DE L'AUTEUR
La syphilisation annoncée le J 8 novembre 1850, par M. Auzias-Turenne qui l'observa le premier sur des animaux, a vivement excité, dès sa naissance, l'attention du monde Médical.
L'Académie Medico-Chirurgicalc de Turin, à laquelle je rendis compte des premiers effets de la syphilisation que j'avais observés chez l'homme, nomma à ma demande, le 25 mai 1851 , une Commission chargée de l'étudier. Celte Commission, composée de MM. Perlusio, Demaria, Frôla, Sella et Freschi , doit dans peu de temps lui présenter son rapport.
Le 18 novembre de la même année, l'Académie de Médecine de Paris nomma une Commission, dont les membres étaient MM. Velpeau, Ricord, Lagneau, Roux et Begin. Le rapport qu'elle fit le 20 juillet 1852, sur un fait relatif à la syphilisation, souleva dans le sein de ce Corps scientifique une discussion longue et animée, mais prématurée, et qui se termina, malgré l'absence d'un nombre suffisant de faits certains et bien étudiés, par un jugement précipité qu'il porta contre la pratique de la syphilisation comme moyen prophylactique, et comme méthode curative de la syphilis.
Au commencement de juillet 1852. le Gouvernement
français chargea également d'étudier celte grave question une autre Commission composée de MM. Mélier, Denis , Conneau, Ricord et Marchai (de Calvi), qui malgré le jugement rendu par l'Académie de Médecine, poursuit encore, d'après les ordres du même Gouvernement , le cours de ses études scientifiques, et m'a fait l'honneur de me demander par son digne président, M. Mélier, toutes mes observations relatives à lasyphilisation. M. Mélier se trouvant à Turin le 22 septembre passé, eut la complaisance d'examiner un bon nombre d'individus syphilisés, et a pu se convaincre par lui-même de la réalité de ce nouveau phénomène.
Les fails de syphilisation chez l'homme, pratiquée dans le Syphilicômc de Turin, ont été examiné également par MM. Seulin , Flarer , Romand, Richard Adolfe, Murchison , Huberlz, S. Homburger, par M. Sigmund , professeur de clinique des maladies vénériennes à l'Université de Vienne, et par plusieurs autres Confrères distingués. M. Sigmund m'a dit qu'il avait l'intention de répéter mes expériences de syphilisation dans le vaste Hôpital des maladies vénériennes des deux sexes, dont la direction sanitaire lui est confiée.
M. le prof. Aurèle Finizio de Naplcs m'écrivit le 10 octobre passé, pour m'annoncer qu'il avait également commencé une série d'expériences sur lasyphilisation.
Celte méthode a été également étudiée et mise en pratique par MM. Marchai (de Calvi) , Fouquet, Gamberini , Tliirry, Motlini, Rodet et par d'autres Médecins.
M. Auzias-Turenne publiera dans peu de temps les fails de syphilisation qu'il a eu occasion d'examiner.
Ainsi l'examen des faits remplacera les vaines discussions théoriques sur la syphilisation .
L'ouvrage que je soumets au jugement de mes Collègues vient à l'appui de ce que j'annonçais en mai et en septembre 1851, au sujet des effets de la syphilisalion.
Je ne crois pas avoir résolu entièrement dans cette publication toutes les graves questions que soulève la nouvelle doctrine, mais je crois qu'on y trouvera des matériaux pour établir solidement la base du nouvel édifice scientifique.
Les expériences de syphilisalion que je publie ont été faites avec le plus de précision possible, et les résultats que j'ai obtenus sont rapportés ici avec toute la loyauté de l'homme d'honneur. L'importance du sujet, la grave responsabilité que j'assumais , m'en imposaient sévèrement l'obligation, et j'ai la conscience de l'avoir religieusement accomplie.
Je raconte tous les cas dans lesquels j'ai fait un grand nombre d'inoculations, ou seulement quelques unes; ceux qui ont été observés d'une manière particulière par la Commission Académique , et dont les histoires que je lui ai com muniquées sont identiques avec les notes prises par elle , aussi bien que ceux qu'elle n'a pas étudiés.
Je fais suivre les Observations des réflexions que j'ai cru pouvoir en déduire naturellement. Je pose des questions et des doutes nouveaux. Des études ultérieures et des observations plus nombreuses les résoudront.
J'ai recherché dans mon style la clarté et la simplicité, car je suis convaincu que la phraséologie et les expressions ampoulées ne sont d'aucun avantage pour la science. Je ne sais si j'ai obtenu le résultat que je me suis proposé.
Plusieurs Confrères m'ont aidé de leurs conseils, et encouragé dans la voie ardue et épineuse que j'ai dû suivre
depuis deux ans, afin de faire avancer le plus que je pouvais l'étude de la syphilisation, dans laquelle je voyais l'avenir d'un avantage immense pour la Société. Je me fais donc un devoir de leur témoigner à tous ma gratitude , et spécialement à M. le docteur Gamba , médecin suppléant du Syphilicôme, à M. le docteur Biancardi médecin assistant, et à MM. les docteurs Ricca et Bongioanni. Ce dernier , jeune médecin aussi distingué par l'étendue de ses connaissances scientifiques, que par les exquises qualités de l'esprit et du cœur, a eu la bonté d'être mon compagnon assidu dans l'étude de la syphilisation , et m'a été d'une grande utilité pour l'investigation des secrets de ce grand phénomène, et pour recueillir exactement les observations . cliniques insérées dans cet ouvrage, dont elles forment la partie la plus importante. En remerciant cordialement M. Bongioanni, je remplis un devoir de justice, et je satisfais à un besoin d'affectueuse reconnaissance.
Je prie le lecteur de vouloir suppléer par son indulgence aux défauts de mon ouvrage, et s'il obtient l'approbation des hommes consciencieux , je m'en croirai assez récompensé et hautement honoré.
Turin, janvier \ 835.
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Aucunc branche dos sciences médicales n'a excité aussi vivement et à plus juste titre- l'attention des praticiens , aucune n'a donné naissance à un nombre plus considérable de publications scientifiques que l'élude des maladies vénériennes.
Cependant que de doutes et de controverses n'cxistc-l-il pas encore sur le diagnostic , la palbogénic , le pronostic , la thérapeutique et la prophylaxie de celte redoutable maladie, source funeste de tant d'infirmités ! Que de questions sont encore enveloppées d'une obscurité profonde !
Un phénomène singulier observé d'abord dans l'homme par M. Fricke de Hambourg, mais nié presque aussitôt par lui et par M. Ricord , phénomène confirmé de nouveau jusqu'à l'évidence par M. Auzias-Turenne , ouvrit la voie à de nouvelles études sur le traitement et la prophylaxie de la syphilis : —C'est la diminution successive des chancres produits artificiellement dans des expériences faites sur divers animaux et spécialement sur les singes : à ces faits j'ai ajouté quelques observations cliniques et quelques expériences pratiquées sur l'homme. Si je ne me trompe, ces faits ayant pour résultat de renverser une foule de notions généralement considérées jusqu'à présent comme positives, nous laissent en même temps l'espoir d'un véritable progrès pour la science . et d'un grand bien pour l'humanité.
C'est, fort d'une telle conviction, que je me crois obligé de soumettre au jugement du public ce travail qui contient le résultat de mes études sur les effets de la vaccination sy-
g INTRODUCTION.
philitique chez l'homme. J'ose espérer, si je ne me lais pas illusion, que le récit succint des expériences que j'ai faites dans un grand hôpital , en présence de plusieurs collègues nationaux et étrangers , jettera un plus grand jour sur les questions que j'avais cru devoir sommairement annoncer en mai et en septembre 1851.
§• 1er Description de la Syphilisation.
On ne peut , suivant moi , dans l'état actuel de la science, donner une définition exacte de la vaccination syphilitique, ou pour mieux dire, de la syphilisation, celte sublime découverte qui depuis deux ans excite l'attention des savants, découverte que j'ai étudiée sous le double point de vue delà cure cl de la prophylaxie de la syphilis.
Voici le phénomène qui lui sert de point de départ : Le virus syphilitique inoculé aux animaux et à l'homme, successivement sur un ou plusieurs points, et à différents intervalles donne lieu à des chancres artificiels qui , dans le plus grand nombre des cas , à peu d'exceptions près , , présentent une diminution sensible dans leur développement, \ leur période inflammatoire , leur extension , leur profondeur et leur durée. C'est-à-dire que le premier chancre inoculé est en général plus large , plus profond , plus douloureux , plus enflammé , et reste ouvert plus longtemps que le second , surtout si on laisse s'écouler un espace de temps de huit à dix jours entre les deux inoculations. Le second est plus petit , moins enflammé , moins douloureux , plus superficiel , et dure moins que le premier ; il est au troisième ce que le premier est au second , et ainsi de suite , jusqu'à ce qu'après un nombre indéterminé d'inoculations, variant suivant les individus, l'introduction, du virus syphilitique sous l'épiderme ne produit plus que de petites pustules fugaces , et finalement demeure sans résultais.
M. Diday de Lyon donna le nom de vaccination syphilitique , à cause d'une certaine analogie avec la vaccine , aux expériences qu'il fit dans le but de prévenir la vérole constitutionnelle, en inoculant du sang d'un malade affecté de périoslile syphilitique. M. Auzias-Turenne a changé le nom de vaccination syphilitique en celui de syphilisation pour caractériser le phénomène qu'il observa dans les expériences qu'il pratiqua sur les animaux, de la diminution progressive d'aptitude qu'ils acquéraient à contracter la vérole, à mesure que l'on répétait sur eux les inoculations. C'est aussi le mot dont je me suis servi lorsque je publiais les premiers résultats des expériences que j'avais faites sur l'homme , parce qu'il me paraît indiquer suffisamment l'idée que l'on veut exprimer. On ne peut, suivant moi , donner actuellement une vraie définition de la vaccination , ni de la syphilisation , parce que nous ne connaissons ni la nature des virus du vaccin et de la syphilis, ni leur mode d'action sur l'organisme. Aussi je trouve que la définition qu'en donne M*. Auzias-Turenne dans les termes suivants pèche contre l'exactitude, ou tout au moins qu'elle est prématurée (I).
« La syphilisation, dit-il, est un état de l'organisme dans « lequel celui-ci n'est plus apte à subir l'évolution de la sy- « philis, par suite d'une sorte de saturation syphilitique ».
Je ferai le même reproche à la nouvelle définition qu'il vient de publier tout récemment dans son cours de syphilisation (2). « Je définis la syphilisation un état de l'orga- « nisme qui résulte d'une succession d'inoculations ou de « contaminations syphilitiques dans lequel cet organisme « n'est plus apte à contracter la syphilis ».
Les deux définitions de M. Auzias-Turenne sont, suivant moi , défectueuses : — 1° Parce que la syphilisation n'est
(1) De la syphilisation on vaccination syphilitique; par le docteur Auzias- Turenne (Archives génci les de médecine: juin, juillet cl août 1851).
(2) V. Cours de syphilisation, par M. Auzias-Turenne, première leçon, (Gazette .Médicale de Toulouse, février 18S2)..
k INTRODUCTION.
que l'opération par laquelle on fait une certaine quantité d'inoculations syphilitiques ; et comme l'on ne donne pas le nom de vaccination à cet état particulier et mystérieux de l'organisme dans lequel se trouve un sujet qui a été vacciné , de même l'on ne peut appeler syphilisation celui dans lequel se trouve le syphilisé, puisqu'il n'en est que l'effet. — 2° Parce que nous ne savons si l'organisme qui est syphilisé, revient à l'étal physiologique par la saturation du virus syphilitique, ou mieux par sa véritable neutralisation.
Aussi dans l'état actuel de la science , j'aime mieux ne point hasarder de définition , et je me borne à proposer la description suivante : « L'inoculation , répétée et successive du virus syphilitique, continuée jusqu'au point de faire rentrer dans les conditions physiologiques l'organisme atteint de syphilis, cl à le rendre réfraclaire à de nouvelles inoculations de ce virus, constitue la syphilisation ».
J'appellerai aussi , avec M. Auzias-Turenne , syphilisme l'aptitude à la syphilisation , et syphilisé le sujet chez lequel la diminution successive des chancres artificiels , l'apparition de pustules abortives sur la fin de l'expérience , le peu d'effet ou la nullité des résultats obtenus par les dernières inoculations, et la guérison des symptômes syphilitiques primitifs ou secondaires démontrent que la syphilisation a fait subir à son organisme les modifications nécessaires pour amener la guérison.
Je regarderai aussi comme syphilisé , ou au moins comme presque syphilisé l'individu chez lequel des inoculations pratiquées quelques mois après qu'il eût été dans un état d'immunité parfaite contre la syphilis, produisent de nouveau de petites pustules qui se dessèchent après trois ou quatre jours de durée. Dans ce cas , en effet , je crois que si la présence du virus sous l'épiderme a pu y déterminer une irritation suffisante pour donner lieu à une pustule , l'organisme syphilisé en arrête aussitôt le développement , et
empêche le retour du chancre ; ou, s'il se manifeste, le fait avorter , en arrête les progrès , et le conduit rapidement à !a période de cicatrisation. Je me propose de parler plus au long de ces faits dans une autre partie de mon ouvrage.
J'appellerai ensuite spécialement presque syphilisé, celui chcz'lcqucl les dernières inoculations n'ont produit que des pustules avortées. Ici je dois ajouter que je tiens plutôt pour syphilisé le sujet chez lequel des inoculations multipliées ont donné lieu à la diminution successive des chancres artificiels et finalement à un grand nombre de pustules avortées, quoique les dernières inoculations n'aient pas été infructueuses, et qu'elles aient produit des pustules de peu de durée , je le tiendrai, dis-je, pour mieux syphilisé que celui chez lequel après quelques chancres artificiels les inoculations consécutives demeurent sans effet. La raison en est que dans ces derniers cas il me reste dans l'esprit un doute que le pus inoculé ail été mal choisi : ou parce qu'il aura été mêlé à des corps gras , ou parce que l'inoculation n'aura pas traversé l'épiderme , ou enfin pour d'autres motifs. Dans le premier cas, au contraire, la diminution successive des ulcères, et l'apparition d'un grand nombre de pustules abortives me 'donnent la conviction que l'organisme a subi la salutaire influence de la syphilisation.
J'appellerai enfin incomplètement syphilisé le sujet chez lequel les inoculations successives ont suffi pour faire disparaître les symptômes syphilitiques qu'il présentait ; mais non pas pour le préserver d'une nouvelle infection, ou le mettre à l'abri de la réapparition de la syphilis dont il parait guéri
Je nommerai cure syphilisante le traitement des maladies vénériennes par la syphilisation.
g 2me Objet et division de l'ouvrage.
La syphilisation peut-elle guérir la syphilis primitive , peut-elle faire disparaître les accidents secondaires , prévenir la syphilis constitutionnelle , et enfin est-elle une garantie contre une nouvelle infection?
Voilà les quatre principales questions qui font le but de
cet ouvrage.
Je donnerai d'abord un résumé historique de l'inoculation de la syphilis et de la syphilisation ; je parlerai ensuite de quelques observations cliniques qui dans les années précédentes m'avaient spontanément révélé un certain degré de neutralisation syphilitique, et qui peu à peu me conduisirent à pratiquer la syphilisation sur l'homme; et après avoir énoncé rapidement quelques considérations générales qui doivent précéder l'exposé de mes expériences, je donnerai l'histoire de toutes les observations que j'ai faites, en les classant suivant l'ordre des symptômes de syphilis primitive ou constitutionnelle dont étaient atteints les sujets sur lesquels j'ai fait mes expériences, et je déduirai de ces faits les conséquences qui m'ont paru les plus importantes.
J'entrerai ensuite sur le terrain des questions graves et multiples que soulève naturellement la syphilisation : je ferai voir celles qui sont résolues , et celles qui n'ont pas encore pu l'être jusqu'à présent. Je passerai en revue tout ce que l'on a écrit pour ou contre la syphilisation; et, sans m'arrêter aux injures et aux calomnies dont on a abreuvé les syphilisateurs , je m'attacherai à répondre aux différentes objections scientifiques que l'on m'a adressées ; et enfin, de l'ensemble de mes observations, et des études faites jusqu'à présent sur la syphilisation, je déduirai les corollaires qui me paraissent découler naturellement des faits qui sont actuellement du domaine de l'observation.