La Syrie
Les Croisés étaient partis, non sans espoir de retour. La plupart des barons syriens avaient élu domicile à. Chypre, dans les Etats des Lusignan, ou en Cilicie, dans le royaume de la Petite Arménie. Quand, par les limpides matinées d'été, le soleil montait derrière les pics dénudés du Sannîn, ils pouvaient des hauteurs de leur nouvelle patrie insulaire voir se profiler sur l'horizon les sommets du Liban, aux pieds duquel s'étendaient les seigneuries qu'ils venaient de quitter. •
Croisières franques. Les Lusignan n'avaient pas attendu la chute d'x\cre pour former une marine de guerre. Elle se trouva renforcée par les navires des ports latins et des Ordres militaires, « les massives galères dominant la mer comme des montagnes» ^^tvir^ji j ouiin jj\^->^\ (1), lesijuelles avaient assuré, jusqu'en (Chypre, le transport de milliers de réfugiés chrétiens. Beaucoup de Syriens, les Maronites surtout, les suivirent ou ne tardèrent pas à les rejoindre. Otte
(1) Ibn Djf»bair, 303. Comp. Coran, -12, 31 ; 55, 24.
LAMMENS, SYRIE, II.— 1 tt
{lotte n'hésita pas à reprendre la mer. Les anciens barons croisés y embarquèrent. Parmi eux, on note la présence du Sire de Beyrouth, Tan 1299. Ils allaient reconnaître la côte, opéraient des descentes, ramenaient du butin et des prisonniers (1). Non moins active se montrait la marine des républiques italiennes, regrettant leurs anciens comptoirs du Levant ; elle continuait à croiser devant le rivage phénicien. L'esprit des Croisades pouvait se réveiller en Europe, s'allier aux adversaires mongols avec lesquels on savait la diplomatie frauque en relations. Ayyoùbites et Mamloùks vivront sous la terreur de cette double menace.
Dévastations des Mamloùks. Distraits par leurs discordes dynastiques, n'aspirant qu'à se supplanter, les ]\Ianiloùks ne prendront pas la peine d'organiser la défense de la Syrie maritime, d'utiliser contre l'ennemi les fortifications des places qu'il venait d'abandonner. Ils démolirent la forteresse de Saidà.et « la très solide citadelle .lui :i5C*j. » de Beyrouth, élevée par les Croisés. La crainte leur inspirera la sauvage dévastation des florissantes cités de la côte (2), du merveilleux port de Tyr entr'autres, auquel le voyageur juif Benjamin de Tudela ne trouve « rien de comparable en tout l'univers». L'an 1422, le pèlerin Poloner ne i^ncontra pas àme qui vive à Jaffa. Créer le désert, afin de prévenir un retour 'éventuel des Francs, ce programme négatif épuisera l'activité gouvernementale des Mamloùks en Syrie, pendant le 14'' siècle (3). Au début du 45", ils lutteront contre les hordes, déchaînées par Tamerlan. Ils auront commencé à respirer, lorsqu'à la fin de cette période, le péril ottoman mettra en question le régime et, au commencement du siècle
(1) Sâlih, 48, 110, 190-191.
(2) Sâlih, 42-43. Comp. vol. I, 265.
(3) Comp. Rohricht-Meisner, Deutsche Pilfjerreisen, 58. (Cf. Biblii^fjr.).
PÉRIODE DKS MAMLOUKS 3
suivant, rexislence même des Mamloùks, ruines par leurs excès.
Anarchie gouvernementale. L'histoire de cette période est une des pkis hunentables pour la Syrie, exploitée au profit d'une caste d'esclaves touraniens, dont certains ne savaient pas même signer leur nom. Leurs convoitises, leur impéritie accélérèrent la marche de l'appauvrissement, d'une décadence, désormais irrémédiables, puisqu'aux Mamloidvs devaient succéder les Ottomans, (^esl un spectacle déconcertant (jue cette longue servitude d'une race intelligente, coura*: geuse aussi, puisqu'elle fournissait aux maîtres du Caire leurs meilleures recrues, et se courbant sous le joug d'une horde d'esclaves. L'oppression des 'Abbàsides et des Fàtimites avait accompli son œuvre. Après la mort de Baibars, de Qalàoùn, énergi(iues figures de soudards sans scrupules, se frayant par le meurtre l'accès au sultanat, les annales de ces deux siècles se résument en une série de pronunciamentos, de félonies, de révolutions de palais. C'est l'instabilité gouvernementale, Jjioi ^y^\ , dénoncée par Sàlih ibn Yahyà et devenue la règle, une succession de sultans renversés, incarcérés, empoisonnés, assassinés. Dans la TransJordanie, la citadelle de Karak, édifiée par les Croisés, devient la prison, le lieu d'exil olliciel des souverains déposés, qin'oii ne se décide pas à supprimer séance tenante, le refuge de ceux qui à temps se dérobent au poignard des sicaires (1).
Rapide succession des régents. Le fils de Qalàoùn, Al-^hllik an-Nàsir, commença par y séjourner. A trois reprises, il remonta sur le trône ensanglanté par son père. La dernière fois, il assura à l'Egyj)lc un répit de 33 ans, auquel elle n'était plus habituée. Il mourut à 57 ans, après en avoir régné plus de 44. Huit de ses fils le remplaceront, successivement balayés par les révolutions. Parmi eux le sultan
(1) Sâlih, 174.
Ahmad, réfugié à Karak, y résistera pendant deux ans aux troupes de Syrie (1). On connaîtra des Mamloùks, qui compteront deux, cinq mois, 56 jours ou même deux jours de règne. Certains iront occuper en prison la place que leur compétiteur venait de quitter. « Gloire au Tout-Puissant » ! s'écrient les narrateurs fatalistes de ces révolutions sans grandeur. Moins résignés, les émirs libanais se plaignaient de se voir ruinés par ces bouleversements politiques, par la rapacité de cette aristocratie servile (2). Quel devait être- le sort de la misera contrihiiens plebs, écrasée d'impôts, de réquisitions, de levées militaires ? On imagine l'intérêt que pouvaient lui témoigner cette tourbe d'aventuriers et leurs représentants en Syrie.
Division de la Syrie. Administrativement les ]Mam- Joùks avaient morcelé le pays en une demi-douzaine de mamlaka ou nyàba, d'après les circonscriptions des « royaumes » jadis détenus par les principaux descendants de Saladin : Damas, Alep, Hamà, Tripoli, Safad, Karak. Ils comptaient bien par ce morcellement museler l'ambition des titulaires, nàib ou vice-rois, lesquels se jalouseraient, se neutraliseraient mutuellement. Ce calcul ne réussit que trop. Leurs intrigues, leur cupidité achèveront de désorgan^'ser le pays, d'en troubler le repos. Tinkiz — un des meilleurs, comme nous le verrons bientôt — au moment de sa disgrâce, laissa, rien qu'en espèces, 360.000 dinars et un million de dirhams (3). Son administration fut, il est vrai, exceptionnellement longue. L'industrie de la soie formait une des principales ressources du Liban. Pour procurer à bon compte des flèches à ses soldats, un gouverneur de Damas imagina d'u-
(1) Sali h, 140 etc.
(2) Sâlih, 245.
(3) Ibn Ayâs. I. 172. (Cf. la Bibliorjr.).
PKIUODK DKS MAMLOIKS ;>
tilisor les mûriers de la Monlagiie (1) ; menace que l'adresse des émirs iiljaiiais l)ar^illlà écarter, non sans peine.
Gouvernement de Damas. Le passé de Damas conférail aux nàib de celte ville un prestige à part. A ces ^ice-^ois, hantés par les souvenirs des Omâyyades et des Ayvoùbites, pas n'était besoin de rappeler qu'ils valaient leurs collègues demeuix's en Egypte, qu'ils possédaient les mêmes droits au sultanat. Pour se garantir contre leur ambition, le Caire s'empressera de «les déplacer incessamment », js'j <J^ (2) ijjj». Ou cJj, « chaque année, chaque mois, au gré de ses caprices », atteste un pèlerin contemporain (3). Cette instabilité mettait au désespoir les Syriens et leurs chefs, désorientés par ces changements, qui leur amenaient un surcroît de charges. L'n phénomène fut le mamloûk Tinkiz.
L'émir Tinkiz gouverna la mjâha de Damas de 1312 à 134<). Il s'occupa de restaurer les remparts de Beyrouth et y éleva diverses constructions. Son intérêt se porta également sur d'autres régions de son vaste gouvernement et sur l'amélioration de l'agriculture. Il laissa des traces de son activité architecturale à Damas, à Jérusalem (4), à Safad. Seul, parmi les niamloùks, gouverneurs de Syrie, on a pu dire de lui que « son époque fut le courrier du sourii-e, ^ljovi ^\j, de la tranquillité pour les habitants ». Ses travîiux pour assurer la vial)ilité de la côte libanaise et la sécurité de Beyrouth lui valurent les éloges des ix)ètes. Il finit par la disgrâce et alla mourir dans les prisons d'Alexandrie, on ignore pour quel motif (ô).
Sur les revenus de la douane de Beyrouth étaient payés les appointements des employés indigènes, du qàdi, des trou-
Ci) SâJih, 225, 229.
(2) Sâlih, 249.
(3) Cf. Rolu'icht, op. cit., 01.
(4) Il y amena Teau : Ibn Battoùta, I. 121 : sou éloee. 217. 21Ç>. (5j Cf. Ibn Ayàs, I, 171-72 ; Sàlih. 120. 155-156. 175.
pes, chargées d'assumer la défense. Les mamloùks de Damas et du Caire se mirent d'accord pour en confisquer à leur profit la majeure partie, au détriment du pays (1). Cupidité, anarchie, incohérence, autant de traits caractérisant le régime mamloùk en Syrie.
.Le pont de Dàmoûr. Il ne se souciait des travaux d'utilité publique que pour autant qu'ils concouraient à la défense militaire. A Damas, il abandonna à des fondations charitables l'entretien, la réfection des routes (2). La viabilité de la côte se trouve compromise par la violence, les crues soudaines des rivières torrentueuses, dévalant des sommets du Liban. Un des points les plus fréquentés sur cette côte, incessamment menacée par les croisières ennemies, était le pont du Dàmoûr. Tinkiz l'avait rebâti une première fois. IP ne subsista que deux ans. Après lui, une seconde restauration « ne résista pas mieux aux pluies de l'hiver». Comme l'observa le rapport rédigé par les émirs libanais, on avait négligé de creuser assez profondément les fondations. Ils ajoutaient que le pays, « épuisé par la guerre, les sauterelles, la sécheresse », ne pouvait supporter les dépenses d'une entreprise dont Damas prétendait les charger. Ils signalaient en lerminant un ingénieur originaire de Balbek et fixé^ Tripoli. Il avait été « l'entrepreneur du pont du Nahr al-Kalb et d'autres travaux considérables dans la région de Tripoli » (3). Ce spécialiste s'y morfondait dans la retraite. Les Mamloùks ne s'intéressaient pas aux ingénieurs civils, en Syrie du moins.
Un chantier maritime à Beyrouth. La construction d'une flotte va nous fournir un nouvel exemple d'impéritie et d'incohérence. C'était en 1365. Les Lusignan débarquent à
(1) Sàlih, 60-62.
(2) Ibn Battoûta, I, 23S.
(3) Sàlih, 145-146.
I PKIUOni-; DI.S MAMI.OIKS /
Alexandrie, pillent la cilé. Pour répondre à eelle alerk*, les Maniloùks vouliuvnt posséder une marine de guerre, destinée à la con(|uète de CJivpre. lîeyroulh se trouvait être le port le plus rapproché de l'île, le seul qui n'eût pas été ruiné sur la côte phénicienne. L'ordre émana donc du Caire d'y construire une Hotte : on utiliserait les matériaux fournis [)ar l'a iorèt des ])ins.
La Forêt des Pins. Au W' siècle, elle couvrait encore une superlicie de douze milles carrés (1). Elle devait occt^ier alors une grande partie des dunes sablonneuses, à l'Ouest de la cité, ainsi que les premières pentes du Liban, où cet arbre prospère merveilleusement. Les (Croisés semblent avoir ménagé, judicieusement administré cette richesse forestière. I^es Maniloùks et leurs successeurs la gaspilleront follement. Avant le IG*" siècle, elle ne comptera plus que deux milles de longueur. Outre le bois, le Liban fournissait « du fer en abondance à l'exportation » ; son minerai alimentait fes marchés de rEgyi)le (2). « On se mil donc à l'œuvre, à construire de nombreux transports et des galères de combat, en vue d'un débarcjuement à Chypre. De toutes parts furent réquisitionnés les ouvriers* Jamais, assure Sàlih, on ne vit une flotte aussi importante, achevée en un laps de tentps aussi restreint, pareil nombre d'ouvriers, autant de décision. Les navires furent construits à une certaine distance du rivage. Pour les garantir d'une surprise (de la part des Francs), les troupes de Damas vinrent camper entre le chantier et la mer.... Brus- ([uement le travail s'arrêta. On avait achevé la construction de deux grands transports. Ils furent baptisés au nom de deux émirs maniloùks ; puis ils demeurèrent abandonnés sur place devant Beyrouth. Tel fut également le sort réservé aux
(1) Mrîsi, 17; cf. Lammens, Gvijphoa. 14 (v. la Biblioijr.).. (2; Idrîsi, 17 ; Ibn Battofita, I, 133.
-galères de combats. Des sommes énormes avaient été gaspiliées en pure perte. On n'en retira que la ferraille que les citadins dédaignèrent d'utiliser » (1).
L'an 1293, au lendemain de la chute des dernières places franques, les Mamloùks essayèrent, sans succès d'ailleurs, de s'imposer au Liban. Voyons quelle était à cette date la situation de la Montagne.
IL Le Liban avant le XIIP siècle.
Pénétration arabe au Liban. Au cours du S'' siècle H., proiitant de ratïaiblissement graduel du pouvoir 'abbàside, des groupes nomades s'étaient infiltrés dans le Sud du Liban (2). C'étaient les anciennes tribus palestiniennes, les débris des Baiioû Djodhàm, des Banoù 'Amila (v. I, p. 7), à la recherche de nouveaux pâturages. Une autre invasion arabe arriva par le Nord. Elle pénétra par les j>asses, ouvrant sur la plaine marécageuse de la Bqà' (3), celle-ci abandonnée aux dévastations des troupeaux bédouins. Ces tribus serviront de terrain d'élection pour la difÎLision des idées druses et chî'ites. En attendant, elles amenèrent avec elles le gerfîie de leur vieille division en Qaisites et Yéménites, laquelle subsiste jusqu'à nos jours au Liban. Des clans arabes transhumaient entre la plaine et la Montagne. Nommons les Taghlibites avec leur centre principal fixé à Machghara (4). Dél)ris peutêtre de l'ancienne tribu chrétienne que nous avons rencontrée, en dernier lieu, à la bataille de Homs contre les Tartares (v. I, 233). Par ailleurs cette identification demeure
(1) Sâlih, 52-53.
(2) Ya'qoûbî, Géogf. 327 (éd. de Goeje)
(3) Sàlih, 70, 149.
(,4) Sâlih, 108, 124.
I>l':iUOI)K DES MAMI.OIKS 0
assez problématique, le nom se trouAanl également écrit Tha'lab (1), une confusion fréquente dans ies textes arabes. L'ethnographie libanaise, pendant les premiers siècles de l'hégire, n'a i)as encore été étudiée critiquemenl, pas plus qu'on n'a débarrassé des légendes, qui l'encombrent, l'histoire libanaise, antérieurement aux Ooisades.
Les Tauoùkli. A une époque, impossible à déterminer avec une suOisante précision chronologique, mais avant l'apparition des Francs, pénètrent dans le Liban central plusieurs clans arabes de Tanoùkh; les Banoù'l Hamrà', les Banoù A-bi i Djaich (2) et, sendde-t-il, le principal, les Banoù Bohtor, le clan des émirs du Gharb, district où ceux-ci se fixèrent. Tous arrivaient du Nord de la Syrie, de la région où nous avons trouvé établis leurs ancêtres chrétiens, ceux que les premiers 'Abb<àsides forcèrent à embrasser l'islamisme (v. I, 138). A la fin du 3*^ siècle H., Ya'qoùbî (3) signale des Tanoùkh à Ma- 'arrat No'màn, à Rastan (4), où ils touchaient au Liban. L'aïeul de Bohtor, souche des émirs du Gharb, aurait gouverné Bîra sur l'Euphrate (5), la moderne Biredjik. A moins qu'il ne faille lire — ■ et nous le préférerions — Bàra, localité sise entre Ma'arra et Rastan, habitat des Tanoùkh.
Les Banoù Bohtor. Pendant le siècle, pcoulé entre les Toùloùnides et les Fàtimites, les Bédouins de Syrie se donnent du champ (v. I, 14G, 153). C'est une période de déplacements, de migrations nomades (fi). Les Tayytes du pays de Homs vont s'étabiir en Palestine, où ils s'entendront bientôt avec d'autres Bédouins pour se partager la Syrie. Pourquoi, à l'exemple des Haindànites, des Kilàbites, Tayytes et autres.
(1) Sâlih, 85.
(2) Sâlih, 70, 149.
(3) Op. cit., 324.
(4) Près de Homs.
(5) Sâlih, 69.
(6) Ya'qoûbî, 324-329.
des Monqidhites de Chaizar, les Tanoùkhites n'auraient-ils pas cherché fortune ? Les Nosairis réussirent, sans doute, à fermer leur montagne à l'invasion bédouine. Un fait demeure acquis. Le père de l'émir Bohtor, un contemporain de la première croisade, possédait déjà le fief du Gharb, que lui avaient concédé les Seldjoùcides de Damas (1). Ses descendants s'y considèrent comme chez eux, dans leur pays ; preuve qu'ils n'y étaient pas installés de la veille.
Leurs opinions religieuses sont plus difficiles à déterminer. D'abord ils arrivent du Nord de la Syrie, de régions où le drusisme — on l'a vu (cf. I, 210) — avait réalisé des conijuètes. Dès le ll'^ siècle, la population du Choùf, au milieu de laquelle ils demeurent, semble avoir été, comme de n'as jours, composée de Druses. .lamais il n'y est question d'édilices, de cérémonies islamites. Dans leurs rapports avec Damas et le Caire (2), les émirs se donnent comme musulmans. C'est là encore, une attitude commune aux sectes secrètes: adhérer extérieurement à la majorité, quand le contraire présenterait des inconvénients. Certains l^ohtorides savent par cœur le Coran, en exécutent des copies. D'un seul, on mentionne qu'il aurait accompli le pèlerinage de la ^I^cque (3). Oniciellement ils se proclament « attachés au Livre (le Coran) et à la Sonna » (4). Ces formules d'une rigoureuse orthodoxie musulmane sont également susceptibles de tâivil, à savoir l'interprétation allégorique, une méthode familière aux sectes dissidentes de l'islam. Par ailleurs, à deux exceptions près (5), ces émirs pratiquent la monogamie, une anomalie dans les grandes familles de l'islam. Infatigables bâtisseurs,
(1) Sàlih, 69.
(2) Sâlih, 106.
(3) Sâlih, 187, 206-207.
(4) Ibid. 227, 237.
(,5) Ibid. 256-257.
PKRIODI-: I)KS MAMI-OIKS 11
ils élèveiil des maisons, des bains, contruisent des conduites d'eau. Mais point de niosciuées dans leur voisinage, excepté ù Beyrouth, où ils se retrouvent dans un milieu islamite et doivent s'y conformer.
Leurs sujets, les liai)ilants du Cdiarb, reçoivent les (jualilicatirs de 'achir (plur. 'ichràn) tribus, ou de Djahahjiia^ montagnards. Leurs opinions religieuses demeurent encore plus mystérieuses que celles des émirs et des autres groupes fixés au Liban. Tous, à lexceplion des communautés fciiréliennes, pratiquent la loi de Varcane ou taqyya (y. I, 179).
Au temps des Croisés. Quand les Croisés occupèrent la côte libanaise (ll()()-112r)j, les émirs du Ciharb inaugurèrent cette politique souple qu'adopteront désormais tous leurs successeurs, y compris Fakhr ad-dîn et l'énîir Bachîr. Leur district n'était qu'à quelques kilomètres de Beyrouth, leurs plus riches domaines, leurs florissantes oliveraies bordaient la mer, le Sàhil, voisin de la cité. Ils éviteront de se compromettre, louvoieront entre Francs et musulmans. Les premiers, possédant la suprématie militaire et les villes maritimes, ils se rapprocheront des nouveaux maîtres. Ceux-ci ne s'établirent pas dans la Montagne, mais la, tenaient en respect dans le Nord-Est par le fortin de Monaitira (1), au Midi par l'imposante' citadelle de Chaqif (Beaufort), ensuite par l'intermédiaire des mo(j(uldaiu, des émirs locaux, devenus leurs hommes-liges. Ceux du Gharb accepteront donc des sires de Beyrouth et de Saidà, non seulement des présents, mais des fiefs de soudée. En retour, ils devaient le service militaire, ne pas accorder asile aux rebelles, aux repris de justice, mais les ramener de gré ou de force, empêcher les montagnards de piller les campagnes de Beyrouth (2).
(1) Qalânisî, 165.
(2) Sàlih, 83-84, 87, 111-11-2.
Politique double. Or, nous les surprenons correspondant en même temps avec les régents musulmans, mendiant auprès d'eux de nouveaux fiefs ou la confirmation des anciens. Ils les renseignent sur les mouvements militaires des Francs (1), cherchent à se préparer un asile, en cas de disgrâce, à se rendre indépendants par la construction d'un fortin. Véritable politique de bascule ! Elle attirera des catastrophes sur la tète des émirs équilibristes. Mis au courant de leurs intrigues, les Francs finiront par perdre patience. Sous le prétexte de parties de chasse ou d'une noce, ils les convieront à Beyrouth et les enfermeront à la citadelle. Puis leurs hommes d'armes monteront au fortin pour le détruire et purger le Gharb des rebelles (2). De leur côté les autorités musulmanes de Damas et du Caire, trouvant suspectes les relations des émirs avec les Croisés, les leur feront expier par la prison et la confiscation des biens. Cette politique équilibriste pourra aussi enregistrer de meilleurs résultats. Pendant les guerres entre Tarlares et Mamloûks, les Bohtorides imagineront de se répartir impartialement entre les deux camps ennemis pour être assurés de se voir représentés avec le parti vainqueur. Les Tartares ayant été mis en déroute, le Bohtoride qui les avait rejoints n'hésita pas à se tourner contre ses anciens compagnons d'armes. Cet expédient peu loyal lui valut sa grâce auprès des musulmans (3).
Le Liban au 14® siècle. Le moment est venu de suivre les événements qui vont se développer dans le Liban, après le départ des Croisés et la chute d^Acre.Nous avons déjà noté le caractère composite, la bigarrure de ses populations. Aucune terre ne semblait mieux adaptée ^que ces montagnes abruptes, profondément ravinées, cloisonnées, compartimen-
(1) Sàlih, 67-68, 92 etc.
(2) Sâlih, 74-75, 247-248, (S) Sâlih, 03-94, 247-248.
PKUIODl-: l)i:S MAMLOUKS 13
iées par les agents atmosphériques, pour servir d'asile aux minorités, aux croyances opprimées. Au 14^ siècle, elles possédaient encore dés cantons remarquablement boisés et giboyeux. On y chassait l'ours, le sanglier, parfois même le lion et l'onagre (1). Ces forêts, leurs fruits fournissaient le vivre et un abri aux ascètes ,(2) dont nous avons noté (v. I, lôli) la présence au Liban. Ils appartenaient à la classe des f'((qirs, ùjij>ji* , dépouilles (de tout), et non {iifls célibataires, comme a compris le traducteur d'Ibn Baltoùla (I, 176). ^^
Au Sud, les populations nomades, qui avaient franchi l'étroit fossé du Laitàni (v. I, 132), apportèrent de la Galilée les doctrines du C^hî'itisme (3) et les propagèrent dans la région du Chaqîf. Ces Métoualis auraient sans doute étendu leur propagande dans ce pays complètement négligé par l'islam orthodoxe, si dans le Choùfilsne s'étaient heurtés au drusisme. C'était la forme religieuse à laquelle avaient adhéré les habitants du Gharb, peut-être leurs émirs, sous le couvert de l'arcane dont tous enveloppaient leurs croyances ; mystère discrètement voilé par Sàlih, l'historiographe, de la famille.
Avance des Druses, des Métoualis. Au temps des Croisades, les Druses, eux-mêmes contenus t\n Midi i)ar la poussée chî'ite, s'étaient graduellement avancés vers le Nord. Ils avaient occupé le Matn, une partie du Kasrawàn, absorbant de gré ou de force des groupes de Chî'ites isolés. Au 14'' siècle, les Métoualis, actuellement très clairsemés dans la plaine de Beyrouth, ont dû s'y trouver en nombre. A un moment donné, ils peuplèrent même une partie de la ville. Ils réussirent à y obtenir une reconnaissance officielle du gouvernement mamloCdc, lorsque le mécontentement des Sonni-
(1) Sàlih, 113, 193 ; Ibn Battoùta, I, 185.
(2) ibn Battoùta, I, 184 ; Ibn 'Asâkir, V, 271, 374.
(3) Ibn Battoùta, I, 130.
tes provoqua, au dire de Sàlili (p. 231), le retrait de cette décision. Dans le Kasrawàn, au point où s'arrêta l'avance des Druses, les Chî'ites reprenaient le dessus.
Groupes chrétiens. Au pays de Djebail, très florissant et peu[)lé sous le régime franc (1), ensuite dans la région de Batroùn, en montant vers le plateau «des Cèdres, se maintenaient les Maronites. Ils étaient mêlés à des centres chrétiens d'autres confessions, Melkites et .Tacohites (2). Ces monophysites y possédaient des couvents et même une hiérarchie ecclésiastique. Sur la côte, le bourg de Djoûnya leur appartenait (3). Ces îlots chrétiens se trouvaient, au "Nord et à l'Est, cernés par des hétérodoxes musulmans : Chî'ites, montés de la plaine de Balbek, et Nosairis, descendus de Ta région de 'Akkàr (4). Ces derniers cherchaient à rejoindre, à travers le Liban, leurs coreligionnaires, demeurés dans le Wàdittaim et y luttant péniblement contre Druses et Métoualis.
Hostilité contre l'islam. Toutes ces sectes, poussées les unes contre les autres, ne témoignaient pas une moindre hostilité à l'islam ofïiciel. Elles applaudissaient aux coups que lui portaient Francs et 4'artares, « vendaient, aux ^fidèles les soldats musulmans tombés entre leurs mains ». Baîbars avait forcé les Nosairis à bâtir des mosquées. Ils les utilisèrent pour y abriter leurs troupeaux. Quand un étranger y pénétrait et convoquait à la prière, ils lui criaient : « Cesse de braire, ô àne, ta pâture va venir ! » (5). Pour répondre à tous ces excès, de jeunes Sonnites syriens avaient fondé une association, liée par des serments, contrefaçon sonnite delà
(1) Idrîsî, 17.
(2) Michel le Syrien, III, 292. .
(3) Idrîsî, 17.
(4) Lammens, Les Nosairis dans le Liban, (cf. Bihliogr.)^ \h) Ibn Battoûta, I, 177.
PKUIODE DKS MAMI.OUKS 15
redoutable maçonnerk' isina'îlilo. Ils doiinaienl la ciiasse à « ces mécréants et les iiiellaienl à mort parloiil où ils les rencontraient (1) ».
Au Nord du Liban. La lutte contre, les (^iroisés et les Mongols avait lait perdre de vue ces sectaires. Elle leur axait permis d'intensifier leur propagande, de se fortifier dans cette forteresse naturelle du Liban, de reconquérir leur indépendance. Le mouvement de révolte avait surtout gagné le Nord, les régions de 'Akkàr, du Dannyya, le Kasrawàn e^dans le (!lentre les cantons les plus élevés, les moins accessibles du Liban, le Djord. Voilà [)Our([uoi les historiens musulmans désignent ces rebelles sous les noms de Kasrawànites, de Djordites, etc. Rien ne prouve (jue les chrétiens du Liban se soient associés à la rébellion. Les auteurs musulmans ne parlent que d'hétérodoxes musulmans, dédaignant de les désigner plus clairement.
Expédition du Kasrawàn (1305). La situation devait être grave pour que, dès 1287, avant la prise d'Acre, une expédition eût été décidée contre le Liban septentrional. La lutte contre les dernières possessions- franques réussit alors à distraire l'attention des Mamloùks (2). La campagne libanaise, entreprise en 121)3, échoua lamentableme^ît. La diversion, opérée à cette date par les Mongols, obligea les Mamloùks à différer leur revanche. Instruite par l'échec militaire de 1293, kl diplomatie du Caire ouvrit des négociations]]avec les rebelles. Ces ouvertures ayant été repoussées, « l'ordre fut donné lie diriger contre eux les troupes des provinces syriennes ». Les nâib de Damas, de Tripoli, de Safad s'ébranlèrent, chacun de son côté (1305). On parle d'une armée de plus de 50,000 hommes. Il s'agit, on le voit, d'une manœuvre d'encerclement, enveloppant la Montagne de tous les côtés, «Les
(1) Ibn Djobaii-, 2^0.
(2) Sàlih, 84-S5. Voir I vol, pn. 233-234,
soldats cernèrent les révoltés, envahirent des massifs montagneux que les indigènes croyaient inabordables. Les vignes et les habitations furent détruites, le plus grand nombre des rebelles massacrés ; les autres enrôlés dans les troupes de Tripoli. Certains réussirent à se cacher ou à obtenir l'amnistie )).(!).
Progrès des Maronites. Cette défaite, la répression sanglante qui la suivit, allaient favoriser les Maronites. Elles arrêtèrent du côté du Nord l'invasion des Nosairis dans le Liban, comme elles briseront l'avance des Druses qui les poussait à traverser le Fleuve du Chien. Nosairis, Métonalis, Druses furent les vaincus de la campagne de 1305. Le massacre, la déportation, l'incorporation dans la milice deis Mamloûks contribuèrent à dépeupler le Kasrawàn. Les chrétiens, en particulier les Maronites, en profiteront bientôt pour combler les vides dans ce district. Dès, le 15^ siècle, ils commenceront à occuper le KasraAvân. Arrivésnlans le Liban septentrional, peu avant les Mardaïtes au 8^ siècle, (v. I, 82) ils y avaient mené une existence précaire, persécutés, décimés par les 'Abbàsides (v. I, 131), jusqu'à l'arri^-^e des Croisés, cependant que leurs communautés, demeurées dans les plaines et les cités riveraines de l'Oronte, achèvent lentement de se dissoudre. Leur accord avec les Francs (v. I, 249) leur a permis de s'organiser solidement dans le Haut-Liban, d'attendre des destinées meilleures. L'écroulement de la puissance latine, les convulsions causées par les compétitions entre Ayyoùbites et Mamloùks, par les invasions mongoles, décident au Liban la révolte générale des dissidents musulmans. Cette levée de boucliers sembla devoir compromettre d'abord les espérances des montagnards chrétiens. Ceux-ci n'avaient aucune raison de s'associer aux rebelles (2), dont
(1) Sâlih, 49-51.
(2) Voir Les Nosairis dans le Liban.
PÉRIODE I)i:S MAMLOIKS 17
la victoire iiionaçail leur propiv indépendance. En décimant, en expulsant les Xosairis du Lii)an, en arrêtant l'expansion des Métoualis, des Druses, le régime mamloùU prépara, sans y songer, la prédominance de l'élément clirétien au Liban.
Les Turcomans au Liban. Cette chaude alerte lit com- ])rendre aux Mamloùks le danger de leur inertie dans la défense de la Syrie maritime. La destruction des villes i'ran- (jues paraissait désormais une mesure insulïisaiite. Par une exce[)tion, rare sur la côte libanaise, « Sidon serait demeurée place forte, mais sans garnison », miinita, si haheret defensores (1). Ses remparts étaient restés debout. Ils imaginèrent de suneiller le pays par l'organisation de colonnes volantes. Les instincts anarchiques et pillards des Turcomans, appelés par les Seldjoùcides, causaient de graves inquiétudes, surtout aux iiàih d'Alep, forcés de réprimer leurs excès, leurs révoltes. Les Mamloùks introduisirent dans le Liban ces hordes touraniennes, auxquelles ils tenaient par les liens du sang. Ils leur confièrent la surveillance de la côte, des défilés le long de la Méditerranée. Gomme ils devaient en même temps contenir la Montagne, prévenir un soulèvement éventuel des Lii)anais, on les appellera les Turcomans du Kasrawàn. Désormais les passants, les voyageurs en ces parages devraient être munis de passeports, de permis de circulation; mesure déjà en usage sur la frontière syro-égyptienne (2). A ces Turcomans, on adjoindra des détachements kurdes (3), introduits en Syrie par les Ayyoùbites. Ils auront surtout à garder la [)artie nord du Liban, entre Beyrouth et Tripoli.
Les Bohtorides à Beyrouth. La défeuse de Beyrouth et de la côte, s'étendant jusqu'à Saidâ, sera confiée aux émirs du
(1) Tobler, op. cit., 262.
^2) Sâlih, 51, 214 ; Ibn Battoûta, I, 112,
(3) Sàlih, 62, 230.
(iharb. Ils viendront à tour de rôle, avec une trentaine de leurs cavaliers, tenir garnison en ville. Pour le service et la solde de leur contingent, on leur assignera les revenus de villages libanais. La tâche était rude ; elle enthousiasmait médiocreinent les émirs, ainsi qu'il ressort du récit de leur historiographe el descendant, Sàlili ibn Yahyà.
La marine franque multipliait ses croisières devant la côte phénicienne (v. p. 1). Le rôle de l'émir libanais, avec son faible contingent, se bornait à donner l'alarme. Des voiles ennemies étaient-elles signalées au large de Ràs-Beyrouth, il prévenait aussitôt les garnisons de l'intérieur, qui envoyaient des secours, A cet effet, on avait établi, de jour, la poste aux pigeons, de nuit, un cordon de feux qui se répondaient de poste en poste. Entre Be\'routh et Damas le télégraphe lumineux passait par le cap de Beyrouth, Bawàrichi Djabal
Yaboûs Damas (1). Les tours qu'on trouve échelonnées le
long du rivage, par exemple près de Tripoli, paraissent dater de cette époque, avoir été édifiées pour la protection de la côte contre les razzias maritimes, les attaques des flottes italiennes, chypriotes et des Chevaliers de Rhodes.
Attaques de la marine franque. Il deviendrait fasti-/ dieux de les relever toutes. vSàlih en énumère près d'une dizaine pendant le 14^" siècle. vSignalons celle de 1300. Les Templiers prirent pied dans l'île d'Arwàd et commencèrent à la fbrtitier. Malgré l'importance de sa situation stratégique, l'îlot n'offrait pas les ressources que les Hospitaliers trouveront bientôt à Rhodes et à Malte. Débarrassés de la crainte des Mongols — Qàzàn (v. p. 20) venait de se retirer — les Mamloûks réussirent à former une escadre "^our bloquer l'îlot d'Arwàd. Les Templiers durent se rendre, après une capitulation dont les conditions ne furent pas respectées.
(1) Sàlih, 60.
PKIUODK l)i:S MAMI.Ol KS 19
L'iiH 1382, k's (lénois opérèrenl un débarqiienienl à Saidà et parurenl «Jevanl Hevrouth. L'alarme avait été donnée. Avant l'arrivée des troupes de l'intérieur, les Génois reprirent la direction de Chypre. En 1401, l'amiral iraneais lioucicaiit les ramena devant Beyrouth. Les décharges de leurs mortiers, de leurs Ijombardes — c'était la première ap[)arition de l'artillerie, v'-^, en Syrie — jetèrent la terreur dans la population (1). Les marins pillèrent la ville abandonnée, mirent le l'eu au bazar. Ils se rembarquèrent en apprenant l'approche des Turcomans lesquels, en arrivant, se mirent prudemment à l'abri derrière les murailles et les maisons. Alerté par les signaux, le nàib de Damas courut droit à Tripol', — où il s'attendait au débarquement des Génois — ensuite à Beyrouth. Les (iénois avaient mis à la voile du côté de Saidà. Débarqués sur la côte, ils firent reculer, après quelques volées de leurs mortiers, les premiers contingents mamloùks qui les avaient rejoints. Puis voyant augmenter le nombre de leurs ennemis, ils allèrent s'établir dans l'île en lace.de Saidà. Arrivé dans l'intervalle, avec le gros de l'armée, le vice-roi de Damas s'ingénia pour mettre ses hommes à couvert de l'artillerie ennemie derrière des abris de fortune, les portes des maisons qu'il donna l'ordre d'enlever. Pendant la nuit, l'escadre avait repris la mer pour aller renouveler sa provision d'eau au Xahr al-Kalh, puis elle disparut à l'horizon (2). La croisade maritime devait finir avec cette manifestation.
Invasions mongoles. A deux reprises au début du 14'' et du 1.")' siècles, la Syrie se vit menacée du côté de l'Euphrate par un orage autrement redoutable, auquel nous avons fréquemment fait allusion dans les pages précédentes. Les khans mongols de Perse, successeurs d'Hoùlàgoù, n'avaient
(1) Sàlih, 53, 229,
(2) Sàlih, 56-5S.
pas renoncé à venger les défaites (v. I, 232) de 'Ain- Djàloùt ^t de Homs (v. I, 233). Le plus énergique parmi eux, Ghàzàa ou Qàzàn (1296-1304), s'assura l'appui militaire des Arméniens, des Géorgiens, ainsi que des Francs de Chypre. Par malheur, il négligea de prévenir ces dernier^ à temps et vint attaquer les Mamloùks à Homs (fin de 1299). Après avoir vu d'abord plier son aile droite, Ghàzàn revint à la charge. Les chrétiens composaient le tiers de son armée : les Arméniens avec leur roi Hethoum, les Géorgiens commandés par leur souverain David. Leurs efforts combinés forcèrent les Egyptiens à une retraite désastreuse (1). Ghâzàn fit son entrée à Damas, mais retourna bientôt en Perse pour y réprimer une-^ révolte. Les troupes qu'il laissa derrière lui en Syrie pénétrèrent jusqu'à Gaza, soumettant tout sur leur passage. Mais un transfuge maraloùk, nommé par Ghàzàn au gouvernement de Damas, rouvrit le pa3's aux Egyptiens. Le souverain mongol repassa l'Euphrate, sans pouvoir reprendre l'avantage contre les troupes de Malik an-Xàsir. En 1303, son armée essuya une grave défaite au champ de bataille historique de Mardj as-Soffar (v. I, 5."), 217). Elle fut suivie de la mort dp (ihàzàn, survenue en 1304. Cette fin précipita la décadence^ pour les Mongols de Perse. Elle permit aux Mamloùks d'écraser les rebelles du Kasrawàn (v. p. 15).
Tamerlan. La première année du siècle suivant (1400- 1401), un nouveau conquérant tartare, au renom sinistre, se llrésenta en Syrie ; Timoùrlenk ou Tamerlan, qui avait élevé sa puissance sur les ruines des autres djaiasties mongoles, aux Indes et en Perse. Ses hordes, après la prise d'Alep, sauvagement saccagée, descendirent par la vallée de l'Oronte. Homs fut épargnée, eu souvenir, semble-t-il, du tombeau de Khâlid ibn al-Walîd.
(1) Sâlil.i, 174.
PKRIODK DKS MAMF.OIKS 21
Le Soudan égyptien Faradj dut renoncer à défendre la •apitale de la Syrie et regagna les i)ords du Nil. Contre l'avis .lu gouverneur de la citadelle, les Damasquins firent descendre au moyen de cordes, le long des remparts, leurs députés, chargés de traiter avec Tamerlan. Le terrible conquérant les accueillit avec bienveillance, affectant la plus extraordinaire ferveur musulmane (1). Le chapelet ne quittait pas ses doigts. Il se déclara scandalisé de l'indifférence des Elaniasquins pour le tombeau — par ailleurs hypothétique — d'Omni Habîba, une des épouses du Prophète. Il s'engagea à y construire un mausolée surmonté d'une coupole. Pour lui, il déclara modestement se contenter de l'énorme rançon d'un million de dinars. Quand la somme fut réunie, il prétexta un malentendu, qui devait décupler la contribution de guerre. II se fit remettre les biens des mamloùks, de leurs amis et partisans, les armes et objets de valeur, ainsi que la liste des rues, des quartiers de la ville, avec les noms des commerçants, des notables. La ville lui ayant été ouverte, il réussit à réduire au bout de quelques jours'la résistance de la citadelle. •
Le sac de Damas. Alors commença le pillage en règle. Munis de leurs listes, les Tartares vidèrent méthodiquement les maisons. La plupart des habitants - valides furent eitamenés en esclavage, de préférence les artistes, les architectes, les armuriers, les travailleurs de l'acier, ainsi que les verriers. Presque tous furent transportés à Samarqand. Leur déportation porta un coup mortel à l'industrie artistique de la Syrie. A[)rès ce pillage, le feu fut mis à la cité. « De la mosquée des Omayjades il ne subsista que les murs sans toit, sans portes, sans leur revêtement de marbres. Les autres mosquées, les
'1) Ibn Ayàs, I, 331 etc. (V. Bihlioqr.).
bazars, les khans subirent le même sort » (1). Puis quand les ruines furent accumulées, les Mongols, ne trouvant plus rien à détruire, disparurent derrière l'Euphrate.
Barbarie des Bédouins. Les Bédouins se chargèrent de les remplacer ; ils réussiront, s'il est possil)le, à les faire oublier. Immédiatement avant l'invasion des Tartares, le pays avait traversé une série d'épreuves très dures. Une peste infantile avait fauché la vie de milliers d'enfants. L'année même de l'arrivée de Tamerlan, les ravages des sauterelles amenèrent la disette (2). Dans lenr retraite désastreuse vers l'Egypte, les troupes du snltan Faradj semèrent la route de cadavres. En essaj'ant de regagner leurs foyers, les contingents libanais, accourus au secours des Mamloùks, furent particulièrement éprouvés. Véritables animaux de proie, aussi cruels que rapaces, les Bédouins de l'Antiliban et de la Bqâ' s'attaquèrent alors aux malheureux fuyards et, affirme Sàlili (p. 252) « leur inlligèrent des traitements que réprouveraient les adorateurs du feu et des idoles ». L'audace de ces brigands augmenta encore après le départ de Tamerlan. « Les débris de l'armée mamloùk et, avec eux, des habitants de Damas se décidèrent à gagner l'Egypte. A leur sortie de la ville, ils ^e virent attaqués par les Bédouins, dépouillés de tout, laissés à moitié-nus. En résumé, les nomades traitèrent les fugitifs comme ne l'avait pas fait Tamerlan... « Le respect du sultanat égyptien, conclut en terminant Ibn Ayàs (I, 335), s'était évanoui ainsi que le prestige des Mamloûks turcs ». "
IIL Les mamloûks bordjites (1381-1510).
Leur origine. A cette date, l'expression d'Ibn Ayàs avait cessé d'être rigoureusement exacte. Depuis le sultan
' (1) Ibn Ayâa, loc. cit.
(2) Sâlih, 242, 249.
j'KmoDK i)i;s MAMLorus 23
Hanioiui ^1), (^l.'î<S2-9(S), jière du sultan Farad j, une révolulion s'était opérce dans le i>ouveniement central de l'Egypte. Aux Maniloùks Hahriles, d'origine turque, venaient de se substituer les Mamloidcs Hordjites. ('/était une nouvelle milice d'esclaves, en majorité originaires de Circassie. Elle avait été créée par le sultan Qalàoùn, le([uel comptait l'opposer à la turbulence de ses prétoriens turcs. Les Rahrites avaient emprunté cette dénomination à leur Cjuartier principal, situé dans rile de Rauda sur le Xil (2). Les Bordjites forent casernes dans les tours (bordj) de la citadelle du Caire et en gardèrent le nom. Grandi parmi eux, Barqoù({ leur dut son élévation au sultanat.
Sultans bordjites. La dynastie des Babrites avait duré 122 ans. Celle des l^ordjites se maintiendra pendant 135 ans. Pour la Syrie s'ouvre une nouvelle période d'anarcbie, pendant laquelle on ne verra surgir ni un Baibars ni un Qalàoùn (v. I, pp. 232, 233). Ils conserveront « les règles anciennes », i^ijûil oti^ïïi , les traditions gouvernementales des Babrites (v. pp. 3,5). Ainsi Soùdoùn, vice-roi de Damas (1431), se verra cbangé, « parce qu'il était demeuré longtemps en place et ((ue son prestige avait grandi », '^J^ c>i\j, '<aa c^'^ (3). Un de leurs sultans, Faradj — l'adversaire malbeureux de Tamerlan — dut jusqu'à sept fois reconquérir la Syrie. Parm; ses successeurs, nommons Malik Moayyad (1412-1421), lequel sut se montrer bon administrateur; ensuite Bars-bay (1422- 1438), sous lequel le pays goûta une tranquillité relative (4) ; enfin Qàit-bay (14t)(S-95), dont le nom va reparaître dans la lutte contre les Ottomans. Lue admirable mosquée perpétue son souvenir au Caire.
fl) Voir la liste des sultans mamloûks.
(2) Appelé hahr en dialecte égyptien.
(3) Aboû'l Mahâsia, 674.
(4) L'année de son avènement est « celle des quatre sultans » dont trois furent destitués ; cf. Aboû'l Mahâsin, 545.
Les Ottomans. Cependant sur les plateaux d'Anatolie grandissait un nouveau péril. Jusqu'à la fin du 13* siôcle, les^ Ottomans n'avaient formé qu'un clan d'aventuriers turcs. Cherchant fortune dans l'Asie-Mineure, ils étaient venus offrir leurs services au sultan seldjoùcide d'ïconiiim (v. I, 205) et en avaient reçu un lîef héréditaire. De bonne heure ces Turcs avaient élargi leur domaine aux dépens des Byzantins, ensuite au détriment de leurs suzerains seldjoùcides, dont ils absorbèrent l'un après l'autre les Etats anatoliens. Les Tartares à la bataille d'Angora (1402) faillirent bien arrêter d'un coup leur expansion. Mais les vaincus réussirent à panser leurs blessures.
Entre Mamloûks et Ottomans. Les Alamloùks, qui n'avaient pas voulu d'alliés aussi envahissants, devaient bientôt les rencontrer comme adversaires. Pourtant les rapports demeurèrent corrects jusqu'après la prise de Constantinople par les Turcs (1453). Ce fait d'armes prédit, afïirmait-on, par Mahomet (1), fut salué par les Mamloûks comme une victoire de l'islamisme. En 1463, les souverains des deux Etaiîs rivaux se heurtent en Caramanie, où leur diplomatie soutient chacune un prétendant local. La mort seule arrête Mahomet II (1481) dans la guerre qu'il médite contre la Syrie et l'Egypte. Le mamloùk Qàit-baj^ s'y était préparé. Sous Bajazet II (1481-1512) — le aj^b des chroniqueurs orientaux — la rupture fut encore plus près d'éclater. Vaincu à Yeni-Chehir (1481), le rival et frère du sultan, Zizim, avait cherché un re- . fuge auprès de Qâit-ba3% lequel l'accueillit favorablement. Le prétendant ottoman forma une nouvelle armée à Alep, mais vit anéantir ses espérances à la bataille d'x\ngora (1482). Qâit-bay prévint le contrecoup de la défaite de son protégé. Il obtint quelques succès en Cilicie. Ils décidèrent Bàjazetj
(1) Cf. iMo'âwia, 444.
* PÉHIODE DKS MAMI.OUKS 2~)
préoccupé ti'une expédition contre la Hongrie, à signer un traité de paix. Ce ne devait être qiinn armistice.