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LA RÉSIDENCE DE L’ÉMIR DRUSE

Je partis donc peu de jours après pour Schouefat, ou, pour mieux rentrer dans la conversation locale, pour Schouaift, résidence de l’émir Mellhèm. Schouaïfät, qui signifie en arabe Belvédère, est un nom bien mérité par cette petite ville, bâtie en amphithéâtre, et de laquelle on jouit d’une vue magnifique.

En sortant de Beyrouth par le sud, on atteint, après avoir passé

les collines qui entourent la ville de ce côté, la belle promenade

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des pins, percée de larges allées sablées. Cette vaste plantation, utile parce qu’elle oppose une barrière aux sables envahissants du petit désert qui s’est formé au cap de Beyrouth, agréable parce qu’elle est la promenade favorite des dimanches pour les Beyroutins, a été habitée, on peut le dire, par l’armée française, qui y avait installé ses campements.

En sortant de la promenade des pins et, sur le point de m’engager dans les vastes plantations d’oliviers qui occupent tout le fond de la plaine, je vis l'avant-garde des innombrables sauterelles qui devaient s’abattre sur la Syrie et la Palestine, et que je fus condamné à revoir chaque jour pendant les deux mois que j'ai passés dans ces pays. Je reviendrai plus tard, à propos de mon

voyage à Damas, sur la plaie des sauterelles.

Après avoir cheminé, pendant près d’une heure, dans une forêl d’oliviers, j’arrivai au pied de Schouaïfüt: I fallut du temps et de la peine pour atteindre le sommet de la colline où se trouve la résidence de l’émir qui allait devenir mon hôte. L’émir n’y était pas ; il était descendu dans la plaine, avec les populations, pour présider à la chasse et à la destruction des sauterelles.

L'habitation de l'émir, que j’eus le temps d'examiner en atten-

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dant son retour, se compose de cinq ou six corps de bâtiment de très-grande dimension, entre lesquels se balancent d’élégants palmiers. Les chevaux des cavaliers étaient au piquet, dans la cour ; car, sous ce ciel merveilleux, l’écurie, telle que nous la comprenons, est un luxe inutile.

L'édifice principal, celui qui abrite le harem (famille) de Pémir, est un bâliment carré dont les quatre côtés entourent une cour dans laquelle poussent quelques beaux grenadiers.

Une galerie à arcades règne du côté où se trouve la porte d’entrée. À gauche de cette porte, il y a une tour, par laquelle les femmes, qui préparent le café et les limonades, font passer ces boissons aux gens du dehors sans en être vues. À droite de cette porte, il en est une autre qui est celle de la chambre des étrangers , séparée, comme on le voit, du logis même.

Sous les arcades de la galerie, quelques soldats de la garde de l’émir jouaient à un jeu, dont je ne me rappelle point le nom, fort goûté des Syriens, et pour lequel ils emploient une planche dans laquelle il y a deux rangées de cavités et de petits caillous. Ts divisent au hasard le nombre des caillous, ct les mettent dans les cavités. Puis, suivant une progression régulière, il font passer un certain nombre de caillous'd’untrou à l’autre; et chaque fois que les

caillous des cavités voisines ont un nombre pareil et pair, ils les

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enlèvent. On gagne lorsque l’on parvient à vider ainsi toutes les cavités. Je né saurais mieux définir ce jeu primitif qu’en l'appelant une réussite. Il passionne les Syriens, qui, à défaut de planches, creusent les trous dans le sol.

Le fils de l’émir, enfant de sept à huit ans, me fut présenté par mon drogman, qui ne manquait jamais de l’appeler le jeune prince. Ce bambin, très-joli de figure, portait l’élégant costume albanais, dont la mode envahit fout le littoral de l'Orient. Le petit prince druse ne tardà pas à devenir mon ami, et sa sympathie pour ma personne devint trés-grande à partir du moment où je lui fis cadeau d’un beau crayon avec lequel il essaya d’imiter mes dessins.

Après une heure d’aitente, que je passai du reste fort agréablement à regarder jouer les cavaliers et à dessiner pour amuser le petit prince, l’émir Mellhem-Resslône arriva.

L’émir est un homme d’environ quarante-cinq ans. Sa figure est fixe et intelligente, son attitude calme et digne. Il descend d’une des cinq grandes familles princières druses. Un de ses ancêtres fut investi en 1750 de la dignité du grand-émirat druse.

L’émir Mellhem ne négligea rien pour me faire plaisir; il mit à ma disposition tout ce qui pouvait m'être utile ou agréable. Il m’ouvrit les portes de son hurem (harem veut dire en Orient,

intérieur, lieu d'habitation de la famille); il me permit de

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faire faire la photographie de sa propre fille, une fort belle princesse.

Quand nos travaux furent achevés, il nous convia à un repas, européen par le service, arabe par le menu varié et original.

Deux des cavaliers de l’émir nous servaient à table. J’éprouvai une grande satisfaction à regarder deux beaux Druses, avec leur carabine-tromblon incrustée d'argent, leur revolver et leur grand sabre recourbé, nous changer les assielles, nous verser à boire et nous présenter les mets. L’émir, pour nous honorer , avait ainsi transformé en valets de pied les déux chefs de ses cavaliers. Jé lui sus un gré infini de celte attention. Après le repas, je fus introduit dans le harem, c’est-à-dire dans les localités habitées par la famille. La femme de l’émir était absente; sa fille et les servantes S'y trouvaient. Elles furent d’abord un peu effarouchées par la présence d’européens; mais elles se remirent bien vite, et montrèrent beaucoup de bonne volonté pour l'opération photographique. Je remarquai une grande propreté dans cét intérieur qui, comme disposition, ressemble du reste à tous les intérieurs syriens.

Le costume des femmes druses se compose de deux robes superposées : celle de dessous est blanche, celle de dessus en étoffe de couleur. Ces deux robes sont nouées au corps au moyen d’une écharpe

multicolore et elles sont découpées sur le devant de façon à laisser

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voir les seins nus. Ces femmes portent toutes sur la tête un grand voile d’étoffe blanche, avec lequel elles se cachent le visage quand elles sortent, de manière à ne laisser voir qu’un œil, œil droit.

Le costume de la princesse se composait d’une jupe en soie rayée jaune et bleue, d’une veste en velours richement brodée d’or, d’une chemise en étoffe transparente également brodée d’or, et d’un voile blanc.

Les notables et l’émir avaient des vêtements de couleur foncée. Les cavaliers, au contraire, étaient tout brillants. Une couffieh aux mille couleurs leur couvrait la tête; ils portaient une veste albanaise bleue par-dessus un costume blanc. Leurs armes, attachées à des courroies en cuir rouge, étaient étincelanltes.

La physionomie des Druses, comme l’exquise politesse de leurs manières, semblerait révéler une origine persane. Ils sont intelligents et rusés, mais pratiquent admirablement les lois de l’hospitalité.

L’émir Mellhem est très-aimé dans tout le Schouf, aussi bien des chrétiens que des Druses; les chrétiens même n’hésitent pas à soumettre leurs différends à son arbitrage. En le nommant moudir du Schouf, Davoud-Pacha donna une preuve de plus de son tact et de son habileté. Le règlement de 1861, entre autres anomalies, ame-

nait la nomination d’un moudir druse dans le canton qui eut le plus

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de massacres à déplorer. Il fallait placer un moudir druse qui satisfit | même les chrétiens massacrés. Davoud-Pacha mit la main sur ce |

merveilleux fonctionnaire , en élevant au moudirat l’émir Mellhem,

| dont la bonté et l'intégrité étaient proverbiales. |

La confiance des chrétiens en un moudir druse, les tentatives de | rapprochement faites par les Druses exilés dans le Haurân , les an- | ciennes alliances des deux populations, la similitude de leurs mœurs prouvent que les Druses et les Maronites ne sont pas si irréconciliables qu’on veut bien le dire; mais la Porte ne veut pas de cette réconciliation , qui pourrait faire des deux pivots de la nation liba- | naise une seule et même puissance armée, et compromettre la con- | quête du Sultan Selim !.

Il serait à désirer aussi que la France et l’Angleterre, qui se dis-

putent tout ou moins l'influence politique en Syrie, cessassent de diviser les Druses et les Maronites et arrêlassent ainsi les divisions

que la Porte attise et dont elle fait son profit. Les Maronites recon-

naissent aujourd’hui que les Druses n’ont été que les instruments inintelligents de la politique turque et surtout du fanatisme musul- | man. Les Druses, que les Turcs ont décimés à leur tour, après en

avoir fait les instruments du massacre de leurs frères les Arabes

chrétiens, voient maintenant qu’ils ont élé joués.

1 Conquérant de la Syrie au seizième siècle.

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Druses et Maronites ont, du reste, les yeux tournés vers l’Europe. Leur intelligence les rend très-aptes à profiter des bienfaits de la civilisation occidentale. C’est cette civilisation qui les unira un jour et les sauvera ; car elle leur donnera une supériorité immense sur les sectateurs de Mahomet , qui ne peuvent plus agir par le Sabre et convaincre par le Livre, et que leur religion écarte de tout progrès.

Le souvenir des massacres pèse encore sur les Druses, et la conscience de ceux même qui n’y participérent pas en conçoit toujours quelque ombrage. Aussi fus-je très-impressionné par les dernières paroles qué m’adressa l’émir, en me serrant les deux mains, après laccueil si hospitalier qu’il m'avait fait: « N'est-ce pas, me dit-11 d’une voix émue, n’est-ce pas qu’on nous a fait une bien vilaine réputation en Europe? On nous dit féroces; mais, avouezle, vous qui venez de nous voir de près, nous n’avons pas déjà tant l'air d’assassins ! »

I y a tout un drame dans ces paroles du digne émir. Il y a plus :

la révélation de l’avenir.

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