‹ La Syrie et la Terre Sainte au XVIIe siècleChapitre 101 sur 159 · SÉPULGRE : LA COLONNE DE LA FLAGELLATION · texte numérisé non relu

SÉPULGRE : LA COLONNE DE LA FLAGELLATION

La procession qui se fait tous les jours dans l'église du Saint-Sépulcre commence par la chapelle de l'apparition de Jésus ressuscité, à la Sainte Vierge, où repose le Saint-Sacrement. Ce commencement est divinement ordonné, d'autant que le sacrement de l'Autel est une vive

représentation de la passion et de la résurrection de Jésus, dont on veut honorer les derniers mystères dans les dernières stations. Et d'ailleurs, pour marcher en esprit et faire cette action avec des sentiments de religion, il faut recourir à la Vierge qui suivit pas à pas son Fils jusqu'au Calvaire et de là au Sépulcre, où elle laissa son cœur. Ces religieuses démarches de la mère d'un Dieu sont le modèle de toutes les processions des chrétiens. Outre que pour gouverner nos pas et porter nos esprits aux lieux des mystères, nous avons besoin d'une grâce qui découle des mains de Marie, la source de toutes les grâces, dit saint Bernard *.

Au reste, la colonne de la flagellation de Jésus est gardée et adorée dans cette même chapelle, et marque avec graiîde raison le commencement de la procession. Le supplice des verges parmi les Romains était ou le premier ou le dernier suppHce des criminels. Le dernier s'il n'était imposé que pour la correction, comme c'était le dessein de Pilate, emendatum eum dimittam, disaitil, le premier s'il devait être suivi du crucifiement. Pour lors on leur faisait éprouver ces premières rigueurs, comme nous l'assurent les écrivains profanes et sacrés.

Voilà donc la liaison de ces trois augustes principes : l'Eucharistie, la Sainte Vierge et la colonne. Cependant la colonne nous arrête ou plutôt trois colonnes : deux de Rome et une de Jérusalem. Ces trois disputent l'honneur d'avoir soutenu Jésus-Christ en la flagellation ordonnée par Pilate , laquelle ayant été la plus sanglante, a donné plus de gloire au marbre qu'il a teint d'un si beau

* Nihil nos Deus habere voluil , quod per manus MariaB non transierit.

sang. Je ne m'engage point dans ce noble différend, et ne donne la préférence à aucune. Je dis seulement que le P. Quaresmius^ soutenant les intérêts de la Terre- Sainte , estime premièrement que la colonne de sainte Praxède de Rome et celle de Jérusalem sont différentes, comme il est visible par leur grosseur, couleur et figure diverses, que ce Père avait fidèlement observées. Secondement il croit pour la même raison , que la colonne de Saint-Pierre de Rome est certainement une partie de celle de Jérusalem. En troisième lieu il conclut , que celle de sainte Praxède qui est entière , basse et terminée au-dessus par une boucle de fer , fut sanctifiée de l'attouchement de Jésus-Christ, en sa première flagellation dans la maison de Caïphe. Quant à celle de Jérusalem', elle fut employée, dit-il , en la flagellation commandée par le président et exécutée dans le lieu de justice , que nous avons marqué devant le prétoire , à l'autre côté de la rue Douloureuse. Et voici les raisons qu'il allègue. La première est tirée de l'ancienne tradition de Jérusalem , autorisée par les sentiments des papes qui y ont attaché de si belles indulgences, en considération de ce titre de la flagellation de Pilate , comme cet auteur le témoigne. La seconde est prise de quelques anciens auteurs et encore de sainte Brigitte, qui disent que Jésus embrassa sa colonne et qu'il y fut lié par trois parties du corps , les pieds , le milieu du corps et le cou. Nicéphore même ajoute que Pilate mit de sa main le fouet au cou de Jésus-Christ *. Théophile , illustre historien, remarque qu'on serra si fort les bras

* Pilatus flagellum de collo ejus suspendit et sanguinariis carnificibas flagellandum perrnisit. L. i, c. 30.

de Jésus-Christ , que le sang en sortait par les bouts des ongles , dont la peau fut déchirée. Cela étant ainsi , il infère que la colonne de sainte Praxède était trop basse pour soutenir tout le corps du Sauveur et le tenir lié par ces trois sortes d'attaches. Le troisième raisonnement de cet écrivain lui est fourni , à ce qu'il croit , par saint Jérôme *, assurant que cette colonne était fort haute, puisqu'elle soutenait le portail de l'église du mont de Sion, d'où le Père Quaresmius infère que celle de sainte Praxède n'a pu soutenir le portail d'une église, et n'a pu servir à la dernière flagellation marquée dans les paroles de saint Jérôme , et qu'il faut donner cet emploi à la colonne de Jérusalem qui , étant jointe à celle de saint Pierre , se trouve de la hauteur qu'il faut et d'une juste proportion. Enfm la coutume dies Romains était de serrer les corps des criminels contre la colonne Prétorienne ; non de faire pencher le corps vers ce lieu de justice et lier seulement les mains * , dit Eusèbe de Césarée. Et en cet état douloureux le patient était comme suspendu et ne se soutenait que sur ses liens , la colonne lui étant une croix par un redoublement de peine , que les soldats démoniaques auront sans doute imposé à Jésus-Christ.

Abducite hune

Intro , atqiie adstringite ad columnam fortiter.

Ce sont les paroles d'un vieux poète romain , aux-

* Ostendebatur illi columna, ecclesiae porticum sustinens infecta cmore Domini , ad quam vinctus ducitur et flagellatur. In Epitaphio Paul» ad Eustochius.

• Quosdam columnis ita fortiter adstringebant ut pedibus non subsistèrent.

quelles j'en ajoute de plus saintes des Actes des Apôtres •; mais quand on Teut attaché avec des courroies , Paul dit au centurion, etc.

Sur toutes ces raisons , il n'est pas juste que je prononce; je.me trouve heureusement engagé entre ces deux colonnes de Jérusalem et de sainte Praxède de Rome , comme un fer entre deux aimans d'une force égale ; puisqu'elle a été communiquée aux deux colonnes par un même principe et que le corps de Jésus , flétri de coups de fouet les a consacrées. Il est certain que deux parties d'une même colonne distribuées à Saint-Pierre de Rome et à Jérusalem , unissent ces deux villes comme deux parties d'un même anneau , et que le sang qui les a arrosées cimente leur alliance. Là-dessus j'aurais mauvaise grâce de disputer; j'adore donc également ces deux colonnes teintes d'un sang divin J'adore Jésus patient en toutes les situations de son martyre , puisqu'il est Dieu dans tous ses abaissements. Jésus fut courbé sur la colonne et lié pour une double marque de faiblesse apparente qui est une véritable puissance I Jésus serré contre la colonne et lié par les pieds avec des courroies , à travers le corps par des cordes et au cou par des chaînes, comme il lui a plu de s'en expliquer à sainte Brigitte et à saint Vincent Ferrier !

XXXll. — Le second trésor : la prison du calvaire.

L'ordre de la procession est raisonnable, il nous

* El cum adstrinxissent eum loris; dicit adstanli sibi centuriooi Paulas. Aci. Apost., XXII y 25.

Si

mène de la colonne à la prison , d'autant que la flagellation ne fut pas la fin de ses tourments, mais le commencement ; elle ne put pas être ordonnée pour l'amendement d'un criminel innocent, mais par un transport de fureur aveugle qui devait aller bien loin. Quand on remet un criminel dans la prison après le supplice des verges , on donne à connaître qu'on le réserve à d'autres peines. Mais cette nouvelle prison peut choquer quelques esprits, qui savent que Jésus fut mené du Prétoire au lieu de son crucifiement et ne lisent rien de cette détention , ni dans TÉcriture sainte , ni dans les anciens auteurs; nous avons pourtant l'ancienne tradition de Jérusalem, qui montre le lieu, et en fait l'une de ses sta- .tions, tant renommées et enrichies de si grandes indulgences. Sur quoi je dirai que c'était véritablement l'ancienne coutume de mener le criminel au gibet et de l'y faire mourir * , comme nous l'assure l'un des plus anciens écrivains. Ce patient néanmoins duquel nous traitons , ayant reçu un traitement extraordinaire et se trouvant tout épuisé, ne porta pas tout seul sa croix jusqu'au haut du Calvaire ; on lui donna un aide sur le chemin, de peur qu'il ne défaillit, et ce secours ne. le garantissant pas des dernières défaillances dans lesquelles il se trouva à la montée du Calvaire. On le fit reposer dans l'une des grottes de cette montagne, naturellement toute creusée , comme nous l'avons dit ailleurs. On le garda pour quelques moments dans ce lieu tout environné de soldats, et même on voulut lui donner du

* Deligati ad patihulum circunaferunlur deinde cruciKgunlur. Ex noiino Marcello el Macrobio , 1. i , Saturnalium.

vin de myrrhe pour lui faire revenir les forces pendant qu'on faisait les derniers préparatifs du tourment de la croix. C'est ainsi que raisonnent quelques savants auteurs *. Bède ne marque pas tout l'ordre du portement delà croix, il nous insinue néanmoins la raison de ce repos et de l'emprisonnement -de Jésus, qui est tiré de ses défaillances et de cette grande perte de sang, qui ne lui permit pas de porter seul sa croix jusqu'au haut de Golgotha. Autrefois la ville de Messine avait une horrible prison , appelée le Trésor. En voici une qui contient toutes les richesses et les mérites d'un Dieu.

Page 1