RÉPONSE AUX OBJECTIONS
On verra parles observations détaillées que je publie plus loin, et dont je pourrais augmenter le nombre, que les choses se passent ainsi que je l'ai dit plus haut. Il s'agit de faits matériels, et que chacun peut reproduire et observer. Chose étrange! Un fait est dans l'ordre naturel des choses, il ne blesse aucune loi connue; il est observé, on le montre, il est matériellement incontestable. Eh bien! que fait-on? On le combat par des théories. Il n'y a plus qu'à voir pour savoir, et on discute pour ignorer.
Mes expériences renversent toutes les objections. Il pourrait donc paraître superflu de les détruire une à une. Voici pourtant les principales d'entre celles qui m'ont été adressées, et les réponses que j'y fais.
Iro Objection. — La forme d'un chancre de singe (car il faut prendre l'animal le plus rapproché de l'homme) n'est pas la même que celle d''un chancre d'homme.
Réponse. — Sa forme, au contraire, est exactement la même. Voici la description générale de ce chancre, et l'étude spéciale de sa forme. Il est parfaitement circulaire, à l'exception des cas dans lesquels un pli de la peau, ou toute autre disposition organique, est venu en modifier l'aspect.
11 n'est pas rare non plus (cela dépend presque toujours de la volonté de l'opérateur) de voir plusieurs chancres s'étendre et se confondre par leurs bords, de manière à ne constituer qu'une seule ulcération, dont la forme a subi une certaine modification en rapport avec la cause qui a agi sur elle; mais tous ces cas ne sont pas même des exceptions, puisqu'ils rentrent sans effort dans la règle. Us confirment cette règle, bien loin de la détruire. Une auréole inflammatoire le circonscrit et se trouve le siège, quand le chancre dure depuis quelque temps, d'une légère desquamation. Quant à ses bords, ils sont généralement taillés à pic. Je ne parle pas des circonstances exceptionnelles dans lesquelles une partie du fond s'élève pour constituer un ulcère élevé, décrit d'ailleurs dans l'espèce humaine, d'autant plus que ce n'est pas au début du chancre que les choses se passent ainsi, et qu'un observateur attentif peut, pendant plusieurs jours, assister au développement de cette modification. Ces bords sont parfois découpés, comme frangés, et même les franges se montrent habituellement à l'observateur qui examine les choses de très-près. Us sont en général décollés, quelquefois un peu soulevés et légèrement tournés en dehors. Cela dépend des progrès ulcérants et minants de la maladie, et ne peut pas se rencontrer dans les lieux où le tissu cellulaire sous-cutané est dense et peu abondant. Enfin un caractère de ces bords, trop négligé par les auteurs, c'est qu'ils présentent un grand nombre de petits points rouges, saignants; c'est une espèce de pointillé ou de piqueté qui paraît produit par les extrémités de petits vaisseaux sanguins à moitié corrodés par l'ulcération. Son fond est grisâtre, quelquefois taillé en entonnoir; c'est surtout lorsque le chancre est étroit et mamelonné en forme d'ulcus elevatum. Ce fond est parfois, comme les bords, parsemé de points rouges et saignants. Dans la plupart des cas, il est couvert par du pus plus ou moins rougcàtre, et plus ou moins gluant, comme je le dirai plus bas. Il n'est pas besoin d'ajouter que j'ai supposé, daus cette
description, l'ablation préalable de la croûte ou du pus concrète [qui pourrait masquer le chancre.
Sa base est empâtée ou bien indurée, souvent même dure et élevée. Ces caractères de la base se succèdent, s'isolent ou se combinent de différentes ma-
nières.
Le pus que fournit le chancre est, comme je viens de le dire, gluant et sanguinolent; il est quelquefois concret. Il se prend en croûte à l'air libre, surtout quand la température est élevée, et que la partie est à l'abri du contact d'autres parties humides, et de l'action des médicaments. Il est d'ailleurs un cas où le pus se refuse à former croûte, c'est quand il est peu abondant, et que le sujet s'avance vers cet état de saturation qui est l'objet de ce travail. Il se fige alors en prenant l'aspect d'une écaille jaunâtre. Enfin on ne peut que rarement sur l'homme tracer l'histoire naturelle du chancre, aussi bien que sur le singe; en effet, le sujet a souvent eu d'autres chancres et a pu être ou se trouve, quand on l'observe, soumis à un traitement.
II0 Objection. — Le volume d'un chancre de singe est moins considérable que le volume d'un chancre d'homme.
Réponse. — Le volume d'un chancre n'est pas très-important. Un fruit et une fleur, par exemple, perdent-ils leur identité pour plus ou moins de volume?
Ce volume des. chancres varie, en effet, singulièrement chez l'homme luimême, suivant leur siège, le traitement qu'on leur oppose, et certaines autres circonstances. Mais il est vrai que les chancres deviennent en général moins larges chez le singe que chez l'homme, à cause du petit volume de l'animal. Il, serait fort étonnant que les choses se passassent autrement. D'ailleurs la syphilisation, ou au moins un commencement de syphilisation, est une des causes qui forcent les chancres à décroître et à se cicatriser. Or, un petit animal est bien plus vite syphilisé que l'homme. En définilive, mes expériences racontées plus loin démontrent que, toutes choses étant égales d'ailleurs, le volume d'un chancre est proportionnel au volume de l'animal et à la durée de ce chancre.
III0 Objection. — Un chancre de singe dure moins longtemps qu'un chancre d'homme.
Réponse. — Le chancre est un phénomène pathologique enté sur l'organisme, dont il subitrinfluence sans cesser d'obéirà ses propres lois. Or, dans le singe, toutes les fonctions se font vite, et le chancre, élément parasite, subit une accélération, dans sa marche, proportionnelle à l'activité fonctionnelle de l'animaL Quelle que soit du reste la valeur de l'explication que je donne, elle ne change rien aufait; or, j'expose celui-ci tel qu'il se produit.
IVe Objection. — L'inflammation qui accompagne un chancre de singe est moins considérable que celle qui accompagne un chancre d'homme.
Réponse. — Cette objection repose sur une erreur : l'inflammation est trèsvive dans la période de progrès du chancre, surtout pour le premier et pour le second chancre qui sont donnés à un animal.
Ve Objection. — Dans une inoculation d'animal à animal ou d'animal à l'homme, il peut bien se faire qu'on recueille sur l'ulcère du pus qui est resté, : sans subir aucune altération, depuis l'inoculation primitive, en croyant recueillir un pus de nouvelle formation.
Réponse. — Cette objection pourrait s'adresser à toute espèce d'inoculation. Les inoculations d'homme à homme en seraient d'autant moins à l'abri qu'on : n'aurait pas, comme sur les animaux, toutes les ressources de l'expérimentai tion pour la détruire. Cette objection suppose une chose bien extraordinaire, à
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savoir, que du pus virulent pourrait séjourner fort longtemps sur une ulcération du derme, sans subir la moindre altération ou sans être entraîné par des flots d'un pus récemment sécrété. Quoi! le pus employé le premier serait toujours transporté d'une piqûre à une autre, quel que fût le nombre de ces piqûres? J'ai suivi un chancre jusqu'à sa onzième génération, en le faisant passer de l'homme au singe, de celui-ci au chat, du chat à l'homme, de ce dernier au singe, et enfin du singe au bouc. Le dernier chancre de singe que s'est inoculé M. Robert de Welz avait vingt jours d'existence, et trois fois dans le cours de sa durée, il avait été nettoyé pour qu'on pût en observer la forme et les autres caractères physiques. D'autres fois j'ai cautérisé la surface des chancres avec du nitrate d'argent, et j'ai attendu plusieurs jours la reproduction du pus pour faire de nouvelles inoculations qui ontparfaitement réussi.
Ceux qui ont inventé cette objection l'ont caractérisée d'un seul mot, en disant qu'il y avait transplantation du pus virulent d'un chancre à un autre. La théorie de transplantations été spirituellement réfutée par un médecin suédois, qui proposait de remplacer les tubes à vaccin par l'épiderme des singes. Mais, ce qui est plus piquant, c'est que deux célèbres syphilographes se disputent la priorité de l'invention de cette théorie.
VIe Objection. — L'inoculation du pus de l'ulcération d'un animal, faite à l'homme sain, est indispensable pour prouver qu'il s'agit réellement d'un chancre.
Réponse. — Cette objection m'était surtout adressée par ceux qui devaient le moins être effrayés des résultats de cette inoculation, c'est-à-dire par les partisans de la localisation primitive de la maladie. Et pourtant pas un seul d'entre eux ne s'est offert pour m'aider à la lever. On alla même jusqu'à menacer de la morve ceux qui se soumettraient imprudemment à cette inoculation. C'était, pour le dire en passant, contester indirectement un principe que mes expériences démontrent irrévocablement, à savoir que le virus chancreux est un. Quant à l'objection, elle a été courageusement renversée par M. Robert de Welz, qui s'est quatre fois soumis à l'inoculation du pus des chancres d'animaux. Le premier chancre dont il s'est inoculé le pus datait de cinq jours; le deuxième était à sa deuxième génération chez le singe; le troisième datait de vingt et un jours et avait été trois fois, et à des époques différentes, soigneusement lavé. Enfin le quatrième chancre avait été produit sur un chat. On verra dans les Observations de quel luxe de précautions nous nous sommesentourés pour éviter les chances d'erreur. L'intrépide Robert de Welz a laissé marcher sur son bras les chancres pendant dix jours, afin qu'on pût les observer.
VIIe Objection. — Il faut qu'il y ait chez l'animal des symptômes constitutionnels.
Réponse. — Rien n'est plus constitutionnel que la syphilisation, phénomène qui est l'objet de ce Mémoire. Il ne faut pas d'ailleurs s'étonner que sur un animal couvert de poils et sujet à différentes éruptions, comme le singe, il soit difficile de constater sûrement des symptômes de syphilis conslitutionnelle. Combien de fois, chez l'homme, n'est-on pas obligé, pour les admettre, de remonter aux causes du mal ou de redescendre dans les détails du traitement mercuriel; et combien de fois aussi reste-t-on dans le doute, malgré tant de moyens de s'éclairer? Je tiens essentiellement à ne dire que ce qui me paraît incontestable. C'est pourquoi je me réserve de parler plus tard de la syphilis constitutionnelle des animaux ^1). 11 est mieux de ne pas pousser de suite une
(1) Voir ci-après : La. Syphilis des animaux, Histoire d'un chat syphilitique,?. 419.
découverte jusqu'à ses dernières conséquences, que de risquer de la compromettre par trop de précipitation à conclure. Aussi veux-jc m'abstenir provisoirement de citer des cas de roséole, d'éruptions~croûleuses et d'ulcérations, suffisamment caractéristiques d'après moi, mais qui sont bien plus difficiles à constater que l'accident primitif.
Il est bizarre qu'on me demande de prouver le facile parle difficile. D'ailleurs n'est-on pas en droit de dire que les symptômes constitutionnels sont des manifestations, et que l'organisme peut subir longtemps un état constitutionnel sans produire ces manifestations, tant qu'une cause occasionnelle ne vient pas les provoquer?
VIIIe Objection, — Vos chancres d'animaux étaient alimentés par l'irritation que vous entreteniez autour d'eux.
Réponse. — Au contraire, je reconnais aujourd'hui que l'irritation mécanique est plutôt défavorable que favorable au succès de mes expériences. Je ferai observer en outre qu'une maladie ne change pas de nature, par cela seul que l'irritation et l'inflammation y sont plus considérables que de coutume.
IX0 et dernière Objection. — On peut, avec des caustiques, produire des ulcérations semblables à celles que le virus syphilitique produit sur le singe ou sur l'homme.
Réponse. — Il importe peu que les caustiques puissent produire des ulcérations semblables aux chancres. Gela n'enlèverait pas leur caractère spécifique à celles qui sont produites sur le singe par l'inoculation du pus chancreux ; mais je ne crois pas qu'on fasse avec des caustiques des ulcérations en tout semblables aux chancres. Le chancre, dans les premiers temps de son existence, et avant qu'aucun traitement ne soit intervenu, se distingue par des caractères bien tranchés, et que j'ai décrits plus haut en détail, à propos de sa forme.
L'ulcération que laisse la cautérisation prend un aspect blafard et uniforme, qui contraste singulièrement avec la physionomie vive et diaprée du chancre dans ses premiers temps. Et puis le chancre subit une évolution ; il a un commencement, un milieu et une fin. Il est par conséquent facile de se prémunir contre toute espèce de confusion, en l'examinant dans les diverses périodes de son existence. Le pathologiste ne peut pas, plus que le botaniste, caractériser un être dans un état quelconque ou dans un moment quelconque de sa durée. De même qu'on ne juge pas de toute plante sans sa fleur ni ses fruits, il y a en pathologie une méthode naturelle de diagnostic. Elle doit invoquer différents caractères qui ne se trouvent pas en tout temps réunis.
Telles sont les plus fortes objections qui m'aient été adressées. Je ne parle pas du reproche qui m'a été fait d'avoir eu la prétention de découvrir ce que tout le monde avait inutilement cherché avant moi. Un pareil reproche, s'il était juste, serait une barrière à presque tous les progrès de la science.
Voici la liste des animaux sur lesquels j'ai jusqu'à présent réussi :
1° Le singe. C'est sans contredit celui sur lequel le chancre se développe le mieux. Il serait bien important de trouver un petit animal de nos climats aussi i favorable aux expériences. Les moindres défauts du singe sont d'être malpropre, . indocile et frileux. Les singes de l'ancien continent sont préférables à ceux du i nouveau. Ils sont plus longs à syphiliser, et par conséquent contractent plus aisément le chancre. J'ai déjà dit en d'autres termes que les singes américains avaient plus de syphilisme que les autres. J'ai eu et j'ai encore des singes at- : teints de symptômes constitutionnels.
2° Le chien. M. Lallemand a vu des chancres à des chiens. M. Leblanc
14 DE LA SYPHILISATION
(d'Alfort),a constaté, vers les parties génitales de ces animaux,des ulcérations qui se transmettaient par le coït.
3° Le chat. On lira, dans les observations, que M. Robert deWelz s'est inoculé, avec un résultat positif, le pus d'un chancre de chat. M. Diday, de Lyon, s'est lui-même soumis courageusement, et avec trop de succès, à l'inoculation du pus d'un chancre du même animal, qui est le seul, avec le singe, à propos duquel celte contre-épreuve ait été faite. M. Malgaigne a vu un chat atteint d'exostoses; c'était à une époque où les lueurs que jetait la doctrine physiologique éblouissaient presque tout le monde, et où l'on rendait le mercure responsable de beaucoup d'accidents. Je décris plus loin, dans les observations, les ulcérations chancreuses du chat. Je puis du reste aujourd'hui montrer des chats atteints de la vérole constitutionnelle et notamment d'ulcères labiaux.
4° Le renard.
5° Le lapin.
6° Le bouc. Je donne une observation de chancres produits sur cet animal. 7° Le rat.
J'ai échoué sur les oiseaux ; mais c'était dans des essais fort restreints que je renouvellerai.
Je n'ai pu trouver encore l'occasion d'expérimenter sur le cheval. Je n'ignore pas qu'un médecin distingué d'Alfort n'a pas réussi ; mais je ne crois pas qu'il faille pour cela renoncer à donner des chancres vénériens aux chevaux. Un intérêt spécial viendrait s'ajouter à celui qui s'attache à des expériences bien faites sur d'autres animaux; ce serait de pouvoir comparer la syphilis avec la morve. Un fait curieux, mais très-peu circonstancié, vient de nous être récemment apporté par les journaux italiens, et mériterait bien d'être vérifié par des expériences. Ces journaux, en effet, décrivent, à la date du mois d'avril 1850, sous le nom de syphilis parmi les chevaux, une maladie qui, après s'être montrée en Autriche, aurait été importée dans les provinces d'Udine et de Trévise. Une commission vétérinaire , envoyée à Brescia, a trouvé cinq chevaux infectés, qu'elle a fait isoler. Cette mesure paraissait avoir eu de bons effets; mais d'autres cas n'ont pas tardé à éclater, et on s'est assuré qu'ils avaient été occasionnés par l'arrivée d'un étalon qui venait de Crémone. Cette maladie consiste en des ulcérations sur les grandes lèvres, suivies parfois de véritables bubons, de gonflement œdémateux, et d'engorgement des mamelles. Dans tous les cas où il y avait un bubon, il a été indispensable de faire usage des mercuriaux et de l'iode. Sous l'influence de cette médication, en 40 ou 45 jours, les animaux ont parfaitement guéri. Espérons de nouveaux détails et de nouveaux faits sur cette circonstance, qui rappelle la fable citée plus haut de Van Helmont.