‹ La SyrieChapitre 33 sur 49 · I.i; LIBAN AU XI.V SIKCI.K · texte numérisé non relu

I.i; LIBAN AU XI.V SIKCI.K

pensèrent ponvoir se rassnrer. Ils n'étaient pas Maronites. Ils comptaient sur la douceur, la bonhomie, devenues proverbiales de leurs concitoyens musulmans. C'était oublier les tragiques révoltes, qui, depuis l'occupation ottomane, avaient endeuillé les annales de la grande cité. Dans la dernière en date, celle de 1831 (v. p. 152), la populace s'était abandonnée aux plus abominables excès sur ses propres coreligionnaires, les représentants de l'autorité turque.

Ahmad-pacha et 'Abdalqâdir. C'était surtout mal connaître leur gouverneur, Ahniad-pacha, digne collègue et émule de Khourchid. Le 9 Juillet fut le jour de l'explosion. Les musulmans de Damas surexcités par les nouvelles du Wàdittaim et du Liban, par l'impunité laissée aux massacreurs, [)eut-étre aussi par les festivités du Bairam, qui venaient de s'achever, saisirent leurs armes et se ruèrent sur le quartier chrétien, occupé déjà par un bataillon de réguliers, ceux-là même qui avaient présidé aux massacres de Hàsbayva (v. p. 182). ("était prédire aux chrétiens le sort qui les attendait. Oux-ci, privés d'initiative, ' amollis par une longue paix, avaient prolité de ce répit pour s'enrichir, élever de somptueuses demeures. La garde turque du quartier, la police et les bachibouzouks intervinrent, mais pour se joindre aux pillards, aux meurtriers. Ce fut une boucherie. Vers le soir seulement accoururent des Druses, en fort petit nombre! Ahmad-pacha refusa de se déranger, malgré les objurgations des consuls. Le massacre continua pendant les deux jours suivants. Le 12, la lassitude y mit fin. L'émir 'Abdalqàdir, après avoir combattu la France en Algérie, était venu résider à Damas. (>e réfugié essaya seul de sauver le renom de l'islam. Son inter^ention arracha à la mort 1.. ")()() chrétiens.

L'intervention française. En Europe, un cri de réprol>iUion répondit à l'annonce de ces atrocités. Le guet-apens druse ne pouvait être nié pas plus que la complicité turque.

L'opinion en France exigea une intervention immédiate.

Dès le début de Juillet, toutes les marines euix)péennesenvoyèrent leurs vaisseaux croiser dans les eaux syriennes. Les escadres française et anglaise opérèrent leur concentration dans la rade de Beyrouth. Le 3 Août, les représentants des Puissances, réunis à Paris, convinrent, « malgré le stoïcisme calculé du cal>inet anglais » (Churchill), qu'un corps. de troupes françaises débarquerait en Syrie <( pour aider le sultan à rétablir la paix ». Six mille hommes se préparèrent à partir de Toulon, sous le commandement du général de Beaufort d'Hautpoul, Tequel, on Ta vu (v. p. 102), avait déjà servi en Orient. Stamboul comprit qu'il importait de gagner l'Europe de vitesse, de la surprendre par un étalage inaccoutumé de fermeté et dans la répression de la mettre devant le fait accompli.

Fonad-pacha. Pour cette mission complexe, la Porte possédait alors en son ministre des affaires étrangères, Fouadpacha, un homme de premier plan. Ancien ambassadeur à Londres, à Paris, son esprit délié, libre de préjugés, son énergie^ ses connaissances variées — il affectait de citer l'Evangile — lui avaient valu la coiitiance des cabinets européens (1). Sou patriotisme éprouvé, son zèle pour les réformes, destinées à renforcer la centralisation et le prestige de l'Empire, lui assuraient d'autre part la confiance, absolue du sultan. Dès le 17 Juillet, ce personnage aussi élevé en crédit qu'en dignité, partit pour la Syrie en qualité de Haut Commissaire, investi de pouvoirs illimités. Il y dépensa des trésors de dextérité et d'assurance, visant à dénouer la crise avant le débarquement des Français. Il s'arrêta à Beyrouth le temps de distribuer des paroles pacifiantes et quelques secours d'argent, pressé de

(1) Il cultivait, assure-t-on. la poésie française ; Yorga, op. cU.y y, 419.

l.K LIBAN AT XIX'" SIKCI.K 1(S.")

-'ouiir à Damas, d'arracher la métropole ishunile au danger (rmie occupation européenne.

Son activité à Damas. Sans s'engager dans les lenteurs d'une encpièle, il y prononça des sentences sommaires, « non tl'après les règles de l'équité, mais d'après le calcul approximatif des condamnations qu'exigerait l'Europe » (De la (lorce). Sur les 150 condamnés à mort, les militaires lurent fusillés, les civils pendus. Restait le misérable gouverneur de Damas. En dépit de son haut rang, Fouad ne jugea pas qu'il convint de l'épargner. A tout prix, il fallait ùter aux Français la tentation de visiter Damas. Comme si l'on avait redouté des révélations indiscrètes, Ahmad se vit mis aux arrêts, jugé, condamné à huis-clos. C'est clandestinement qu'il fut conduit à la mort. « L'Europe devait se déclarer satisfaite, puise j ne Fouad s'était montré sans pitié » (1).

Les Français au Liban. A son retour, le 11 Septend)re, il trouva les Français campés à la foret des Pins, près de Beyrouth. Fouad, désireux de les éloigner et de les distraire, leur découvrit aussitôt des occupations. Il les envoya dans la Montagne, vers Dairalqamar. ils y rassureraient les chrétiens, les ramèneraient à leurs foyers. Pendant ce temps, les Turcs franchiraient les crêtes du Liban, couperaient la retraite aux Druses massacreurs, principalement aux bandes d'isma'îl al-Atrach ; ils rejetteraient sur les bataillons français les clients de Sa'îd-bey Djonblàt, lesquels, chargés de butin, songeaient à se réfugier dans le Hauràn. Les soldats de Fouad s'arrangèrent pour arriver en retard, laisser aux Druses le temj)s de gagner l'asile du Ladjà (v. p. 161) et des montagnes hnuranaises, où personne'ne s'aviserait d'aller les relancer.

Après ce coup, il invita le général français à rallier sa l>ase de ]>eyroulh. Pour toute la région du Liban, le chiffre

(1) De la Goi'ce.

des morts s'élevait à 6.000. A Damas, 5.000 chrétiens avaient été immolés. Khourchid-pacha s'en tira avec une sentence de bannissement perpétuel. Une centaine de Druses furent exilés en Tripolitaine. La Turquie et l'Angleterre s'intéressèrent au sort de ces bannis.

La Commission européenne. Dès le mois d'Octobre, et sur l'initiative de la France, une commission européenne avait été nommée et vint inaugurer ses séances à Beyrouth. Le choix de cette ville fut imposé à la Porte. Il soulignait l'importance internationale de la question libanaise, la gravité des troubles de 1800 que la Turquie affecta de considérer comme des incidents de police intérieure. A Beyrouth, les commissaires européens auraient à surveiller les répressions, à assurer le paiement des indemnités, à préparer la réforme de l'administration, if étudier la réorganisation du Lii^an.

Nous avons vu dans quelle mesure dérisoire Fouad réussit à atténuer les châtiments. Sa souplesse n'obtiendra pas un moindre succès, quand il faudra fixer le montant des indemnités. Nous saurons bientôt les résultats de la réforme administrative. Le 5-8 Juin 1861, se termina à Beyrouth l'embaiquement des Français, précipité « par la jalousie de l'Angleterre et de la Turquie. Deux mois après leur arrivée en Syrie, le gouvernement anglais avait déclaré qu'il ne voyait aucun motif plausible pour une occupation prolongée. Il recommandait d'abandonner entièrement la pacification du pays aux autorités turques » (1).

Késultats de l'expédition française. Il serait injuste de méconnaître les services rendus au Liban par l'expédition de 1860. Paralysée par la rouerie de Fouad, par les défiances de l'Angleterre, « l'entreprise ne réalisa ni les vœux de la Pnis-

I (1) Churchill. The Dniz-es and the MarciiLes umlcr the turkish rule from 1840 to 1860, p. 251.

LK I.IHAN AT XIX'' SIKCI.K 1 (S7

sauce prolcctrice ni les espéninces des vielimes » (1). A ces dernières elle rendit pourtant la confiance. Nous croyons ([u'aux Libanais elle conserva une patrie. N'ayant pu livrer (les combats, les soldats de Beauibrt « laissèrent le bon renom de leur discipline et aussi de leur charité ». Ils partagèrent leur nécessaire avec les sinistrés, les aidèrent à relever leurs maisons incendiées. Ils calmèrent le trop juste ressentiment des victimes et les empêchèrent d'exercer des représailles (2). Ce fut pour la France l'occasion de prendre à sa charité l'éducation des orphelins, de donner un nouvel élan aux (Tuvres hospitalières et scolaires (3).

A aucune époque la cause de la Syrie n'avait été plus populaire. St)ixante ans plus tard, au sortir de la Guerre mondiale, cette popularité persistante servira efïîcacement la cause du Grand-Liban et lui vaudra son indépendance. A foulon, les soldats s'étaient embarqués au chant de l'air « Partant pour la Syrie », lequel, assuraient les Anglais, était devenu u l'hymne national de la dynastie napoléonienne ». Incontestablement le gouvernement de Napoléon III manqua (le décision. Peut-être se contenta-t-il de s'approprier une [)ensée généreuse, jaillie spontanément du cœur français. " Même avec ses proportions restreintes et ses résultats incomplets, l'expédition de Syrie demeure l'un des actes les meilleurs de son règne » (4).

Le (( Règlement organique ». Sans attendre le départ (les Français, la commission européenne, réunie à Beyrouth, (v. p. 186) se transporta à Constantinople. La Porte eut à cfvur de l'éloigner du théâtre des événements de 1860. De ses délibérations sortit en Juin 1864 un (( Règlement organique »,

(1) De la Gorce.

(2) Cf. Réminiscences, loc. cit.

(3) Voir 1$ chap. suivant.

(•4) Do la Gorce, H(st. du second Empire. III, oô2.

jalousement amendé par la Turquie et l'Angleterre. Cette révision déforma complètement le projet élaboré par la France lequel prévoyait en somme le rétablissement de l'ancienne organisation libanaise, sous une autorité indigène. Confirmé à plusieurs reprises par des accords internationaux, ce « Règlement » constitua la Charte de l'autonomie libanaise, telle qu'elle a fonctionné jusqu'à la guerre de 1914. La Montagne fut constituée en moutasarrifai autonome, relevant directement de la Porte, sans passer par l'intermédiaire des pachas de Syrie.

Amputations territoriales; Son ancienne extension territoriale avait été réduite de plus de la moitié. Contre l'avis de la majorité de la Commission, on commença par lui enlever le Wàdittaim, région avec laquelle le Liban avait partagé les épreuves de 1860 et, surtout depuis l'avènement des Chihàb, mené une existence commune. Ensuite on l'amputa, à l'Est, de la Bqà', plaine fertilisée par les sueurs des Libanais, au Sud, du district de Saidà. Vers la mer, on détacha la ville de Beyrouth.

Au début du 19" siècle, Corancez (1) écrivait. « C'est la plus forte amlîition des émirs (libanais) de reprendre Baruth ou un autre point important sur la côte. Ce débouché, une fois assuré, leur indépendance en serait le gage ». La Porte avait, on le voit, retenu cette leçon de l'histoire. Dans ces limites étriquées, combinées de façon à étouffer toute velléité autonomiste et tout développement économique, la nouvelle circonscription ne comprenait plus même le Liban géogi^aphique.

Administration du Liban. A sa tète se trouve placé un gouverneur chrétien, n'appartenant à aucune des nationalités

(1) Op. cit., 20S.

LE LIBAN Al' \L\'' SILCLK IS*)

libanaises (1). I'*roposé par la Porto, le choix doil cire approuvé par les grandes Puissances. Il est nommé pour un minimum de cinq ans ; mais ses pouvoirs peuvent être renouvelés. Il réunit en sa personne toutes les attributions de l'exécutil'; il perçoit les impôts, approuve les sentences des tribunaux rendues par des magistrats indigènes. Il est assisté par un (Conseil administratif, élu par les habitants et représentant les diverses communautés libanaises. Le maintien de l'ordre public est confié à une troupe ou corps de gendarmerie indigène, dont des instructeurs français assumeront l'organisation.

Reièvement du Liban. Des puljlicistes, contemporains des événements, se sont amusés à signaler « les incohérences logiques, les fatalités calculées, les absurdités singulières » (DAlaux) qne sanctionnait le « Pièglement » libanais. En dépit de ces anomalies, dnes aux défiances anglo-turques, le meilleur éloge de cette combinaison, c'est d'avoir prouvé que le Liban était éminemment gouvernable, ({ue ses populations — à rencontre de la thèse de Stamboul — ne pouvaient vivre et prospérer qu'en dehors du régime turc ; c'est de constater qu'elle leur a valu une période de recueillement, de préparation à des destinées plus glorieuses, un demi-siècle de paix et de prospérité, comme la Montagne n'en avait plus connu depuis de nombreuses générations. Résultat merveilleux ; quand on rétléchit aux ruines, aux ferments de discorde, accumulés par 30 ans de guerre civile.' Le chififre de la population — malgré les vides creusés par l'émigration (2) — n'a cessé de croître et aussi^son bien-être.

(>ette résurrection, n;al vue et contrecarrée [)ar la Porte,

(Ij Par égard pour la majorité maronite, oa l'a toujours choisi parmi fes communautés catholiques.

12) Voir le dernier paragraphe du chapitre XVII.

principalement sous 'Abdulhamîd, fut avant tout l'œuvre de Ténergie, de l'initiative des Libanais. Sans s'abandonner euxmêmes, ils surent profiter de l'appui, de la protection que la Puissance libératrice de 1860 ne leur marchanda jamais. Il est juste aussi, cro^'ons-nous, d'assigner dans ce relèvement une part aux moiitdsarrif, gouverneurs-généraux, que le conîrôle européen assura à la Montagne. Parmi eux, le premier en date, l'Arménien Daoùd-pacha, ensuite ritalien Ixostompacha, furent des administrateurs remarquables.

Chaimtiu-: XVII,

LA SYRIE CONTEMPORAINE. 'ARDLLAZIZ ET ABDULHAMID.

Réorganisation administrative. En 1(S()4, année de la mise en viguenr du <( Iièglenient » libanais, la Porte promulgua la première loi sur l'organisation des vilayets. I)éveloi>pée par une seconde loi en 1<S7(), de nouveau amendée en 18«S(), elle a réglé la division administrative de la Syrie, jusqu'à la veille de la (iuerre. Eahjuée sur l'administration française, cette législation visait à compléter l'cxnivre de centralisation, ébauchée sous le sultan Mahmoud, à supprimer les derniers restes des autonomies provinciales. Surveillée par le télégraphe, le seul moyen de communication que la Porte ait tenu à développer, l'iiiitiative des valis se bornera désormais à exécuter les ordres de Eonslantinople.La Syrie fut divisée en deux vilayets ou gouvernements généraux: Alep et Damas. Les vilayets se subdivisèrent en moutasarrifcits ou préfectures; celles-ci en (jàinKKjàiuats bu sous-préfectures.

Stamboul prolita de cette réorganisation pour s'assurer une revanche indirecte, protester contre l'œuvre de la « Coiivmission européenne ». En qualifiant de « gouvernÈment général » la nouvelle i)rovince autonome du Liban, les protocoles internationaux prétendirent l'assimiler en importance aux

vilaj'ets, d'une façon d'autant plus significative que le « Règlement libanais » assurait au pacha de la Montagne la dignité de mouchir, la plus élevée dans la hiérarchie ottomane. Or dans les textes arabes et turcs, émanant de la Porte, le Liban n'obtint que le titre de moutasarrifat ; ce qui rendait le gouverneur de la Montagne l'inférieur des valis, ses collègues de Syrie, fonctionnaires révocables à volonté.

Le vilayet de Beyrouth. Vers 1887, l'importance internationale de Jérusalem détermina la création pour le Midi de la Palestine d'un nouveau moutasarrifat, relevant directement de la Porte. Cependant la TransJordanie avait été érigée eu moutasarrifat avec centre à Karak, et rattachée au vilayet de Damas. Par suite, l'extension prise par ce dernier gouvernement, ensuite les développements incessants de Beyrouth, devenue le premier port et le capitale économique de la Syrie, déterminèrent la Porte, en 1888, à y établir un vilayet distinct. « Le progrès, l'activité de la presse ,et de l'imprimerie sous l'iniluence chrétienne firent de Beyrouth le centre de la librairie arabe. Nulle part en Turquie le nombre des illettrés n'est moins considérable que dans cette ville, cerveau de la Syrie » (1).

Avec sa capitale Beyrouth, toujours enclavée dans le gouvernement autonome du Lil)an, ou assigna au vilayet les moutasarrifats de Lattaquié, de Tripoli, d'Acre, de Naplouse. Par cette dernière circonscription, il touchait au territoire de Jérusalem. Une dernière création administrative fut celle de Dair az-Zôr sur l'Euphrate, moutasarrifat également rattaché directement à Constantinople. Ces initiatives centralisatrices sont les seules marques d'intérêt égoïste que le régime absolutiste des 'AbduTazîz et des 'Abdulhamîd ait témoignées à la Svrie.

1) Banse, Die TCirheU 346 ; Berlin, 1919.

LA SYHIE C.ONTK.MPORAINE 103

Marasme de la Syrie. Depuis Djazzàr, elle n'avait cessé iroeeuper riùiiope. A partir de 1(S()1, son histoire se confond avec celle de la Turquie. Tombé dans le marasme où végètent les vilayels ottomans, le pays devint indifî'érent aux tragédies, qui agitent Constanlinople, à la chute de 'AbduTaziz, de Mouràd, à l'avènement de 'Abdulhamîd, à la banqueroute d'un gouvernement (187.")), qui refusait de payer ses créanciers européens^ enfin à la promulgation de la première Constitution ottomane (1(S7()). Il connaît trop ses maîtres pour avoir confiance en leurs décevantes promesses.

Faillite des réformes. Les hait impériaux de 1839. de ISÔI) représentaient la valeur d'une lettre de change, restée impayée — ainsi les avait jugés le prince Gortchakof. Les progrès de la centralisation, la surveillance de l'Europe avaient pourtant renchi la sécurité moins précaire en Syrie, sans la doter d'une administration honnête. Mais après, comme avant 1876, il n'existait « aucune justice dans la répartition et la perception des impôts, aucunes libertés civiles ni politiques... Les musulmans se considéraient toujours comme la classe dirigeante et conquérante ; les chrétiens n'étaient toujours que des raias. Il n'y avait pas la moindre pénétralion des uns par les autres » (1). Le régime hamîdien s'entendra pour empêcher tout rapi)rochement, pour élargir le fossé <le séparation, exaspérer les dissentiments entre Syriens de même langue, de même origine, enfants du même pays. La Syrie envoya un petit nombre de députés au Parlement de Stamboul (1870) que 'Abdulhamîd s'empressera de dissoudre, après quelques séances.

Les Druses du Haurân. Aidé par les générosités de la France, le Liban ne tarda pas à restaurer ses ruines. Nous avons déjà mentionné (v. p. 179) les soulèvements de 1870 et

;i) Driault, La question d'Oneat, 451.

LAMUENS, SYRIE, II. — 7

de 1877 dans la région des Nosairis. Les armes turques lurent moins heureuses dans un district, voisin de la Damascène, Jusqu'à la fin du 17^" siècle, les montagnes, qui dominent à l'Est les fertiles plaines du Hauràn, avaient été habitées par des chrétiens et des musulmans, exposés aux incursions des nomades du désert. Ce massif montagneux où abondent les vestiges de la prospérité romaine, devint le refuge des | Druses du Liban, obligés de s'expatrier en 1711, après la bataille de 'Aindàra (v. p. 95). Ils s'y virent bientôt rejoints par des coreligionnaires de la région d'x\lep, désireux d'échapper aux violences de leurs voisins musulmans (v. p. 139). La lutte sans merci de l'émir Bachîr II contre la féodalité druse, l'établissement par les Egyptiens de la conscription, enfin la nécessité de se dérober à la répression, après les massacres de 18GÎ), augmentèrent notablement l'alllux des immigrants druses libanais dans le massif montagneux du Hauràn.

Ces nouveaux-venus y apportèrent leurs farouches instincts d'indépendance, qui leur avaient fait déserter le Lii)an où ils n'acceptaient pas de n'être plus les maîtres incontestés. Leurs prédécesseurs druses au Hauràn avaient expulsé vers la plaine et vers Damas les anciens occupants de la montagne haurànite, puis s'étaient organisés sous le régime de leurs cheikhs, sans s'inquiéter du gouvernement turc, auquel ils refusèrent de payer les impôts. L'extraordinaire fertilité de la région, grenier de la Syrie, leur avait permis de prospérer, de s'enrichir. Cependant que les luttes avec les nomades du Ladjà, du Safà et du désert de Syrie entretinrent leurs qualités combattives. Damas les ménageait pour conserver l'accès au riche marché de céréales, qu'ils dominaient du haut de leurs montagnes. On y fermait les yeux sur leurs moins pardonnables empiétements, leurs déprédations dans la plaine haurànite.

Midliat-pacha. En 1879, les Druses du Hauràn pillèrent le village de Bosr al-Harîrî. Le vali de Damas était alors le

LA SYIUK CONTKMI'OKAIM-: 1!).")

t'aiiicux Midluil-pac'ha (1) (juc les déliances de 'Aljiliilluiinid avaient exilé en Syrie. L'énergie de cet homme d'initiative se heurta en haut lien à une liostilité, à une inertie systématiques, qui paralysèrent son administration dans l'important vilayet de Damas (2). Le « i)ère de la ('constitution » — comme on l'appelait — résolut de châtier l'audace des Druses rehelles.

Après un premier succès, les troupes lurtjues se laissèrent surprendre et l)attirent précipitamment en retraite. L'érection de casernes, de hlokhaus dans le Hauràn ne réussit pas mieux à soumettre le pays. En 189(), le mouchh- Tàhirpacha dut mobiliser contre eux une armée de oO. ()()() hommes. Deux cents de leurs notables lurent exilés en Anatolie ; des centaines de prisonniers ordinaires incorporés dans les garnisons de la Tripolitaine. La Porte ne se jugea pas pourtant en mesure d'imposer la conscription. Des bandes d'insurgés continuèrent à soulever le pays. En 1911, les .leunes- Turcs chargèrent Sàmi-pacha d'une nouvelle expédition. P^lle lut à jieine moins meurtrière et n'obtint pas des résultats plus décisifs (jue celle de 180(). .

. Colonisation juive et « Sionisme ». Depuis les Croisades (v. I. 207), l'occasion s'est rarement présentée de mentionner les .luil's de Syrie. Ils y vivaient en groupes numéri- ({uement peu considérables et partageaient le sort réservé aux dhiiniuî ou rciids par la législation coranique. Plusieurs des leurs avaient rempli auprès des pachas de Damas, auprès du redoutable Djazzàr et de ses successeurs à Acre (v. p. 143), le poste lucratif de banquier (3), laissé vacant par les musulmans (v. p. 119). En Palestine, ils s'étaient fixés de préféren-

(1) Auteur do la Constitution de 1870.

(2) Dout rolovaieut encore les provinces do Beyrouth et do Jérusalem.

(;>) Cf. IMich. de Damas, 02 etc.

t96 CHAPITRE xvn

ce à Jérusalem, à Tibérîade, à Safad, considérées par eux. comme villes saintes.

Cette situation se modifia brusquement sous 'Abdulhamîd, avec les progrès incessants de l'immigration et de la colonisation juives en Palestine. A partir de 1881, on vit débarquer annuellement à Jaffa plusieurs centaines d'immigrants juifs. Ces nouveaux arrivants constituaient l'avantgarde du « Sionisme », lequel rêvait de reconstituer en Palestine la nationalité Israélite, de relever à Sion (Jérusalem) le Temple détruit et le trône de David.

L'année 1883 vit la création des premières colonies agricoles. Elles se multiplièrent, les années suiAantes, dans les environs de Jaffa, de Caiffa et en Galilée. En 1892, la Porte alarmée s'avisa brusquement d'interdire l'entrée de la Palestine aux Juifs du dehors. Peu après, l'agitateur juif austrohongrois, Théodore Herzl lança le projet d'obtenir de la Turquie, au besoin à prix d'or, la cession de la Palestine. <( Les Israélites }' constitueraient un Etat neutre, garanti par les Puissances ». Le sultan se refusa à entrer dans cette voie (1). A la fin du 19' siècle, les colonies sionistes de Palestine exploitaient une superficie de ôO.OfK) hectares. Par l'appoint de l'immigration, la population juive du paj's s'élèvera graduellement de 50.00() âmes à 65.000 en 1920 (2). Les défiances de 'Abdulhamîd, épousées par le nationalisme jeune-turc, ne réussiront pas à ralentir l'infiltration clandestine des Israélites, pas plus que l'achat de terrains, favorisé par la vénalité des fonctionnaires locaux et l'appauvrissement des indigènes palestiniens.

(1) Cf. notre article, La Turquie et le. sionisme politique: dans Les Etudes, 20 Févr. 1919.

) (2) Un rapport de Sir Samuel Herbert donne pour 1921 là chitfre de 76.000.

LA SYHIE CONTEMPORAINK 107

La menace du Sionisme. A la veille de la Guerre, les plus iniportanles de ces colonies s'étaient constituées en petites républiques presque indépendantes, possédant leur police spéciale. A Tell Aviv, près de Jafîa, une cité juive s'est formée comptant une population de 4.000 times. La « déclaralion Balfour » (Nov. 1917) par laquelle l'Angleterre (1) s'est engagée à promouvoir l'établissement en Palestine d'un « loyer juif national », a soulevé les violentes protestations des Palestiniens, musulmans et chrétiens, provoqué une agitation qui n'est pas prés de se calmer. Compliquée par cette oppojsilion, ensuite par l'émigration des indigènes, la question sioniste compte parmi les plus graves problèmes qui pèsent sur l'avenir de la Palestine et menace d'enlever son caractère international à ce pays où l'intrusion des Sionistes prépare des conflits de race et de religion.

Afin de les prévenir et de donner une satisfaction quelconque à l'opinion palestinienne, le Haut Commissariat anglais s'est vu obligé de limiter provisoirement l'immigration israélite.

La Turquie et les travaux publics. Au 18'" siècle, les marchands francs proposèrent de rétaiilir le port de Lattaquié, en insistant sur les perspectives d'avenir de cette entreprise. Le pacha répliqua : « j'étais hier à Mar'ach ; je serai peut-être demain à Djedda. Pourquoi lâcher le présent qui est certain, pour un avenir problématique ? » (2).

Au siècle suivant, un des principaux griefs articulés par les Syriens contre le régime turc, c'était son indifférence pour les travaux publics, destinés à développer les ressources du pays, A part le télégraphe, utilisé par le gouvernement dans l'intérêt de son œuvre de centralisation (v. p. 101), l'organi-

(1) L'Allemand E. Banse op. cit.. 301 n'en affirme pas moins que « lo sionisme est principalement sous l'influence française».

(2) Cf. Volney. op. cit., II, fil.

198 CHAPITUE XVII

sation de la poste était demeurée rudimentaire, excepté dans les ports, où les bureaux et les paquebots des Puissances européennes en assuraient le service. En 1880, le ministre turc Hasan Fahmî convenait franchement de cette situation. « Reconnaissons, disait-il, que nous avons manqué d'énergie pour -exécuter sur une grande échelle et d'après un plan systématique les ouvrages les plus indispensables : routes, voies ferrées, régularisations fluviales et maritimes, dessèchements. Nos cours d'eau affluent sans profit à la mer. On ne les utilise ni comme moyens de transjiort, ni comme moteurs industriels, ni comme irrigateurs. Nos ports s'ensablent, sont dépourvus de quais, de magasins, d'établissements propres aux usages commerciaux ». Ici encore la France, se substituant à l'apathie turque, allait par son initiative, ses capitaux subvenir à la détresse des Syriens, abandonnés à eux-mêmes.

Entreprises françaises. En 1858, une compagnie française obtint la concession d'une route de Beyrouth à Damas. Les travaux furent achevés au milieu des troubles de 1860 et la route livrée à la circulation, en 18(33. Un service de diligences et de camionnage établit les premières relations régulières entre les deux villes. Le gouvernement autonome du Liban fut longtemps le seul à profiter de cet exemple. Avec ses modiques ressources, il créa, sur son territoire extraordinairement accidenté, un réseau-de routes carossables, comme les vilayets syriens n'en ont jamais possédé.

Le réseau ferroviaire syrien est également dans son onsemble, une création de la France. Ces initiatives feront la fortune de Beyrouth que le géographe allemand Ewald lîanse (1) proclamera « un favori de la politique française des chemins de fer ». La première voie ferrée, construite en Svrie, fut celle de JafTa-Jérusalem, livrée à la circulation en

(1) Die Tïirkei, 344.

LA SYIUr. C.OMl^MPOMAINI-: 191>

1(S92. Vinronl ensuite, en 1<S<)1, 181)5, la ligne de Danias-Mozaiiîh, (conslruile par une société belge), celle de Damas- Beyroulh. La grande ligne de Rayàq-Alep (à voie normale) fui ou^erle à l'exploitation en 1902 complétée en 1911 par la ligne de IIoms-Tripoii (voie normale). Seule la section du chemin de Ter de Bagdad, empruntant le territoire syrien, est l'œuvre d'une compagnie allemande. Ajoutons la ligne « du Hidjàz » (Damas-^Iédine avec l'embranchement Dar'a-Caiila), runicpie voie ferrée construite par le gouvernement turc,, pour le transport des pèlerins. Tous les Syriens, sans distinction de religion, durent y contril)uer par des souscriptions,, des taxes liscales. Le port de Beyrouth — le seul de la Syrie — avec ses jetées, ses (|uais, sa douane, a été également construit par une compagnie iVancaise. Une autre administration française est celle des Phares de l'Empire ottoman. « Incontestablement ces œuvres ont enrichi la Syrie, procuré au gouvernement ottoman une augmentation de ses revenus douaniers » (D'' Saniné). Nous parlerons au chapitre XIX des chemins de fer stratégiques de la Palestine.

La finance française. Dans cette aide économique, prêtée à la Syrie, "la finance française ne fit que continuer les anciennes traditions ; elle accepta de courir les risques, consentis jadis par les commerçants de Saidà, de Beyrouth', sous les Bourbons, quand ils faisaient de larges avances sur les^ soies de la Montagne, sur les cotons, les récoltes de l'intérieur. Elles ont jadis permis aux indigènes de lutter contre les exactions turques, à l'agriculture de se développer, à la population dé se maintenir plus dense que dans aucune autre partie de l'Empire ottoman. D'Arvieux (1,311) écrivait en 1()5(S : « Si les Erançois abandonnoient Saidà, la ville deviendroit déserte, les habitants iroient loger ailleurs ». Ainsi jugeaient les pachas turcs. La crainte de voir le départ des commerçants français diminuer leurs prolits pouvait seule brider leur rapacité, phénomène déjà constaté au temps-

des Mamloùks (v, p. 35).

Avec ,ses 65 habitants par kilomètre carré, (contre î) et i 13 dans les vilayets de Damas et d'Alep), le Liban d'avantguerre constituait une anomalie dans l'Empire ottoman. « Ce ne sont pas, observe M, Masson, les libertés dont il jouit, grâce à la France surtout, depuis 1840 et 1861, qui en sont la seule cause. Il faut l'attribuer à des traditions plus anciennes, flux capitaux français qui ont fécondé ce sol, depuis plus de 300 ans »,

L'instruction publique. « La Syrie, écrivait en 1888 l'orientaliste français A. Goguyer (1), devient peu à peu le centre des études arabes, se couvre d'écoles, d'imprimeries, envoie de toutes parts ses enfants, doués d'une double éducation, agir comme intermédiaires entre les musulmans et les Européens, exerçant partout l'interprétation publique, la comptabilité commerciale, la médecin^ à l'européenne, les arts et les industries des peuples civilisés, initiateurs, maîtres de l'imprimefie et du journal arabes ». Plus haut (v. p. 192) nous avons entendu le géographe allemand E. Banse afïirmer que « nulle part ailleurs en Turquie le nombre des illettrés n'était plus restreint qu'à Beyrouth ». Sous ce rapport, le Liban était à peine moins favorisé.

On ne pourra donc s'étonner si, à la veille de la grande Guerre, les nationalistes syriens reprocheront aux Jeunes- Turcs l'abandon de leur patrie, « la province la plus civilisée de l'Empire ottoman » (2). Les chiffres suivants achèveront de convaincre combien ces reproches se trouvaient fondés (3). Le montant annuel des impôts et des revenus syriens s'élevait à 90 millions de francs. Sur ce chiffre, la moitié était réclamée

(1) La Alfyyah d'IbnU-Mdlik, préface, p. IX : Beyrouth, 1888. {2) Voir le chapitre suivant.

(s) Cf. Dr Samné. La Syne, 102-103.

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