PAIT A L'ÉCOLE PRATIQUE DE LA FACULTÉ DE MÉDECINE DE PARIS
1" Leçon, dimanche 31 novembre 1851.
Messieurs, on peut dire des sciences et des arls : dis-moi d'où tu viens, et je te dirai où tu vas. Leur avenir est peut-être plus étroitement lié qu'on ne pense à leur origine et à leur passé. Une chose découverte par quelqu'un qui ne la cherchait pas, emprunte à ce qu'elle a d'inattendu un cachet particulier de vérité. Mais par le même motif, elle surprend et étonne. Elle peut gêner des habitudes et contrarier une pratique. Aussi, est-ce bien rarement près de sa source qu'une idée peut suivre facilement son cours. Elle y rencontre l'obstacle des préjugés et des passions. Il en est donc des innovations comme des hommes qui ne sont pas prophètes dans leur pays. Des ennemis de notre profession ne manqueraient pas de faire intervenir à ce propos l'adage : Ira medicorum pessima. A ce compte, les syphilographes seraient plus médecins que les autres.
La destinée de la syphilisation est écrite dans ce préambule. Vous allez en juger par l'esquisse historique suivante. (Je définis la Syphilisation, un état de l'organisme, qui résulte d'une succession d'inoculations ou de contaminations syphilitiques, dans lequel cet organisme n'est plus apte à contracter la syphilis.)
En 1843, j'ai assisté à une leçon clinique de M. Ricord, dans laquelle il enseignait qu'on ne pouvait pas communiquer la syphilis aux animaux. Les preuves qu'il a données de leur immunité ne m'ont pas paru concluantes. M. Ricord n'entrait pas dans des détails assez explicites pour me convaincre.
Deux mobiles me poussaient surtout à n'accepter que sous bénéfice d'inventaire le jugement si affirmatif de M. Ricord.
D'un côté, j'avais été élève de Lisfranc, et j'avais souvent entendu cet éminent chirurgien répéter que, pour faire des découvertes en médecine, il fallait tout remanier. Un exemple récent et célèbre donnait, dans mon esprit, une haute valeur au précepte de Lisfranc. Je veux parler de l'introduction de la morve dans le cadre de la pathologie humaine. Que de travaux pénibles et de discussions M. Rayer n'a-t-il pas affrontés pour écrire une des plus belles pages du livre delà science! Il n'était pas facile de faire casser une décision ù laquelle les préjugés et la routine avaient donné la consécration du temps. C'était presque un crime de lèse-école d'Alfort d'avoir vu autrement qu'elle dans cette affaire. On ne manqua pas d'invoquer contre M. Rayer l'observation de tous les jours. Vous remarquerez, Messieurs, que c'est au nom de l'observation que se sont établies presque toutes les erreurs en médecine, et qu'on a repoussé les idées nouvelles!
D'un autre côté, j'avais des rapports fréquents avec d'autres savants que des médecins. Les deux Geoffroy-Saint-Hilaire m'honoraient de leur bienveillance et de leur amitié ; j'étais plein de foi dans l'analogie dont ces illustres naturalistes s'étaient si heureusement servi. Je me suis donc laissé conduire par l'analogie qui m'enseignait que les virus se propagent d,c l'espèce où ils font ordinairement leurs ravages ù d'autres espèces voisines, et que le singe
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était Tanimal sur lequel il convenait d'expérimenter de préférence; le singe, si rapproché de l'homme, et sur lequel aucun essai d'inoculation de la syphilis n'avait probablement encore été fait! J'ai donc expérimenté sur le singe et j'ai réussi. Plus tard, il ne m'a pas été difficile de démontrer que, comme l'a dit spirituellement mon ami Robert de Welz, les singes n'ont aucun privilège dans cette circonstance.
.Pour expérimenter, j'obtins aisément, grâce à la libéralité et aux lumières de l'administration de la ménagerie du Muséum, qu'on me confiât quelques singes.
Ma première pensée a été tout naturellement d'expérimenter vers les parties génitales. Telle avait sans doute été aussi la pensée des expérimentateurs qui m'avaient devancé. Je n'ai pas eu plus de succès qu'ils n'en avaient eu euxmêmes, bien que mes essais aient été plus multipliés que les leurs. Je ne pouvais pourtant pas renoncer à-la confiance que m'inspirait l'analogie, et je me suis avisé, après bien des tâtonnements et des réflexions, d'observer de plus près que je ne l'avais fait jusqu'alors les singes sur lesquels je pratiquais des expériences. J'ai voulu voir ce qui se passait chez ceux auxquels j'avais inoculé le pus chancreux, pendant les premières heures et même pendant les premiers jours qui suivaient ces inoculations.
Je prolongeais donc mon séjour au palais des singes le plus qu'il m'était possible, et je me mettais en observation pour surprendre leurs faits et gestes. Je m'étais en outre procuré, à diverses reprises, quelques-uns de ces animaux que je gardais chez moi, et que je pouvais ainsi surveiller et observer trèsattentivement. J'acquis de celle façon la certitude que les singes entraînaient le pus virulent et peut-être l'altéraient en se léchant. Je n'oublierai jamais un vieux macaque mâle, affligé de paraplégie, et dont la position obligée consistait à être accroupi sur ses tubérosités sciatiques. Ses membres supérieurs lui servaient de balancier pour assurer son équilibre. Ce fut le premier singé auquel j'ai pu donner des chancres assez larges aux parties sexuelles pour que leur aspect les Gt reconnaître par ceux qui n'auraient pas nié systématiquement l'inoculation de la syphilis aux animaux. Or ce singe ne pouvait pas lécher ses organes génitaux. J'ai obtenu le même résultat à la paume de ses mains de derrière, et à d'autres parties également inaccessibles à sa langue.
Je parvins, par mon stratagème, à prendre sur le fait la plus importante des causes d'insuccès. Des précautions fort simples me suffirent dans la suite pour obtenir des chancres vers les parties génitales de plusieurs singes. Mais ces chancres étaient généralement plus petits que les autres; leurs caractères n'étaient pas toujours très-nets, et je me suis bien gardé de les montrer à ceux qui en auraient, en tout cas, contesté l'identité,
Même chose m'est arrivée quand j'ai voulu substituer aux singes des animaux plus communs et plus dociles. Leurs chancres étaient moins faciles à reconnaître que ceux des singes. J'ai craint d'abord de compromettre ma découverte en les faisant voir à qui que ce fût. Qui peut le plus peut le moins, et ceux qui ne reconnaissaient pas des chancres sur les oreilles et les paupières d'un singe, ne les auraient certainement pas vus sur celles d'un chat ou d'un lapin!
La principale cause de mes revers étant trouvée, il ne me' fut pas difficile d'opérer dans des conditions meilleures, en évitant avec soin non pas seulement les organes génitaux, mais encore toutes les localités vers lesquelles m'es animaux pouvaient se lécher. Je soumettais, en outre, mes sujets d'expé-
( OURS DE SYPHILISATION. SI riences au régime cellulaire, parce que je m'étais aperçu qu'ils se rendaient lo service de se lécher mutuellement.
Pour que l'inoculation soit facile et donne un bon résultat, les parties doivent être dépourvues de poils. 11 vaut mieux qu'elles en soient privées naturellement, que si on en avait fait l'ablation, parce que, abstraction faite des difficultés do cette petite opération, ils sont sujets à repousser rapidement.
Je choisis, de préférence, différentes parties de la face, notamment les paupières, les sourcils, le nez et surtout les oreilles. Les oreilles sont pour moi un lieu d'élection; les singes aiment qu'on les leur chatouille; c'est une volupté dont ils sont en général très-friands. Comme ils n'ont, pas plus que nous, le don de voir ce qui se passe vers ces organes, ils ne sont pas effrayés par la vue de mes petits instruments, et les choses se passent agréablement pour eux. Hélas ! ils ne sont pas les seuls à prendre la syphilis en goûtant le plaisir!
Je renvoie ceux d'entre vous qui désireraient connaître plus en détail ma manière d'opérer à VUnion médicale (n° du 6 août 1850), et au Mémoire que j'ai publié dans les Archives générales de médecine (n08 dejuin et août 1851). Vous trouverez dans ce Mémoire la plupart de mes travaux sur la syphilis expérimentale (1). Quant au numéro de l'Union médicale que je viens de citer, je me permets d'en recommander particulièrement la lecture à ceux qui se sont procuré un excellent et modeste volume, intitulé : lettres de m. ricord sur la syphilis, etc. Vous trouverez en effet, dans ce numéro, une réponse que j'ai faite à quelquesunes des assertions erronées de MM. Ricord et Gullerier, relativement à l'inoculation de la syphilis aux animaux. Ma réponse n'était pas digne, sans aucun doute, de prendre place dans le volume dont il s'agit, à côté des lettres de M. Ricord et d'une lettre de M. Gullerier; mais tout indigne qu'elle soit, il n'en est pas moins vrai qu'elle redresse des torts scientifiques ; c'est ce qui lui donne quelque droit à l'indulgente attention des personnes qui veulent savoir le pour et le contre dans cette question.
Bref, j'ai inoculé, par la suite, au nez, aux paupières et surtout aux oreilles. Les chancres que je produisais alors ressemblaient exactement, dans toutes leurs phases et dans toutes leurs parties, à ceux de l'homme. Voici ce qu'ils étaient et ce qu'ils sont chaque fois qu'on répète l'expérience : Ils commencent par une papule, suivie d'une vésicule, ou plutôt d'une pustule (dès qu'il y a soulèvement de l'épiderme, on dirait qu'il y a du pus au-dessous); cette pustule est d'abord très-petite et n'a guère que 1 millimètre d'étendue. Au bout de quelques jours, elle s'est agrandie, et sa rupture laisse voir un chancre ayant tous les caractères que je vous indiquerai clans la suite de ces leçons. Une croûte produite par un nouveau pus desséché recouvre bientôt ce chancre, et lui adhère assez intimement. Celui-ci s'agrandit sous sa croûte et avec sa croûte qui persiste ou se laisse entraîner (pour se reproduire ensuite) par un pus abondant, des frottements, etc. Du quinzième au vingtième jour, tantôt plus tôt, tantôt plus tard, le chancre commence à décroître, et il finit par se cicatriser.
J'ai fait voir des chancres de singe à un grand nombre de nos confrères; en 1845, j'en ai produit et montré quelques-uns aux auditeurs nombreux du cours de M. Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire, au Muséum d'histoire naturelle. Vous savez que plusieurs médecins français et étrangers suivent ce cours fait avec une grande distinction.
(1) Voir ce Mémoire ci-dessus, pages y à 60.
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Pendant ce temps, je fréquentais beaucoup les hôpitaux de vénériens, et je m'y livrais à l'étude assidue de la physionomie et de la marche des chancres, principalement de ceux du prépuce, du gland et du scrotum. Aucun caractère ne me semblait les différencier de ceux de mes singes. Ma conviction était donc entière sur Vinoculabilité de la syphilis aux animaux.
Je me rendais d'ailleurs parfaitement compte des dénégations opiniâtres, et qu'on a pu croire systématiques, des écoles de Hunter et de M. liicord.
Hunter pensait que les chancres ne devaient céder qu'au mercure. H n'abandonnait jamais ceux de l'homme aux soins de la nature, et par conséquent il ne vit pas qu'elle peut suffire à leur cicatrisation. Il a constaté, au contraire, que les ulcérations qu'il avait produites sur les animaux, par l'inoculation du pus syphilitique, se cicatrisaient d'elles-mêmes, et il en a conclu qu'elles n'étaient pas des chancres. Le critérium de Hunter était faux ; son école devait donc proclamer et défendre Terreur.
L'école de M. liicord ne trouvait au chancre qu'un bon caractère : Vinoculabilité, pendant un temps, de son pus ; elle allait jusqu'à dire : Le chancre est tout entier dans le pus qu'il sécrète. Pourquoi donc l'examiner, puisqu'on ne pouvait pas apprendre à le connaître?... L'école de M. Ricord a donc péché par abus de logique et défaut d'étude ; elle ne devait pas plus reconnaître les chancres d'animaux que ceux de l'homme. Le critérium de M. Ricord était incomplet. Rappelons à M. Ricord l'axiome de jurisprudence : testis unus, testis nullus. Qu'il ne le prenne pas pourtant à la lettre, car ce serait rayer le mot pathognomonique du vocabulaire de la pathologie.
Le 28 octobre 1844, je me hasardai d'écrire à l'Académie des sciences le résultat de mes expériences (1). J'annonçai à ce corps savant que j'étais parvenu à donner la syphilis, et notamment des chancres syphilitiques, aux animaux. On ne parut pas comprendre toute l'importance de la question. La chose ne fut pas même prise au sérieux. A quoi bon, disait-on, donner aux animaux une maladie qu'ils n'ont pas? La bizarrerie apparente de ma communication fit beaucoup rire, et la syphilis des animaux défraya de plaisanteries les petits journaux et les feuilletons des journaux de médecine.
J'étais trop convaincu d'avoir fait une découverte utile pour qu'un échec semblable ébranlât en rien mes croyances ; et quelques jours après (o novembre), au lieu de faire une communication par écrit à l'Académie de médecine, j'y ai fait porter un singe ayant à la face plusieurs chancres bien caractérisés (2). Ce singe fut examiné avec soin par quelques académiciens, et notamment par MM. Rayer et Lallemand. M. Lallemand m'affirma alors avoir vu en Italie des chiens auxquels on avait communiqué la syphilis par le crime de la bestialité. Ces animaux l'auraient à leur tour transmise à d'autres personnes de mœurs dégradées.
Le 20 novembre, je fis porter ce singe à la Société de chirurgie: il y fut aussi soigneusement observé qu'à l'Académie de médecine. Un membre de 1 cette Société, dont les dissidences scientifiques ne m'empêcheront jamais d'apprécier le mérite, prétendit, sous l'influence des idées de Hunter et de M. Ricord, que les ulcérations de mon singe n'étaient pas des chancres. La principale raison qu'il fit valoir était que, les chancres n'ayant aucun caractère physique qui fût pathognomonique, l'inoculation du pus du singe faite à l'homme pourrait seule juger la question; mais il ajouta qu'il fallait bien se
(1) Voir |>. ::.
(2) Voir p. 61'.
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garder de tenter cette contre-épreuve, de crainte de donner la morve à l'un de nos semblables. Cette bizarre restriction rendait tout bonnement, d'après lui, le problème insoluble. Ce membre est l'honorable M. Cullerier.
Si j'avais eu l'honneur d'ôtre son collègue dans la Société de chirurgie, j'aurais pu lui répondre que les chancres ont des caractères matériels bien tranchés (je vous les décrirai dans une prochaine séance). J'aurais sans doute ajouté que, si l'inoculation éclaire le diagnostic quand elle est faite du malade au malade lui-môme, elle doit l'éclairer également quand elle est faite du singe syphilitique à lui-même.
Pour mon compte, je n'ai qu'une confiance restreinte dans l'inoculation diagnostique, pratiquée à la manière de MM. Ricord et Cullerier, qui ne tiennent aucun compte des enseignements de la syphilisation ; mais j'en sais plus qu'il n'en faut pour rassurer complètement ce dernier touchant la transformation de la syphilis en morve. Que de fois, en effet, n'ai-je pas fait passer impunément des chancres syphilitiques des animaux à l'homme! Sur quoi M. Cullerier s'appuie-t-il pour redouter l'étrange métempsycose pathologique dont il s'est fait le Pythagore? Et c'est moi qu'on accuse de substituer aux faits des produits d'imagination!
L'opinion de M. Cullerier ne se produisit pas sans réplique au sein de la Société de chirurgie. Elle y trouva un contradicteur vigoureux dans la personne de M. Robert, qui soutint avec talent que les ulcérations du singe qu'on avait sous les yeux étaient syphilitiques.
M. Maisonneuve prétendit, dans la même séance de la Société de chirurgie, qu'on ne serait certain de l'identité des ulcérations de mes singes, que s'il venait à paraître chez eux des symptômes de syphilis constitutionnelle, et que ces symptômes disparussent sous l'influence d'un traitement mercuriel. Il eut été facile de répondre à M. Maisonneuve que tout chancre n'est pas fatalement suivi chez l'homme d'accidents généraux (notez bien que je ne dis pas d'un état général), et qu'il est plus d'une vérole qui résiste au traitement mercuriel le mieux dirigé; mais la syphilisation lui réserve une réponse péremptoire qui ressortira de la suite de ces leçons.
On invoqua ensuite contre moi la ressemblance des ulcérations de mes singes avec les pseudo-ulcérations qu'on forme avec des caustiques, et on accusa mon procédé opératoire de produire des ulcérations semblables aux chancres, parce qu'il consistait, disait-on, à irriter fortement les tissus en les grattant. Enfin, un assistant impartial pouvait entrevoir sans peine que le verba magistri du moyen âge se mettait de la partie; on m'adressait, en effet, les objections les moins fondées, plutôt que d'accepter une vérité de toute i évidence. J'ai réuni dans les numéros que j'ai cités tout à l'heure des Archives générales de médecine, les objections qui m'ont été faites, et j'ose penser que i mes réponses auront satisfait plus d'un lecteur. Je renvoie à mon Mémoire ceux il'imtre vous qui désireraient connaître plus de détails sur la syphilis expérimentale, qui n'est pas l'objet de ce Cours et dont je ne parle qu'incidemment.
Revenons à la Société de chirurgie. M. Malgaigno désirait prendre la parole i etm'appuyer. Il devait apporter dans le débat, pour faire pencher la balance i de mon côté, une observation qu'il avait faite d'un chat atteint d'exostose dans i un hôpital de vérolés, à Nancy. L'heure avancée de la séance m'a privé de 1 l'appui de ce savant professeur.
M. Nélaton fit, séance tenante, à mon singe, une inoculation au moyen d'une lancette dont la pointe avait été trempée dans le pus d'un de ses chancres. Trois 'ours après, ce chirurgien vint voir l'animal au Muséum d'histoire
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naturelle, et constata, au lieu de la piqûre qu'il avait faite, une petite pustule, mais non pas un chancre comme on l'entendait alors. Cette pustule était un embarras pour les syphilographes et pour moi ; on ne pouvait s'en rendre compte; mais grâce à la syphilisalion nous savons parfaitement ce qu'elle est. D'après M. Ricord elle est une fausse pustule; elle devient un chancre avorté de par les syphilisateurs. Le singe avait eu bien d'autres chancres; son pus était affaibli en même temps que son syphiUsmc (\), avait augmentéce pus n'était donc presque plus inoculable au singe qui le sécrétait. Ses chancres, pour parler le langage de M. Ricord (langage qui consacre une erreur), étaient en voie de réparation, c'est-à-dire que leur pus n'aurait plus été inoculable. Je dis que ce langage, ainsi compris, consacre une erreur, parce que ce pus se serait inoculé à une personne ayant moins de syphilisme que mon singe. J'ajouterai qu'on aurait réussi à lui inoculer un pus plus énergique que le sien. Mais je n'avais pas encore éclairci ce sujet, et ma réponse se ressentit de mon incertitude. La suite de mes démonstrations vous donnera la clef de tout cela.
Je me trouvais dans un embarras étrange et véritablement des plus pénibles ! J'étais sûr d'avoir raison, et la balance restait penchée du côté opposé au mien, sous le faux poids des erreurs que je venais combattre! Des amis m'engageaient à ne pas persister, par une lutte inégale, dans une opinion qu'ils croyaient erronée. Il n'y avait, disaient-ils, rien que de digne à faire amende honorable de mon erreur sur l'autel de la science.
Aux conseils, aux attaques, aux plaisanteries qui m'assaillaient, je n'avais à opposer que le calme de ma conviction. C'est ce calme que j'oppose de mémo aujourd'hui aux plus lâches et aux plus odieuses insinuations. Oui! puisque j'ai commis le grand crime de faire une découverte qui doit sauver l'humanité d'un de ses plus cruels fléaux, j'accepte avec résignation les calomnies qui sont ma récompense! J'ai trop médité, pour me plaindre, ces paroles du paria au savant anglais, dans la. Chaumière indienne : « Si vous dites la vérité aux hommes, vous aurez contre vous tous ceux qui vivent de l'erreur contraire ! »
J'avais échoué dans ma campagne académique, mais je persistai clans mes opinions; elles avaient été étouffées, et non pas réfutées. J'annonçai une leçon de syphilis expérimentale, et je la fis dans l'amphithéâtre où je parle à présent; la séance dura deux heures, et je répondis sans désemparer à toutes les objections verbales qui me furent adressées.
Je me traçai immédiatement après un plan d'expériences et de démonstrations que j'ai fidèlement suivi.
Vers cette époque, un élève externe de M. Cullerier s'était procuré un jeune singe sapajou, sur lequel on fit des expériences à l'hôpital de Lourcine (hôpital des femmes vénériennes) ; les résultats de ces expériences furent négatifs, d'après M. Cullerier. Il me demanda par suite d'aller opérer moi-même dans? son service et sous ses yeux. J'y consentis volontiers, mais il trouva que je ne réussissais jamais; je prétendais, démon côté, que je réussissais quelquefois; il est vrai que les chancres que je produisais n'étaient pas très-larges. J'ai démontré plus lard que M. Cullerier avait eu plusieurs succès avant que
(1) Je désigne par ce mot. l'aptitude a être syphilixo. Ainsi, un individu a d'autant plus de syphilisme qu'il lui faut moins de chancres pour être syphilisé. I.e chut, par exemple, a plus de syphilisme que l'homme, parce qu'il est plus tôt syphi/isc que lui. Le syphilisme de celui qui est soumis aux inoculations successives augmente donc en proportion des progrès que fait chez lui la syphilisalion.
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je n'allasse dans son service et qu'il les avait ignorés ; je no me suis pas permis (rajouter qu'il avait produit des chancres sur les animaux, comme certain personnage de Molière taisait do la prose. C'est une épigranime que notre spirituel confrère s'est récemment décochée à lui-même dans la Société de chirurgie.
Au demeurant, si les chancres produits par lui et par moi ont été sans vigueur, on doiLTattribuer à trois causes. La première, c'est que le singe sapajou a beaucoup de syphilisme; la deuxième, c'est que le syphilisme du sapajou de Lourcine s'était augmenté par les inoculations successives qu'on lui avait pratiquées; la troisième cause enfin, est la faiblesse du pus qui a été employé. En effet, j'ai démontré que l'énergie du pus chancreux s'affaiblit lorsque ceux qui le fournissent sont soumis à de nouvelles inoculations. Or, M. Cullcrier, avant d'emprunter du pus à ses femmes malades pour l'inoculer au sapajou, leur faisait subir une ou deux inoculations diagnostiques, et diminuait d'autant la force du pus que rendaient leurs chancres.
Dans la même année, je fis porter successivement deux singes macaques différents, l'un dans le service de M. Vidal, à l'hôpital du Midi, et l'autre dans celui de M. Huguier, à l'hôpital de Lourcine, pour leur inoculer des chancres. Mais j'avais malheureusement expérimenté de reste sur ces deux singes, et je n'ai pu leur donner, en présence de ces chirurgiens, que des chancres avortés. — Les chancres avortés sont une nouvelle monnaie, qui n'a cours que parmi les syphilisateurs. — Il s'ensuivit pour moi un nouvel échec apparent, et dont je ne pus prendre ma revanche que par la syphilisation. Mais c'est plus tard que la syphilisation me fut nettement révélée.
Cependant les publications et les communications dans les Sociétés savantes abondaient contre ma découverte.
M. Davasse, interne de M. Cullerier, ouvrit l'assaut contre moi, dans un feuilleton de la Gazette des hôpitaux, avec moins de courtoisie que ne l'aurait fait son chef. Ce n'était qu'un avant-goût peu délicat, car quelque temps après M. Cullerier me combattit lui-même, dans la Société de chirurgie.
M. H. de Castelnau produisit également, je ne sais où, un rapport qui m'était je crois, défavorable.
M. Bartholi, interne de M. Puche, promena en triomphe, de Société en Société, un chien dont l'oreille était écorchée. On disait malicieusement que j'avais pris pour des chancres les plaies de cet animal; on-devino sans peine que je n'avais pas même vu ce chien. Qui donc ne me réfuta pas? il était, dans ce temps-là, de bon goût scientifique d'apporter auxjournaux et dans les Sociétés médicales son écotau toile général contre la syphilis des animaux. Tout était bien reçu dans ce genre; la moindre égratignure garantissait le succès. C'était la mode, vous en connaissez l'empire. On n'observait, ni ne réfléchissait, ni ne raisonnait ; chacun tenait lit de justice, mais la déesse du lieu avait, chez tous, les yeux voilés. Cette mode est passée; c'est maintenant la syphilisation qui est à l'index; son tour de faveur viendra !
J'ignorais, dans le temps, la plupart de ces attaques: j'évitais même de les connaître, do peur d'en subir l'influence, et d'être poussé à défendre mon opinion avec passion et avec aigreur. D'ailleurs j'aurais pu m'égarer du chemin i de la vérité, en cherchant à suivre sur leur terrain mes adversaires. Et puis,
• qu'y avait-il à répondre? Que parler de couleurs à gens qui n'y voient pas et
• vous traitent d'aveugles? Les faits doivent être le pivot de toute discussion i fructueuse; or, les mêmes faits étaient vus d'une manière différente par les aui très et par moi. Il n'y avait donc pas à discuter contre une espèce de parti pris.