‹ La système du monde (volume 3)Chapitre 168 sur 287 · GAETAN DE TIÈNE · texte numérisé non relu

GAETAN DE TIÈNE

Parmi les artistes et les médecins qui enseignaient en 1424 à F Université de Padoue, auprès de Prosdocimo de1 Beldomaiidi, un document officiel 1 cite maître Gaétan. Ce maître Gaétan n'est autre que Gaétan de ïiène, philosophe célèbre du Quattrocento.

La famille de Tiène était une des plus nobles de la ville de Vicence, où Gaétan naquit en 1387. Sur cette famille, le nom du philosophe jeta grand éclat ; aussi voulut-elle que quelqu'un de ses membres portât toujours le prénom de Gaétan ; c'est pourquoi, en 1480, un autre Gaétan de ïiène en sortit, qui fonda l'ordre des ïhéatins, mourut en 1547 et fut canonisé.

A l'Université de Padoue, où il prit ses grades, Gaétan de Tiène fut, Pierre Pomponacc nous l'apprend 2, disciple de Paul de Venise. Il ne tarda pas à y enseigner à son tour, et fort longtemps, car il ne mourut, à Padoue, qu'en 1465.

La vie de Gaétan de Tiène se prolongea de la sorte bien au delà des limites qu'on est convenu d'assigner au Moyen Age ; il est naturel, cependant, que nous le placions, avant de clore ce chapitre, auprès de Paul de Venise et de Prosdocimo de' Beldomandi dont il fut le disciple et le collègue. Il est, par sa pensée, étroitement apparenté à ces deux maîtres. Paul de Venise, du moins en sa Summa philosophie, et Prosdocimo de' Beldomandi ont très profondément subi l'influence des doctrines professées à Paris au milieu du xive siècle ; Gaétan de Tiène est, également, l'adepte de ces doctrines ; au moment où sa vie penchera vers le déclin, il verra l'Averroïsme reprendre, au sein de l'enseignement padouan, la primauté qui lui avait été quelque temps ravie.

Le seul écrit de Gaétan de Tiène où nous trouvions quelques allusions à l'Astronomie est une Exposition du De Cœlo d'Aristote \ Cette exposition, d'ailleurs, se borne très souvent à n'être

i. A. Kavako, Op. laud., p, 3i.

a. Pétri Pomponatii Mantuani Tractatas de reactione, Sccl. Il, cap. XIV (Pétri Pomponatii Mantuani. Tractatas acutissimi, utilissimi, et mere peripatetici. . . Venetiis, apud hœredes Octaviani Scoti, MDXXV ; fol. 27, col. a).

3. (Jaiutani expositio in libro decelo et mundo. Cam questione Domini Egi-

L'ASTRONOMIE LATINE AU MOYEN AGE

qu'un résumé très court et très sec du commentaire d'Averroès, en sorte que de tous les écrits de notre auteur, elle est peut-être le moins original et le moins intéressant.

Ainsi, à deux reprises, Gaétan fait observer 1 que le Commentateur a élevé des objections contre le système des excentriques et des épicycles ; mais ces objections, il déclare que, pour être plus bref, il les passe sous silence ; partant, il ne les discute pas.

C'est la lecture du Commentateur qui suggère à Gaétan la réflexion suivante - : « Le physicien et l'astronome se rencontrent en l'étude de ces choses que sont Tordre et la distance des astres ; mais ils diffèrent par leur manière de les considérer ; la plupart du temps, en effet, l'astronome use, en considérant ces objets, de la démonstration en quia, à partir de ce qui est constaté par les sens, comme les éclipses etc. ; le physicien, au contraire, traite ces mêmes questions par la démonstration en propter quid, en considérant quelle est la nature des astres et de leurs moteurs. En outre, la démonstration en propter quid diffère selon qu'elle est employée par l'astronome ou par le physicien ; l'astronome, en effet, fait abstraction de la matière et du mouvement, ce que ne fait pas le physicien. Si donc on demande pourquoi le ciel est sphérique, l'astronome répondra : Parce que c'est un corps où toutes les lignes menées du centre à la circonférence sont égales entre elles. Tandis que le pbysicien dira : Parce que c'est un corps qui n'est ni grave ni léger, mais d'une nature intermédiaire. »

A force de résumer Averroès, Gaétan a réduit les propos du Commentateur à ce qui se lisait déjà aux Seconds analytiques ; sur ce même sujet, Averroès avait fait preuve de beaucoup plus de pénétration ; il avait reconnu que la démonstration des astronomes n'était à proprement parler ni une démonstration en profiter quid ni une démonstration en quia ; par là, il avait mis en question la valeur de cette démonstration ; à la question ainsi posée, et sous l'influence de Simplicius, Saint Thomas d'Aquin et Jean de Jandun avaient donné une réponse digne d'être méditée ; il ne semble pas qu'elle Tait été dans TEcole de Padoue.

Gaétan reproduit parfois, sans les corriger, les erreurs astrono-

dii de maleria ceti nuperrijne impressa et quamdiligentissime emendata, Colophon Impressas Venetiis Mandato inipensisque heredum Nobilis Viri D. Octaviani Scoti Modoeliensis . Per Bonetum Locatellurn presbyterum Bergotnensem. Anno donrini i5o2. Tertio Idus Iulias.

1. (îaietani Op. taud., lib. II, tract. I, cap. VI, éd. cit , fol. 3g, coll. a et b. ; lib. II, tract. II, cap. II, éd. cit., fol. col. c.

2. Gaiktani Op. taud., lib. II, tract. II, cap. III, éd. cit., fol. t\!\, col. d.

l'aSTROiN 0 M IE ITALIEN N E

iniques qui se rencontrent dans l'œuvre d'Averroès ; ainsi en est-il au passage suivant ', qui concerne Tordre des astres errants.

« Certains prétendent que le Soleil, de son mouvement propre, se meut plus vite que Vénus ou Mercure ; tandis donc que les Astronomes placent le Soleil au-dessus de Venus et de Mercure, ils le mettent, eux, immédiatement au-dessus de la Lune ; par là, il serait universellement vrai que les vitesses ou les lenteurs des planètes sont dans le même rapport que leurs distances à l'orbe suprême ; de telle sorte que plus une planète serait distante de l'orbe suprême, plus vite elle se mouvrait du mouvement propre de son orbe; la vitesse du mouvement de Saturne, par exemple, serait à la vitesse du mouvement de Mars comme la distance de Saturne au premier orbe serait à la distance de Mars à ce même orbe ; et ainsi des autres. [Selon l'opinion des astronomes, au contraire], cela ne serait pas universellement vrai ; il y aurait exception pour le Soleil qui est placé plus près de l'orbe suprême que Vénus et Mercure, bien qu'il se meuve plus vite. La cause en pourrait être, au dire du Commentateur, que le Soleil possède une plus grande puissance motrice que Vénus ou Mercure. »

Comment Gaétan ne conteste-t-il pas le point de départ de toute cette discussion, et ne déclare-t-il pas que le Soleil, Vénus et Mercure ont même moyen mouvement ? Il le doit savoir, cependant ; il ne parait pas ignorer ce que les astronomes enseignent à ce sujet, car il ajoute tout aussitôt:

« Quoiqu'il en soit, les astronomes, auxquels, en cette partie, nous devons, de préférence, accorder notre croyance, attribuent l'ordre suivant aux spbères des planètes, et assignent à leurs mouvements propres les durées que voici :

« Immédiatement au-dessous de la huitième sphère, ils placent la sphère de Saturne qui accomplit son mouvement propre en trente ans ; puis vient la sphère de Jupiter qui parfait sa circulation en douze ans ; alors se place la sphère de Mars qui fait une révolution complète en deux ans ; ensuite se trouve la sphère du Soleil, sous laquelle est la sphère de Vénus, et sous cette dernière celle de Mercure ; ces trois sphères accomplissent leur révolution à peu près en un an ; au rang le plus infime, se trouve la sphère de la Lune qui accomplit sa circulation en un peu moins d'un mois. »

Gaétan ne cesse, d'ailleurs, de marquer qu'on doit préférer les enseignements de l'Astronomie ptoléméenne aux indications

i. Gaietani Op. laud., lib. II, tract. II, cap. IV ; éd. cit , fol. 45; col. b.

L'ASTRONOMIE LATINE AU MOYEN AGE

encore imparfaites de l'Astronomie péripatéticienne. Aristote, par exemple, pensait que les astres errants ont un mouvement d'autant plus simple qu'ils sont plus voisins de la Terre ; Gaétan montre que cette idée est entièrement contredite par l'Astronomie de Ptolémée ; il indique exactement quel est, selon cette Astronomie, le nombre des mouvements simples en lesquels se décompose la marche de chaque planète 1 ; mais il se borne, à cet égard, à des indications très sommaires ; « cela se doit voir en la théorie des planètes », dit-il.

Très sommaires aussi sont les indications qu'il donne au sujet du mouvement de la huitième sphère 2 ; elles nous rappelleront celles que nous avons trouvées sous la plume de Prosclocimo de' Beldomandi : « Ayant reconnu que, par mouvement propre, la huitième sphère se meut, d'Occident en Orient, d'un degré en cent ans, les astronomes ont admis que son mouvement diurne d'Orient en Occident provenait du mouvement d'un orbe supérieur.

» Mais ils sont d'opinions diverses. Les uns, en effet, admettent que la neuvième sphère est le premier mobile et qu'elle se meut d'un mouvement simple, à savoir du mouvement diurne. Les autres ont prétendu que la neuvième sphère se meut d'un mouvement de titubation à titre de mouvement propre, tandis qu'elle se meut du mouvement diurne par suite du mouvement d'une dixième sphère qu'ils veulent être le premier mobile. »

C'est l'opinion des Astronomes d'Alphonse X que visent ces dernières lignes, bien que Gaétan intervertisse les rôles attribués par eux à la huitième sphère et à la neuvième sphère.

Avant de quitter cette école astronomique italienne dont, de Guido Bonatti à Gaétan de Tiène, nous avons suivi l'histoire, jetons sur elle un dernier regard ; une dernière fois, comparons-la aux écoles que nous avons vues se développer sur le sol de la France, à l'Ecole franciscaine, à l'Ecole dominicaine, aux Ecoles universitaires de Paris ; cette comparaison ne tardera guère à nous suggérer une remarque qui s'imposera à notre attention.

De l'an 1230 jusqu'à la lin du xin° siècle, il est un débat qui a passionné au plus haut point les physiciens et les astronomes dont

1. ( îaiktani Op. laucL, lib. Il, tract. II, cap. VI ; éd. cit., Col. ifi, col. I> et col. d.

2. Gaietani Op. laud., Iib. II, tract. 11, cap. IV; éd. cit., fol. 45, col. a.

l'astronomie italienne

Paris était le centre intellectuel ; ce débat mettait aux prises le système des sphères homocentrigues, proposé par Al Bitrogi, avec le système des excentriques et des épicycles, développé par Ptoléméc ; la question qu'agitait ce débat était de la plus grande importance; en définitive, il s'agissait de savoir qui devait l'emporter, d'une Physique déduite des principes péripatéticiens, ou d'une Science construite en vue de sauver les vérités d'observation.

A ce débat, qui a vivement intéressé Robert Grosse-Teste et Albert le Grand, Saint Bonaventure et Saint Thomas d'Aquin, qui a passionné Roger Bacon et Bernard de Verdun, les astronomes italiens sont demeurés presque étrangers ; seul, Pierre d'Abano a montré qu'il en était informé, mais ce qu'il en a dit est exempt d'hésitation comme de passion ; son récit est celui d'un historien qui conte une bataille du temps passé dont le résultat n'est plus ni douteux ni contesté. Et en effet, au moment où Pierre d'Abano était allé s'instruire à Paris, la lutte avait pris fin ; elle avait abouti à la victoire du système de Ptolémée sur le système des sphères homocentriques, à la victoire, donc, de la Science expérimentale sur la Physique d'Aristote.

Or, chose étrange ! Ce débat auquel l'Astronomie italienne n'a pris aucune part au moment où il agitait les Universités de Paris et d'Oxford, au moment où il était naturel que la théorie, tout nouvellement traduite, d'Alpétragius fit hésiter des physiciens encore fort novices eu Astronomie, les Universités de la Péninsule le connaîtront beaucoup plus tard ; il éclatera, chez elles, durant la seconde moitié du xve siècle, pour se poursuivre jusqu'au milieu du xvic siècle ; et pour se développer, il lui faudra reprendre des objections ruinées depuis longtemps et remettre en question des vérités dont il n'était plus permis de douter.

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