I. La période jeune-turque
Les 30 ans du règne de ^\bdulhamîd avaient pesé comme un cauchemar sur la Syrie. Le pays, écrasé d'impôts, s'était vu livré à la vénalité du souverain et des fonctionnaires, à l'espionnage, affaibli par les divisions intestines (ju'enetenaient savamment les intrigues du pouvoir.
La révolution jeune-turque. En Juillet 1908, éclata en Macédoine, sous la conduite de deux cadets, Enver et Xiàzi, une révolution, fomentée par le parti des Jeunes-Turcs. Bientôt triomphante, elle arracha, le 24 Juillet, au sultan le rétablissement de la Constitution de Midhat-pacha, élaborée en lcS76 (1), ainsi que la promesse de convoquer le Parlement.
La Syrie salua la chute de la tyrannie hamîdienne avec non moins d'enthousiasme que les autres provinces ottomanes. Chrétiens, musulmans, juifs s'embrassèrent dans les réunions publiques ; poètes, orateurs célébrèrent « l'ordre nouveau », l'ère de « liberté, égalité, fraternité », devise aussitôt adoptée par les vainqueurs du 24 Juillet.
(1) Voir plus haut p. 1P3.
Division des Syriens. En réalité, la révolution prit les Syriens au dépourvu. La surveillance de la police, sous 'Abdulhaniîd, ne leur avait permis ni de prévoir un programme, ni de choisir des chefs pour faire valoir leurs revendica tions nationales. Les intrigues du pouvoir avaient supprimé toute initiative, méthodiquement divisé, non seulement musulmans et chrétiens, mais ces derniers entre eux. Elles avaient dressé les unes contre les autres les communautés syriennes pour les ployer sous une commune oppression.
Le gouvernement du sultan ne voulait connaître l'existence des dissidents islamites : Nosairis, Isma'îlis, Métoualis (1), que pour l'impôt et pour la prestation du service militaire. Il les excluait des fonctions publiques et de la représentation dans les conseils administratifs. Les musulmans sonnites applaudissaient à cet exclusivisme. Mais ils n'étaient pas moins écrasés d'impôts et d'avanies que les chrétiens. Encore ces derniers bénéficiaient-ils parfois de l'intervention européenne que leurs concitoyens musulmans ne pouvaient invoquer.
Le Comité jeune-turc. Dans le secret des loges macédoniennes, les Jeunes-Turcs avaient longuement préparé leurs cadres, complété leur organisation. Après cinq ans de séjour en Turquie, Liman Von Sanders (2), le futur généralissime du front palestinien (3), a écrit : « Pour moi, le Comité dirigeant du parti jeune-turc est toujours demeuré un phénomène mystérieux. Jamais je n'ai pu en connaître la composition exacte. . . Mais de fréquentes expériences m'ont appris que c'était peine complètement inutile de réclamer des
(1) Les Dx'uses se trouvaient à l'abri dans les montagnes du Liban et du Haurân.
(2) Voir son livre, Fùnf Jahre Tûrkei, 17, auquel nous ferons de fréquents emprunts.
(3) Voir le chapitre XIX : La Guerre et la Syrie^
i.A vi:ii.i.i: 1)1. i.A c.uANDi-; ci iiiini: 207
sanctions oonlrt' un olïicier, allilic au (^oinilc' ».
En lace de cette organisation, dont le mystère augnienlail encore la redoutable puissance, les partis, qui s'improvisèrent en Syrie, connurent l)i'Mitc)t la discorde, les rivalités de personnes — legs néfaste de treize siècles d'oppression. 1 /heure des déceptions ne se lit pas attendre.
Désillusions des chrétiens. Il est dillicile de décider si, au début de la révolution, les chefs jeunes-turcs songèrent loyalement, conformément à leur programme, à réaliser la fusion des communautés et des races, composant le sultanat, à rétablir entre elles l'égalité complète des droits. Il est certain qu'après les premières efï"nsions,les chrétiens ne tardèrent l)as à se convaincre que les masses musulmanes, les Turcs ensuite, ne songeaient nullement à sacrifier leur primauté séculaire. Ceux-ci se contentèrent de la suppression de l'odieux service d'espionnage, de la destitution des fonctionnaires, trop ouvertement comi)romis, sous le régime de 'Abdulhamid.
Manœuvres des Jeunes-Turcs. Une loi électorale fut discutée à la vapeur. On s'aperçut qu'elle avait été combinée pour maintenir la suprématie de l'élément turc d'abord, des musulmans ensuite. Elle exigeait des éligibles la connaissance du turc, langue peu répandue en Syrie, en dehors d'un nombre restreint d'anciens fonctionnaires et des créatures du régime déchu. En accordant aux militaires le droit de vote, la nouvelle loi diminuait d'autant les chances des chrétiens, jusque-là exempts du service militaire.
En offrant le bulletin électoral aux Libanais, le gouvernement se vit soupçonné par les plus clairvoyants de préparer la suppression de leur autonomie, odieuse à l'impérialisme turc. Dans la Montagne, le Conseil administratif se prononça d'abord pour l'acceptation de cette dangereuse faveur; mais il recula devant les protestations de la population. Au cours de la campagne électorale, le Comité jeune-turc, « Union et
Progrès » (1). ne s'arrêta devant aucune forme de pression et réussit à faire passer ses candidats. Aux clirétiens de Syrie, on abandonna deux mandats. Le 13 Avril 1909, éclata à Constantinople une contre-révolution. Le député de Lattaquié, l'émir druse Mohammad Areslan y perdit la vie. Le mouvement fut étouffé par les troupes jeunes-turques accourues de Salonique. Leur victoire fonda romnipotence des Unionistes. Ils établirent et maintiendront jusqu'à leur chutel'état de siège.
Massacres arméniens. En même temps que ce mouvement réactionnaire, des troubles antichrétiens — plusieurs milliers d'Arméniens y périrent — ensanglantèrent les confins occidentaux de la S\'rie. A Antioche, à Alexandrette, à Alep, à Lattaquié la population arménienne fut décimée, plusieurs villages de l'intérieur mis à sac. L'intervention de la marine française arrêta les tueries. Les consuls français, M. Geoffroy à Lattaquié, M. Roqueferrier à Alep, se signalèrent par leur dévouement. Dans la comédie de répression (2), organisée par les Jeunes-Turcs sur les sommations de l'Europe, ceux-ci trouvèrent moyen de sévir contre les Arméniens survivants.
Mahomet V. Le pantouranisme. Le 27 Avril 1909^ 'Abdulhamîd fut remplacé par son frère Rechàd, tiré de prison et proclamé sous le nom de ISIahomet V. Ce vieillard débonnaire, dont trente ans de détention avaient affaibli leressort moral, abandonna le pouvoir aux Jeunes-Turcs. Ils reprendront avec une ardeur nouvelle le programme de tur- (jnisation, inaugurée sous 'Abdulhamîd. La turquisation se
(1) ^î^lj iixjV» , devise adoptée par les Jeunes-Turcs ou «Unioniste » comme on les appela bientôt.
(2) Djemal-pacha, le futur bourreau de la Syrie, y débuta- comme vali'd'Adana.
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Iranslorniera hientôt en « pantoiuanisme ». ("<e vocable, tlôrivé de celui de Touràn, englobe les races d'origine lurco-lailaro-niongole (lue le pantouranisnie aspire à grouper dans une vaste coniédération politique et militaire, sous l'étendard et au [)rorit de l'impérialisme et du sultanat ottomans. Les Jeunes-Turcs i^ensèrent y trouver une compensation aux déboires de leur diplomatie et aux démembrements successifs du sultanat : annexion par l'Autricbe de la Bosnie-Herzégovine^ proclamation du royaume de Bulgarie (1908), bientôt suivies de la perte de la Tripolilaine (1912) et de la coalition des Etats balkaniciues, laquelle viendra menacer la Turquie jusqu'aux portes de Stamboul (1913). A l'intérieur, l'impérialisme des Jeunes-Turcs déclarera la guerre aux nationalités de l'Empire. Ils provoqueront en Syrie des aspirations séparatistes, auxquelles le j^ays n'avait pas d'abord songé.
La « Ligue ottomane ». Après les désillusions causées par la première campagne électorale, une « Ligue ottomane » s'était fondée à Paris par des Syriens, en Octobre 1908. Elle se proposa de propager, de soutenir l'idéal des éléments libéraux en Turquie, « de raJlier autour du drapeau national, de faire estimer le nonr ottoman, de défendre l'intégralité de la Constitution, l'honneur, les intérêts de la patrie ». Quoique (( de fondation syrienne » la Ligue protestait, « comme son nom et son but l'indiquent, vouloir être foncièrement ottomane et nationale, ouverte à tous les Ottomans de bonne volonté ». Après l'avènement de Rechàd (v. p. 208), les Jeunes- Turcs s'ingénieront à décourager cette bonne volonté, obstinément loyaliste, laquelle s'exprimait en termes si ingénument confiants.
Hostilité des Jeunes-Turcs. Les i)rovinces de langue — nous ne disons pas de nationalité — arabe sentiront les premiers effets de cette hostilité ; avant toutes, la Syrie que son développement intellectuel mettait en évidence. Cette malveillance inintelligente amènera insensiblement les
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Ottomans sN'rieiis — ^ comme au temps des Byzantins (1) — à découvrir la « personnalité » de leur patrie, à accentuer leurs réclamations autonomistes et tout d'abord à revendiquer les droits de la langue arabe foulés aux pieds.
Sous 'Abdulhamid, les Syriens avaient dû subir l'ostracisme témoigné à cet idiome, à tout ce qui commémorait le passé de la race arabe. La censure interdisait de rappeler le souvenir desOmay3'ades,si intimement lié à celui de la suprématie politique que la Syrie avait jadis exercée en Orient (2). Les Jeunes-Turcs ne se montrèrent pas plus tolérants. Au Parlement, ils imposèrent l'emploi exclusii" du turc et continuèrent à envoyer en Syrie des fonctionnaires, ignorant la langue du pays. Les provinces arabophones représentaient, en étendue, ensuite comme chiffre de population, presque la moitié du sultanat. Or dans le Sénat, sur cinquante membres, elles ne comptaient que cinq mandataires. A la tète des vilayets, dans les hauts commandements militaires ne figurait aucun fonctionnaire, natif des provinces de langue arabe.
Aggravations militaires et fiscales. Le remaniement de la Constitution de Midhat incorporait les chrétiens dans l'armée. Isolés, sans ministres de leur culte, ils s'y trouvèrent exposés aux brimades, aux humiliations. On leur réserva les corvées ; on les traita en parias, en suspects, évitant de leur donner l'instruction militaire. Sous l'empire de leur rêve pantouranien, les Jeunes-Turcs visaient à constituer une puissante armée. Pour se procurer des ressources, ils augmentèrent les taxes fiscales, élevèrent brusquement les droits de douane. Cette hausse arbitraire rendit la vie matérielle plus pénible. En 1912 une déclaration du Comité unioniste rejeta (( toute manifestation tendant à accorder aux vila^'ets une
(1) Voir \-oI. I, p. 13 etc.
C2) Cf. vol. L pp. 7, 63-6(3, UVi-107.
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autonomie |)oliti(|ue ou adniiuislrnlive. La hrulalilé de c'etle déclaration produisit au moins un bon résultat, le résultat tani redouté par 'Aijdulliamid (1) : l'entente entre les fractions du peuj)le syrien. Pour la première ibis, elle rapprocha musulmans et chrétiens. Elle acheva de convaincre les Syriens qu'il ne leur restait qu'à compter sur eux-mêmes et sur les sympathies du monde civilisé.