ACADÉMIE ROYALE DE MÉDECINE DE BELGIQUE. — SÉANCE DU 27 MARS
Continuation de la discussion sur le Mémoire de M. Didot, relatif à la prophylaxie du cancer par la syphilisation artificielle.
H. Auzias-Tureniie. Messieurs, je demanderai la permission à l'Académie de poser nettement; de circonscrire la question qui lui est soumise, et d'indiquer les moyens par lesquels je crois qu'on peut arriver à la résoudre.
Le point de départ de cette discussion, c'est l'inoculation du virus syphilitique, soit pour prévenir, soit pour combattre le cancer. Dans le premier cas, la diathèse syphilitique et surtout la syphilisation sont appelées a prendre les devants dans l'organisme sur la diathèse cancéreuse. Dans le second cas, on espère substituer provisoirement à la diathèse cancéreuse la diathèse syphilitique ou bien définitivement la syphilisation.
Je dois donc établir (et je le ferai très-succinctement, pour ne pas abuser des instants et de la bienveillance de l'Académie) la différence qui existe dans mon esprit et qui doit exister, je pense, dans l'esprit de tout le monde, entre la diathèse syphilitique ou cet état que Hunter désignait sous le nom de vérole confirmée, et la syphilisation.
Quand on a inoculé un certain nombre de fois le pus de chancres syphilitiques aux animaux ou à l'homme, et souvent môme après quelque temps de durée d'un premier chancre, il arrive un moment qui se dénonce fréquemment par Y induration plus ou moins accentuée d'un ou de plusieurs chancres, et dans lequel on peut considérer toute l'économie comme entachée du vice syphilitique : on dit alors que cette économie est en état de diathèse syphilitique. Il est rare que cette diathèse tarde beaucoup à se traduire au dehors par quelques symptômes moins1 équivoques que l'induration du chancre, tels que la roséole, des ganglions cervicaux et des ulcérations à la gorge.
Mais si les inoculations qui ont déterminé la production de cet état sont continuées, surtout sans interruption, on voit que les ulcérations chancreuses, graduellement produites, diminuent d'étendue et de durée, et, en un mot, qu'elles offrent de moins en moins d'activité. L'inoculation positive du pus chancreux finit par n'être plus possible. Les individus qui ont subi ainsi des inoculations successives, que leurs chancres se soient indurés ou non, et qui sont ce que j'appelle syphilisés ou en état de syphilisation, se trouvent dans un état bien différent de celui de vérole confirmée. Je prends d'abord les animaux.
Chez les singes, vous obtenez un état tout différent, suivant que vous avez fait peu ou beaucoup d'inoculations.
Les singes auxquels on n'a fait que quelques inoculations de pus chancreux deviennent pales et malingres. Le gardien des singes, au Muséum d'histoire naturelle, sait fort bien les reconnaître à leur état de santé.
Ceux, au contraire, qui ont subi un grand nombre d'inoculations restent bien porlants, vigoureux, et quelquefois, chose remarquable, la couleur de leur peau change pour devenir plus foncée.
Il est bien constant qu'il peut exister chez les animaux un état auquel on les fait arriver par l'inoculation du pus chancreux et qui n'est pas celui de diathèse syphilitique ou de syphilis constitutionnelle. Il y a donc chez eux deux états différents de par la syphilis, la syphilis constitutionnelle et la syphilisation.
On ne connaissait, jusqu'à ces derniers temps, que le premier de ces états chez l'homme;
PAR LA SYPHILISATION. 217 il fallait savoir s'il posait contracter le second, qui venait d'être découvert chez les ani-
'"'L'observation et l'expérience ont résolu la question. Il ne manque pas aujourd'hui d'hommes syphilisés. : • .•
Il y a donc d'une part la vérole constitutionnelle, et de 1 autre la syphilisation, chez l'homme comme chez les animaux.
Maintenant se présente un troisième état, celui de diathèse cancéreuse, et on se demande s'il est compatible avec les deux précédents, qui sont d'origine syphilitique. On doit donc chercher si l'on peut combattre le cancer par la vérole et surtout par la syphilisation.
Voici une question préalable importante. Le cancer, le vrai cancer, est-il ou non, dans tous les cas, la manifestation d'un état général? Je le crois; mais je ne veux pas dans ce moment-ci m'exposer à faire dévier la discussion en essayant de le prouver. Il est très- probable que celui ou celle chez qui se montre une tumeur cancéreuse a longtemps avant sécrété, éliminé de la matière cancéreuse ; cette matière était sécrétée, et l'élimination se faisait par toutes les portes ouvertes de l'organisme : le sein, l'utérus, la peau, les muqueuses, etc. Mais il arrive une époque où cet organisme, concentrant son action, diminue ses dépenses, et ferme ou rétrécit les ouvertures qui lui servaient d'émonctoire : cette époque est peut-être celle où la matière cancéreuse se produit le plus abondamment. Cette matière se dépose alors dans différents organes, et principalement dans ceux par où elle avait, l'habitude de sortir.
Cette diathèse cancéreuse est-elle compatible avec les états généraux qui procèdent de la svphilis, vérole et syphilisation? C'est le hasard qui m'a depuis longtemps mis sur la trace d'une solution. Voici comment. J'étais élève de Lisfranc. Dans son service de l'hôpital de la Pitié se trouvait une femme, à peine âgée de 30 ans et atteinte, ce qui est rare à cet âge, d'un cancer au sein. Cette femme fut opérée; il y eut récidive. L'opération fut refaite et suivie d'une deuxième récidive. Une troisième opération ne fut pas plus heureuse que les deux premières, car une troisième récidive ne tarda pas à paraître. Les ganglions axillaires étaient bosselés et très-durs; l'état général paraissait alarmant. Le bistouri du chirurgien de la Pitié recula devant une quatrième mutilation. Il fut conseillé à cette femme, qui fort heureusement n'en fit rien, d'aller habiter la campagne. La campagne, c'était le cimetière de Lisfranc; il y envoyait ceux qu'il désespérait de guérir!
Quel ne fut pas mon étonnement, quelques années plus tard, de rencontrer cette femme, cette espèce de revenant, dans un quartier de Paris! Je la suivis, de rue en rue et de maison en maison, jusqu'à son domicile, où je me présentai. J'eus une conversation avec elle, et j'en obtins beaucoup de renseignements. Cette femme avait noyé ses soucis dans la débauche; elle avait vu plusieurs hommes, et avait contracté des accidents syphilitiques qui l'avaient guérie du cancer, et pour lesquels elle avait subi tardivement un long traitement mercuriel. Lorsque je la vis, la région mammaire gauche (c'est-à-dire du côté malade) était devenue sèche et dure.
Je dois avouer qu'aucun examen microscopique n'avait été fait.
J'ai envoyé cette observation à l'Académie des sciences, où elle repose dans un paquet cacheté (1).
J'ai fait ensuite des recherches dans les hôpitaux où tant de malheureux, atteints de cancers, vont attendre la mort dans des divisions dites des Incurables, Mon intention s'est particulièrement fixée sur ceux qui avaient de vieux cancers indolents; j'ai vu des femmes qui portent depuis un quart de siècle d'énormes cancers enkystés. L'économie générale et le cancer semblent indépendants l'un de l'autre; les parois du kyste sont la barrière qui les séparent. Dès longtemps la matière cancéreuse n'est plus produite. Ces personnes sont guéries. Que de fois n'ai-je pas appris que, suivant l'expression de madame de Sévigné, Yamour avait passé par là. Il n'y avait pas passé sans faire des égratignures.
L'occasion s'est bientôt offerte de tirer un parti pratique de ces observations, et je citerai entre autres un cas où il ne me paraît nullement douteux que la syphilis ait chassé le cancer.
Dans ce cas, bien que, fort heureusement pour la malade, l'examen microscopique ait également manqué, l'existence du cancer ne saurait être contestée. Il s'agit d'une fille de 40 ans, dont la famille a été décimée par cette maladie : un de ses aïeux, sa mère, un oncle et une tante lui ont déjà payé un cruel tribut.
A l'époque où je la vis, elle avait, dans l'une des glandes mammaires, une tumeur grosse comme une noix, dure et bosselée. Cette tumeur était, disait-elle, traversée de moment en moment par une douleur rapide.
J'avais sa confiance; elle se soumit à mon traitement. Il consista en inoculations de pus chancreux que je lui fis derrière le col, sous prétexte de lui poser de petits vésicatoires.