I. Dahir al-' Omar
Vénalité des fonctionnaires. Le mal contre lequel se débattait, depuis deux siècles, la Syrie, c'était, après l'instabilité gouvernementale, l'insatiable cupidité des fonctionnaires étrangers, turcs, kurdes, albanais, fils d'esclaves, que Constantinople lui imposait. Le passé de ces aventuriers, le stigmate de leur origine servile ne révoltent pas les Syriens. Sous ce rapport, le régime des Mamloûks avait blasé leur susceptibilité (v. chap. XU).
Le pays, les chefs indigènes s'insurgent avant tout contre la vénalité, contre les surtaxes, les 'awâid, cadeaux en espèces, qui quintuplaient le montant de l'impôt. Ils redoutaient non moins les excès qui accompagnaient « la tournée annuelle », quand les pachas, mobilisant leurs janissaires et Jeurs irréguliers, venaient lever les redevances manu militari. 'Abdî, un pacha d'Alep, contemporain de Dàhir, ramassa «. en quinze mois plus de 4.000.000 livres, en rançonnant tous les corps de métiers, jusqu'aux nettoyeurs de pipes » (Volney),
« Le grand souci de la Porte, observe une vie anonyme de Dàhir (1) — c'était d'encaisser le mi ri ; elle s'inquiétait médiocrement, s'il lui était assuré par les pachas ou par les chefs locaux ».
La Porte et les rebelles. A propos de Dàhir, Volney (2) observe finement que « la politique des Turks n'est point de tenir leurs vassaux dans une stricte obéissance. Ils ont dès longtemps calculé que s'ils faisaient la guerre à tous les rebelles, ce serait un travail sans relâche, une grande consommation d'hommes et d'argent, sans compter les risques d'échouer souvent et par là de les enhardir. Ils ont donc pris le parti de la patience; ils temporisent ; ils suscitent des voisins, des parents, des enfants. Et plus tôt ou plus tard, les rebelles qui suivent tous la même marche, subissent le même sort et finissent par enrichir le sultan de leurs dépouilles ».
Un cheikh bédouin de Palestine saura adroitement exploiter cette situation et se flattera d'accorder ces antinomies.
Origine de Dàhir ; son programme. Il appartenait à la tribu des Zayâdina ou Banoù Zaidàn, originaires de la Sy-
(1) Manuscrit de la Bibliothèque orientale do l'Université : 52. Nous la citerons plus bas comme Vie manuscnie.
j(2) Voyage en Syrie et en Eyyptc, Paris, 1807 ; H, jd. 5.
l'hkgkmonœ d'acre lOTt
rie septentrionale et établis, ckpiiis le 17' siècle dans la I*;ilestine. On l'appelait couramment Dàhir Al-'Omar, c'est à dire iils de Omar. En reconnaissance de l'aide qu'il avait reçue de son père, l'émir Bachîr I, régent de la Montagne après l'extinction des Ma'nides (cf. p. 91) avait établi 'Omar son lieutenant dans la région de vSafad (1). avec la mission de surveiller, de contenir les Métoualis de la Haute Galilée.
Ses débuts. Dàbir — dans le principe du moins — voulut loyalement reprendre le programme conciliant qui, depuis les Tanoùkh, avait séduit tant de chefs syriens. Ménager la Porte, lui assurer la perception régulière et intégrale du miri, mais en écarter les intermédiaires turcs et leurs procédés arbitraires. Personne n'en poursuivra la réalisation avec plus de persévérance. Dàhir cherchera à gagner la confiance de ses administrés, en leur garantissant le lendemain, le produit de leur travail. Il s'établira solidement dans la région de Ti- ])ériade et du Haut Jourdain et amènera les Métoualis de lu Galilée à s'entendre avec lui. Bientôt dans toute l'étendue de son territoire (( une femme pourra circuler seule » (2).
Après avoir vidé la région de fonctionnaires turcs, il s'intéressera spécialement au bien-être des paysans, affirmant que l'avenir d'un pays dépend de leur prospérité. Il leur fournira gratuitement des semences, défendra de les inquiéter à propos du miri pendant les années de mauvaises récoltes. Très tolérant, il choisit comme homme d'aflaires le Melkite Ibrahim Sabbàgh. A l'église de la Vierge à Nazareth, il entretiendra une lampe en permanence (3). C'était reprendre la politique de Fakhraddîn.
Son portrait. Fort de la confiance des populations, il saura attirer chez lui « les commerçants qui s'y trouvaient
(1) Chidiâq, 360-361.
(2) Vie manuscrite.
(3) Vie manuscrite, 48, o^, 55-58, 67.
mieux que dans les autres Echelles du Levant » (S' Priest). Jusque dans un âge très avancé, il ne perdra rien de son activité, presque toujours à cheval, sans se laisser abattre parles revers de la fortune. Pendant près de 40 ans, il pourra braver l'autorité de la Porte.
Dàhir ne rappelait en rien le type classique du Bédouin brutal, iji?. , pillard incorrigible. Sa biographie manuscrite, œuvre d'un anon3'me chrétien, fait songer aux Ghassànides, aux Kalbites de la période omayyade, qui se solidarisaient avec le pays. Il avait des lettres, connaiss<\it le Coran et la poésie aralie. Ambitieux, il le fut incontestablement, mais son ambition généreuse voyait plus loin que la masse des nomades. Aspirant à durer, il voulut fonder. Les paysans s'étaient mis à produire. Le moment vint où Dàhir se trouva amené à chercher un débouché pour les cotons et la soie de son pays.
Renaissance d'Acre. Depuis les Mamloùks, Acre n'était plus qu'une bourgade sans défense (1). Mais son port pouvait se rouvrir aux vaisseaux de commerce. Les Français de Saidâ, les Maltais en fréquentaient le mouillage. Un hardi coup de main le rendit maître de cette position vers le milieu du 18*^ siècle. L'agha turc d'Acre alla se plaindre à Saidà. Mais Dàhir savait comment apaiser les ressentiments de la Porte. Il usa du moyen et se porta garant pour le miri. Acre se ranima, vit relever hâtivement la puissante enceinte des Croisés, imparfaitement ruinée par les Mamloûks. Elle devint un marché, rival de Saidà, où Européens et Palestiniens venaient échanger leurs produits. Les chrétiens y affluèrent, surtout les Melkites. Le prestige du cheikh, plus que sexagénaire, grandit d'autant.
Il y gagna les douteuses faveurs de la Porte, laquelle
(1) Voir plus haut pp. 2, 31.
l'héc.k.momi-: d'aciik 107
guettait l'occation de le perdre. Klle était excitée par les plaintes de ses ie[)résentants, iVustrés de leurs bénélices tlans lu perception du miri palestinien, 'Othniàn-pacha de Damas, chef du pèlerinage, avait cru pouvoir confiscpier à son profit les subventions accordées aux Bédouins du désert, qui veillaient à la sécurité des pèlerins et les dépouillaient ivtour de rôle. Furieux, ils capturèrent au retour la caravane, qui ramenait le mahmal turc et un « étendard du Prophète ». 'Othmàn se sauva presque seul (1757). Dàhir réussit à racheter le butin et s'empressa de lerenvoyer'à Stamboul. Il n'en fut pas moins accusé par 'Othmàn de connivence avec les brigands (1). Par bonheur, il se trouvait alors à l'abri des vengeances du Divan turc.
Les Russes dans la Méditerranée. En guerre avec la Turquie, Catherine II de Russie conçut le projet de soulever les populations méditerranéennes, sujettes de la Porte. Une escadre russe, sous les ordres de l'amiral Spiridof et de l'Anglais Elphinston cingla vers la Méditerranée. A Livourne, l'amiral Alexis Orlof prit le commandement suprême. Dans la rade de Tchesmé, derrière l'ile de Chio, il réussit à incendier la flotte turque (3 Juill. 1770). Elphinston proposa aux Russes de les conduire à Constantinople, mais ils refusèrent de le suivre. Orlof se contenta d'occuper les îles de l'archipel grec et de croiser dans les eaux de la Méditerranée orientale; attendant les événements (1770-1771), prêt à soutenir les ennemis de la Porte.
Le mamloûk '.^î-bey. Cependant Dàhir sentait venir l'orage, 'qui 'se formait contre lui à Damas. 'Othmàn-pacha, en charge depuis de longues années, avait réussi à installer ses fils dans les gouvernements de Tripoli et de Saidà. Dàhir
(1) Vie manuscnte, 68; Cf. Volnev, II, 11. La chronologie de cet auteur i-etarde d'une année sur les sources orientales dont la précision. laisse également à désirer pour les dates.
i08 CHAPITRE XV
lie savait en mauvais termes avec 'Alî-be}', le cheikh al-balad ou chef des mamloùks d'Egypte. Or, une révolution avait •-éclaté en ce dernier pays, Où 'Alî-bey venait de se déclarer indépendant, de faire battre monnaie en son nom (176(S). Pour la première fois depuis 1517, les Mamloùks essayaient de ressaisir le pouvoir en Egypte. 'Ali-bey, non content d'avoir expulsé le représentant de la Porte, songea à se rendre populaire en Egypte, en y ramenant le califat. Il commença donc par occuper le Hidjàz. Conformément à la tradition de tous les pouvoirs, installés dans la vallée du Nil, il méditait de s'assurer de la Syrie, lorsqu'il reçut les ouvertures du cheikh Dàhir, lui proposant une action commune contre 'Othmàn-pacha.
Aboû Dhahab en Syrie (1770). Son lieutenant, Mohammad Aboù Dhahab, venait d'achever la conquête du Hidjàz (1). 'Alî-bey l'envoya conquérir la Syrie. Le mamloùk, après avoir opéré sa jonction à Jaffa avec les forces de Dàhir, se dirigea sur Damas. 'Othmàn-pacha s'enfuit jusqu'à Homs. Damas se rendit sans résistance et quelques volées de canon eurent raison de la citadelle (2).
Aboù Dhahab écrivit à l'émir Mansoùr Chihàb (v. p. 101) pour lui annoncer sa victoire. Mansoùr répondit par l'envoi de cadeaux. De son côté, le pacha évincé de Damas avait réclamé le secours de l'émir Yoùsof. Ce dernier préféra attendre l'issue des événements. Bien lui en prit.
Répercussion au Liban. Soudain Aboù Dhahab se résolut à évacuer Damas. Gagné par les émissaires de la Porte (3), il accepta sans peine de travailler pour son propre compte. On lui donna à espérer qu'après avoir renversé son
(1) Monayjar, 38, 44 ; Haidar, 800.
(2) Vie ds Djazzir, mio. i^. 1 ; Djabartî, Tj^rikh. I, 251, 2*35 (V. BMioçjr.).
■■ (3) Vie manusc. de Dàhir, p. 83.
LHÉGK.MOME d'acre 100
lU'.iître, il obtiendrait d'être lui-même reconnu ofriciellcment. Il courut en P^gypte.
Il ne laissa à 'Alî-b?y (I) que la ressource de se réfugier avec ses partisans auprès de son allié Dàhir, '0 thmàn-pacha rentra à Damas. Il s'y vit bientôt rejoint par l'émir Yoùsof dont la position se trouva renforcée auprès de la Porte ainsi ([ue son prestige dans la M jntagne. Se sentant délinitivement H compromis, l'émir Mansoùr n'avait 'pas attendu cet échec j)our abdiquer en sa faveur dans l'assemblée du Bàroidc (V. p. 102).
S113333 da Dàiiir. L? cheikh Dàhir ne se découragea pas pour autant. Il précipita dans les eaux du lac de Hoùla, les troupes de 'Othmàn-pacha, qui étaient venues l'attaquer. Ses alliés Métoualis en profitèrent pour envahir les terres de l'émir Yoùsof, et Dàhir pour occuper Saidà. Depuis le commencement du siècle, des Barbaresques et Maghribins de Tunis, d'A'g^r et du Miroc avaient pris l'habitude de venir chercher fortune au Levant (v. p. 95). Ils y composaient l'infanterie des pachas. Dàhir confia le gouvernement de Saidà à l'Algérien Dinkizlî et à son CDntingent de Barbaresques .
La Porte, ayant vu repousser ses ouvertures de paix, se décida à en finir. \Jne armée de 30.003 hommes fut levée ; elle comprenait les contingents de l'émir Yoùsof. Dàhir ne se laissa pas prendre au dépourvu. Il pouvait compter sur l'appui des Métoualis, sur les 800 mamloùks, arrivés d'Egypte à ia suite de 'Alî-bey, enfin sur le concours de l'escadre moscovite, en croisière dans les eaux de Sj'rie (y. p. 107). La rencontre eut lieu, le long de la côte, près de Saidà. Le tir des vaisseaux russes, la fougue des mamloùks, tous vieux soldats, qui se ruèrent sur les canons turcs, assurèrent la victoire à Dàhir (22 Mai 1772).
(1) Avril 1772 ; Cf. Djabarti, I, 371.
Les Russes bombardent Beyrouth. Les Russes parurent peu après devant Beyrouth, bombardèrent et pillèrent«la cité. L'émir Mansoùr y résidait, depuis son abdication. Sa brouille avec l'émir Yoùsof lui avait permis de demeurer en bons termes avec Dàhir. Leur intervention, jointe au paiement d'une contribution de 25.000 piastres (1), détermina le retrait des vaisseaux moscovites.
Sans égards pour les droits du Liban, Damas décida alors d'occuper Bej-routh. Elle y envoya des. troupes sous le commandement du trop fameux Djazzàr. Malgré les avertissements de l'émir Mansoùr, Yoùsof commit l'imprudence de ne pas s'opposer à l'installation de ce dangereux auxiliaire à Beyrouth, de mettre sous ses ordres, «toutes les autorités de la ville, la douane, les employés du fisc. Beyrouth appartenait alors à la maison des Chihàb, lesquels disposaient de ses revenus » (2).
Les émirs et les cheikhs libanais y possédaient leurs résidences et y avaient construit de nombreux khàns ou qaisàrijija. Cette ville était appelée par les Français « le petit Paris des Maronites » (3). Plusieurs de ces derniers y remplirent les fonctions de consul de P^rance (4). Après la victoire de Saidà, Dàhir alla étendre son autorité sur les provinces palestiniennes. Depuis Saidà jusqu'à Bamla, tout le pays lui obéissait.
Retour et mort d'Aboû Dhahab. Sa grandeur devait être encore plus éphémère que celle de Fakhraddin. 'Alî-bey s'était laissé follement attirer en Egypte. Il y fut battu et finalement empoisonné (1773) par son ancien lieutenant, devenu son rival, Aboù Dhahab. La flotte russe avait pris le large et
(1) La piastre valait alors environ cinq francs. ,(2) Vie de Djazzàr, msc. p. 11 ; Monavyar. msc. cité, 64-65.
(.3) Le P. Besson, La Syrie sainte, 121.
\A) Voir Ristelhueber, 128 etc.
l'hégémonie d'acue 111
se désintéressait des aflaires syriennes, Soudain Dàliir eut sur les bras un ennemi Tort inattendu. Aboù Dliahal), désireux de reprendre le rôle de 'Ali-l)eY (1), se (il conlérerpar la Porte, avec la mission de cliàticr le rebelle bédouin, les gouvernements de Jaffa et de Saidà. Il saisit le prétexte de l'appui, prêté au mamloidv vaincu, pour envahir la Syrie (Mars 1775) et venir demander des comptes à Dàhir. Après avoir enlevé en passant Jaffa, défendu par les troupes du cheikh, — qu'il fusilla au mépris de la foi jurée (2) — après avoir lirùlé le couvent et massacré les moines du Mont Carmel, Aboù Dhahal) approchait d'Acre, lorsque la mort le frappa au milieu de ses succès (Juin 1775). A ce moment Dàhir, trahi par 'Ali, l'aîné de ses fils, qui avait poussé les Egyptiens contre son père, se vit de nouveau exposé aux ressentiments des , Turcs. Ils lui attribuèrent tous les échecs, toutes les humiliations de leur politique en Sj^rie : l'indocilité des Nosairis, des Druses, des Métoualis, jusqu'à la dépréciation, le discrédit de leur propre inonnaie. Comme au temps des Mamloûks (v. p. 30), le commerce syrien se défiait des « siiUahiiis d'or et d'argent », les soupçonnant d'être adultérés. Les janissaires eux-mêmes prétendaient toucher leur solde en monnaie française (3). La faveur du public — le langage populaire continue à eh témoigner — allait aux thaler (talari) d'Allemagne, aux réaiix (riàl) d'Espagne, quoique chargés de croix et de figures.
Siège d'Acre. FindeDéhir (1775). La llotle du capitan-pacha débuta par attaquer Saidà. Dinkizlî dut l'évacuer et vint se réfugier à Acre auprès de son maître. Le capitanpacha l'y suivit et commença le bombardement de la place.
(1) Cf. llabbath. I, 622 etc. Nous adoptoQS la chronologio de Dja- Ijartî.
(2) Djabarti, I, 413.
(3) Yorga, IV, 479; Cf. Cotovicus, 413.
« L'artillerie turque ne faisait pas grand effet sur ces murailles, qui existent depuis les Croisades » (S' Priest). Alors î l'Algérien Dinkizlî se laissa secrètement acheter. Dans un conseil de guerre, il conseilla la capitulation. Dàliir ne put s'y résoudre.
Dinkizlî se retira exaspéré. Peu après, un coup de feu, parti des rangs des x\lgériens, mit fin à cette aventure. Il étendit raide-mort le seigneur d'Acre, qui s'apprêtait à fuir (1), Sa tête, livrée au capitan-pacha, alla, comme celle de Fakhraddîn, orner les murs du sérail de Stamboul. Ibrahim Sabbàgh se laissa torturer à mort plutôt ^ue de trahir la cachette, où son maître avait enfoui ses trésors (2) avec ceux . ■ de 'Ali-bey.