SUR LE MÊME OUVRAGE
Lecture faite à la Société médicale du 12° arrondissement
Le 7 juin 1854.
Messieurs et chers Collègues ,
Notre très-honoré collègue, M. Gullerier, vous a fait hommage du Rapport qu'il a présenté à la Société de chirurgie, sur le livre de M. Sperino (1).
Il sait, mieux que personne, que la Société de chirurgie a condamné la syphilisation, — par acclamation, — procédé peu scientifique, et que, là, mes réclamations courraient risque d'être étouffées, mes intentions et mes actes d'être calomniés. Aussi, tout en me combattant dans une enceinte où je n'ai pas droit à prendre la parole, a-t-ii voulu me fournir l'occasion d'une réplique au dehors. Je saisis avec empressement celle que m'offre la communication faite de son Rapport à notre Société.
Dans une question aussi délicate il faut, Messieurs, que vous portiez par vousmêmes un jugement sur le travail de M. Cullerier; c'est pourquoi je vais transcrire textuellement les paragraphes dans lesquels ce travail est encadré, je veux dire le premier et le dernier paragraphe :
« J'éprouve un tel éloignement à m'occuper de tout ce qui a trait à la sypliilisation, que, pour me décider à faire ce Rapport, il m'a fallu être sollicité d'abord par le sentiment d'un devoir à remplir envers la Société, et ensuite parce que j'ai pensé que, si la doctrine était déjà irrévocablement condamnée dans l'esprit de la plupart d'entre vous, il pouvait néanmoins s'en trouver quelques-uns qui, incertains encore de l'opinion qu'ils doivent se former, attendent de la lecture de ce livre des documents capables de les éclairer.
« Nous aussi, Monsieur Sperino, nous sommes guidés par le désir d'être utiles à nos semblables, et c'est pour cela précisément que nous condamnons votre méthode. D'avance, et sans la connaître à fond, nous nous étions révoltés contre elle, parce que sa seule exposition alarmait nos instincts scientifiques. Aujourd'hui que nous l'avons vue à l'œuvre et que nous avons pu constater, si ce n'est le danger, du moins l'impuissance et le mensonge, nous vous disons, à vous, le plus zélé des syphilisateurs, ainsi qu'à tous vos adeptes : Comme hommes privés, nous pouvons vous accorder encore notre estime ; comme hommes de science, nous reconnaissons volontiers que vous êtes des rhéteurs ou des écrivains habiles; mais, comme praticiens, vous n'avez rien à attendre de notre approbation. »
Ainsi M. Cullerier éprouve de V éloignement pour la syphilisation, cette énormité née d'hier qui choque le sens moral (comme il l'appelle ailleurs dans son Rapport), et contre laquelle il est révolté avant de la connaître.
(1) LA SYPHILISATION ÉTUDIÉE COMME MÉTHODE CURATIVE ET COMME MOYEN PROPHY- LACTIQUE des maladies vénériennes, par C. Sperino....; traduit de l'italien, par A.Tresal D. M. P. Turin, J. Bocca ; Paris, Chamerot, 1853. 1 vol. in-8». '
Rapport sur l'ouvrage du D* Sperino, de Turin, par M. Cullerier, chirugien de l'hôpital de Lourcine, lu à la Société de chirurgie dans la séance du 14 décembre 1853. — Extrait des Bulletins de la Société de chirurgie.
M. Cullericr, en outre, a des instincts scientifiques, et ces instincts sont alarmés par la syphil isation !
Je vous convio soul, sans vos instincts scientifiques, vous , monsieur Cullericr, notre cligne, notre savant collègue, à l'examen calme, réfléchi , scientifique du livre de M. Spcrino.
En voici l'analyso rectifiée :
Ce livre est divisé en six chapitres, précédés d'une introduction et suivis d'une conclusion.
Le premier chapitre ost consacré à 'un excellent historique de Y inoculation syphilitique et de la syphilisation. L'auteur y examine la question de l'existence du virus syphilitique, question qu'il résout par l'affirmative, conformément à l'opinion généralement admise aujourd'hui.
Il réduit à sa valeur l'inoculation considérée comme méthode de diagnostic, et comme moyen d'éclairer la prophylaxie de la syphilis.
M. Sperino aborde ensuite la question de l'inoculabilité de la syphilis aux animaux. Il conclut encore à l'affirmative. En effet, à part cette différence que les animaux ont plus de syphilisme que l'homme, et sont, pour cela, souvent réfractaires à l'inoculation des pus faibles, les choses se passent chez eux après l'inoculation, identiquement comme chez nous, depuis les symptômes primitifs jusqu'aux manifestations constitutionnelles inclusivement.
Je n'ai pas seul observé ces dernières sur les animaux; M. Sigmund les a fait voir à Vienne dans sa clinique de l'hôpital général. Je profite de l'occasion pour montrer à la Société le dessin fait par M. Bion d'une ulcération secondaire delà lèvre d'une chatte, à laquelle plus d'une année auparavant j'avais donné un chancre à l'oreille.
M. Cullerier, au contraire, se met en quatre pour défendre contre la syphilis l'entrée de l'organisme des animaux, llny a que le premier pas qui coûte. C'est pourquoi le chancre est l'objet spécial de sa continuelle vigilance. Comme on est ingénieux, fécond, que de défaites n'imagine-t-on pas pour fermer la porte à cet intrus ! Avant que la contre-épreuve qu'on prétendait indispensable de l'inoculation du pus des animaux à l'homme n'eût été faite, on menaçait sans façon de la morve l'imprudent qui permettrait qu'on égratignât son épiderme par une pointe de lancette, trempée dans le pus chancreux ou pseudo-chancreux d'un macaque ; cette étrange idée de substitution, cet épouvantait pathologique par lequel on pouvait fermer définitivement accès à la lumière, fit éclosion, sous l'aile de M. Cullericr, dans l'enceinte de la Société de chirurgie, d'où elle sortit aussitôt pour aller s'éteindre au grand air. Ce ne fut que bien plus lard que la théorie de transplantation jaillit tout entière du cerveau de M. Cullerier. M. Iticord la caressa, la patrona et parut l'adopter; mais soyons juste, il n'en fut bien réellement que le parrain. Je donne donc entièrement droit à la réclamation de M. Cullerier. On a ri d'abord de cette théorie, dil-il ; aujourd'hui, on en fait honneur à M. Ricord.
M. Cullerier sait donc à merveille (j'en prends acte) qu'on conteste d'abord aux inventeurs la vérité, puis la priorité de leurs idées. Mais, à vrai dire, je crois que si l'on se permet de rire encore de la théorie de transplantation, M. Ricord a la réserve de ne plus élever aucune prétention à la priorité.
Il faut pourtant que vous sachiez bien, Messieurs, ce qui se passe de singulier, d'après cette théorie, lorsqu'on fait à un singe l'inoculation du pus chancreux ou (pseudo-chancreux), et qu'on emprunte du pus à la pustule produite
sur l'animal pour l'inoculer à l'homme, quel que soit le nombre de générations pseudo-chancreuses qu'on superpose ainsi, et par quelques ablutions qu'on nettoie ces pseudo-chancres d'animaux. Ce qui se passe, le voici très-sérieusement, ainsi, tâchez de ne pas rire :
Le pus virulent, déposé sous l'épidémie do l'animal, y agit comme un corps étranger, et détermine une inflammation. Celle-ci devient cause delà production d'un nouveau pus, au milieu duquel le virus se conserve au moins aussi bien que dans un tube à vaccin; puis, la pointe d'une lancette va chercher à coup sûr ce virus, qui est inoculé positivement à l'homme une l'ois, deux fois, vingt fois... après avoir été successivement déposé sous l'épiderme de divers animaux. Le pus virulent s'est donc conservé dans la peau de l'animal, comme fait une plante dans un terrain de transplantation. Voilà, réduite à sa plus naïve et on peut dire plus textuelle expression, cette fameuse théorie de transplantation.
M. Sperino parle enfin, dans ce chapitre, des expériences tentées par Percy dans le but d'utiliser le virus syphilitique comme moyen thérapeutique de la syphilis. Le Mémoire dans lequel Percy a consigné ses recherches est perdu pour la science, ou tout au moins il se trouve profondément enfoui dans quelque poudreuse oubliette académique dont on ne s'empressera guère de l'exhumer. Il ne nous est parvenu que mutilé, et condamné, dans un Rapport présenté par Fabre, à l'Académie royale de chirurgie. Chose bien digne de remarque! Percy était arrivé, lui aussi, à l'idée de l'emploi thérapeutique du virus syphilitique par des inoculations faites sur les animaux ; Percy est donc un ancêtre pour les syphilisateurs.
Ceux-ci, néanmoins, n'ont pas eu son héritage; en effet, Percy a sacrifié à la porte des Corps savants, sur l'autel du succès, ce qui serait devenu le glorieux patrimoine des syphilisateurs. Ce célèbre chirurgien d'armée a manqué de courage scientifique, de ce courage bien rare dont MM. Depaul et Malgaigne ont fait preuve, à un très-haut degré, dans le sein de l'Académie de médecine.
Les expériences de Percy avaient été si peu appréciées et tellement négligées, que je n'ai eu connaissance que dans ces derniers temps du Rapport de Fabre (1) et de quelques réflexions de Ribes (2) au même sujet; autrement je n'aurais pas manqué de citer les travaux de Percy dans mes premières publications sur la syphilisation.
Ce premier chapitre du livre de M. Sperino est donc, à vrai dire, un traité de Yinoculation syphilitique, aussi bien à l'usage de nos adversaires qu'à celui des syphilisateurs. Chaque opinion des syphilographes sur ce sujet important y est bien jugée. M. Cullerier n'y aurait pas trouvé de contradiction, s'il avait su tenir compte des deux maximes suivantes de Vauvenargues :
« Nous sommes bien plus appliqués à noter les contradictions, souvent imaginaires, et les autres fautes d'un auteur, qu'à profiter de ses vues vraies ou fausses. »
« Pour décider qu'un auteur se contredit, il faut qu'il soit impossible de le concilier. »
11 est en revanche une autre maxime du même auteur, pour laquelle M. Cullerier semble avoir une prédilection trop marquée. La voici : « Comme il
(1) Recherches sur différents points de physiologie, de pathologie et de thérapeutique, etc., Paris, 1783, p. 320.
(2) Loc. cit., t. Ier, p. 413, et Archives de médecine, t. XII, p. 59.
est naturel de croire beaucoup de choses sans démonstration, il ne l'est pas moins de douter de quelques autres, malgré leurs preuves. »
Il nous serait d'ailleurs facile d'user de représailles envers M. Cullerier, en lui reprochant d'exalter les merveilles de L'inoculation, quand elle est pratiquée par pure curiosité scientifique, tandis qu'il en méconnaît les services et la réprouve môme énergiqueinent dès qu'elle a pour fin la guérison et la prophylaxie de la vérole.
Le deuxième chapitre est consacré à l'exposition des motifs qui ont déterminé M. Sperino à expérimenter la syphilisation sur l'homme. M. Cullerier en extrait, avec bonne foi, les raisons déterminantes qui suivent:
« Les individus qui ont été souvent, et à des intervalles très-rapprochés, affectés de chancres sont plus rarement atteints de la syphilis constitutionnelle, que ceux qui n'ont qu'une seule infection, qui souvent n'a été que trèslégère. »
« Les chancres qu'on inocule (aux malades, bien entendu), comme moyen de diagnostic, paraissent activer la cicatrisation des ulcères sur lesquels le pus a été pris. »
« Enfin, sur les animaux, on observe la diminution progressive des chancres artificiels. »
Mais voici sans doute un lapsus de la part de M. Cullerier. Il désapprouve . fort M. Sperino de considérer comme un excellent argument en faveur de la syphilisation, cette circonstance, que les ulcérations phagédéniques ne sont pas généralement suivies de vérole. Pourquoi M. Cullerier se trouve-t-il en dissentiment avec M. Sperino? C'est, dit-il, parce qu'il est d'observalion (l'opinion de M. Cullerier est ici celle de presque tout le monde et de M. Sperino en particulier), que le phagédénisme met à l'abri de manifestations constitutionnelles. Ainsi M. Cullerier paraît répondre à M. Sperino par une identité, ou en abondant dans le sens du syphilographe de Turin. Eh quoi autrement, M. Cullerier prétendrait-il que le phagédénisme serait plus probant en faveur de la syphilisation s'il procurait la vérole? Ne penserez-vous pas, Messieurs, que la logique n'est point du côté de M. Cullerier?- La contradiction dans laquelle il est tombé n'a pas échappé à M. Rambaud, qui pourtant s'est borné partout ailleurs au rôle de rapporteur scrupuleux.
Le troisième chapitre est consacré à des considérations préliminaires sur la thérapeutique syphilisante. Il traite des règles générales de la syphilisation, du procédé opératoire, des régions organiques et des pus qu'il faut choisir ; de l'évolution des chancres artificiels et enfin des maladies intercurrentes qui peuvent compliquer la scène.
M. Sperino, à la grande satisfaction de M. Cullerier, n'est pas partisan de la syphilisation préventive ; mais personne, que je sache, à part les cas exceptionnels et malgré tout le bruit qu'en ont fait non-seulement les ennemis delà syphilisation, mais encore ceux qui n'auraient pas été fâchés de se faire ; un marchepied de la découverte en offrant comme holocauste aux ennemis de cette découverte, le sacrifice de l'inventeur, personne, dis-je, n'en est autrement partisan que M. Sperino, quand ce chirurgien syphilise des femmes atteintes de chancres primitifs. Ces chancres ne peuvent-ils pas être en effet considérés^ comme de premiers chancres syphilisateurs ?
Le quatrième chapitre, sur lequel M. Cullerier glisse assez rapidement, est
gros de 96 observations, dont les sujets, à part quelques rares exceptions, jouissent du triple bénéfice de la santé, de la fraîcheur et de l'immunité.
Il y a certes là de quoi intéresser vivement tout syphilographe qui n'aurait pas un instinct scientifique, c'est-à-dire une préoccupation extra-scientifique, pour prendre dans sa moins mauvaise acception l'accolemcnt hybride de ces deux mots : instinct et science. Mais M. Gullerier ne sait que se voiler la face au hideux spectacle offert par M. Lindeman, qui n'en cumule pas moins les trois attributs précités.
M. Gullerier, qui n'a pas vu ce qui était dans ces observations, aurait voulu y trouver, en revanche, ce qui ne doit pas y être à la rigueur. Pourquoi, dit-il, à travers tant d'inoculations, M. Sperino n'a-t-il pas cherché à résoudre la question de l'inoculabilité du produit des accidents secondaires? Go reproche, d'ailleurs, porte doublement à faux : d'abord parce que M. Sperino, au contraire, apportant son contingent d'expériences et de raisonnements, a résolu cette question par l'affirmative, dans son premier chapitre (j'aurais pu le dire à propos de ce chapitre, si je n'avais mieux aimé suivre pas à pas M. Cullerier) ; ensuite parce que le syphilisateur transalpin n'a pas pu s'engager fort loin dans cette ligne d'expérimentation. Bien lui en a pris, parce qu'il aurait encouru de plus belle le blâme de M. Cullerier, in utroque labes.
En effet, qu'est-ce que la vérole, si ce n'est une maladie dont les accidents constitutionnels sont des symptômes? Qu'est-ce donc qu'inoculer avec succès ces symptômes, si ce n'est donner à un individu la maladie dont ils ne sont que l'expression? Il faudrait donc, pour que l'expérimentation eût toute valeur, que ceux auxquels on les inocule n'eussent pas encore la maladie. Or, figurezvous, Messieurs, la juste indignation de notre collègue, si M. Sperino s'était rendu coupable d'un pareil crime de lèse-humanité !
Au reste, M. Sperino ne savait pas si le produit des accidents secondaires était syphilisant. Je crois pouvoir lui venir bientôt en aide dans la solution de cette grave question. Je pense qu'il y a des cas où l'inoculation du produit des accidents secondaires peut devenir extrêmement utile ; j'ai plus particulièrement en vue le traitement des accidents dits tertiaires, du phagédénisme et du cancer.
Le cinquième chapitre est le plus important : c'es^t le résumé et le but de tout l'ouvrage.
Il ne m'est pas possible d'examiner, Messieurs, ni de discuter devant vous toutes les questions soulevées dans ce chapitre et savamment traitées par M. Sperino. Il y démontre la réalité de la syphilisation ; il examine si le pus chancreux est un; il prouve que le phagédénisme peut être sous la dépendance de maladies internes, et que l'effet général de la syphilisation sur tout l'organisme est des plus salutaires.
Passant à l'examen des propriétés thérapeutiques de la syphilisation, il émet sur la blennorrhagie uréthrale une opinion ingénieuse et vérifiée par les faits, en tant qu'elle n'a rien d'absolu, à savoir, que le produit des plaques muqueuses chez la femme peut communiquer à l'homme une blennorrhagie spéci-
! fique, et vice versa.
Il examine après cela toutes les variétés de chancres soumises au traitement
■■ syphilisant. Il cite le cas d'une malade atteinte de chancres phagêdéniqùes et chez laquelle plusieurs chancres d'inoculation sont devenus également phagêdéniques. M. Cullerier s'empare avidement de ce cas pour en faire le texte d'une
c accusation contre moi ; il y accolle, sans me nommer, comme c'est la mode, un fait mal rapporté de ma pratique: le malade qui en est le sujet m'ayant
échappe avant sa guérison, que j'avais presque complètement obtenue, quoiqu'il fût dans des conditions hygiéniques extrêmement défavorables ; le sujet, dis-je, m'ayant échappé et la réserve professionnelle m'étant imposée, M. Gullericr peut s'en donner à l'aise contre moi ; c'est ainsi que l'on ne craint pas do parler tandis que je me crois seul astreint au silence. On ne remporte jamais d'autre victoire contre moi.
Je ne puis pas déborder de mon sujet jusqu'au point d'entamer une dissertation sur le phagédénisme et sur la thérapeutique syphilisatrice que je lui oppose; mais rien ne peut m'empêcher de déclarer que je compte déjà plusieurs succès contre le phagédénisme.
Dans le môme chapitre, M. Sperino passe en revue, sous lé rapport du traitement par la syphilisation, les bubons, les végétations (qu'il considère comme n'étant pas syphilitiques), les différentes variétés de syphilides, l'alopécie, les ulcères profonds du tissu cellulaire sous-cutané, l'iritis, les douleurs ostéocopes, etc. Je ne le suivrai pas dans des détails qui font de son livre un ouvrage aussi utile aux syphilographes qu'aux syphilisateurs proprement dits.
Vient ensuite l'examen de quelques questions, entre autres de celles-ci:
Pourquoi V immunité n'a-t-elle pas été permanente dans quelques cas? L'auteur discute et approuve l'opportunité de faire dans ces cas de nouvelles vaccinations.
Quel a été le résultatl de l'emploi du mercure concurremment avec la syphU lisation? M. Sperino démontre que cette combinaison s'est trouvée quelquefois avantageuse.
Il pense que l'iodure de potassium (agent énergique d'élimination et de rénovation organiques), n'est qu'un palliatif prompt et passager. Pourquoi donc M. Cullerier s'étonne-t-il de ce que, dans les cas où la guérison s'est trouvée définitive après un traitement mixte ioduré et syphilisant, le syphilographe piémontais attribue le bienfait aux inondations successives? Il me semble que la conclusion de M. Sperino est parfaitement rigoureuse.
M. Cullerier se récrie parce que M. Sperino, dans un parallèle entre la cure mercurielle et le traitement syphilisant, signale les méfaits et l'infidélité du mercure. Les détails me sont interdits par la nature de mon travail; mais je ne crains pas d'invoquer^à l'appui de la thèse de M. Sperino, tous les traités de syphilographie passés, présents, et même futurs, ainsi que le témoignage consciencieux des praticiens. « Dans la bouche de charlatans vulgaires, dit M. Cullerier, ces reproches au mercure ont une raison d'être, puisqu'ils tendent à ébranler la confiance du public et qu'ils le poussent ainsi vers l'empirisme. »
Je ne chercherai pas, Messieurs, à sonder devant vous la signification d'une expression dont la distinction de M. Cullerier aurait dû lui signaler l'écueil en cette conjoncture. Je craindrais, en effet, de découvrir sous ces mots : charlatans vulgaires, à défaut d'un contre-sens ou d'un pléonasme, une allusion par périphrase, aussi indigne de celui qui la profère, qu'injuste contre ceux qui en seraient l'objet.
Ce vaste chapitre est clos par un long paragraphe où l'auteur examine les essais dont je puis presque dire sans orgueil quorum pars magna fui, qui ont été faits pour combattro l'implacable cancer par la syphilisation. Il cite aussi un cas de favus qui a disparu consécutivement à des inoculations syphilisantes, mais il s'abstient d'après l'adage testis unus, testis nullus. plutôt que de chercher à conclure précipitamment conformément à ces autres adages ?osi hoc, ergo propter hoc et ab uno disce omnes. Il indique enfin quelques tentatives faites ou à faire relativement à la morve et au farcin.
Le sixième chapitre est une sorle de bibliothèque de syphilisation, c'est-àdire qu'il renferme un historique des principaux écrits sur la matière.
Messieurs, je ne sais comment aborder devant vous un sujet qui me paraît épineux. M. Cullerier, après avoir fulminé contre nous, suspend sur notre tète une sorte d'épée de Damoclcs à la faveur d'une prétention qui nous donne un échantillon des ressources de sa rhétorique, car lui aussi, et plus que nous, est rhéteur. A rhéteur, rhéteur et demi ! « Je pourrais, dit-il, vous dévoiler bien des démentis donnés aux résultats annoncés dans l'ouvrage de M. Sperino par ses propres collègues. » Je regrette que M. Cullerier ait parlé au conditionnel, car autrement il nous aurait fourni l'occasion de renouveler le triomphe de M. Sperino, qui a répondu à ses collègues piémontais aux grands applaudissements de toute l'Europe scientifique.
Voici un sujet de contentement pour M. Cullerier, et presque, le croirez-vous, de bon témoignage de sa part en faveur de M. Sperino. Il cite une partie de la phrase honorable, qui suit, du livre de M. Sperino. Je souligne simplement ce que M. Cullerier n'en a pas transcrit: « En attendant, afin de prouver ouvertement que je n'ai été guidé dans mes expériences, ni par l'enthousiasme, ni par le fanatisme, mais seulement par le désir d'être utile à l'humanité, en recherchant ce qu'il y a de vrai et de pratique dans la syphilisation, je continuerai à en suivre les effets éloignés, sur les personnes qui ont été syphilisées jusqu'ici ; mais j'ai décidé de ne plus y avoir recours que dans quelques cas graves de Syphilis constitutionnelle, et de ne la reprendre d'une manière régulière que lorsqu'elle aura obtenu la sanction de quelque syphilographe distingué, parce qu alors les puissants adversaires de la méthode nouvelle seront réduits au silence et me laisseront étudier tranquillement. »
Après cette citation, qu'il a, je ne sais sous l'influence de quelle fâcheuse préoccupation (car chez M. Cullerier les intentions sont toujours sauves) tronquée vers une virgule, au commencement, au milieu, et à la fin, notre collègue l'interprète aisément selon son désir, dans un sens de découragement et de renonciation à la syphilisation. C'est en considération de cette prétendue amende honorable, que M. Cullerier veut bien ménager ses derniers coups et épargner quelque peu, en se rattrappant sur moi, le médecin en chef du Syphilicome de Turin.
Mais fort heureusement pour nous que rien ne justifie les dispositions indulgentes de M. Cullerier envers M. Sperino, qui, n'en déplaise à M. Cullerier, n'a pas le moins du monde renoncé à la syphilisation.
M. Sperino courbait la tête pour laisser passer l'orage; mais c'était en portant des regards animés par la foi vers un ciel plus pur. La preuve en est dans toute sa conduite ultérieure. Témoin le cours public et clinique de syphilisation qu'il a fait depuis, avec un grand succès ! Témoin encore l'admirable lutte qu'il vient de soutenir dans le sein et en dehors de l'Académie de Turin et dont la presse médicale française, généralement hostile à la syphilisation, s'est prudemment abstenue de rendre compte. Non! non! notre confrère piémontais n'a rien abdiqué de ses convictions, qui feront un jour sa gloire, comme elles ont fait sa tribulation.
L'époque, au contraire, est arrivée pour M. Sperino de reprendre ses travaux; Le syphilographe éminent dont il attendait la venue et qui devait vérifier, con-" firmer ses recherches, s'est déjà présenté. Il s'appelle Bœck à Christiania,- I Retzius àStockolm, ctCarnochan à New-York, etc.; etc.; mais quand mômeles' i renforts Scandinaves et transatlantiques se seraient faitplus longtemps attendre', quand même M. Sperino n'aurait pas pu reprendre ses expériences, il ne devrait
pas être considéré pour cela comme ayant renié la syphilisation. Est-ce que Galilée désavouant tout haut le mouvement de la terre ne disait pas tout bas : e pur se muove ! Est-ce que Vcsale, expiant par un pèlerinage en Palestine le crime de ses découvertes, se blasphémait lui-même et abjurait sa gloire? Enfin est-ce que la pensée est anéantie, parce qu'on a momentanément bâillonné la parole?
Depuis que M. Sperino a écrit ce livre, si perfidement exploité par nos adversaires, il a répété partout et sous toutes les formes que la syphilisation est une vérité et qu'elle mérite d'être étudiée. C'est aussi depuis lors que M. Baumès a dit, dans le sein de l'Académie médico-chirurgicale de Turin, après avoir vu toutes les syphilisées de M. Sperino : Si je me trouvais à la tête d'un Gouvernement, non-seulement je permettrais la syphilisation, mais j'ordonnerais que des études se fissent chez un certain nombre de filles publiques, qui seraient surveillées pendant plusieurs années (■{)'.
De tout ce qui précède, je conclus, Messieurs, contrairement à l'opinion de M. Cullerier, que le livre de M. Sperino est destiné à rendre à la science de grands services et qu'aucun syphilographo sérieux ne peut se dispenser de le méditer. M. Bœck m'écrit à ce sujet de Christiania : « J'ai la plus grande estime pour les travaux de M. Sperino et je m'étonne de tout ce qu'il a fait, sachant comme vous le temps que lui ont coûté ses expériences. » Oui, Messieurs, on doit s'étonner que M. Sperino ait pu élever un tel monument, dont la base était sapée par tant de passions, j'ai presque dit par tant d'instincts scientifiques.
Veux-je exprimer par là que mes opinions soient de tous points conformes à celles de M. Sperino? Non, Messieurs, car s'il en était ainsi, lui et moi ne ferions pas deux. Contrariez-moi de temps en temps, disait madame de Staël, afin que je m'aperçoive que je ne suis pas seule.
Ainsi ma doctrine sur le chancre induré diffère autant de celle de M. Sperino que de celle de M. Ricord.
Je fais aussi quelques réserves touchant l'évolution de la syphilis, la doctrine de Vunicité, etc. ; différents points sur lesquels je ne tarderai pas à m'oxpliquer catégoriquement.
Je ne pense pas, je l'ai déjà dit, que la syphilisation soit radicalement impuissante contre le phagédénisme (2).
Le sujet le plus important de dissidence, entre M. Sperino et moi, est relatif à la différence des pus. Je crois qu'il existe des pus plus forts que d'autres; je crois que tel individu ou tel animal qui est inoculable par un pus'ne l'est pas toujours par un autre, parce que ce dernier pus est trop faible ; je crois qu'une syphilisation n'est complète qu'après l'inoculation définitivement négative des pus les plus forts, et encore faut-il qu'on puisse dire, à propos du sujet : Le mercure n'a pas passé par là! Je crois, en un mot, que le pus syphilitique (unité dans la variété) peut se modifier, se transformer, se renforcer, etc. J'ai détaillé tout cela ailleurs (3) ; M. Bœck partage mon avis (4). M. Sperino qui, cette fois, a M. Cullerier pour lui, serait sans doute arrivé aux mêmes croyances que M. Bœck et moi, s'il avait beaucoup expérimenté sur les animaux, ou bien s'il s'était borné à suivre quelques sujets en même temps. Peut-être, en effet, a-t-il
(1) La. syphilisation a l'Académie de Turin, par Cas. Sperino, Turin, 1S54.
(2) LOIS DE SYPHILISATION et COURS DE SYPHILISATION, p. 100.
(3) Lois et Cours de syphilisation.
(4) Syphilisation forsog, fortagne of\V. Bœck, Christiania, 1853.
un peu trop considéré ses nombreuses malades d'ensemble, sans pénétrer assez dans les particularités relatives à chacuno d'entre elles.
Mais sans vouloir l'aire ici une digression, je profosse aussi l'opinion que la syphilis n'est pas seulement autre suivant les temps (1), niais qu'elle est différente encore suivant les lieux et les climats, et mémo suivant la source où on la puise, sans parler des modifications que lui imprime le traitement mercuriel ou autre. Mes correspondances et mes conversations avec plusieurs syphilographes distingués de l'Europo et de l'Amérique ne me laissent pas de doute à cet égard. Le célèbre curé de Meudon (2) le savait, il y a plus de trois cents ans, quand il mettait ce dicton dans la bouche d'un de ses héros :
\~crole de Rouen et crottes de Paris ne s'en vont qu'avec la pièce.
Il paraît que la vérole de Rouen était des mieux conditionnées, du temps de Rabelais. C'est dans le même sens assurément qu'on dit aujourd'hui à Moscou: Vérole de Varsovie. Un voyage entrepris par un homme instruit, pour étudier la modification que subit la maladie syphilitique suivant les lieux et les climats, me semble être dans les desiderata de la science et de l'art.
Le fait est que, de nos jours et dans notre pays, la vérole ne se permettrait plus d'envoyer dans l'autre monde, ostensiblement et sans le concours d'aucune complication maléfique, un souverain du rang de François Ier, fût-il, comme dit Mézeray, traité plutôt selon sa qualité que selon son mal, c'est-à-dire aussi maltraité par son médecin que par son mal. Fernel, en effet, par respect pour l'épiderme de son royal client, s'est borné à lui administrer je ne sais lequel de ses impuissants et polypharmaceutiques opiats, contrairement à la consultation de Lecoq, qui avait fait rire le Roi en disant : « C'est un vilain qui a gagné la vérole, frottetur comme un autre et comme le dernier de son royaume, puisqu'il s'est gâté de la même manière. »
Pas n'est besoin de remonterai! temps de François Ier pour trouver les preuves de l'adoucissement actuel de la maladie syphilitique, qu'on accepte où qu'on récuse les explications que j'en ai données. M. Moquin-Tandon, dont la mémoire est d'une fidélité à toute épreuve, a entendu un professeur de Montpellier, Victor Broussonnet, dire à propos de vérole : « De mon temps (ce temps correspond au commencement du dernier tiers du xvnr3 siècle), il mourait trois malades sur sept. » Quelle que part qu'on rejette de cette mortalité sur le défaut d'hygiène et de soins, n'en restera-t-il pas toujours assez à mettre sur le compte de la malignité de la vérole dans Montpellier, à l'époque dont il est ici question?
Pourquoi M. Cullerier s'étonne-t-il et se plaint-il de ce que j'aie retiré mon Mémoire des cartons inhospitaliers de la Société de chirurgie? Prévoyant la réprobation unanime que M. Cullerier se vante d'avoir provoquée contre la syphilisation, et peut-êlre aussi quelque instincV scientifique, n'ai-je pas dû prendre mes mesures et agir en conséquence? L'événement a tout à fait justifié ma conduite ; car, à vrai dire, je ne suis que bien médiocrement fâché que mes modestes préludes de syphilisation n'aient pas eu, entre les mains de M. Cullerier, le sort du grand ouvrage de' M. Sperino {qui peut le plus, peut le moins, et M. Cullerier m'aurait immolé sans peine et sans nul doute), quelque flatteur qu'il puisse paraître d'être exécuté en bonne compagnie par notre collègue.
(1) Zimmermann : Traité de l'expérience, , etc., trad. de l'allemand, par Lefebvre de V... Paris, 1774, t. Ier, p. 76.
(2) Rabelais naquit en 1483 et mourut en 1553.— Voyez Pantagruel, liv. V, chap. XXI.
M. Cullcrier, ai-jc dit plus haut, traite dans son opuscule la syphilisation de doctrine qui choque le sens moral. Je savais bien que déjà un membre de la Société de chirurgie avait offert à ses collègues, et avait sans doute aussi parla mémo occasion recommandé discrètement au public un livre qui l'intéressait d'assez près, sur les maladies vénériennes, en se prévalant d'y avoir sacrifié la syphilisation sur l'autel du bon sens. Il n'avait pas besoin de se mettre en grands frais d'imaginative pour trouver semblable réprobation. N'était-ce pas, en effet, au nom du bon sens, du sens commun, qu'on proscrivait autrefois les idées nouvelles ? Mais M. Cullcrier a plus d'invention que tout cela, et ce sera désormais, grâce à lui, au nom du sens moral que nous serons réprouvés.
Sérieusement parlant, que voulez-vous dire en nous refusant le sens moral dont vous êtes sans doute abondamment pourvus? Est-ce que vous penseriez à nous déclarer exempts de cette conscience morale qui fait discerner le bien du mal, le juste de l'injuste? Depuis quand donc, en tout cas, avez-vous charge d'âmes ?
Un résultat inattendu, Messieurs, de la syphilisation, c'est d'avoir mis tout à coup en évidence, parmi ceux qui pratiquent la médecine, et plus particulièrement parmi les syphilographes, un certain nombre de gens qui enseignent la morale. Leurs attributs étaient tout à fait ignorés. C'était donc des moralistes à l'état latent. La syphilisation les a vigoureusement frottés, et leur vertu s'est dégagée comme fait le calorique d'un corps. N'est-ce pas là tout au moins un résultat avantageux de la syphilisation?
Maintenant que vous avez proscrit l'idée et réprouvé les adeptes au nom de la morale, feignez de vous étonner que les gens syphilisés ne viennent pas vous faire l'exhibition de leurs personnes, comme si d'ailleurs les syphilitiques et vos mercurialisés avaient l'habitude de faire parade de leurs antécédents. Feignez encore d'être surpris que les syphilisateurs ne vous offrent pas les prémices de leurs expériences et de leurs succès, ni surtout qu'ils ne deviennent pas très-nombreux. Criez-donc bien haut, M. Cullerier : S'est-il produit une seule observation authentique ?
Quelque temps après la condamnation de la syphilisation par l'Académie de médecine, un professeur d'une Faculté de province est venu à Paris pour présenter à l'Académie des observations de syphilis et de cancer traités et guéris par la syphilisation. La personne chargée de lui parler au nom de l'Académie l'en dissuada énergiquement. Le syphilisatcur provincial comprit, du reste, qu'il devait apporter un bagage moins compromettant s'il voulait être admis à siéger un jour sur une banquette académique (I).
S'est-il produit une seule observation authentique!
Qu'appelez-vous donc une observation authentique?
Est-ce que les quatre-vingt-seize observations de M. Sperino, est-ce que celles de M. Bœck ne le sont pas?
Est-ce que M. Lindeman, l'homme au hideux spectacle, suivant vos expressions, et qui se porte à merveille, sans avoir jamais pris un atome de mercure, n'est pas le sujet d'une observation authentique?
(1) Voir dans la Gazette médicale de Paris, du 6 novembre 185?, n° 45, p. 707-709 : Inoculation thérapeutique du virus syphilitique contre une maladie syphilitique grave et rebelle, par le Professeur AlquiÉ, Chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieg de Montpellier.
Le titre de syphilisation, qui convenait seul à cette Obscrvation,\eaait d'être proscrit par l'Académie de Médecine.
Et lo Dr L..., et S..., et tant d'autres, dont la santé florissante est un démenti sinon un auront continuel et vivant pour les ennemis de la syphilisation.
Combien vous faut-il donc de sujets? N'est-il pas même remarquable qu'il s'en présente autant à propos d'une maladie secrète et d'une idée proscrite?
Ah ! vous avez promené on tous lieux M. Lindeman avec ses chancres, et aujourd'hui qu'il est plein de santé, vous vous taisez! Vous avez égaré l'opinion et vous la laissez dans l'égarement où vous l'avez mise ; vous êles encore plus à plaindre qu'à blâmer, plus aveugles que coupables !
Mais, quoi que vous en veuillez penser ou dire, la syphilisation a sa place marquée dans les fastes du progrès, et le jour de son avènement est proche. Depuis 350 années les syphilographes se défrayent d'une seule idée et élèvent une môme Babel aphrodisiaque, qu'ils replâtrent sans cesse d'un ciment fait de mercure et de salive. La syphilisation les surprend et leur apporte un nouveau principe : aujourd'hui, c'est le tour de la persécution, demain viendra la lumière.
Quant au point de vue exclusivement scientifique, sâviez-vous, avant moi, qu'un individu peut devenir réfractaire à l'inoculation du pus syphilitique, après un certain nombre d'inoculations {!)? — Vous avouez que vous ne le saviez pas; cet aveu me suffit et dès que vous convenez que cette lancette bravache, qui nous défiait en champ clos, s'est épointée au premier choc, à la première piqûre, sur 1'épiderme d'un de nos confrères et devant un public nombreux (ce qu'on avait d'abord nié comme un mauvais cas), je consens à vous faire toutes sortes de concessions. Je vous accorde, en conséquence, que cette immunité, acquise par des inoculations successives, ne s'est présentée que chez un seul individu ; je vous accorde qu'elle a duré moins d'un jour, et je passe même condamnation sur toutes les explications qu'il vous plaira d'en donner (je sais que vous n'êtes pas à court de théories pour écarter ce qui vous blesse), cela n'en est pas moins un principe nouveau, qui éclaire, en les sillonnant, la physiologie et la pathologie générales. Cette vive lumière, projetée sur l'étude des autres virus, n'est-elle pas une lueur néfaste pour vos oripeaux de doctrines ?
D'ailleurs, le mercure lui-même n'a-t-il pas eu son époque de tribulations? On assure que Béranger de Carpi (u2) fut obligé de s'enfuir de Rome pour avoir employé, dans la ville éternelle, ce métal contre la syphilis. On avait joint à son dossier l'inculpation d'avoir disséqué tout vivants des Espagnols atteints de la vérole (1493). On voit que depuis le 93 de la vérole jusqu'à l'époque actuelle, les syphilographes de tous pays ne se sont pas fait faute de diriger d'absurdes accusations d'immoralité contre ceux qui s'étaient rendus coupables de découvertes importantes. Béranger de Carpi, le principal instaurateur du traitement mercuriel, mourut en exil à Ferrare.
Est-ce donc moi qui dois apprendre la proscription du mercure à ceux que M. Trésal appelle les héritiers de la doctrine de la salivation? Je laisse, sur ce chapitre, la parole au spirituel et savant Linguet (3).
« Ce qu'il y eut de singulier, c'est que la Faculté s'y opposa de toute sa force
(1) Le fait incontestable de la diminution graduelle, dans l'intensité des chancres à mesure qu'on pratique au sujet de nouvelles inoculations, est le point de départ, le principe de la doctrine nouvelle en syphilis. Aussi, que d'efforts n'a-t-on pas faits pour me dépouiller d'une découverte qui résulte toute entière de mes expériences? Bien entendu que mes avides et impuissants plagiaires ne se sont pas lait faute d'expressions grossières à mon égard. Ce sont eux qui ont crié : au voleur!
(2) Portai, Hist. de 1,'a.na.tomie, 1. 1^, p. 271 et suiv.
(3) L\ Cacomona.de, Londres, mdcci.xii, p. 104,
(à l'emploi du mercure). Elle n'avait point voulu chercher de ressource. Elle ne parut s'animer que pour combattre, suivant son usage, celle qu'on venait de trouver. Elle fit retentir l'Europe de ses déclamations, contre ce fluide utile qu'elle voulait reléguer dans les baromètres, il ne tint pas a elle que l'autorité CIVILE NE S'INTERPOSAT POUR EN INTERDIRE L'USAGE.
« C'est ainsi qu'on a vu l'ômétiquc décrié avec violence par les prédécesseurs do ceux qui l'ordonnent aujourd'hui. C'est ainsi qu'on a tonné avec emportement contre le quinquina, contre l'ipécacuanha, etc., dans les mêmes chaires où l'on en détaille à présent les vertus avec enthousiasme. C'est ainsi que, de nosjours, l'inoculation a trouvé des ennemis implacables parmi des gens qui passent pour sages. Des médecins, reçus docteurs, ont signé un Mémoire où l'on disait qu'il fallait laisser les étrangers en faire l'expérience à leurs dépens. »
Si les novateurs sont persistants dans les mômes plaintes, c'est donc certainement parce que les puissants du jour dans la science dédaignent les leçons du passé et ne savent pas se corriger.
Ne croyez pas que les syphilisaleurs aient le moins du monde la prétention de s'imposer ni d'être crus sur parole ; ce qu'ils désirent, c'est qu'on enregistre les faits au lieu de les étouffer ou de les travestir (ce qu'on ne manque pas de faire en criant bien haut dans l'Union médicale, par exemple, qu'on demande des faits, des faits, des faits) ; ce qu'ils veulent, c'est se défendre quand on les attaque et se plaindre quand on les outrage ; ce qu'ils veulent, en un seul mot, c'est qu'au lieu de chercher à profaner la vérité, on la favorise, et qu'on respecte ceux qui la recherchent au lieu de les calomnier et de les poursuivre.
Permettez-moi, Messieurs et chers Collègues, de terminer ce discours par la reproduction de quelques lignes d'une lettre que j'ai écrite dans le mois de novembre dernier, au rédacteur de l'Indépendance belge. En m'adressant à vous comme à mes pairs, je désire que vous soyez bien à même d'apprécier mes sentiments et mes convictions :
« Ce n'est pas que j'aie à me plaindre, quant au résultat, de la conduite de l'Académie de médecine à mon égard. Sa proscription et ses colères ont répandu ma découverte comme on sèmerait les fruits d'un arbre qu'on voudrait détruire en secouant violemment le tronc et les branches. J'ai déjà éprouvé ce bénéfice de la persécution. Il n'est pas le seul qu'elle procure. La persécution éclaire et grandit l'esprit; elle fortifie l'âme de ceux qu'elle atteint. En élevant les idées, elle purifie aussi le camp de ceux qui les soutiennent, car elle y attire des hommes de mérite et de cœur, en même temps qu'elle éloigne ceux dont les convictions ne sont pas fermes, — et tous ceux qui manquent de courage et de vertu. »
DOCUMENTS A L'APPUI
2' SliltlE.
Prophylaxie et curation du cancer par la syphilisation.