PROCÉDÉ OPÉRATOIRE
J'attache une grande importance au choix de la partie sur laquelle on pratique l'inoculation. La première idée qui vient à tout le monde, c'est d'expérimenter vers les parties génitales. C'est ce qu'avait fait Hunter, et ce qu'ont fait probablement tous les expérimentateurs de son école. Je me heurtai moi-même contre cet écueil. Je résolus ensuite de parcourir empiriquement tout le corps ; c'est ce que je fis, en laissant néanmoins de côté la tête, et surtout la face, dont je m'éloignai constamment, à cause du voisinage dangereux des dents.
J'ai eu quelques succès dont j'ai profité ; j'ai eu beaucoup de revers qui m'ont été bien plus utiles. Ce sont eux surtout qui m'ont appris à éviter les lieux ou l'animal peut se lécher. Voici à ce propos un fait curieux : un vieux singe maie était soumis à mes expériences; ce singe était paralysé des membres supérieurs, et demeurait habituellement accroupi sur ses tubérosités sciatiques, obligé de condamner ses membres inférieurs à l'unique fonction d'assurer son équilibre. Il pouvait se lécher le haut du scrotum et la partie supérieure de ses mains de derrière, sans pouvoir conduire sa langue jusqu'au dessous du scrotum, ni à la face plantaire de ces mêmes mains. Eh bien, j'ai pu aisément lui donner des chancres dans les parties inaccessibles à sa langue, mais il m'a été impossible de lui en donner dans les autres. Ce singe est le sujet de la première série d'expériences qu'on pourra lire plus loin.
Depuis lors j'ai expérimenté sur la face et sur le pavillon de l'oreille en particulier, et mes succès ont été nombreux. Aujourd'hui que le procédé opératoire m'est familier, je réussis à peu près partout; mais je donne la préférence sur toute autre place au pavillon de l'oreille, en m'éloignant de la partie supérieure et de la partie postérieure de sa circonférence, qui ne sont pas assez pourvues de vitalité. Mon lieu d'élection sur le pavillon de l'oreille lui-même est sa face mastoïdienne. Voici d'ailleurs les principales raisons qui fixent mon choix :
1° La partie est facile à manier.
2° L'animal ne peut pas la lécher.
3° Il ne voit rien de ce que l'on fait, et ne conçoit par conséquent aucune espèce de crainte.
4° Le tissu cellulaire delà partie mastoïdienne du pavillon de l'oreille étant lâche et séreux, on y perçoit facilement V induration, qui prend là un caractère prononcé. L'induration, à mon sens, est la règle, et non pas l'exception. C'est un point sur lequel je me réserve de m'expliquer plus loin.
Deux instruments suffisent à cette petite opération :
1° Une spatule, ou bien un instrument mousse quelconque, pour ramasser le pus et le déposer sur l'endroit inoculé. 2° De petits ciseaux courbes sur le plat et pointus.
Je préfère beaucoup ce dernier instrument à la lancette. La piqûre de la
lancette provoque chez l'animal un mouvemont brusque, qu'il est important d'éviter pour la précision de l'opération et la sécurité do l'opéraLeur. L'animal, au contraire, ne paraît jamais sentir l'action des ciseaux, dont on est d'ailleurs toujours maître.
Je fais maintenir l'animal s'il est indocile, et je rase au besoin la place que j'ai choisie H est plus simple d'en exciser les poils avec les ciseaux courbes.
Voici le procédé opératoire :
■io Je coupe avec la pointe des ciseaux l'épiderme dans l'étendue de 1 millimètre. Plus l'incision est superficielle, pourvu que l'épiderme soit entamé, mieux l'opération réussit. S'il vient du sang, je considère le succès comme douteux, et je fais une section dans un autre endroit. Quelquefois je fais plusieurs sections à une certaine distance les unes des autres.
5J° Je dépose sur la portion dénudée du derme le pus chancreux simple, ou délayé dans un peu de salive.
3° Je maintiens pendant une minute la partie humide, au moyen de pus chancreux ou d'un peu de salive; en même temps, je frotte avec l'instrument mousse la périphérie du lieu.
J'abandonne ensuite l'animal à lui-même.
Je ne redoute jamais le mélange du pus avec de la salive, chaque fois que celle-ci n'est pas assez abondante pour l'entraîner. L'essentiel est qu'une certaine humectation empêche les fluides de se coaguler et d'emprisonner le virus.
Le lendemain de cette petite opération, une papule se montre sur place. Le surlendemain apparaît une vésicule; celle-ci se convertit, au bout de vingtquatre heures, en pustule. Ces phénomènes. parfaitement réguliers, mettent plus ou moins de temps à se produire. Enfin un chancre couvert d'une croûte est le terme de cette évolution. Ce chancre s'arrondit, se creuse et s'étend; un pus abondant et foncé en couleur soulève la croûte et l'épiderme à une certaine distance de cette croûte. La peau voisine est chaude, rouge et tuméfiée. L'abondance du pus, qui tend et irrite les parties, sollicite l'animal à se gratter, et ce liquide se fait jour de temps en temps par les bords de la croûte qu'il soulève et décolle. Dès qu'il s'en est écoulé une certaine quantité, les parties sont moins tendues. Les bords de la croûte se recollent, ou elle se reproduit de toutes pièces par la concrétion du pus, si elle a été entraînée. L'épiderme se rétracte, il se ride concentriquement au chancre, et se détache par pellicules. Le chancre suit ainsi son progrès pendant plusieurs jours, et la série de ces derniers phénomènes (je veux parler de ceux qui se sont montrés après la pustule) se répète plusieurs fois. L'ulcération s'arrête enfin, se rétrécit graduellement, et finit par disparaître, sans avoir jamais perdu la physionomie ni aucun des attributs du chancre de la peau.
Il est très-facile de propager un chancre d'animal à animal, et de filiation en filiation, jusqu'à un nombre indéterminé de générations, sans qu'il perde sa vigueur.
Pour opérer sur les grands animaux, j'ai fait fabriquer, par notre habile IM. Charrière, un trocart inoculatour. Il se compose d'une canule étroite, aplatie, de 10 centimètres environ de longueur, munie d'un manche à l'une de ses extrémités, évidée et tranchante vers l'autre. Un œillet est pratiqué au voisinage de la pointe pour le dépôt du pus, qu'on peut encore recueillir par la lointe elle-même, comme au moyen d'une lancette. Un mandrin glisse librenent dans cette canule, qu'il remplit en entier. La canule enduite de pus, on >ourra ponctionner presque horizontalement la peau, et parvenir jusqu'à quel-
10 DE LA SYPHILISATION
ques millimètres du point d'entrée, de manière qu'une fois la plaie faite, on déposera, en poussant le mandrin, le pus dans tout le trajet de la solution de continuité, notamment à une certaine distance de la ponction. Le virus sera ainsi déposé à l'abri de tout emprisonnement par la coagulation du sang et du lavage de la salive.