ESCLAVE
Les aventures des chrétiens qui deviennent esclaves du turc sont merveilleuses et donnent de grandes preuves de la Providence. Témoin un capitaine allemand qui, sortant de la place de Tonedos après sa reprise, fut blessé à la cuisse et fait esclave; il fut mené à Constantinople où il s'ennuyait beaucoup de sa condition et cherchait de tous côtés quelque porte ouverte à sa liberté, n la trouva bientôt et par une heureuse conjoncture de la Providence qui veille sur les plus misérables. Il rencontra ce moyen dans sa plaie même , et tout son bonheur dans son malheur; car Dieu a coutume de cacher la source du bien dans le mal , et du mal dans le bien, que les hommes recherchent avec tant d'empressement. Il se traînait un jour par une rue de cette grande ville , chargé de ces chaînes insupportables à un cœur généreux qui , dans la défense de cette ile avait préféré la liberté à sa vie. Il détourna ses yeux que la honte lui faisait d'ordinaire tenir baissés et vit à son côté un janissaire renégat, qu'il avait connu très-parti-
culièrement avant son apostasie. Après les salais réciproques, il le pria d'employer son crédit pour procurer sa délivrance; mais ce janissaire, quelque inclination qu'il eût de lui faire du bien , témoigna son impuissance et lui dit qu'il n'avait pas de quoi le racheter. Alors ce noble captif lui répondit : Je payerai moi-même ma rançon ; et ensuite lui montra l'endroit de sa plaie dans laquelle il avait placé son or , et où les turcs n'avaient pas porté leurs mains, rebutés de l'extrême puanteur qui en sortait. Il n'en fallut pas dire davantage à un ami qui traita d'abord de la rançon avec son maître ; mais avant que d'arrêter le prix , il demanda à regarder de près et visiter , selon la coutume , celui qu'il voulait acheter. Cette visite feinte lui donna le moyen de tirer l'or de sa blessure et d'exécuter son dessein. L*esclave après son rachat, vint à Alep avec celui qui l'avait si étroitement obligé et qui fit encore toute la dépense de son voyage. Arrivé là , ne pouvant pas satisfaire son créancier , il se rend chez nous et y trouve un Père de sa nation, à qui il ne fut pas malaisé de lui procurer le soulagement dont il avait besoin , et de combler même ce bienfait temporel d'une faveur spirituelle , ajoutant l'instruction à l'aumône. Ainsi cet honnête homme, après avoir rendu grâces à Dieu par une communion et obtenu les lettres de sa démission en bonne forme, avec tous les frais de son retour qu'on lui avança , et l'équipage d'un capitaine qu'on lui donna , se retira d'un pays où l'on ne trouve guère que des chaînes et des croix , pour aller jouir du repos qu'il avait autrefois goûté dans le lieu de sa naissance.
Cependant admirons la douce Providence qui ne
blesse que pour guérir , et change la blessure en remède. Employons ces mystérieuses paroles d^Samson : La douceur est sortie de la pointe du fer qui blessa cet esclave et de la plaie qui le consumait, il a tiré sa délivrance*.
TRAITÉ TROISIÈME