‹ La système du monde (volume 3)Chapitre 102 sur 287 · CARACTERES GENERAUX QUI MARQUENT L ASTRONOMIE ITALIENNE AU MOYEN AGE · texte numérisé non relu

CARACTERES GENERAUX QUI MARQUENT L ASTRONOMIE ITALIENNE AU MOYEN AGE

Nous avons vu la connaissance du système de Ptolémée pénétrer dans la Chrétienté latine ; nous avons suivi les développements de ce système dans les Ecoles répandues sur la surface de la France et de l'Angleterre ; particulièrement, nous en avons admiré le progrès au sein de l'Université de Paris dont, au xmc siècle et au xive siècle, toutes ces Ecoles subissent l'influence et avouent la primauté. Nous avons assisté aux luttes que cette doctrine a dû soutenir contre la théorie des sphères homocentriques ; nous avons retracé les péripéties de ce combat auquel les deux ordres dominicain et franciscain ont pris une si grande part ; avant que le xme siècle eût pris fin, nous avons vu que le triomphe du système de Ptolémée était désormais assuré ; alors, les astronomes de l'Université de Paris ont pu se consacrer au développement de la Science ; ils ont pu construire de nouveaux instruments, accroître la perfection des observations, dresser des tables et des canons, tandis que les physiciens s'attachaient à étudier les hypothèses des excentriques et des épicycles, à en fixer la valeur logique, à les amener à la plus grande simplicité dont elles soient capables.

Franchissons maintenant les Alpes ; pénétrons dans cette Italie qui, au xvie siècle, sera la terre de prédilection des sciences; voyons quelles étaient, aux derniers siècles du Moyen Age, les

l'astronomie italienne

tendances et les occupations des astronomes italiens ; comparonsles aux tendances qui sollicitaient les astronomes de Paris et aux occupations qui retenaient leur attention. Aussitôt, quel contraste se manifeste à nous !

Et d'abord, comment ne pas être surpris du retard de la science italienne sur la science qui s'enseignait, au même moment, à Paris et cà Oxford ? Dès 1175, l'Italien Gérard de Crémone mettait en latin X Almaqeste der Ptolémée qu'il était allé rechercher et traduire chez les Maures d'Espagne. Or, le xnr3 siècle s'écoulera tout entier avant que nous rencontrions, parmi les compatriotes de Gérard, un seul astronome qui eût tiré parti de l'œuvre de celuici, qui eût étudié la Grande Syntaxe. Pour entendre citer Y Aimageste, nous devrons attendre que le xive siècle ait commencé et que Pierre d'Abano répande autour de lui la science astronomique dont il s'est instruit à Paris. Jusqu'à ce moment, nous verrons les astronomes et les astrologues de l'Italie emprunter toute leur science des mouvements célestes au petit traité qu'Ai Fergani avait rédigé, et que Jean de Luna avait traduit vers l'an 1130 ; ce qui ne sera pas tiré de ce livre élémentaire, le sera de la Theoria motus octavœ sphœrœ attribuée à Thâbit ben Kourrah ; mais plus difficile à comprendre que le De scientia stellarum d'Al Fergani, cet ouvrage sera l'objet d'étranges interprétations et l'occasion de surprenantes méprises.

La science italienne, en effet, ne se signale pas seulement par le retard qui la laisse en arrière de la science parisienne ; elle nous étonne encore par l'énormité des erreurs que professent bon nombre de ses adeptes ; certains de ses maîtres les plus renommés, les Guido Bonatti, les Barthélémy de Parme, les Andalô Di Negro, les Paul de Venise vont étaler devant nous la plus profonde ignorance des questions qu'ils traitent ; parfois aussi, d'ailleurs, nous trouverons en eux des plagiaires impudents et maladroits, qui copient les œuvres d'autrui et se les attribuent sans y rien mettre du leur, si ce n'est des sottises.

La ferme discipline de l'enseignement universitaire, l'étude approfondie de la Logique qui, au cours du Trivium, ouvrait seule l'accès de cet enseignement, avaient mis, entre les diverses méthodes dont usaient les maîtres de Paris et d'Oxford, un ordre d'une extrême rigueur et des distinctions d'une singulière précision. Il arrivait, sans doute, qu'un physicien fût, en même temps, théologien, qu'un astronome s'adonnât à l'Astrologie judiciaire. Mais si un même homme pouvait cumuler l'étude de sciences diverses, il ne confondait pas, pour cela, les méthodes à l'aide desquelles

L'ASTRONOMIE LATINE AU MOYEN AGE

il convient d'aborder ces différentes doctrines. Un Albert le Grand ou un Saint , Thomas d'Aquin était tantôt le physicien qui expose le De Cœlo d'Aristote, et tantôt le théologien qui commente les Sentences de Pierre Lombard ; en ces deux enseignements, il lui arrivait d'avoir à traiter d'une même question, du nombre et de la nature des sphères célestes par exemple ; mais jamais il n'oubliait qu'assis en des chaires différentes, il devait aborder le même problème par des méthodes différentes ; en commentant le De Cœlo, il n'apportait que des raisons de Physique ou de Métaphysique qui fassent données par la lumière naturelle ; il réservait pour ses lectures sur les Sentences la comparaison des données de la Science humaine aux textes de l'Ecriture Sainte.

De même, un Jean de Saxe peut écrire des canons d'Astronomie et commenter un « Introductoire » d'Astrologie judiciaire ; mais en ses ouvrages consacrés à l'Astronomie, il ne fait aucune allusion à la science des pronostics, si ce n'est pour la distinguer de l'Astronomie mathématique et en signaler la moindre certitude.

Cette exacte appréciation de la méthode propre à chaque science impose, aux traités de l'Ecole de Paris, un ordre rigoureusement défini par la Logique ; la science italienne ne parait guère s'en soucier. Dans un même ouvrage, voire en l'étude d'un même problème, elle mélange les considérations les plus diverses ; les textes de la Bible sont invoqués au même titre que les observations faites à l'aide de l'astrolabe, et les déductions du géomètre se trouvent entremêlées aux rêveries de l'astrologue.

Parmi ce désordre, d'ailleurs, où les disciplines les plus diverses enchevêtrent leurs procédés et leurs modes de raisonnement, il est une doctrine qui occupe la place dominante et dont les autres sciences ne semblent être que les très humbles servantes ; cette doctrine, c'est l'Astrologie. Si l'on observe les astres, en Italie, ce n'est pas qu'on désire en mieux connaître les mouvements ; c'est qu'on en veut tirer des pronostics. Beaucoup d'astronomes ne sont que des astrologues ; et il n'en est aucun qui n'ait composé quelque traité d'Astrologie judiciaire.

Assurément, les maîtres de l'Ecole de Paris ne professent pas tous, à l'égard de l'Astrologie judiciaire, la sévérité avec laquelle un Guillaume d'Auvergne ou un Nicole Oresme condamne cette science. Un Jean des Linières, un Firmin de Belleval, un Jean de Saxe établit parfois un pronostic et, sans doute, cette opération lui fournit, pour vivre, des ressources que la science véritable lui refuserait. Mais, non contente de ne pas empiéter sur l'Astro-

l'astronomie italienne

nomie proprement dite, la superstition astrologique se trouve contenue par les barrières que la foi lui oppose ; sans discuter l'entière légitimité de la divination par les astres, l'Eglise ne cesse de rappeler que cette divination ne saurait tout prévoir ; la grâce de Dieu, en effet, est libre, la volonté humaine est libre, et une décision librement prise ne saurait être annoncée d'avance ; aucun effet de la libre puissance de Dieu, aucun acte du libre arbitre de l'homme ne peut être prévu par l'observation des astres.

L'art des astrologues italiens ne connaît pas de semblables barrières. S'il est une influence qu'il subisse, ce n'est pas celle des enseignements chrétiens qui restreindraient ses prétentions, mais celle du fatalisme musulman qui l'autorise à les étendre par delà toute limite. Les doctrines islamiques, si fort en faveur à la Cour de Frédéric II, lui enseignent qu'il n'y a pas d'acte libre ; tous les faits se déroulent suivant une règle inviolable et prescrite d'avance. Il est donc permis d'accepter en sa plénitude l'axiome d'Aristote, il est légitime de croire que tout ce qui se passe au-dessous de l'orbe de la Lune est, par un déterminisme rigoureux, lié aux révolutions des corps célestes. Point, de la part de l'homme, de décision qui soit libre ; point, de la part de Dieu, de miracle impossible à prévoir ; partout, des effets nécessaires de causes également nécessaires, qui sont les mouvements des astres ; en sorte que l'homme instruit de ces causes peut infailliblement annoncer tout événement futur.

Cette Astrologie ambitieuse paraît être, d'ailleurs, la moins coupable des superstitions auxquelles s'adonnent les savants de l'Italie ; un Barthélémy de Parme écrit un traité sur la Géomancie, qu'il regarde comme le complément de l'Astrologie judiciaire ; les maîtres de la Science des astres s'exercent à toutes les pratiques divinatoires ; leur initiateur et leur modèle est ce Michel Scot « qui sut vraiment le jeu des fraudes magiques1. »

Nier la liberté humaine, nier l'action miraculeuse de la Providence dans le Monde, user de divinations superstitieuses et d'opérations magiques, c'était contredire à tout l'enseignement chrétien et contrevenir aux prescriptions les plus sévères de l'Eglise. Entre les adeptes de l'Astrologie/ donc, et les ministres du Catholicisme, la lutte était inévitable ; maintes fois, elle fut violente ; les astrologues mécréants qu'animait l'esprit de la Cour de Naples attaquaient avec apreté la doctrine orthodoxe ; et les moines men-

i. Dante, L'Enfer, Chant XX«, vers l\o-l\\.

L ASTRONOMIE LATINE AU MOYEN AGE

diants, dominicains et franciscains, défendaient le dogme avec ardeur ; contre l'erreur impénitente, l'Église sévissait avec la dureté qui était de règle en ce temps ; et sur la sombre histoire de l'Astronomie italienne au Moyen Age, la flamme d'un bûcher jette parfois sa lueur sanglante.

GUIDO BONATTI

Le patriarche des astrologues italiens, c'est Guido Bonatti. Trois fois imprimés au temps de la Renaissance1, ses De Astronomia tractatus decem étaient encore, à ce moment, constamment employés par les faiseurs de pronostics et de jugements de nativité.

Ce qu'était alors la vogue de ce livre, Jean Pic de la Miranclole va nous le dire ; il nous dira, en même temps, s'il la jugeait méritée 2 :

« Je ne descendrai pas jusqu'aux astrologues modernes ; c'est à des gens du peuple et à des idiots que cette profession est, presque en totalité, dévolue, comme à ses légitimes possesseurs. Parmi eux, Bonatti est de toute première autorité. Celui-là n'est pas tout à fait ignorant de la Philosophie ; mais il est absolument fou ; il délire. Lisez son premier livre sur les jugements, livre qui sert d'introduction à l'ouvrage même ; si vous ne pensez pas que cet homme a besoin d'hellébore, c'est que j'en ai menti. Là où il est le moins insensé, il construit des raisonnements destinés à prouver

Page 1