XXIII. — Bethléem et les lieux circonvoisins
Entreprenons ce voyage avec des sentiments d'une dévotion particulière; le chemin est. très-beau et le terme est encore plus agréable. Le chemin de la Vierge est tout semé de fleurs , revêtu de vignes et parfumé de plantes aromatiques , hommage que la nature fait à la naissance d'un Dieu , comme l'apprend Adrichomîus , et encore mieux l'expérience ; nous trouverons au terme une maison pourvue de pain , mais de celui qui est l'aliment des anges. Nous entrerons dans cette auguste étable et rendrons nos hommages à la majesté d'un Dieu, anéanti dans le creux d'un rocher. Que si le désir d'être instruit des merveilles de la Palestine nous touche , nous saluerons le docteur de l'Église , saint Jérôme , dans son étude de Bethléem, où j'ai eu l'honneur de dire la messe et d'écouter les oracles de ce grand homme , qui parle en ces termes de la dévotion de sainte Paule *. Paule étant entrée dans Bethléem et dans la grotte du Sauveur (qui est vers le bout de la ville, du côté de l'Orient, proche de l'ancienne muraille), vit la maison de la Vierge et adora l'étable dans laquelle le bœuf reconnut
* Beihlehem ingressa et in specum Salvatoris ingrediens, postquam vidii sacrum Virginia diversorium et stabulum in quo agnovit bos possessorem suum et asinus prassepe Domini sui, me audienle jurabat cernere ft oculis fidei, infanlem pannis involutum, vagientem in presepe Dominum, Magos adorantes, stellam fulgentem désuper, matrem Virginem, nutritium sedulum, Pastores noctu venientes ut vidèrent Verbum quod factum erat. Ex epitaphio Paule.
son Maître , et Tâne connut la crèche de son Seigneur. Elle me disait , cette religieuse servante de Dieu , qu'il lui semblait voir des yeux de la foi Taccomplissement du mystère, TEnfanl^enveloppé de langes, jetant des cris enfantins j. les rois qui l'adoraient, l'étoile qui répandait sa lumière sur la Mère Vierge, le nourricier doucement empressé et les pasteurs qui accouraient pour voir le Verbe fait chair et l'Homme-Dieu.
Le même saint Jérôme nous instruira de Téminente vertu d'une autre femme, l'impératrice sainte Hélène qui délivra de trois grands scandales le monde chrétien, dont le premier était la statue de Jupiter élevée sur le saint sépulcre depuis l'empire d'Adrien jusqu'à celui de Constantin, 180 ans environ. Le second était la statue de Vénus adorée sur le Calvaire. Le troisième les forêts d'Adonis qui ombrageaient le saint lieu de Bethléem, d'où la vérité est sortie , tellement qu'on entendait pleurer la mort d'Adonis, là où Jésus-Christ lui-même avait pleuré nos péchés *.
Mais entrons plus avant , nous verrons trois sanctuaires qui n'en composent qu'un et toutes les beautés du ciel renfermées dans ce rocher. Le premier c'est le lieu où la Vierge mit l'Enfant Jésus , au moment qu'il fut né, où elle l'adora comme son Dieu et le baisa comme son Fils , où elle se répandit en larmes de dévotion et en soupirs d'amour. Le second est la sainte Crèche , trône adorable de l'Homme-Dieu , quand il fait son entrée royale dans le monde et qu'il veut recevoir les hom-
* In specu ubi quondaoi Cbristus parTulus vagiit, Vénerie amasius plangebalur. Hieroii. in epist. ad Paul.
mages de ses sujets ; les veines d'une table de marbre qui sert de parure à ce lieu , forment l'image de saint Jérôme , avec des traits si naturels et si ingénieux qu'on ne peut rien ajouter à la perfection de cette peinture , faite sans couleur et sans coup de pinceau. Le troisième sanctuaire est la pierre sur laquelle la Vierge mit son cher Enfant , quand les rois entrèrent dans l'étable et se prosternèrent devant cette majesté d'un Dieu infiniment abaissé.
Que de trésors assemblés dans un coin de terre ! que de grandeurs sous des toiles d'araignées I que de douceurs dans la contemplation de ces mystères * , dit saint Jérôme. Heureuse sainte Paule , qui marqua son sépulcre et sa demeure en ce lieu de la naissance de Jésus. La noblesse des Gracches et de tant d'illustres Romains , ne pouvait pas être plus glorieusement ensevelie.
Aspids aiigusium, prœcisa nipe, septdchrum Hospitium Paulœ est y cœlestia régna tenentis ; Fratrem, cognatos, Romam, patriamque relinqtiens Diviiias, sobolem, Bethlemite conditur antro. Hic prœsepe tuum Christe , atqtie hic mystica Magi Munera portantes^ liominiqtie Deoqxie dedere.
C'est l'épilaphe que mit saint Jérôme sur le portail de la sainte grotte , pour honorer la mémoire de cette dame romaine , qui passa vingt ans d'une vie céleste dans la contrée de Bethléhem , et se rendit plus illustre
' De presepio in quo Dominus infantolus vagiit , tacendum potius est quam iafiiuo sermone honorandum.
en fuyant la ville capitale du monde, elle dont pei-sdnne ne connaissait le mérite hors de Rome lorsqu'elle y demeurait , et que le monde tant romain que barbare admira en sa solitude. C'est l'éloge de sainte Paule qui U*ouva la gloire en la quittant.
Avant que de sortir de la sainte caverne de Bethléhem, considérez qu'il faut nécessairement qu'il y ait que secrète majesté dans ce lieu et quelque trait de divinité , puisqu'il est capable d'attirer le schismatique , l'hérétique d'Orient et d'Occident , le Turc et tous les peuples du monde qui accourent à ce coin de terre, le baignent de leurs larmes et s'humilient devant cet Enfant de Bethléhem , né depuis tant de siècles et toujours adoré ".
Je ne veux pas m'étendre sur le pays de Bethléhem , où de pas en pas je rencontrerais des prodiges; d'un côté j'y vois la grotte où la Vierge se retira saisie d'une juste frayeur , après le'prompt éloignement des Mages. D'un autre côté , j'aperçois la maison qu'on dit avoir eu saint Joseph en ces quartiers de Bethléhem , d'où étaient sortis ses aïeux , bien qu'il fût natif de Nazareth , selon le commun sentiment des Pères ; elle était toute semée d'anémones quand j'y passai et ces vieilles masures me parurent augustes.
Je découvre un peu plus loin dans la campagne, l'église des pasteurs, vers l'orient, éloignée d'un mille de Bethléhem , dans la contrée appelée Éphrata , dans un endroit que les Hébreux nomment Ader et les latins
* Et adorabuui eum omnes Reges terne : coram illo procideni ^thiopes et ioimici ejus terram lingent. Psal., Lxxi, 9 et 11.
lurris gregis , à cause d'une tour que les bergers y avaient bâtie pour la garde de leurs brebis, comme me rapprend Tostat. Cette église bâtie par sainte Hélène , à l'honneur des saints anges, et encore comme croient quelques auteurs, à l'honneur des saints pasteurs, est en vénération aux Maures et aux Arabes , qui^n'oseraient couper aucun arbre de cette terre , et entretiennent même des lampes dans ce santuaire et y brûlent de l'encens. Le vénérable Bède fait l'éloge de cette église et de ce lieu qui fut éclairé de la grande lumière des anges *.
Sortons de ce chemin de Bethléhem et de cette contrée où je ne marque ^?as la citerne de David , le sépulcre de Rachel , le puits sur lequel l'étoile parut de nouveau ; le monastère de saint Hélie et la figure de cet homme de Dieu imprimée sur le rocher.