‹ La Syrie et la Terre Sainte au XVIIe siècleChapitre 116 sur 159 · VI. — L'EGYPTE , CINQUIÈME DEMEURE. D^ABRAHAM · texte numérisé non relu

VI. — L'EGYPTE , CINQUIÈME DEMEURE. D^ABRAHAM

Abraham prenait en passant une première possession de la terre promise , et comme par des simples regards, sans y arrêter ni ses pas ni son esprit; sa vie était un véritable pèlerinage , et l'exercice de son àme , une perpétuelle contemplation des mystères futurs ; il ne logeait son cœur qu'en Dieu , le soutien de ses espérances , et attendait de moment en moment la déclaration de sa volonté, pour une nouvelle marche : même il dépendait tellement du Seigneur^ que la seule interprétation de la volonté divine qu'il reconnaissait dans les divers événements, lui était une raison assez forte , pour l'obliger à entreprendre les choses les plus malaisées. Ainsi ce ne fut pas tant la famine qui le contraignit de' descendre en Egypte, que l'inspiration de la grâce, et le bon plaisir de son maître qu'il suivait uniquement. Cependant il y avait bien du danger que la beauté de Sara ne le trahit, et qu'il ne trouvât la mort dans la maison d'un Pharaon. La Providence de Dieu le secourut en frappant Pharaon : car ce prince voyant le désordre dans son

palais, et connaissant la main invisible qui le touchait, fut obligé de rendre au saint patriarche celle que la pas-' sion -lui conseillait de retenir et de le laisser partir comblé de richesses et d'honneur, après qu'il eut passé rhiver dans la ville royale.

VIL — La vallée de mambré, sixième demeure d'abrauam.

Cette vallée , qui tire son nom d'un illustre Amorrean appelé Mambré, s'élève au-dessus de toutes les vallées, les plaines et les montagnes de la terre d'Hébron, et la grandeur des mystères qui y ont été accomplis l'ennoblit extrêmement ; je ne considère pas sa largeur qui n'est que d'un mille et demi environ , ni sa longueur qui n'est pas beaucoup plus grande que sa largeur, ni sa fécondité et sa beauté; j'arrête seulement mes yeux sur ces grands 4iommes qui l'ont honorée dé^leur demeure, Abraham , Isaac , Jacob et plusieurs autres notables des premiers siècles. Je la mesure donc des yeux de l'esprit, et contemple vers son extrémité le lieu où Abraham recevait les pèlerins et se disposait par des actions de charité à la réception d'un Dieu dans sa maison. Certes , un homme mortel eut l'honneur de loger toute l'adorable Trinité , sous la forme de trois anges, et parce qu'il devait connaître ses hôtes, il reconnut le mystère et adora un Dieu en trois personnes , logeant dans son esprit par la foi , celui qu'il recevait auprès de ses tentes, sous les ombres d'une figure. Le chêne tant re-

nommé qui ombrageait rentrée de son pavillon , et servit de salle à toute la cour céleste , a bien gêné les écrivains qui subtilisent sur toute chose. Mais pour ne pas rompre le fil de ma narration , je dis en un mot qu'il est bien différent du célèbre térébinthe , que le peuple superstitieux adora longtemps et dont parle saint Jérôme après Eusèbe. Ce chêne du patriarche ét^it dans la vallée , et le térébinthe sur une montagne , comme le prouve le P. Quaresmius, tout joignant l'ancienne ville d'Hébron, assez éloignée de la vallée de Mambré et séparée par d'autres montagnes. J'avoue qu'une erreur populaire avait confondu le térébinthe avec le chêne, ce qui obligea l'empereur Constantin à le faire couper, pour ôter ce piège aux chrétiens , dont quelques-uns étaient devenus en ce point idolâtres, par un excès de piété, envers un vieux tronc et les branches d'un arbre , lequel après un si long cours d'années ne mourait point. Mais cette opinion du peuple est une faible raison , et cette adoration criminelle rendue au térébinthe ne doit aucunement le confondre avec le chêne mémorable d'Abraham.

Au reste , de combien de lumières fut favorisé le saint patriarche durant sa demeure de Mambré. 11 reçut en ce lieu confirmation de la promesse que Dieu lui avait faite touchant son Fils, qui devait être chef d'une glorieuse postérité , et crut contre toutes les apparences ; il vit en effet sa conception et sa naissance , et puis jetant plus loin ses regards, il aperçut, dit saint Jérôme, le jour du Seigneur , et s'en réjouit extraordinairement : ce que Jésus-Christ lui-même nous assure dans son Évangile. Abraham du fond de la vallée monta au plus haut des cieux, et se rendit non-seulement le modèle de tous les

philosophes, comme nous rapprend saint Âmbroise, mais encore le plus éclairé de tous les théologiens. Ce que .je conclus de ce beau nom de Père des fidèles et comme d'un principe dont la foi s'est répandue jusqu'à nous. Je ne dis rien des belles actions de cet homme sans pareil , ni de la victoire gagnée sur les rois qu'il poursuivit cinq jours durant jusqu'à Dan , l'une des sources du Jourdain, et de Dan jusqu'au delà de Damas, ni de la rencontre du roi de Salem Melchisédech , qui vint dç sa Jérusalem jusqu'^à la vallée sur la marche du victorieHi, pour faire les essais de toutes les grandes actions que la religion chrétienne a depuis achevées , et ofifrir le sacrifice du pain et du vin. Je passe tout le démêlé d'Abraham et de Lot ; et ensuite l'histoire des cinq villes embrasées du feu du ciel , et devenues l'exemple du juste jugement de Dieu. Je ne touche que les demeures de ce divin personnage , et ne forme point le dessein de raconter le détail d'une vie si grande et si accomplie.

VllI. — Gerara, la septième demeure d'abraham.

Cette ville a été durant longtemps la capitale de la Palestine et le terme des Cananéens vers le midi ; ensuite la borne de la tribu de Juda. Abraham y a demeuré sous un chêne , duquel saint Jérôme parle, quand il décrit le voyage et la dévotion de sainte Paule en ces termes *. Elle vit, dit-il, les cellules de Sara, le ber-

* Ubi Paula intravil Sars cellulas; videns incunabula Isaac, et Testigia quercus Abrahae. In epilaph. Paul» et alibi.

ceau d'Isaac et les marques du vieux chêne , qui servait de maison à un si illustre patriarche. Elle reconnut le miracle de cet enfantement prodigieux , qui tira d'un homme à demi-mort par la vieillesse , et d'une femme si avancée en âge Tespérance du monde , la figure de Jésus-Christ , mort et ressuscité , et la joie de tous les siècles.

C'est de Gerara qu'Abraham alla en trois jours à la montagne de Moria , où sa foi , qui était plus forte que les inclinations de la nature , lui fit courageusement offrir en sacrifice son aimable fils Isaac, qu'il avait reçu contre son attente , et duquel il espérait l'accomplissement des promesses qui le faisaient le chef d'une famille aussi nombreuse et plus brillante que les étoiles. Il fallait bien qu'il eût l'esprit grandement fort pour se persuader ce que saint Paul a dit en peu de paroles, mais qui sont d'un grand poids : eum et in parabolam accepit , à savoir que ce cher fils ne lui avait été donné que pour faire une figure de l'immolation et de la résurrection de Jésus. Partant qu'il le devait sacrifier avec ses intérêts, et néanmoins espérer tous les avantages dont un homme pouvait être capable.

Il faut donner ici l'éclaircissement d'un point assez important touchant le sacrifice d'Abraham , qui voulut immoler son fils sur la montagne de Moria où le temple de Salomon est bâti. Et néanmoins nous savons par la tradition de Jérusalem qu'Isaac fut conduit sur le Calvaire, où les Éthiopiens montrent le lieu et ensemblement celui du sacrifice de Melchisédech sur le même Calvaire^ bien qu'il soit séparé l'un de l'autre. Pour décider cette difficulté, je dis avec quelques savants, que le nom

(le Moria comprend non-seulement la montagne du temple , mais encore trois collines qui sont comme jointes Tune avec l'autre, et n'en font qu'une , à savoir Bezeta, proche de Moria , le Calvaire , proche de Bezeta et Gihon ou Goreb, proche du Calvaire.

Dans la suite du temps Isaac anima davantage les espérances de son père par son fils Jacob, et consola le saint vieillard de la perte de Sara, qui mourut en Hébron en la cent vingt-septième de ses années, et fut ensevelie dans la double grotte que le saint patriarche avait achetée si solennellement d'Éphron quatre cents sides d'argent.

Un homme si nécessaire au monde ne devait-il pas être immortel; il fallait néanmoins qu'il mourût. Ce fiit à l'âge de 175 ans, et après avoir été enseveli dans la même grotte d'Hébron. Il vivra tandis qu'il y aura des fidèles et que Jésus , l'honneur de sa maison , jouira de son immortalité.

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