‹ La syphilisation [electronic resource]Chapitre 65 sur 205 · A L'INFIRMERIE DE SAINT-LAZARE · texte numérisé non relu

A L'INFIRMERIE DE SAINT-LAZARE

J'ai cru devoir à l'Administration, au Corps médical, et à moi-même, d'y faire une réponse, en usant ainsi du droit de me défend iv.

Mes justes griefs contre quelques membres de la Commission ne diminuent en rien la reconnaissance que je dois à votre Administration pour tous les efforts qu'elle a faits dans lo but de s'éclairer.

Mes convictions sont inébranlables à l'égard des services que la syphilisation ëst appelée à rendre à l'Administration, sous le triple point de vue de l'économie, do la santé et de la moralité publique.

Je vous prie donc, Monsieur le préfet, de recevoir favorablement la brochure ci-jointe, que j'ai faite en réponse au Rapport de la Commission (I). ]

J'ai l'honneur d'être, etc.

LETTRE A M. LE PRÉFET DE POLICE Sur la Syphilisation.

Monsieur le Préfet de police,

Lorsque, l'année dernière, j'ai eu l'honneur de vous faire la demande de pratiquer la syphilisation à l'infirmerie de la prison Saint-Lazare, il fut bien entendu entre votre Administration et moi que j'avais les meilleures raisons pour récuser le jugement que les syphilographes de Paris pourraient porter sur une découverte faite à Paris en syphilographic, et que les secrets de mon cabinet médical étant sacrés, il ne saurait être convenable d'essayer de les pénétrer. Il fut, en conséquence, très-explicitement convenu entre nous que votre décision serait exclusivement basée sur le témoignage impartial des médecins célèbres qui avaient pratiqué ou vu pratiquer la sypliilisation clans les grands hôpitaux de l'étranger.

Votre Administration, animée d'un zèle d'autant plus louable qu'il pouvait se trouver en opposition avec des intérêts privés, fit donc prendre des renseignements auprès des Gouvernements étrangers. Gomme ces renseignements s'adressaient à un administrateur plutôt qu'à des médecins, ils furent conçus dans la forme que comportait leur destination, sans être surchargés de détails scientifiques.

C'est contrairement à votre détermination première qu'ils ont été soumis d'abord à l'examen de M. Denis, médecin du Dispensaire de la Préfecture de police, que la syphilisation était venue surprendre dans la tranquille uniformité de ses fonctions. M. Denis ne dut pas, en conscience, trouver suffisants pour lui des renseignements qui ne lui étaient point destinés. Mais il est à regretter que, dans son empressement à servir l'Administration, il ne se soit trop hâté de faire un Rapport médical sur des documents exclusivement administratifs.

M. Denis ne se borna pas à juger, comme médecin, ces documents administratifs ; il en rapprocha, mal à propos, de prétendus faits de syphilisation hautement désavoués par tous les syphilisateurs, et restreignit son rôle dans

: Une sphère plus que modeste, puisqu'il écrivit un Rapport sur la syphilisation, absolument comme s'il s'était trouvé dans l'ignorance la plus complète (ce que je ne veux point croire) de tout ce qui avait été publié, tant en France qu'à

I l'étranger, en faveur de la nouvelle doctrine.

(1) Lettre a m. le préfet de police sur la syphilisa.TIon, parle Dr Auzias-Turenne. Paris, 1853, broch. in-8.

Les conclusions de ce Rapport me furent communiquées verbalement (je n'ai pas pu avoir la communication du Rapport entier). J'ai répondu à ces conclusions par une note dont votre Administration a paru satisfaite.

Que s'cst-il passé ensuite? Vous avez nommé une Commission [i) dont

faisaient partie, non-seulement M. Denis, mais encore M. Ricord, que la sypliilisalion venait d'atteindre en pleine doctrine, et qui s'en était déclaré le premier adversaire. Ces deux messieurs allaient donc avoir à se juger euxmêmes, puisqu'ils s'étaient déjà prononcés. Néanmoins, ils ne reculèrent pas devant les difficultés de ce rôle délicat; aucun des deux ne se récusa.

On présuma, généralement, que ces messieurs se jugeraient avec une certaine indulgence, et qu'ils réserveraient pour moi toute leur rigueur. Le journal qui reçoit habituellement les confidences de M. Ricord, Y Union médicale, qui se vante aujourd'hui, M. le Préfet, d'avoir reçu les vôtres, s'empressa, d'ailleurs, de rassurer les ennemis de la syphilisation, en leur déclarant qu'ils n'avaient rien à craindre tant que les destinées officielles de la nouvelle doctrine seraient entre les mains implacables de M. Ricord.

Je n'ai pas moins su gré à votre Administration de son intention, que je savais bonne, d'autant plus que les adversaires de la syphilisation laissaient voir assez clairement qu'ils se trouvaient mal à l'aise vis-à-vis d'elle, même en qualité de juges. En effet, ils avaient, sous main, fait blâmer votre Administration d'avoir donné cours à l'examen de ma demande. C'est M. A. Latour, rédacteur en chef de Y Union médicale elle-même, qui avait été dans ce journal l'interprète de leur désapprobation.

Je me suis empressé, Monsieur le Préfet, de prendre votre défense, dans le journal dont on se sert aujourd'hui pour m'attaquer sous votre nom; car c'est l' Union médicale qui vient de publier, à votre demande, prétend-elle, le Rapport administratif sur la syphilisation (2). Or, jamais attaques si violentes que dans ce prétendu Rapport n'ont été dirigées contre ma personne. Il a fallu, pour que ces attaques personnelles pussent se produire impunément, qu'elles se soient abritées derrière l'Administration de la police!

Mais ce sont là des particularités sur lesquelles il me répugne d'insister. Voyons quel était le devoir de la Commission, qui s'est beaucoup trop préoccupé, je pense, de ma personne dans son Rapport. Elle devait examiner tous les faits déjà connus de syphilisation, ou dont elle pouvait avoir connaissance, sans commettre d'indiscrétion; elle devait, en outre, m'exposer ses objections ou ses doutes, et m'aider de tous ses moyens à les faire disparaître. Qu'a-t-ellc

(lj Cette Commission, composée de MM. Mêlier, Ricord, Denis, Conneau et Marchai (de Calvi), était présidée par M. Métier, que la syphilisation épouvante (p. 54 du Rap* port), chez qui la syphilisation excite d'abord l'effroi, et même l'horreur, (p. 2C>), etc. 11 n'était donc pas dans de bonnes conditions pour examiner de très-près et juger smts parti pris la syphilisation, ni, a plus forte raison, pour être à la tête de ceux qui allaient l'examiner et la juger!

Les hommes de l'Age et du tempérament de M. Mêlier sont généralement conservateurs^ Laudatorcs temporis acti ! Leur expérience est précieuse, mais ils répugnent au progrès. On leur doit respect et déférence, mais non pas jusqu'au point de s'enchaîner a leur immobilité. II ne faut pas non plus forcer leurs aptitudes : Autres âges, autres fonctions intellectuelles.

(2) Rapport a m. le préfet de pouce sur la question de savoir si M. le Dr Auzias- Turenne peut être autorisé a appliquer ou à expérimenter la syphilisation a l'infirmerie

de la prison Saint-Lazare, par MM ; publié par décision de M. le Préfet de police.

Paris, aux bureaux de l' Union médicale, 1853.

fait, au contraire? Elle a passé sous silence ou altéré les renseignements les plus précieux, et n'a pas voulu, quoiqu'elle feignît d'en avoir le plus grand désir, s'éclairer par l'examen do faits de syphilisation que j'étais en mesure de lui soumettre, et dont elle aurait pu surveiller toutes les phases.

Je viens d'articuler une accusation trop gravo contro une Commission scientifique, pour ne point donner de preuves à l'appui ; en voici :

La Commission pouvait avoir à sa disposition des documents écrits, des documents officiels qui étaient manuscrits, et enfin, d'autres documents, adcentifs en quelque sorte, soit que ces derniers parvinssent à la Commission par ses propres efforts et à sa sollicitation, soit qu'ils lui arrivassent, pour ainsi dire, d'eux-mêmes.

Voyons quelle a été la conduite de la Commission, en présence do cette triple source de renseignements.

Les premiers de ces documents étaient les meilleurs; la Commission les a complètement passés sous silence. Le Rapport purement administratif, envoyé par M. Sperino, avait paru insuffisant à la Commission; mais M. Spcrino., apprenant qu'on avait fait une confusion et qu'on voulait détruire l'effet de documents administratifs en les taxant d'insuffisance scientifique, réclama par une lettre que la Commission n'a point publiée, et par l'envoi d'un volume de 900 pages qui est un vrai monument scientifique. La Commission n'en tint pas le moindre compte. Son siège était fait, son parti était pris. Elle savait, par avance, comment elle devait conclure.

La Commission a gardé le même silence calculé sur les écrits des Zclaschi, des Galligo, des Mottini, des Gamberini, etc.; et, qui plus est, se laissant aller à je ne sais quel concert occulte, elle a amorti Venthousiasme continu (c'est l'expression de M. Ricord et non la mienne) d'un de ses membres en faveur de la syphilisation. Cet enthousiasme s'était pourtant produit bruyamment par la voix de la presse.

Suivons la Commission à l'œuvre, et voyons ce qu'elle va faire de ses documents officiels. Elle vient de passer l'éponge sur les réclamations enthousiastes d'un des siens en faveur de la syphilisation; elle va sans doute aussi effacer le Rapport de M. Denis, cette ébauche empreinte de prévention.'Mais ce Rapport est contraire à la syphilisation ; il est, à ce titre, une pièce importante. M. Denis, membre de la Commission, aura donc à juger son propre Rapport, ce qui est assez étonnant, et, ce qui l'est beaucoup moins, M. Denis le jugera favorablement et sera cte son avis à lui-même. Tout cela se passera, sans doute, avec la gravité qui accompagnait les délibérations des augures de l'antiquité. Il n'y a pas loin de cette manière d'agir à la condamnation sommaire de tout ce qui n'est pas du goût de MM. Ricord et Denis; aussi la Commission s'en donne-t-elle à l'aise! Elle ne se fait certes pas faute de proscriptions en matière de documents ! M. Alquié, par exemple, a beau lui crier de Montpellier, en glisssant prudemment sur le mot de syphilisation et sur mon nom, qu'il guérit, en pleine clinique, des véroles et des cancers par des inoculations de pus syphilitique, tout est peine perdue! La Commission ne veut rien entendre ; co ne sont pas des renseignements favorables à la syphilisation qu'il lui faut.

Vient enfin le chapitre des documents odventifs. La Commission ne semble pas l'avoir pris au sérieux; c'est pourquoi j'éprouve de l'embarras à vous en parler.

On ne pousse pas plus avant la discrétion et la réserve que l'honorable M. Mèlicr. Je n'ai pas l'idéo de faire ici quelque allusion ironique aux efforts qu'il a tentés, à mon grand regret, pour connaître les secrets de ma clientèle ;

^2 RKPONSE AU RAPPORT

je veux seulement parler d'un voyage que M. Môlier a fait à Turin pendant que la Commission fonctionnait à Paris. M. Spcrino n'a rien négligé pour montrer toutes ses syphilisées à M. le Président de la Commission administrative. Qu'a vu M. Mêlier? 11 ne l'a pas dit tout haut. 11 n'était point allé en Piémont en qualité de membre delà Commission. Ainsi, M. Mêlier aurait bien pu se convertir à Turin, sans que le Président de la Commission changeât d'opinion à Paris. Pour peu que cette dualité eût été l'apanage de plusieurs de ses collègues, nous aurions le secret du vote de la Commission ; mais, arrière loin de moi l'intention de scruter les pensées de ceux-là même qui n'ont pas craint de l'ouiller dans ma conscience!

MM. les Commissaires sont donc parfaitement discrets, puisqu'ils se taisent à eux-mêmes ce qu'ils ont appris; mais c'est sur moi qu'ils vont, pour ainsi dire, chercher à se rattraper; ils n'auront cesse de me presser de leur montrer mes clients. Rien ne fera de me retrancher dans le for intérieur du secret médical, dans l'asile sacré de ma conscience. M. Ricord me répondra avec assurance qu'il montre ses clients, et que j'en puis bien faire autant. « Je n'ai jamais, dit-il, éprouvé la moindre difficulté, de la part de mes malades, quand j'ai dû les montrer. » (Page 24 du Rapport.) M. Denis ajoutera, peu courtoisement : « 11 faut croire que les malades de M. Auzias sont d'une espèce particulière. » (Page u28.) C'est pourquoi la Commission me sollicitera, à chaque instant, de violer les secrets tic mon cabinet, sous prétexte qu'elle sait être discrète (elle Ta bien prouvé). Est-ce à dire que, lorsqu'on nous a confié un secret, et surtout un secret médical, nous ayons le droit de choisir des personnes discrètes pour le leur dévoiler? Voilà une question de déontologie professionnelle et de morale touchant la solution de laquelle peu de personnes, je présume, seront d'accord avec la Commission. S'il en était autrement, je dirais, dût-il en coûter beaucoup à mon amour-propre et à mes intérêts : Etiamsi omnes, ego non.

Cette Commission, discrète outre mesure et pourtant si avide desavoir ce qui se passe en moi, autour de moi, si avide d'explorer mes pensées et de contrôler mes actions, cette Commission, discrète et inquisi torialc à la fois, va se montrer, sans aucun doute, animée du désir le plus sincère et le plus vif d'assister à des traitements par la syphilisation ; elle va s'empresser de m'aider à eu faire sous ses yeux? Pas le moins du monde. Bien au contraire; elle repoussera le possible après avoir demandé Yimpossible.

Voici la flagrance de sa contradiction:

Un chef de service d'hôpital était tout disposé à consentir que quelques-uns des lits de ses salles fussent occupés par des malades ayant confiance en moi, que je soumettrais à la syphilisation. Ce médecin mettait pour double condition à son consentement, que je me chargerais de trouver ces malades, et que la Commission voudrait bien obtenir le laisser-faire de l'Administration des hôpitaux. La Commission n'avait donc qu'un mot à prononcer pour que la lumière se fit. Elle a décidé qu'elle ne le prononcerait pas ; mais, qui le croirait? Le syphilisatcur déchu du Val-de-Gràcc, tenant la plume sous la dictée de M. Ricord, a racheté son enthousiasme factice en rivalisant d'ardeur avec ses collègues dans ce vote inconséquent/Pelle est l'instabilité de certaines convictions, que M. Marchai a pu se créer l'opinion singulière qu'on ne devait pas m'autoriscr à faire ce qu'il avait fait lui-même sans aucune permission.

11 ne reslait.plus à la Commission qu'à faire bon marché de la vérité cl à déverser la calomnie, sous forme de conversations, sur un confrère qui n'était pas présent pour se défendre Je m'arrête, Monsieur le Préfet, parce que mon indignation pourrait vaincre les cll'orts que je fais pour la contenir.

J'aime mieux fixer votre attention sur ce que la Commission appelle les faits arrivés à sa connaissance, et apprécier la manière dont elle a cru devoir les exposer et les interpréter. Je ferai cela sans préjudice d'une publication dans laquelle je donnerai des détails plus circonstanciés.

Premier fait.'— Il est question d'un gentilhomme intelligent et énergique, M. le chevalier de... Il souffrait depuis de longues années d'une syphilis qui avait résisté à tous les moyens ordinaires de traitement, lorsqu'il s'est réfugié au port salutaire de la syphilisation.

Certains membres de la Commission auraient bien voulu peut-être ne pas avoir à examiner M. de ... lorsque j'ai proposé de le montrer. M. Ricord notamment demandait à voir un singe (c'était à une époque où l'on pouvait vouloir gagner du temps) ; mais la réclamation de M. Conneau l'a emporté dans le sens que je désirais, et M. de ... fut montré à la Commission.

Que font les membres de la Commission après l'examen d'un fait aussi concluant? Ils conversent sur le compte de M. de qu'ils représentent comme une santé délabrée, une poitrine ruinée; c'est une proie que se sont disputée, suivant eux, le rhumatisme, les scrofules et l'hypochondrie ; M. de ... est, en outre, pour MM. les Commissaires, un de ces enthousiastes qui donnent tète baissée dans toutes les utopies. Ne fallait-il pas imaginer quelque allégation pour amoindrir l'effet de la parole d'un homme d'honneur qui témoigne hautement en faveur de l'excellence de la syphilisation?

On veut bien convenir que M. de ... a eu la vérole, pourvu qu'il soit entendu qu'il ne l'avait pas au moment de la syphilisation, celle-ci étant jugée, par avance, incapable d'avoir pu guérir un malade. Il y a pourtant une certaine difficulté, car comment nier que M. de .., ait recouvré la santé depuis qu'il s'est soumis à la syphilisation ? C'est là un post hoc assez embarrassant. Les procédés de la syphilisation auraient-ils donc pu faire justice d'un mauvais état de la poitrine, justice du rhumatisme, des scrofules et de l'hypochondrie? L'enthousiasme de M. de de plus forte trempe que celui d'un des membres de la Commission, a seul survécu, parait-il, à cette série de tribulations.

La Commission va aviser à se tirer d'embarras, en déclarant, du bout des lèvres de M. Ricord, que toutes ces merveilles ont pu être le résultat d'une dérivation. Voilà donc les chancres élevés à la plus haute puissance curative, au rang de panacée, par la bouche même de M. Ricord. Je n'attendais pas autant de lui !

J'accepte, tout en faisant mes réserves, que la syphilisation soit un révulsif si énergique qu'elle puisse triompher d'un délabrement de poitrine et chasser devant elle le rhumatisme, les scrofules et l'hypochondrie. Je ne dis pas l'enthousiasme qu'elle fait naître et entretient, au contraire; il est vrai que c'est pour un temps différent, selon qu'on est un simple malade ou qu'on doit faire partie d'une Commission administrative.

M. llicord, après avoir nié la signification de cet exemple éloquent, fait observer, en demandant que son observation soit mise dans le procès-verbal (ce qui prouve bien qu'on n'y a pas tout mis), que le cas de M. de ... est précisément un de ceux qui ont fait illusion aux défenseurs de la syphilisation dans le sein de l'Académie. On n'a pas de peine à comprendre quelle est l'intenLion de M. Ricord.

Mais M. do ... compte parmi ses amis le Dr Romane, confrère dont la droiture est au niveau du savoir; celui-ci avait appris à regret que son ami s'était confié à mes soins syphilisatcurs, et avait fait auprès de lui et de moi

des instances réitérées en faveur d'un autre système de traitement. J'avais résisté, par devoir, à ces instances, et M. de ... m'avait conservé sa confiance. La syphilisation do M. de ... a été continuée par moi, sous les yeux de M. Romane, que ce fait a éclairé et qui est devenu depuis syphilisateur. Des académiciens ne se sont donc pas seuls laissés aller à ce que M. Ricord appelle une illusion.

Je ne demande à la Commission qu'une seule concession, qu'elle ne peut pas se dispenser de me faire : C'est que je n'ai pas donné la vérole à M. de ...par mes inoculations, et que je l'ai rendu réfractaire.

Ce serait alors un exemple de syphilisation préventive!

Deuxième fait. — Un jeune homme, dont la santé est épuisée par des excès de tout genre et des drogues antisyphilitiques prises sans aucun succès, se confie à mon traitement. Pendant que je le syphilise, il persiste, malgré mes remontrances, dans un mauvais genre de vie; puis il est pris d'érysipôle à une époque où sévit sur Paris, et notamment sur la maison qu'il habite, une épidémie meurtrière d'érysipôles. Il succombe enfin entre les mains de deux étudiants en médecine, qui ne l'ont pas quitté durant sa maladie. Ces jeunes gens ont dit ce qu'ils savaient, ou au moins ce qu'ils pouvaient dire.

La syphilisation n'a pas, certes, la prétention d'empêcher les gens de mourir ni de les soustraire aux influences épidémiques; mais on ne manquera pas de faire débuter l'érysipcle par des pustules d'inoculation, et d'attribuer la mort à la syphilisation.

Vous penserez, Monsieur le Préfet, qu'il eût été convenable, dans un cas aussi grave, de faire une enquête, puis un rapport qui en résumât les principales circonstances; mais cela aurait donné prise à une réponse victorieuse de ma part, puisqu'il m'aurait suffi de rétablir la vérité des faits pour détruire toute la portée des discours des Commissaires. Ces messieurs aimeront donc mieux dresser une espèce de réquisitoire-conversation, auquel ils ne me laisseront pas le droit de répondre; ensuite, on conclura de ces conversations sans réplique, qu'il faut condamner la syphilisation comme dangereuse.

On me laisse donc sous le poids de conversations dans lesquelles chacun n'avoue que ce qu'il veut; on s'abstient de considérer comme véridiques ou on ne reproduit qu'inexactement les déclarations de jeunes médecins qui ont veillé sans cesse auprès du malade (c'est de leur aveu que je m'exprime ainsi) (1); on met au-dessus de leur témoignage celui d'une femme perdue. D'où vient donc une préférence avouée pour de telles confidences?

On savait, Monsieur le Préfet, que j'aimerais mieux subir avec résignation les accusations les plus rigoureuses que de trahir des secrets que je dois, même à une tombe, parce que j'en ai reçu la confidence dans l'exercice de ma profession : c'est pourquoi on n'a pas manqué de redoubler d'insistance pour mettre ma conscience aux prises avec mon amour-propre et mes intérêts. Que de fois, en effet, ne vous a-t-on pas donné à entendre, dans les dialogues de ce Rapport, que ma discrétion cachait des réticences blâmables ! On en viendra jusqu'à mettre sur le compte de la syphilisation et sur le mien tous les accidents qui pourront frapper la santé ou la vie des personnes syphilisées. N'cst-il pas clair pourtant que ces accidents devront se multiplier en raison du nombre toujours croissant des syphilisés?

(U On lie leur a,j>a3 lu ni fait signer leur interrogatoire, tel qu'il a été publié dans le Rapport.

Troisième fait. — Je manque, M. le Préfet, d'expression convenable pour qualifier ce que la Commission appelle son troisième fait. Tout est basé sur le récit d'une fille misérable, amenée à M. Rieord par un de ses élèves. Je n'avais pas conduit la syphilisation de cette fille jusqu'à la fin, à cause de son indocilité" mais il parait qu'elle esl devenue beaucoup plus trailable, sons la direction de M. Rieord ou de son élève. Elle débite en eflbt son histoire à merveille, et parle de syphilides avec aplomb (page 52). On peut certes^ bien me blâmer sur des renseignements venus d'une source aussi pure, sans se donner la peine de me confronter avec un pareil témoin.

Quatrième fait. — Madame Z..., atteinte de syphilis, est soignée par moi en même temps qu'un jeune homme, son amant; jamais accidents syphilitiques no furent d'ailleurs mieux caractérisés que chez elle. Madame Z... a été arrêtée pour cause d'adultère pendant que je la syphilisais. J'ai manifesté à la Commis^ sion le désir de continuer sous ses yeux la syphilisation de madame Z... à Saint- Lazare, où elle était détenue; la Commission a refusé d'en demander l'autorisation. C'est alors que, à la demande de madame Z..., votre Administration m'a fait l'honneur de m'adresser la lettre suivante :

Paris, le 9 octobre 1852.

Monsieur,

La nommée Z..., détenue à Saint-Lazare, a fait connaître que vous aviez commencé sur sa personne un traitement par la syphilisation et a témoigné le désir d'être soignée par vous pendant sa détention.

Eu raison des conditions toutes spéciales dans lesquelles se trouve cette femme, je consens à ce qu'elle reçoive vos soins dans la prison, et je vous autorise à vous présenter pour la visiter et la traiter à l'Établissement de Saint-Lazare.

Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération.

Pour le Préfet de police et par autorisation, Le chef de la lre division : Mettetal.

Je me suis rendu à votre appel et à celui de madame Z... J'ai appris ensuite que la Commission s'agitait et que madame Z... avait reçu dans sa prison la .visite de plusieurs médecins. Je n'en ai point été fâché, ayant toujours désiré que mes confrères vissent le plus de cas possibles de syphilisation ; mais j'ai su plus tard que la Commission avait témoigné son mécontentement à l'Administration, sous prétexte que l'autorisation qu'on m'avait donnée préjugeait la solulion de la question qui lui était soumise.

Cependant madame Z... touchait à la guérison sans avoir encore atteint l'immunité complète contre le virus syphilitique : c'est alors que j'ai prié la Commission de venir la voir. — Pourquoi si tard, me dira-t-on? — Parce que j'avais cru d'abord que la Commission la visitait en secret. Cette Commission a fait tant d'autres choses à mon insu! Mais madame Z..., sans avoir été vue en réalité par la Commission entière, sortit quelques jours après de Saint-Lazare, par suite de l'abandon des poursuites dont elle était l'objet.

Que va donc faire la Commission? Elle a la franchise de nous le dire : elle va tout bonnement frapper à la porte du mari de madame Z,.., qui est réintégrée dans le domicile conjugal, pour lui demander si sa femme a eu la syphilis. Ce .mari, qui, trois mois auparavant, m'avait questionné là-dessus, répond hardiment par la négative, et (le croira-t-on?) M. Rieord se contente de cette déclaration, lui qui a passé sa vie à ridiculiser la naïve crédulité des -maris ! Quantum mutatusab Mol La Commission a sans doute été un peu coupable ou légère (on

sait poui'Lant combien elle s'avoue prudente et discrète) de risquer ainsi de troubler la paix d'un ménage fraîchement repatrié, en ravivant le souvenir d'infidélités récentes; mais elle a été bien plus étourdie (l'expression n'est pas trop forte) de m'accuser, sur une preuve aussi fragile que la déclaration d'un mari, d'avoir donné par mes inoculations la syphilis à madame Z... Au moins la Commission voudrait-elle convenir que madame Z... est sortie bien portante de la prison?

Encore un exemple de syphilisation préventive, d'après la Commission.

Permettez-moi, Monsieur le Préfet, de me taire sur le Rapport que M. Collineau a fait à la Commission à propos de madame Z.... Ma réserve a sa source dans un sentiment de convenance envers un confrère respectable qui a vieilli au service de l'Administration ; autrement, je ne manquerais pas de vous faire remarquer dans ce Rapport, entre autres invraisemblances médicales, que des chancres spontanés auraient surgi sur le bras de madame Z..., non loin des inoculations queje lui avais pratiquées. Il s'agit simplement d'autres inoculations que madame Z... s'était faites au moyen d'une aiguille pour continuer elle-même sa syphilisation, avant que vous m'eussiez donné l'autorisation dont il a été question plus haut : tant il est vrai que les malades ne redoutent pas beaucoup les inoculations successives après en avoir essayé. — Les notes qu'écrivait jour par jour M. Collineau sont assez curieuses; la Commission les a-t-elle consultées?

Cinquième fait. — Une insinuation peu bienveillante de M. Mêlier, une plaisanterie de mauvais goût de M. Ricord et une parole offensante de M. Denis (ce n'est pas la seule qu'il m'ait adressée).

Sixième fait. — Presque autant d'erreurs que de mots.

1° La Commission dit vaguement que j'ai été amené à parler du malade dont il s'agit. La vérité est que j'ai absolument refusé d'en parler. M. Ricord ayant avancé qu'un médecin l'avait entretenu d'un tambour de la garde nationale qui avait été soigné par moi, et que, cet homme n'étant pas riche, je pouvais le montrer à la Commission, je me suis borné à répondre que je voulais garder lus secrets de tout le monde, riches et pauvres, et je me suis tû.

1° Cet homme, dit la Commission, sans nier qu'il soit mieux portant aujourd'hui, n'était pas syphilitique avant son traitement; elle le représente en outre comme un syphilophobe dépourvu d'intelligence (1) ; il n'a donc pas pu imaginer la repartie suivante, si bien marquée au coin de l'esprit de M. Ricord. M. Ricord, consulté par ce malade, insistait pour qu'il entrât à l'hôpital du Midi ; le malade s'y est refusé dans la crainte qu'un séjour dans ce lieu suspect ne lui fît perdre sa place. Eh bien! lui dit vivement M. Ricord, vous perdrez votre place et votre nez. Quelle est, dites-nous, M. Ricord, la maladie si funeste aux nez, autre que la vérole, qu'on traite à l'hôpital du Midi?

L'opinion de M. Marchai, en dehors de la Commission, est presque aussi explicite que celle de M. Ricord. La note suivante peut montrer que la mémoire de l'ex-syphilisateur est sujette à quelques défaillances. Je ne crois pas avoir le droit de divulguer les communications particulières que j'ai reçues. En faisant une exception pour cette note, en un cas de légitime défense, j'entre dans les vues de M. Marchai, qui semble m'y convier. En effet, après avoir dit solennellement, dans le Rapport : « Je dois toute la vérité à la Commission, » il ajoute : « J'écrivis à M. Auzias que je ne croyais pas que cet individu fût syphilitique, et

(1) « C'était d'ailleurs un homme de jugement peu solide, un de ces hommes qui vivent sur les confins de la raison, plutôt au delà qu'en deçà. » (P. 59 du Rapport.)

je confiai le billot au malado lui-même, qui, peut-être, ne l'aura pas remis à son adresse. »

Je tiens à montrer que le malade, au contraire, a été messager fidèle. Mes obligations envers le public ressemblent ici à colles de M. Marchai envers la Commission.

Note pour M. Auzias. — J'ai soigneusement interrogé le nommé J..., et il n'est pas tout à fait certain, pour moi, qu'il se trouve sous l'influence de la diathèse syphilitique. Cela est seulement très-probable. Dans ces circonstances, et attendu, surtout, que les traitements spécifiques auxquels le malade a été soumis, ont été tout â fait incomplets, je conseillerais de le mettre a l'usage des pilules de protoiodure de mercure, à la dose progressive de 0.05, 0.10, 0.15 et 0.20 grammes, et simultanément à l'usage de l'iodure de potassium, a la dose progressive de 1, 2, 3 et 4 grammes par jour. On suivrait avec attention les effets de ce traitement, et, en tout cas, on ne le discontinuerait qu'au bout d'un mois s'il était positif que les accidents n'eussent été aucunement amendés.

Paris, 16 avril 1852. Marchai, (de Calvi).

Ainsi, il n'était pas tout à fait certain pour M. Marchai, en 1852, mais il était seulement très-probable, que J... se trouvait sous l'influence de la diathèse syphilitique. Cela n'a pas empêché M. Marchai d'affirmer de mémoire, dans le sein de la Commission, en 1853, qu'il ne croyait pas que J... fût syphilitique en

MM. Marchai et Ricord se sont donc deux fois rencontrés. Ils ont d'abord pensé de même sur un malade, puis ils ont tous deux changé d'avis, sans se concerter, pour en penser encore ensemble tout le contraire. Que s'est-il donc passé entre leur première et leur seconde pensée? Le traitementdu malade par la syphilisation.

3° En attendant, J... paraît avoir eu plus d'esprit que la Commission tout entière. En effet, il n'a perdu ni sa place ni son nez, qui est encadré dans une bonne figure dont le teint est excellent ; il y a même gagné de peser 23 livres de plus qu'avant la syphilisation.

M. Ricord n'a qu'à s'en informer auprès de la personne qui l'a mis au courant des affaires de mon cabinet.

Voilà encore un cas où, tout au moins, je n'ai pas donné la vérole par mes inoculations. N'est-il pas piquant d'avoir syphilisé le tambour d'une compagnie dont M. Ricord est chirurgien ? C'est presque un argument ad hominem.

Troisième exemple de syphilisation préventive, si ce n'est un exemple de gliérison.

La manière d'agir de la Commission dans ce fait, qui est le seul à propos duquel il m'ait été donné de soulever une partie du voile qui cache la vérité, doit être pour vous, Monsieur le Préfet, une sorte de révélation. Vous pouvez juger des dispositions de la majorité de la Commission à mon égard, par la conduite de celui de ses membres qui passait pour être favorable à la syphilisation.

Septième fait. — Il s'agit d'un homme que j'ai montré à la Commission, parce qu'il avait été assez récemment inoculé par M. Ricord, lequel avait laissé marcher sans obstacle ses chancres d'inoculation, conformément aux préceptes de la syphilisation, et contrairemen t à ses propres doctrines. Effectivement, ce ne sont pas les inoculations nombreuses que M. Ricord réprouve, puisqu'il a écrit les lignes suivantes : « J'ai poursuivi les inoculations du chancre jusqu'à la huitième génération, et je n'ai jamais constaté la moindre différence entre elles. » [Lettres sur la Syphilis, p. 184.) Ce que M. Ricord réprouve, ce sont les inoculations qu'on n'arrête pas dans leur marche par la cautérisation ; ce que M. Ri-

cord réprouve hautement dans son langage, c'est ce qu'il a fait lui-même dans la circonstance présente. Le vers suivant d'Ovide serait-il sa devise :

Video meliora proboque,

Détériora sequor.

Ce fait a, d'ailleurs, été pour le chirurgien do l'hôpital du Midi l'occasion de soutenir, en dépit de la vérité, qu'ordinairement les chancres de l'abdomen deviennent moins larges que ceux du gland. C'est tout l'opposé qui est vrai.

Vous parlcrai-je enfin, Monsieur le Préfet, de l'expérience que j'ai faite sur un singe, sous les yeux de la Commission ? Cette expérience, j'en conviens, n'était pas des plus concluantes au point où l'on a jugé à propos de s'arrêter. II n'a manqué à ces messieurs, pour voir davantage, que des singes, de la patience et du temps. Quant à moi, je n'aurais peut-être jamais rion voulu écrire sur la syphilis expérimentale ni sur la syphilisation, si mes travaux ne m'avaient conduit à des résultats beaucoup plus significatifs. Pourquoi, au moins, M. Ricord n'a-t-il pas rapporté à la Commission les faits dont je l'ai rendu autrefois témoin, quoique, à vrai dire, ce que je lui ai montré ne soit qu'une partie peu importante de ce que m'ont appris des expériences auxquelles j'ai consacré plusieurs années? Mais M. Ricord sent que mes découvertes ont sonné la dernière heure de ses doctrines. Ses efforts pour nier l'inoculabililé de la syphilis aux animaux, c'est-à-dire mon point de départ, ressemblent à des cris de détresse ou aux convulsions de l'agonie.

Voici, à propos de cette expérience, deux affirmations qui ne me satisfont point, et que M. Ricord a placées dans ses discours du Rapport de la Commission ; cela soit dit, en passant, sans y attacher une trop sérieuse importance

1° Il est parlé, dans le Rapport, d'un singe qui avait une affection polymorphe de la peau. D'où vient cette périphrase ambiguë? Il s'agissait tout uniment d'un lichen. Pourquoi ne pas l'avoir dit? L'ignorait-on?

1° Voici la contradiction la plus flagrante entre deux phrases limitrophes du Rapport de la Commission : « Deux femmes sont présentées à M. Auzias : l'une porte un ulcère serpigineux ancien, et M. Auzias la refuse juslement; l'autre porte à la vulve un chancre récent, non induré, offrant, Suivant les membres de la Commission (M. Ricord en tête), tous les caractères de Vinoculabilité ; M. Auzias la refuse également. » — « On ne peut s'en rapporter qu'à Vinoculation'pour déterminer la nature de V accident. » (Ricord, p. 85 du Rapport.) Quels sont donc, pour M. Ricord, tous ces caractères de Vinoculabilité ? Et puisqu'il les reconnaît si bien aux chancres de femmes, pourquoi ne veut-il pas les reconnaître aux chancres de singes? M. Ricord abuse de la faculté de se contredire.

Remarquez, Monsieur le Préfet, qu'il s'agit là de phrases très-mûrement méditées. Ces messieurs faisaient de longues séances de révision à l'imprimerie de l'Union médicale, à la veille de chaque publication d'un fragment de leur Rapport. Mes improvisations, au contraire, avaient été, pour ainsi dire, saisies au passage, et ont été ensuite imprimées sans qu'il m'ait été donné de les revoir. On a môme encadré certaines de mes réponses dans des phrases, arrangées après coup, de MM. les Commissaires.

Je dirai', pour en finir avec cette expérience, qu'un chancre de six jours, et non pas de quatre jours (ce qui est, d'ailleurs, peu important), a existé sur ca> singe.

L'animal a été malade plus lard. J'en parlerai dans un Mémoire, dont je m'occupe, sur la syphilis constitutionnelle des animaux.

Tels sont, Monsieur le Préfet, rendus à leur valeur, les faits de la Commission. Elle vous les a présentés sous forme de dialogues, parce qu'elle était dans l'impuissance de vous en donner la substance d'une manière claire et concise. Je vous signaloiai tout à l'heuro la cause de cotte impuissance dans laquelle s'est constamment agitée la Commission, comme son Rapport en fait foi.

Là s'est donc arrêtée, et pour cause, sa vaine et stérile ardeur à mettre des faits à la question. Elle s'est tue sur le compte d'un nommé T..., que j'ai pourtant amené à M. Mêlier; elle s'est tue sur le compte de Pages et du Dr Laval ; elle s'est tue encore sur le compte du médecin allemand de l'observation duquel on s'était, à tort, prévalu contre la syphilisation, et qui étale partout aujourd'hui sa face florissante. Enfin, la Commission n'a pas même dit un seul mot d'un de nos confrères, attaché à la Préfecture de police, qui s'est soumis à des inoculations réitérées de pus chancreux, sous les yeux même de MM. Ricord et Denis.

Pourquoi donc, ensuite, déplore-t-elle sans fin la pénurie de faits à laquelle elle se prétend réduite, et ne tarit-elle point contre mon obstination à refuser de me déshonorer par la violation de secrets qu'on m'a confiés dans l'exercice de ma profession ?

La Commission a donné à ses séances la physionomie des séances d'une Cour d'assises, moins la vérité des débats. En vain chercherez-vous dans son volumineux factum, et à travers ses longs dialogues, une procédure consciencieuse, un interrogatoire authentique de témoins, la défense de l'accusé (car on m'accuse) et le résumé d'un président impartial.

Ce qu'on vous a présenté n'est donc ni un Rapport scientifique ni un Rapport administratif; ce n'est pas même un compte rendu judiciaire. Cela ne mérite de nom dans aucune langue, et n'a pas, dit la Commission, la forme des documents de ce genre. Elle en est réduite à faire ce singulier aveu !

Puisque la Commission était sur la pente des aveux, pourquoi ne l'a-t-ellepas suivie en vous disant le vrai motif de sa manière de procéder par dialogues? Chose étrange ! les conclusions elles-mêmes du Rapport sont en dialogues ! Des dialogues, pourtant, ne peuvent constituer tout au plus que des procès-verbaux, c'est-à-dire une partie- des éléments que le rapporteur doit mettre en œuvre. Pourquoi la Commission a-t-elle donc procédé par dialogues? Ce serait, d'après elle, pour apporter plus de précision dans son travail. Cent pages de dialogues pour être plus précis ! Non 1 Non ! Je vais avoir pour eux de la sincérité.

Ils ont procédé par dialogues, parce que leurs opinions offensantes et disparates ne pouvaient se réunir dans un tout bienséant et homogène.

Ils ont procédé par dialogues, pour supprimer, tronquer, falsifier des documents.

Ils ont, enfin, procédé par dialogues, pour étouffer la vérité, m'accabler sous la calomnie et masquer l'indignité du fond sous la prolixité hypocrite de la forme.

Puisque cette forme inusitée se trouvait être le seul refuge de la Commission, au moins devait-elle l'adopter franchement et tout dire. Pourquoi n'a-t-elle pas divulgué tous mes efforts pour lui faire accepter des moyens de s'éclairer par des faits ? Quelle est la date de chaque séance de la Commission ? Quels étaient les membres présents à chaque séance, et que s'y est-il passé au juste? De quelles séances sont les parties des procès-verbaux qu'on a publiées? Quelles sont les parties de ces procès-verbaux qu'on a supprimées, transposées, etc. ? Pourquoi, et quand l'a-t-on fait? Quelles sont les séances, les fractions de séances auxquelles j'ai été admis, dans lesquelles j'ai été introduit, pour employer

le mot do la Commission, celles d'où l'on m'a exclu? Ai-je assisté à une seule séance en entier? Quels sont les cas où M. Ricord n'a pu échapper auxétreintos de ma logique que par des dénégations ou par la demande du comité secret de la Commission ? Pourquoi les conclusions ont-elles été publiées plusieurs mois avant le Rapport?

Lo public veut ôtre renseigné sur toutes ces choses. Moi-même, n'ai-je pas plus de droit que personne à savoir tout?

Que la Commission s'explique, sinon je pourrai répandre mes griefs et mes soupçons.

Monsieur le Préfet, un Rapport par dialogues, un Rapport qui a jusqu'à la prétention de refléter la physionomie intime des séances de la Commission, ne devait vous cacher aucune des circonstances qui ont accompagné les investigations de ces messieurs. Ce Rapport devait vous apprendre, par exemple, que dans toutes les séances de la Commission auxquelles j'ai pu assister (cela était subordonné aux caprices des Commissaires), M. Ricord a affecté dédaigneusement de ne jamais prononcer mon nom.

Je veux vous citer un seul incident pour vous donner l'idée de l'aigreur qui se mêlait, parfois, à l'accueil qu'on me réservait.

Il s'agit de la communication que j'ai faite dans le cabinet de M. Mêlier, chez qui se réunissait la Commission, réduite, ce jour-là, à deux membres, d'une proposition que je soumettais à cette Commission, et qui est reproduite textuellement à la page 30 du Rapport. M. Denis, après avoir écouté, sans faire aucune réflexion, cette lecture, a caractérisé ma proposition par un mot qu'il n'a accompagné d'aucun autre, et dont je ne veux souiller ni ma plume ni vos yeux. M. Denis n'a rien voulu rétracter, et j'ai protesté, dans la séance suivante, par ce billet, qui a bien pu s'égarer sur le bureau de M. Mêlier ou dans les papiers de M. Marchai :

« La proposition que j'ai loyalement faite chez M. le Président, le mercredi 29 décembre, a été traitée, séance tenante, par un membre de la Commission, d'escobarderie. En me présentant devant la Commission pour défendre ma proposition, je mets ma dignité sous la sauvegarde de la Commission elle-même, et je proteste contre un outrage que je n'ai ni provoqué ni mérité. La modération dont j'ai fait preuve en me contenant témoigne de mon loyal désir d'éclairer la Commission, et de ma reconnaissance pour l'urbanité de M. Mêlier; mais j'ai droit, dans le sein de la Commission, aux égards qu'on se doit dans une bonne compagnie. — 3 janvier 4853. »

Les provocations les plus affligeantes ont ainsi échoué contre ma patience et ma modération qui étaient fortifiées par le sentiment du devoir, la fermeté du droit et l'inspiration d'une grande pensée. Elles ont aussi trouvé, je me plais à le dire, un auxiliaire dans l'urbanité de M. Mêlier et dans l'expansion cordialo de son foyer domestique.

Vous entretiendrai-je, Monsieur le Préfet, des circonstances qui ont accompagné la présentation qui vous a été faite, et la publication de ce Rapport? On se hâte de vous en présenter les conclusions et de les publier dans les journaux. Plus tard, on se réunit, on discute, et on fait imprimer le Rapport dans. Y Union médicale, avec addition dénotes malveillantes contre moi. La première partie du Rapport paraît dans ce journal avec votre autorisation, et les autres par votre décision. Un tirage à part est répandu dans Paris, en province et à

l'étranger ; il se vend, avec mon nom sur la couverture, au profit do je ne sais qui au bénéfice de je ne sais quelle réclame. En tête de ce tirage est une lettre sans date que vous avez écrite à M. A. Latour, pour le prier de prêter au Rapport la publicité de son journal. G 'est sans douto là ce qu'on appelle votre décision. Or, M. A. Latour est lo soul journaliste qui vous ait blâmé d'avoir nommé une Commission.

L'interprétation do tout cela se fait d'elle-même.

L'intriguo antisyphilisatrico ne voulait d'abord pas do Commission, c'est-àdire pas d'examen ; mais, obligée de céder sur co point, elle est parvenue à devenir l'âme de la Commission, et a voulu se faire ensuite un instrument de votre Administration elle-même.

La Commission, après avoir repoussé ou étouffé toutes les preuves, peut bien s'écrier, au bout do son œuvre, par l'organe de M. Marchai :

« 11 est arrivé maintes fois que l'avenir a vengé les inventeurs des préjugés et îles mépris dont leur temps les avait accablés. La Commission n'a pas à craindre co démenti, aussi longtemps que les faits qui pourront se produire ne différeront pas de coux qui lui ont été soumis. » (Page 90.)

Le qui pourront se produire est significatif. Est-ce un lapsus ou un aveu de la Commission?

On m'a personnellement mis en cause dans le Rapport; il était donc juste que je me défendisse.

Si les traits de ma défense ont souvent atteint les membres de la Commission, ceux-ci ne devront s'en prendre qu'à eux-mêmes, car ils se sont isolés pour m'attaquer et se sont en quelque sorte placés nominalement à découvert dans chaque ligne.

Oui, j'ai trouvé dans chaque ligne de cet informe Rapport des accusateurs, des ennemis, et jamais des juges ! Mais telle est la vanité de leurs longs dialogues et de leurs propos, telle est surtout l'évidence de leur dessein, qu'il m'a suffi de quelques pages pour vous montrer que la vérité et la raison sont de mon côté.

Je n'ai donc pas voulu faire à la Commission une réponse de détails. On attaque avec un mot, dit J.-J. Rousseau, il faut des pages pour se défendre. Pour répondre minutieusement au volume de la Commission, il m'aurait fallu en écrire un plus considérable; — je n'ai pas cru que la chose en valut la peine.

J'ai réellement manqué de latitude dans ma défense; en effet, je l'ai circonscrite, par respect pour l'Administration et pour moi-même, entre deux limites que les dialogues désobligeants de ces messieurs me donnaient pourtant le droit de franchir.

D'un côté, je n'ai pas voulu infliger à la Commission tout entière la solidarité des discours de chacun des membres; d'un autre côlô, j'ai dédaigné de me servir de l'arme des récriminations personnelles, autrement que pour en parer les coups dirigés contre moi ; personne ne pourra donc m'accuser d'avoir introduit dans ma défense des éléments étrangers au Rapport.

Non, je ne veux pas incriminer le caractère d'aucun des membres de la Commission ; j'ai seulement prétendu démontrer que cette Commission avait été audessous de sa tâche, quelle que soit la valeur des hommes qui la composaient. Ils ont été faillibles; ce n'est pas la première fois que des écueils imprévus se sont dressés au travers des carrières les plus honorables.

Vous avez, Monsieur le Préfet, un moyen de vous faire par vous-même une idée parfaitement exacte de la valeur de l'œuvre de la Commission. En effet,

quelque opinion qu'on se forme sur la syphilisation comme pratique médicale, tout esprit non prévenu doit convenir que la nouvelle doctrine a résolu ou au moins soulevé plusieurs questions importantes en syphilographie ; or, puisque la Commission ne veut reconnaître aucun progrès accompli dans la science par la syphilisaLion, puisqu'elle laisse percer une opposition qui s'adresse à moi personnellement, c'est que les membres qui font la majorité de cette Commission ne sont pas en état de porter un jugement impartial, c'est que la routine, la passion ou quelque autre cause les aveugle.

J'en appelle à des juges plus intègres !

Vous déciderez.

J'ai l'honneur, Monsieur le Préfet, d'être votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Septembre 1853.

Page 1