Liber de Causis, XIX; éd. cit., fol. 80, col. c
3. Ici, comme en nombre de passages, le Livre des causes paraît identifier l'Être suprême avec la Cause première.
LA. CBUE DE l'aRISTOTÉLISME
En toute substance, donc, au-dessous de l'Être suprême, on peut distinguer, d'une part, une essence créée par l'Etre, essence qui est une certaine disposition, une certaine puissance à recevoir les formes que la Cause suprême y imprime directement ou indirectement ; puis, d'autre part, les formes imprimées en cette essence.
Arrêtons-nous un instant cà préciser cette notion d'essence, telle que le conçoit l'auteur du Livre des Causes.
Lorsque les maîtres de la Scolastique latine, sous l'influence de la philosophie d'Avicenne, s'efforceront de distinguer entre l'être (ens) et l'essence (essentiel), il leur arrivera, parfois, d'invoquer l'autorité du Livre des Causes ; et ce sera tout à fait à tort, car le Livre des Causes ne reconnaît aucunement, entre l'être ou existence et l'essence, la distinction que marquera le Néo-platonisme arabe.
Dans la traduction latine du Livre des Causes les trois mots: esse, essentia, ens sont absolument synonymes. Ils désignent également, en chaque chose, ce support, ce sujet que la Cause suprême a créé tout d'abord, et qui recevra, de cette Cause et de celles qui lui sont subordonnées, des formes et des activités diverses.
En concevant de la sorte l'être ou essence, le commentateur auquel nous devons le Livre des Causes se montrait fidèle interprète de la pensée du Néo -platonisme hellénique.
Proclus, par exemple, enseigne 1 que l'être (70 ov) précède les formes : « Opo twv s-ogjv ucpscràvat to ov ». Il distingue 2 entre la cause créatrice, « la cause qui possède la paternité (tq TîaTpixov aluov) » et « la cause qui façonne en vue de produire la forme (to o7)|jaoi>py!.xqv t7\^ eiooiïov.zç alV.ov) ». C'est la première qui, à toutes choses, confère l'existence (to elvou) et le pouvoir de subsister (yi iï7tap£',ç). Cette cause est faiseuse d'essences (o&ruwçcuév), tandis que la seconde est faiseuse de formes (sl§o7uoi.6v).
Or les causes se rangent dans le même ordre que les tins auxquelles elles tendent. « Autant donc la forme (to dùoç) est distante de l'être (to ov), autant la cause qui façonne (to SYipiwpyucQv) est loin de la cause qui a la paternité (to w*tfp;xév).,-«.%l<a cause qui a la paternité, étant plus universelle et possédant plus complètement le caractère de cause ( ahi wT£pov), est au-dessus du genre auquel appartient la cause qui façonne, comme l'être (to ov) est au-dessus de la forme (to iÏÇqc) »,
1. Procli Diadoghi Instilatio Iheolorjicd, LXXIV; éd. 182*2, pp. uj-117; éd . i855, p. LXXVI.
2. Procli Diadochi Op. laud., (XVII ; éd. 1822, pp. 232-235; éd. 1 855 , p. CI.
LES SOURCES DU NÉOPLATONISME ARABE
Au cours de ce passage, nous venons de voir Proclus employer comme exactement synonymes les quatre termes TQ QY, to çivq^, ï\ ou<na, yi u-ap^iç qu'on rendrait, en latin scolastique, par ens, esse, essentiel, subsistentia et, en français, par être, existence, essence, subsistance. Ces quatrô termes servent inditféremment à désigner un même efîet, l'effet produit par la cause qui joue le rôle de père, par la cause qui crée. Cet effet s'oppose à tg slooç, à la forme ; la forme, c'est l'effet propre des démiurges, des causes qui n'ont pas le pouvoir de créer, mais seulement de façonner ; l'être précède la forme ; c'est lui que les démiurges façonnent et diversifient en y imprimant la forme.
Plus nettement encore que Proclus, Plotin avait enseigné que l'être ou essence, c'est le sujet, le support que les diverses formes et actualités viendront compléter et diversifier,
Plotin se demande quelle différence il y a entre l'être, to ov, et ce qu'il désigne par le terme ■rç o-jo-ia, terme qu'il faudrait, pour rendre la pensée de l'auteur, traduire tantôt par substance et tantôt par essence.
« L'être, to qv, dit-il1, ne diffère-t-il p:\s de l'oycrla? L'être, n'est-ce pas ce qui est dépouillé de tout le reste, tandis que l'ou<na est l'être pris avec les autres choses, avec le mouvement, le repos, la ressemblance, la différence ? Toutes ces choses ne sont-elles pas les éléments de l'o'jo-ia ? L'oua-ia n'est-elle pas le tout, tandis que l'être, to ov, est une des parties de ce tout, que le mouvement en est une autre, et que telle autre chose en est encore une autre? »
Après discussion, Plotin rejette cette opposition entre l'être et l'ofaig, et il propose la conclusion suivante :
« L'oùa-ia qui possède l'être A, titre principal et avec le moindre mélange, nous dirons ici que c'est la véritable oùo-ia (T-yjv yàp o'jtwlv ^7}<7Q[i§Y xupuo-£pov xal itMyéo'TçpOY s^oya-av to ov elvoa
oùa-'lav). Elle est au nombre des diverses sortes de l'être (ojç sv
» Quand à celle qui est postérieure à l'addition des actualités, nous la regarderons comme une soi-disant ouTta (MâXXov Se pista TupoqrWxYjç èvspysuov, X^youiv^v ouaiav). Celle-ci semble être un complément de l'être ; mais l'addition dont elle résulte et son défaut de simplicité en font plutôt Un appauvrissement de l'être dont elle est déjà dégénérée ».
Sous l'influence de ces enseignements de Plotin et de Proclus, les Néo-platoniciens en vinrent à ne plus employer le mot oùcria
i. Plotini Enneadis H™ lib. IV, cap. I; éd. Didot, i855, pp. 86-87.
que dans le sens regardé par Plotin comme le plus propre. Leur terminologie se soumit, dès lors, à des règles très précises, que Saint Jean Damascène nous fait connaître, avec une remarquable précision, dans le traité qu'il a intitulé : Source de la Connaissance,
« Les philosophes étrangers au Christianisme, écrit Jean de Damas1, emploient en des sens différents les mots essence (oùoia) et nature (puo-tç).
• » Ils appellent essence la pure existence.
» Ils appellent nature l'essence spécifiée par les différences essentielles. — Où<nav {xàv zhzôvttc, to à-TrXwç slvat.- cpucnv Se ou<ûav ziooTzoïrfitlvw b-ïzh xcov ÔùfficoScôv ùiacpoptov ». Si l'on compare la nature à l'existence pure et simple, to arcXto^ slvat., qui, nous venons de le voir, est identique à l'essence, à l'ouata, la nature en diffère en ce qu'elle est qualifiée ; elle est raisonnable ou privée de raison, elle est mortelle ou immortelle, etc. Chaque nature, résultat de l'information de l'essence par les différences essentielles (oùa-'la eiooizovrfizlrïcf. utto twv o'jo-lwowv owjoowv), constitue une espèce fixe et déterminée. « Ce qu'ils ont appelé nature, donc, c'est chacune des espèces spécialissimes. — TauTTjv £xàXs<7av cpja-t.v, Tjyouv toc eloixwTOLTa eŒy\. — Tel l'ange, l'homme, le cheval, le chien, le bœuf, etc. »
Mais les natures, ce ne sont pas les choses individuelles, que nos philosophes nomment substances (u-ooràc-^ç). Les natures « sont plus universelles que les substances, et elles comprennent en elles les substances ; les diverses substances qui sont comprises en chacune de ces natures participent semblablement et intégralement de cette nature.
» Ainsi, ce qu'il y a de plus particulier, ils l'ont nommé substance ; ce qui est plus général et comprend en soi les substances, ils l'ont nommé nature ; enfin l'existence pure et simple, ils l'ont nommée essence. — « Qttî to pièv p^pwwTspov sxàXsaav uTuoa-Tac'.v.
TO 0£ Xa9oA'.XWT£pOV XOtl TïîpUyOV Ta; 'J7T0<7TàT£',;, £xà),£7av <p'J<7',V Tr,v 8è
cf.7z\(s)ç SwapÇiv, sxàXeo-av oùo-'lav. »
Ainsi, en appelant existence ou essence ce que crée la Cause suprême ; en regardant cette existence, cette essence comme un sujet, comme un réceptacle où les causes non-créatrices imprimeront des formes, des différences spécifiques, l'auteur du Livre des Causes interprète très exactement la pensée du Néo-platonisme
i. S. Joannis Damasceni Forts cognitionis sive Dialectica, cap. XXX [Joanni Damasceni Opéra omnia. Accuranle J. P. Migne. T. I (Palrologiœ grœcœ t. XCIV), coll. 589-592].
LES SOURCES DU NÉO-PLATONISME ARABE
hellénique, la pensée de Plotin, de Proclus et de leurs successeurs. Voyons maintenant ce que cette pensée lui inspire.
Capacité de recevoir les formes, les actualités, l'essence ou être est quelque chose d'analogue à une matière ; ce réceptacle des formes, l'auteur du Livre des Causes le désigne par un terme d'allure grecque, mais que ne connaît aucun vocabulaire ; il le nomme hyliathis, « c'est-à-dire, écrit Saint Thomas d'Aquin1, quelque chose de matériel ou qui se comporte à la façon d'une matière ; car on le nomme hyliathis du mot hyle (uXti) qui veut dire matière. »
« L'Intelligence, dit le Livre des Causes 2, possède une hyliatkis, car elle est essence et forme ; et, de même, l'Ame a un être qui est une hyliatkis ; et la Nature possède une essence qui est hyliathis. Et Intelligcntia est kabens kyliatkim, quoniam est esse et forma ; et similiter Anima [est] kabens esse kyliatkim ; et N attira est kabens esse kyliatkim ; et Causse quidem primse non est kyliatkis, quoniam ipsa est tantum esse. Seule, la Cause première n'a pas de hyliathis, car elle est seulement essence (esse) 3 ». 11 n'y a, en elle, aucune puissance à recevoir une forme imprimée d'ailleurs.
Cette théorie de la hyliathis nous conduit tout naturellement à nous poser cette question : Qu'est-ce que l'auteur du Livre des Causes pensait de la Matière première ? A cette question, nous ne pouvons faire de réponse catégorique ; le mot de matière n'est même pas prononcé au Livre des Causes ; il ne l'est pas davantage dans Y Institution tkéologique. Peut-être serions-nous tentés de préjuger ce que le Livre des Causes eût pu dire de la uXyj. A chaque instant, en effet, il y est marqué que les choses corporelles, que les choses soumises à la génération et à la corruption n'échappent point aux doctrines qui y sont exposées. Ces choses, donc, doivent posséder une kyliatkis, c'est-à-dire une essence créée par l'Etre suprême et disposée à recevoir l'influence des causes supérieures ; dans cette kyliatkis, les causes supérieures doivent, par leur influence, imprimer des formes. Cette kyliatkis des choses corporelles, des substances soumises à la génération et à la corruption ne serait-elle pas la Matière première ? La Matière première, donc, ne serait-elle pas une essence qui, par voie de création, tiendrait son existence du premier Être ?
1. Expositio Sancti Thom^: in libram de Causis, lect. IX; éd. cit., fol 76, col. d.