bien déjà qu'ils ne l'avaient pas observée.

C'est ce qu'a effectivement confirmé M. Bouloy. Mais les vétérinaires ne connaissent pas les pus véroliques; ils ont dû s'en rapporter pour faire des expériences aux choix de M. Ricord, qui certainement n'a pu leur fournir un meilleur virus que celui qu'il employait lui-même. Pourquoi donc auraient-ils mieux que lui réussi ?

M. Bouley donne ensuite quelques éclaircissements sur cette singulière maladie du coït qu'on n'aurait observée, dit-il, qu'à dater de 1796 et qui aurait reparu depuis cette époque plusieurs fois. Mais il y a lieu de croire qu'elle était connue antérieurement à cette date.

Quoi qu'il en soit, quand elle a reparu, n'est-ce pas qu'elle avait persisté sans s'éteindre dans un état très-faible ou à l'état latent, et qu'on a pris une chose relative, une recrudescence, pour une renaissance ou reviviflcation absolue?

Cette maladie qui se communique par le coït ne se transmet ainsi, à l'instar de la syphilis, qu'à la faveur de symptômes génitaux qu'elle présente.

MM. les vétérinaires affirment qu'elle n'est pas inoculable. Ils devraient se borner à affirmer qu'elle n'a pas été inoculée jusqu'ici. Tout ce qui est contagieux est inoculable et vice versa. La contagion est une inoculation naturelle, de même que l'inoculation est une contagion artificielle. Apprenons à imiter la nature ; cherchons à comprendre son langage, mais ne nous hâtons pas d'interpréter son silence.

M. Ricord revient ensuite à la charge, armé d'une lettre de M. Leblanc, qui confirme ses assertions et les miennes, puis-je dire.

M. Leblanc a effectivement reçu une matière de M. Ricord et il l'a inoculée à des chiens. Mais nous savons ce que vaut cette matière. Quant aux chiens, ce sont les animaux les plus mal choisis pour des inoculations syphilitiques.

M. Leblanc considère la maladie du coït comme analogue à la syphilis, dont elle diffère toutefois par des caractères importants. Quels sont ces caractères? Voilà ce quenous voudrions savoir. Tourtelle avait déjà dit, en l'an VII, dans ses éléments de médecine (t. III, p. 242) : « On a vu à la vérité des étalons avoir des ulcères à la verge après le coït, mais ces accidents n'étaient point de nature syphilitique et se guérissaient très-aisément, par des moyens entièrement différents de ceux qu'on est dans l'usage d'employer dans les maladies vénériennes. » Il ne paraît pas s'agir là de la maladie mortifère du coït que décrivent les vétérinaires aujourd'hui.

J'ai déjà émis la conjecLure, — ad référendum, comme disent les diplomates, — que cette maladie du coït pouvait être la morve, avec localisation de symptômes vers les parties sexuelles. Qui sait même si elle ne renferme pas les symptômes confondus de plusieurs maladies différentes, y compris le grease pustuleux?

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