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LE CHOLÉRA

Les idées scientifiques, comme les fruits, ont besoin de temps pour mûrir. Il y a cependant des circonstances imprévues dans lesquelles nous sommes amenés à les expérimenter avant qu'elles ne soient arrivées à parfaite maturité. C'est ainsi que j'ai été conduit à vous écrire cet essai sur le choléra et sur son traitement (1).

Je suis un de ceux qui pensent que la théorie et la pratique sont placées aux deux extrémités d'une courte chaîne, et que les progrès de l'une marchent avec ceux do l'autre. Faibles quand elles sont isolées, elles deviennent puissantes dès qu'elles sont réunies, et c'est par elles deux que nous aurons un jour ou l'autre l'explication de phénomènes qui paraissent maintenant étranges et incompréhensibles. Cette indissoluble union de la pratique et de la théorie exige que j'entre dans quelques considérations théoriques avant d'aborder la question pratique du traitement du choléra.

L'étiologie du choléra est sans doute très-obscure, mais si nous étions obligés de choisir parmi les différentes explications qui ont été données de sa nature et de son mode de propagation, je crois que j'inclinerais du côté des partisans des miasmes organiques quoique, en réalité, mes idées ne soient pas en parfait accord avec aucune des opinions qui ont été exprimées. Pour justifier la préférence que je donne à l'hypothèse des miasmes organiques comme la cause du choléra, je ferai remarquer:

1° Que ces miasmes ont une évolution; — 2° qu'ils mettent un certain temps à passer d'une place à une autre; — 3° qu'ils sont susceptibles d'acclimatation ; — 4° qu'ils changent de propriétés en passant d'un état à un autre; — 5° que l'humidité, et principalement !a chaleur humide sont des conditions très-favorables à leur développement; — 6° qu'ils marchent parfois contre le vent, traversent les mers, suivent les voies ouvertes par la civilisation, évitant un lieu à un'moment et le visitant à un autre, et fuyant d'habitude les endroits qui sont élevés ou entourés de forêts; — 7° qu'ils ne sont pas contagieux, mais qu'ils peuvent se communiquer ; — 8° qu'ils se trouvent dans des endroits où abondent des matières impures produites par la] transpiration, la respiration et les éliminations organiques de toutes sortes.

Ces considérations et plusieurs autres que l'espace m'empêche d'indiquer, bien qu'étant toutes en concordance avec l'idée de miasmes organiques comme cause première du choléra, m'ont conduit à croire que c'est à cette source que nous devons chercher le germe des véritables principes de la prophylaxie, ou du traitement préventif du choléra.

Un fait important, au point de vue pratique, c'est que le choléra n'est pas semblable aux maladies qui lui ont été comparées; il a une intensité qui est en proportion de la quantité, et peut-être déjà qualité du virus qui l'aproduit.

(1) Cette notice, adressée, sous forme de lettre, à M. Frédéric Batenian, membre du Collège royal des Chirurgiens de Londres, a été publiée en Angleterre, en 1849, sous ce titre : choi.era and its treatment, a short essay by Dr Auzias-Turenne of Paris, translated by Frédéric Bateman, M. R. C. S. Lond., and meinher of the Faculty of Paris. La reproduction en français, d'après l'opuscule anglais, a été publiée à Paris en 1865.

On ne peut pas le comparer avec le virus de la variole, dont la quantité est presque indifférente, tandis que la qualité doit être prise en grande considération.

Le virus de la variole est bon ou mauvais, la plus petite quantité peut produire une maladie aussi complète que possible, dont les progrès ne peuvent être arrêtes, et qui ne saurait se répéter sur un môme individu qu'après un espace de temps très-considérable.

Il n'en est pas ainsi du choléra ; la quantité et peut-être la qualité des miasmes qui le produisent ont une action marquée sur la manifestation do la maladie, dont l'action peut être arrêtée, ou est susceptible de se reproduire sur le même individu, sous l'influence des mêmes miasmes. De sorte qu'avant de cher-cher la vaccine du choléra, il est plus urgent d'en chercher le sulfate de quinine.

En ce.qui regarde le traitement du choléra, j'ai obtenu de grands succès de l'usage de liquides donnés à larges doses, et administrés de toutes tes manières possibles, mais spécialement par la bouche. J'expliquerai comment je comprends ce succès, et je dois ajouter que ce traitement n'est pas nouveau. Il a été recommandé par M. Gastel, dans les discussions académiques; c'était celui de Sydenham. M. Blatin a montré de remarquables exemples de son succès pendant l'épidémie de 1832, et M. Piorry a donné des injections par le canal de l'urèthre, et a doté la science du mot hypohydrohémie, qui indique et les souffrances du malade, et ce qui doit être fait pour étancher le feu qui dévore ses entrailles.

Je fais boire au malade une grande quantité d'eau à la température ordinaire; je préfère que cette eau soit sucrée, et additionnée d'un peu devin. Dans l'état bleu, je donne même un quart de vin mélangé avec trois parties d'eau. Le point essentiel est que le malade soit saturé de boisson ; de même des lavements d'eau tiède doivent être fréquemment administrés. La nature et la température du liquide sont indifférents, pourvu qu'une grande quantité en soit absorbée ; et c'est pour cette raison que je consulte le goût du malade.

Je procède comme il suit, suivant que je suis appelé lors des premiers symptômes, à la période du choléra confirmé, ou dans l'état bleu.

I. — Dans le premier cas nous avons affaire à la diarrhée, quelquefois séreuse ou bilieuse, quelquefois sans caractère défini, souvent accompagnée de nausées.

Si la constitution est faible et épuisée, si la diarrhée est abondante et persistante, alors un cercle bleu entoure les orbites et les sourcils, et le malade se plaint de faiblesse des membres; déjà le sang est privé de ses principaux éléments, et la seconde période se déclare rapidement. L'évacuation de l'urine, déjà rare, est entièrement supprimée.

Dans cette première période, je commence par administrer un copieux lavement d'eau tiède pour laver l'intestin, le malade le rend immédiatement. Je donne alors un petit lavement contenant une assez grande quantité de laudanum; celui-ci est généralement gardé. Les lavements opiacés seront plusieursfois répétés, selon l'aspect plus ou moins menaçant des symptômes prémonitoires. En général deux ou trois suffiront. Une solution d'eau amidonnée ou d'eau de riz peut être substituée à l'eau pure. Du laudanum peut aussi être donné par la bouche, dans de l'eau tiède, avec addition de trois à quatre grains de sulfate de quinine. Je donne aussi deux ou trois gouttes de laudanum, avec do l'eau sucrée, à la dose d'un verre chaque 10 minutes ou de l'eau avec un peu de vin, ou encore de l'eau de Soltz. Après quelques heures de ce traitement, quand le patient a bu cinq ou six verres de liquide, la scène change, la diarrhée cesse, et une abondante évacuation par l'urèthre et par les pores de la peau est la dernière crise de la maladie.

L'aération est d'une très-grande importance pour faciliter le traitement. Quelle que soit la température et l'état du malade, les fenêtres doivent être ouvertes jour et nuit.

Le malade, ou pour mieux dire le convalescent, peut prendre une nourriture légère, telle quo bouillon, lait, et bientôt après des aliments substantiels. 11 a échappé à ce qui serait devenu le choléra confirmé.

II. — Les symptômes prémonitoires persistent, et la période de choléra confirmé est arrivée. Les évacuations sont séreuses comme de l'eau de riz, abondantes, involontaires, sans douleurs; il y a des nausées, des vomissements caractéristiques, des crampes, et suppression de l'urine et de la transpiration.

Le même traitement que celui de la première période doit être adopté ici, mais plus énergique. Si les lavements opiacés ne sont pas retenus, ou n'ont pas de résultats, je les supprime et leur substitue de grands lavements d'eau tiède répétés chaque quart d'heure; ils sont rendus aussitôt que pris. J'insiste en même temps pour faire boire beaucoup, un verre plein, par exemple, toutes les dix minutes. J'ai vu des malades boire dix verres en quelques heures, et évacuer jusqu'à vingt fois et même plus souvent dans un jour. Généralement plusieurs verres sont pris sans provoquer de vomissements, jusqu'à ce que l'estomac soit plein. Quand le malade est fatigué d'un trop grand poids sur l'épigastre, il en est soulagé par d'abondants vomissements. Après quelques heures, quelquefois une journée, rarement plus longtemps, tous les symptômes sont plus faibles ou ont disparu. Les crampes cessent d'abord ; l'urine, dont la présence est prouvée par la percussion, est évacuée. L'évacuation de l'urine peut être facilitée par le cathétérisme, bien avant qu'elle ne soit expulsée par les contractions de la vessie qui participe pendant plusieurs jours de l'atonie de tout le système. La convalescence se fait rapidement.

III. — La période bleue est déclarée ; les pulsations du pouls sont imperceptibles, la voix est altérée, les évacuations supprimées, la mort est imminente. Ce n'est pas le moment d'appliquer les sinapismes, les bouteilles d'eau chaude ou la chaleur sous une autre forme; tout cela est sans résultat, parce qu'un sang figé ne peut circuler. Je donne toutes les cinq minutes un verre de liquide; celui que je préfère est composé de deux tiers d'eau sucrée et d'un tiers de vin. Le malade le boit avec avidité, car il est brûlé, dévoré de soif. Une réaction favorable ou la mort arrive au bout de quelques heures. Quand la réaction se déclare, c'est une véritable et entière réaction, sans symptômes typhoïdes et sans méningo-encéphalite. Quel organe s'enflammerait? Ils ont tous été préservés de l'inflammation par les ablutions auxquelles ils ont été soumis. La faiblesse et le manque d'action de quelques organes est remarquable; la vessie est pleine d'urine sans que le malade soit en état d'uriner; aussi de fréquents cathétérismes sont nécessaires. Tout ce que j'indique est le résultat de nombreuses observations que je n'ai pas le temps de classer et de relater.

IV. — J'ai déjà exprimé ma confiance dans l'union de la théorie et de la pratique, et en fait, c'est par elles deux que j'ai été conduit à ce traitement. J'ai déjà parlé de Sydcnham, de Blatin, de Piorry, etc., et j'ai souvent entendu parler de personnes qui, attaquées du choléra et se trouvant seules, furent conduites, par un instinct salutaire, à boire incessamment jusqu'à ce qu'elles fussent guéries.

L'expérience prouve que l'action des miasmes cholériques ressemble beaucoup à celle d'un empoisonnement. Maintenant quel est le traitement d'un empoisonnement? 1° c'est de décomposer le poison, et, si nous le pouvons, de l'éliminer; — 2° de traiter les désordres organiques produits par son action.

Jusqu'à présent nous ne connaissons pas le contre-poison des miasmes cho-

lériques; nous devons chercher à les éliminer en donnant des liquides de toutes les manières possibles. Les désordres organiques sont, aussi bien qu'une réaction violente, prévenus par l'action sédative et anliphlogistique de l'eau.

Quand l'urine est lenleà paraître, vers la fin de la maladie, j'ai souvent excité sa sécrétion en appliquant des sinapismes ou des vésicatoircs dans la région des reins. Pour obtenir le même résultat, j'ai fait usage avec succès d'injections d'une petite quantité d'eau tiède, ou d'eau tiède alcoolisée, faites dans la vessie, sans causer la moindre cystite. Ces injections, en excitant les reins à sécréter l'urine, produisent sur la vessie le même effet que les excitants sur l'estomac; ils provoquent la sécrétion de la bile, de même que le poivre pris par la bouche excite la sécrétion de la salive. Aussi, pour résumer, il faut donner des liquides, ensuite nourrir graduellement avec du bouillon léger et du lait pris en grande quantité, et passer enfin à une alimentation plus substantielle; je recommande surtout de faire prendre beaucoup de lait froid dès que le malade se trouve mieux.

Je sais qu'en Angleterre le mercure est à l'ordre du jour ; si je n'avais pas adopté un traitement que je crois bon, j'essaierais des frictions mercurielles sur l'abdomen : certaines analogies me portent à croire que l'usage de ces frictions amènerait de bons résultats. En terminant je dois dire que je n'ai pas l'intention de prohiber tous les autres moyens dont on s'est servi pour combattre le choléra, ils peuvent être bons dans certaines circonstances ; mais j'ai une ferme confiance dans mon traitement quand je vois la transpiration devenir normale, les selles changer de nature et devenir imprégnées de bile, et l'urine, arc-en-ciel de la santé, apparaître à l'horizon.

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