PREFACE DU TRADUCTEUR
Les grandes découvertes se présentent souvent avec l'allure du paradoxe (lli/felsheim.— Gaz. MU. de Paris, n" 48, 18jI).
Quoi de plus paradoxal que de venir dire : — vous avez un chancre, inoculez-vous-en d'autres , et vous guérirez ; vous êtes atteint d'accidens secondaires, à la suite de ce chancre, c'est que vous n'en avez pas assez contractés: inoculez-vous-en d'autres, et vous guérirez ? C'est là le comble de l'absurdité, disent les défenseurs des anciennes théories, ceux qui font de la médecine rationnelle, les hommes du mercure et de i'iodure de potassium, les héritiers de la doctrine de la salivation.
Mais voilà qu'un homme se présente, qui après six ans d'études patientes et silencieuses, vient nous révéler ce grand phénomène de la diminution des chancres inoculés successivement, et nous dit, voyez !
Voyez! déduisez vous-mêmes les conséquences pratiques; cet appel est entendu par delà les monts, et quelques faits répondent à l'interpellation. Sans doute on va s'empresser d'étudier cette doctrine; des recherches pratiques vont être faites par les Académies et les spécialistes. Ecoutez, voici ce que répondent les Académies: La syphilisation est immorale et absurde; voici ce que répondent les hommes spéciaux : cette découverte n'est pas et ne peut pas être vraie, parcequ'elle est opposée au bon sens et aux théories.
Newton, Hervey, Montgolfier, Jenner, Fulton, Watt et tant d'autres ont fait des découvertes opposées aux théories, ils ont été condamnés par les Académies de leurs siècles; — eh bien ! théories et
Académiciens ont disparu , et la génération actuelle s'incline reconnaissante devant les immortelles découvertes de ces grands hommes, et sourit en lisant les misérables raisons par lesquelles les savants théoriciens de ces temps prouvaient que ces découvertes ne pouvaient, ne devaient pas être vraies.
Les théories sont belles, mais les faits sont brutaux ; échaffaudez raison sur raison, syllogisme sur dilemme, vous bâtissez un magnifique château de caries; un coup d'aile de papillon, un fait, et voilà l'édifice renversé.
C'est ce qui arrive pour la syphilisation. Que demandait M. Auzias, que demande M. Spérino ? — Que l'on accepte la doctrine nouvelle comme un principe inébranlable, comme une théorie universitaire? Ils ne sont pas si osés, Messieurs; non, ils se font petils, et ils disent: — voilà des faits, examinez-les, répétez nos expériences, et déduisez-en les conséquences qui vous paraîtront les plus rationnelles. Nous ne demandons , dans l'intérêt de la science et de l'humanité, qu'une seule chose, étudiez avant de juger.
Eh bien ! on n'a pas voulu voir, on était pressé de juger, on avait hâte de condamner: c'esl ce qui fut fait, et l'Académie de Médecine de Paris a rempli ainsi un grand devoir d'honorabilité professionnelle ! Allons donc ! Votre jugement est déjà cassé par l'opinion publique, et par vous-mêmes, car vous n'y croyez pas; vous n'avez pas élé éclairés par des faits ; cette sentence est comme non avenue, et un jour viendra, qui n'est pas loin, où justice sera rendue à tout le monde, par celte même opinion publique à qui vous en appelez.
Vous voulez encore des faits, en voici quatre-vingt-seize; lisez-les; il est possible que vous ne les trouviez pas concluants, mais peu importe: ils existent, et les hommes sans passions, les esprits froids et logiques se diront nécessairement: — il y a dans ces Observations un phénomène que nous ne comprenons pas, mais il y a cependant là quelque chose de singulier qui mérite l'attention des praticiens. Il reste encore bien des études à faire, bien des corollaires à rectifier ; mais acceptons les faits qu'on nous présente , et continuons des recherches qui ont donné de semblables résultais.
Pour moi, je suis venu à Turin plein de défiance contre la syphilisation. J'ai suivi attentivement une foule d'observations, j'ai vu une bonne partie des filles qui avaient été syphilisées, et ma conviction est maintenant arrêtée, fixe et inébranlable: — je crois que la syphilisation est non seulement digne d'être étudiée, mais qu'elle est destinée à jouer un grand rôle dans la thérapeutique de la syphilis. Peut-être que le temps et de nouvelles expériences nous feront découvrir un moyen plus rapide et plus simple d'obtenir une syphilisation complète; peut-être que la syphilisation elle-même cédera la place à une méthode nouvelle , car le domaine de la science n'a pas de limites, et l'avenir lui appartient; mais on peut déjà dire actuellement que les anciennes théories ont reçu un rude coup dont elles ne se relèveront pas ; c'est pourquoi leurs partisans s'acharnent à les défendre. Il n'y a jamais tant d'étais que sous les voûtes lézardées, et le long des murs qui menacent ruine. Lorsqu'une doctrine est vraie, elle ne craint ni les clameurs, ni les attaques, ni les jugumens des Académies. C'est ce qui aura lieu pour la syphilisation: car elle est vraie.
Je ne me bornerai donc pas à déclarer que la syphilisation est digne d'être étudiée; dire le contraire serait tout simplement ridicule; en effet, que n'a-t-on pas étudié? tout entre dans le domaiue des éludes. Et quoi ! Vous voulez donc, vous, qui appelez à chaque instant les éludes expérimentales à votre secours, pour étayer vos opinions, vous voudriez donc mettre les scellés sur les portes du temple! Cela n'est pas sérieux; reviendrions-nous aux temps où un édit royal condamnait Ramus pareequ'il ne pensait pas d'après Aristote, et où une bulle du pape ordonnait au soleil de tourner autour de la terre? .Non ! On a bien pu intimer à M. Marchai de cesser de guérir les malades par la syphilisation, mais ce que nul ne peut faire, c'est de dire celte maladie n'a pas élé guérie: si elle l'a élé, ce qui est. n'est pas.
La syphilisation est morte, il n'y a plus de Vendée, voilà l'ordre du jour de l'Académie Impériale de Paris. Mais voici qu'à Turin les faits ne se passent pas de la même manière. — Un ministre (M. di San Martino) ami du progrès et éclairé par les résultats qu'on lui
présente, plein de confiance, du reste, dans l'honorable médecin en chef du Syphilicôme, l'autorise à ouvrir dans cet hôpital dont l'administration est entre les mains du Gouvernement «un cours clinique sur les maladies vénériennes dans lequel la syphilisation soit soumise à la sanction des faits » et ce cours est suivi régulièrement par plus de cent docteurs ou étudiants qui s'empressent de venir juger par eux mêmes de la valeur des assertions du Docteur Sperino et des jugemens portés par les Académies.
Là ils voient, ils touchent les faits de syphilisation, ils peuvent apprécier la gravité des lésions avant le traitement, et en suivre la marche jusqu'à la sortie de la malade; là ils apprennent à traiter rationnellement et à prévenir les chancres phagédéniques ou gangreneux; ils voient combien sont fausses les principales lois sur lesquelles repose l'ancien édifice syphilographique; symptômes primitifs, secondaires, tertiaires ; induration huntéricnue fatalement suivie d'infection générale; formes et énergie diverses du virus, suivant le chancre qui le sécrète ; blennorrhagie presque toujours syphilitique, et blennorrhagie presque toujours simple ; impossibilité de la transmission des produits des accidens généraux etc. Là enûn se formera, il faut l'espérer, un noyau d'hommes dont les convictions seront d'autant plus fermes et raisonnées qu'elles auront leur origine dans la vue continuelle des effets que produit la syphilisation sur l'organisme infecté par cette triste maladie , source de tant de malheurs pour l'humanité.
Il nous reste encore à connaître le jugement que portera sur la syphilisation l'Académie de Turin, qui va dit-on se déclarer en permanence, pour porter elle aussi son jugement. Quel sera-t-il? nul ne peut encore le prévoir, attendons ! Il paraîtrait cependant favorablement disposée envers la doctrine nouvelle.
Mais nous ne sommes pas inquiets pour l'avenir de la syphilisation, quoiqu'on en dise, quoiqu'on en fasse, car un vote ne détruit pas un fait; et quand chacune des chaises curules des Académiciens de toutes les Académies du monde serait un écho répétant fatidique-
mént analhèmel le principe n'en serait pas plus ébranlé que les
pyramides d'Egypte par les colères du sâmoum. Mme de Sévigné disait
«il parlant des œuvres de Racine: — le goût en passera comme celui du café ; et en effet quelque chose a passé, mais ce n'a été ni le goût du café, ni celui des poésies de Racine; ce qui a passé c'est Sln|C de Sévigné.
Un mot encore sur celte traduction. Elle a été faite sous les yeux de l'auteur, c'est donc une garantie d'exaclitude pour le sens et l'idée qu'il a voulu exprimer ; quant au style, je me suis attaché selon le désir de M. Spérino, plutôt à être clair qu'à être élégant; mais il arrive souvent qu'en voulant éviter un défaut, on tombe dans un autre et peut-être qu'à force de vouloir être clair et simple, j'aurai été un peu moyen-âge; mais je prie le lecteur de remarquer d'abord qu'il n'y a rien de si peu poétique qu'une histoire de chancres, tenue pour ainsi dire en partie double, et qu'il arrive souvent alors au traducteur de se sentir fatigué, et de compter un peu trop sur l'indulgence du lecteur. Je me contenterai donc d'offrir ma version telle qu'elle est: pauvre et nue, mais fidèle (1). Turin, 15 mars 1855.
(I) Si l'on ne trouve pas d'appendice aux histoires, comme dans le texte italien, c'est que j'ai inséré après chacune d'elles, ce qui se trouvai! à la fin de l'ouvrage dans l'original.