EXTRAIT D'UNE LETTRE ADRESSÉE A M. F: BATEMAN, LE 17 DÉCEMBRE
« Il y a dans notre opuscule de 1849 une partie théorique et une partie pratique. Mes idées théoriques se sont un peu modifiées, développées, mais non changées. Ce que je pense aujourd'hui n'implique rien de contradictoire avec ce que je pensais en 1849. La preuve, c'est qu'une traduction de votre brochure et une publication de cette traduction à Paris, dont je vous envoie un exemplaire, ne m'a pas du tout contrarié.
Ma pratique est restée la même. Sept succès sur huit, cas, dont le cas malheureux tient à une erreur de diagnostic. Tel est le bilan de ma pratique du dernier choléra qui dure encore et se ravivera sans doute au printemps.
Avez-vous encore le manuscrit de ma lettre.'!1 Il vaudrait mieux en France qu'une traduction de la vôtre, àlaquelle je n'ai pas pu d'ailleurs mettre la main, ignorant l'anglais.
Si vous pouviez me faire parvenir ce manuscrit, je vous le rendrais exactement, je pourrais y joindrequelque addition sous forme de lettre au traducteur français, et vous renvoyer le tout imprimé à Paris ; vous n'auriez qu'à traduire le supplément. »
La cause du choléra est un principe vivant qui s'entretient dans l'Inde dont il parait originaire. Personne ne lui ayant donné de. nom je l'appellerai cholérin, Le cholérin est organisé car il se reproduit. — Le cholérin se reproduit car il
a la môme intensité à Paris, à Pétersbourg, et à New-York, qu'à Calcutta. — Le cholérin ne se reproduit pas entièrement dans le corps de l'homme, comme font le principe de la variole et celui de la syphilis, par exemple; il ne se reproduit pasnonplus entièrement dans les circumfusa : il lui fautees deux éléments pour se développer.
Le cholérin ne sort des sujets cholériques qu'à l'état virtuel, et ne peut pas, par conséquent, exercer immédiatement son action.
Les animaux sont susceptibles, quoique à un moindre degré que l'homme, d'avoir le choléra; mais on ne peut pas le leur donner artificiellement; on peut toutefois les placer, comme l'homme, dans des conditions favorables au développement de la maladie. Les singes sont friands des déjections cholériques, ils peuvent s'en nourir impunément ; les lavements de ces matières ne leur font aucun mal.
On peut, sans danger, donner aux cholériques toute espèce de soins, coucher avec eux, respirer leur haleine, etc., etc., à la faveur d'une ventilation abondante. — Les cadavres de cholériques n'exhalent pas de cholérin; c'est pourquoi les anatomistes ont pu continuer impunément leurs travaux pendant les épidémies de choléra.
L'évolution du cholérin est favorisée par l'accumulation des hommes, le défaut de ventilation et le concours de la chaleur et de l'humidité. C'est pourquoi les épidémies de choléra s'amortissent pendant l'hiver à l'exception des pays où l'on chauffe beaucoup les appartements. Les écuries, les vacheries et les étables favorisent le développement du cholérin ; c'est par suite d'une erreur d'hygiène publique que ces établissements ne sont pas placés parmi les établissements insalubres ; c'est tout au plus si leurs émanations moites et désoxygénées peuvent convenir aux poumons désorganisés de quelques phthisiques mourants.
Quand le choléra vient de sévir dans un lieu, sur une masse d'hommes, il s'éteint faute d'aliments.
Il est très-fréquent que dans deux épidémies différentes, — ou dans des temps différents de la même épidémie, le choléra sévisse presque exclusivement sur des pays différents, ou sur des localités différentes du même pays.
Les circumfusa et les hommes sont donc dans un autre état après l'épidémie qu'avant. On peut appeler cet état cholérisation. La cholérisation est complète quand le choléra ne peut plus se développer dans un lieu ou dans une masse d'hommes.
Le cholérin agit dans la production du choléra en raison de sa qualité ou en raison de sa quantité.
Le cholérin peut séjourner longtemps dans les circumfusa, — dans une salle d'hôpital, par exemple, sans se développer.
Quand le choléra envahit un petit pays, un village, qui a peu de communications avec les pays- voisins, un certain nombre d'habitants de ce pays ont le choléra; les autres sont cholérisés sans avoir la maladie en apparence et le choléra s'éteint. Il en est de même d'une salle d'hôpital dont on ne renouvelle pas les malades; ceux-ci sont bientôt cholérisés, soit qu'ils aient la maladie, soit qu'ils ne présentent aucun phénomène apparent.
L'atmosphère et les circumfusa d'un lieu subissent, sous ce rapport, les mêmes modifications que les habitants.
Le choléra disparaît d'autant plus vite d'un pays qu'il y a moins de mouvements d'hommes dans ce pays.
Au début d'une épidémie les grands mouvements de l'atmosphère sont favo-
rables ; — mais vers la fin d'une épidémie ces grands mouvements ravivent la maladie en lui donnant un alimont.
Le cholérin peut ainsi se fortifier par les grands mouvements d'hommes et d'atmosphère clans un pays, et par suite avoir encore prise sur les habitants de ce pays qui étaient parvenus à un certain degré d'immunité.
On pourrait entretenir longtemps le choléra dans un lieu par le renouvellement des masses d'hommes, surtout si les mouvements de l'atmosphère agissaient dans le même sens.
Les hommes et l'atmosphère provenant d'un lieu infecté n'auraient pas la moindre influence sur la continuation de la maladie.
Le cholérin agit à la fois comme un poison et comme un virus.
L'hygiène générale qui maintient le bien-être et favorise la calorifîcalion ot les sécrétions est une bonne égide contre le choléra. Pendant le règne du choléra le corps doit être tenu chaudement; les appartements doivent être secs, frais et bien ventilés.
Le cholérin ne franchit pas de bien grandes distances dans une atmosphère inhabitée; on pourrait donc, théoriquement du moins, éteindre le choléra dans un pays par deux cordons sanitaires concentriques dont la zone intermédiaire serait inhabitée.
Quand deuxépidémies se suivent dans un pays, à intervalles très-rapprochés, il n'est pas rare que la seconde commence par les lieux mêmes (salles, maisons, quartiers) où elle avait sévi et où étaient restés quelques germes de cholérin; — mais bientôt elle abandonne ces mêmes lieux auxquels il reste encore plus ou moins de cholérisme, pour sévir aux endroits qu'elle avait primitivement épargnés.
Il n'y a pas decholérine distincte du choléra; voici, en effet, la filiation des manifestations cholériques: le sang décomposé se dépouille par les évacuations, et spécialement par les selles, de ses matières séreuses et albumineuses. De là résulte la cyanose ainsi que les crampes qui sont des contractions instinctivement protectrices de la circulation.
Il n'y a pas de diarrhée prodromique puisque la cholérine est un choléra faible ou un choléra commençant; — mais en arrêtant la diarrhée de début, on peut arrêter le choléra ; cette diarrhée est souvent, au contraire, précédée d'une constipation prodromique.
Cette diarrhée cède très-bien aux lavements d'eau albumineuse opiacés donnés immédiatement après chaque selle, quelque multipliées qu'elles soient; on peut y joindre d'autres moyens appropriés et suivre les indications ordinaires.
Il faut donner en même temps une grande quantité de boissons aqueuses; que ces boissons soient vomies ou rendues par les selles, il s'en absorbe toujours une très-grande quantité qui répare les pertes aqueuses du sang et prévient les crampes, la cyanose et les phénomènes de réaction, en même temps qu'elle provoque le retour des urines.
Les épidémies de choléra se multiplieront avec le temps et diminueront d'intensité. La maladie finira par devenir endémique, ou chronique avec des exacerbations.
Les guerres, les voyages, le commerce, et les grands événements généralisent et atténuent le choléra; l'humanité bénéficiera, — dans l'avenir, — des souffrances du présent.