‹ La système du monde (volume 3)Chapitre 211 sur 287 · Alfarabi's Abhandlungen, pp · texte numérisé non relu

Alfarabi's Abhandlungen, pp

LA CRUE DE l'aRISTOTÉLISME

de l'air ou de quelque milieu analogue, l'œil voit d'une manière actuelle, et les couleurs sont vues d'une manière actuelle. »

De même, donc, que le Soleil, par sa lumière, rend actuellement visibles les couleurs qui,, dans l'obscurité, n'étaient visibles qu'en puissance ; de même qu'il donne une vision actuelle à l'œil doué seulement, dans l'obscurité, d'une faculté potentielle de voir; de même l'Intelligence active transforme l'intelligible potentiel en intelligible actuel, et d'une intelligence en puissance fait une intelligence en acte.

Mais l'œuvre de l'Intelligence active ne se borne pas à la formation de l'intelligence en acte ; c'est elle, aussi, qui détermine cette intelligence en acte à devenir intelligence acquise. « Après qu'elle a communiqué les formes à la matière1, l'Intelligence active s'efforce de réunir ces formes suivant l'ordre qui règne entre elles, de les rapprocher les unes des autres jusqu'à ce qu'elles parviennent à l'intelligence acquise ; c'est dans cette dernière intelligence que la nature humaine est contenue ; en d'autres termes, c'est dans cette intelligence que l'homme devient aussi voisin de l'Intelligence active que sa nature le permet.

» C'est de là, aussi, que dépend le bonheur le plus élevé dont l'homme soit capable ; c'est en cela que consiste la vie du Ciel ; par là, l'homme atteint la plus haute perfection, l'excellence que requiert sa nature, et c'est cela qui est la vie du Ciel ; là, en effet, la pensée n'est plus occupée de ce qui siège dans sa propre nature ; son effort tend uniquement à se comprendre elle-même, à comprendre sa nature, son vouloir, son action, enfin à comprendre l'Un ; pour cela, cette pensée n'a plus besoin ni d'aucun sujet matériel qui lui serve de corps ni d'aucun secours matériel ni d'aucun instrument corporel. »

En cette description de la vie céleste, Al Fârâbi ne dit pas que les intelligences acquises des divers hommes aient perdu leur personnalité, qu'elles aient conflué dans une Intelligence unique ; il ne semble pas admettre qu'elles se confondent toutes au sein de l'Intelligence active, seule exempte de la destruction ; il paraît bien leur accorder l'immortalité à titre d'intelligences acquises, partant d'intelligences distinctes et personnelles ; par là, sa doctrine parait se conformer à celle de la Théologie (ÏAristote.

Si élevée que soit l'Intelligence active, elle n'est pas la première des causes qui aient efficacité dans ce monde inférieur. Le passage

i. Alfarabi's AOhandlungen, p. 77.

LE NÉO-PLATONISME ARABE

où Al Fârâbi formule cette assertion1 mérite d'être rapporté en entier :

« Qu'il existe une Intelligence active, Aristote l'affirme en son traité De l'dme. Toutefois, cette Intelligence ne paraît pas être sans cesse en action ; tantôt elle agit et tantôt non. Cette interruption dans l'action manifeste nécessairement un changement d'état, en sorte que l'Intelligence active passe d'un état à un autre.

» Si cette interruption dans l'activité se produisait de telle manière que l'Intelligence active cessât parfois de manifester ce qui est sa plus haute perfection, le changement ne porterait pas simplement sur les états de cette Intelligence ; il constituerait un changement de nature ; car ce qui en est la plus haute perfection en constitue la nature. Alors, cette Intelligence serait tantôt en puissance et tantôt en acte, et tandis qu'elle serait simplement en puissance, c'est sa matière qui serait actuelle. Mais nous avons démontré plus haut que jamais l'Intelligence active n'est unie à une matière. Il est doue démontré par ce qui vient d'être dit que l'Intelligence active demeure toujours en ce qui est sa perfection la plus haute, et qu'il lui faut, cependant, passer d'un état à l'autre.

» Puisque ce défaut ne saurait provenir de la nature de l'Intelligence active, nous devons, bien plutôt, en chercher la raison dans ceci, que l'Intelligence ne trouve pas toujours des choses passives sur lesquelles elle puisse exercer son action; ou bien, en particulier, dans ceci, que la matière ne fournit pas ce qui pourrait servir de sujet à certaines formes ; ou enfin recourir aux deux causes à la fois.

» Il est clair, par cette démonstration, que l'Intelligence active ne saurait aucunement être tenue pour le principe de toutes les choses qui existent ; parfois, en effet, son action requiert qu'une certaine matière soit présente, mais rencontre un obstacle dans l'absence de cette matière ; la nature de cette Intelligence ne contient pas des forces qui suffisent à rendre toutes choses parfaites ; il est beaucoup de choses, dans la Nature, que l'Intelligence ne peut conduire à leur achèvement.

» Ce défaut dans la nature de l'Intelligence active montre que celle-ci dépend d'un Auteur autre qu'elle-même et extérieur à ellemême. Il faut donc qu'il existe un principe plus élevé, une autre substance qui vienne au secours de l'Intelligence active en lui fournissant une matière à l'aide de laquelle elle puisse créer.

» Il est clair, d'ailleurs, que ce principe dont l'Intelligence

i. Alfarabi's Abhandlungen, pp. 77-79.

active tient sa puissance ne saurait consister ni en corps ni en vertus corporelles, qui tantôt naissent et tantôt périssent. Au traité De ta génération et de la corruption d'Aristote, il est démontré d'une manière pleinement satisfaisante que les principes premiers qui agissent sur les corps d'ici-bas, qui fournissent, à l'Intelligence active, la matière, le sujet de son opération créatrice, ce sont les corps célestes. »

Nous voici donc amenés au seuil de la théorie qu'Ai Fârâbi va développer touchant les corps célestes et leurs moteurs. Mais avant d'aborder l'exposé de cette théorie, il nous faut examiner quel fut le sort, chez les successeurs de notre philosophe, de son enseignement relatif à l'intelligence humaine.

Cet enseignement, Avicenne et Al Gâzâli l'ont reçu et fidèlement gardé ; leur œuvre paraît s'être contentée d'en éclaircir les passages obscurs, d'en renforcer de preuves les affirmations douteuses.

Lisons, tout d'abord, les traités d' Avicenne.

« Ce qui distingue 1 les êtres animés doués de raison de ceux qui en sont dénués, c'est un certain pouvoir apte à saisir les formes intelligibles. Ce pouvoir se nomme âme raisonnable. Il est maintenant d'usage courant de le nommer intelligence matérielle 2, c'est-à-dire intelligence en puissance ou intelligence possible, à cause de la ressemblance qu'il a avec la Matière première 3. »

L'équivalence établie ici entre ces trois noms : âme raisonnable, intelligence en puissance, intelligence matérielle, trahit déjà l'influence de la Théologie d'Aristote ; de cette influence, la trace se marquera bientôt avec plus de netteté.

« Ce pouvoir, poursuit Avicenne, se rencontre en toute l'espèce humaine. Par lui-même, il ne contient aucune forme ni espèce intelligible. »

Dans cette âme, les formes intelligibles adviennent par trois procédés distincts :

« Le premier est une émanation ou infusion d'origine divine,

1. Avicenne phitosophi prœclarissimi ac medicorum principis. Compendium de anima. — De mahad. i. de dispositione seu loco ad quem revertitur homo, vel anima eius post mortem. — Aphorismi de anima. — De dif finit ionibus et quœsitis. — De divisione scientiarum. Ab Andréa Alpago Bellunensi philosophe), ac medico, idiomatisque arabici peritissimo, ex arabico in latinum versa. Cum expositionibus ejusdem Andréa? collectis ab auctoribus arabicis. Omnia nunc primum in lucem aedita. Venetiis apud Iuntas MDXLVI . — Avicenne: Compendium de anima, cap. VIII, fol. 23, r°.

2. Intelleclus alheiutani, corruption arabe de ûluàq (précédé de l'article al).

3. Alheiule, corruption arabe de v)//j (précédé de l'article al).

LE NÉOPLATONISME ARABE

sans aucun enseignement didactique et sans aucune acquisition d'origine sensible ; ainsi est donnée la connaissance des premiers principes...

» Le second est une acquisition qui se fait par l'intermédiaire du raisonnement discursif et de la pensée démonstrative ; ainsi adviennent en l'âme les espèces intelligibles qui font l'objet des considérations logiques. »

« Enfin1, le pouvoir qui perçoit et saisit ces espèces intelligibles acquiert aussi, parfois, des formes ou espèces intelligibles qui lui viennent du sens, à l'aide d'une certaine aptitude (ingenium) qui lui est innée et naturelle. »

« L'intelligence en puissance 2 ne devient intelligence en acte que par la venue d'espèces d'intelligibles ; elle passe à l'acte au moment où ces espèces lui adviennent et s'unissent à elle ; en même temps, elle les tire vers l'actualité, elle les réduit à l'existence actuelle ; c'est pourquoi l'on dit que l'intelligence en acte est, en même temps, ce qui connaît et ce qui est connu (intelligens et intellectum). »

L'intelligence en puissance, « la simple substance intellectuelle 3 se trouve seulement chez les tout jeunes enfants, alors qu'ils sont encore dénués de toute forme ou espèce intelligible. Arrive ensuite, sans le secours d'aucune science ni d'aucune démonstration, la connaissance des premiers principes. Il est impossible d'échapper à cette alternative : Ou bien l'âme acquiert la connaissance de ces principes à l'aide du sens et de Fexpérience, ou bien cette connaissance est produite par une émanation divine à laquelle l'âme est unie, soit d'une manière continue soit par intermittences. »

Avicenne démontre que l'expérience sensible ne saurait donner à l'âme ces toutes premières espèces intelligibles ; il reste donc que l'intelligence les reçoit par une infusion d'origine divine.

« Ainsi ce qui est premier dans l'intelligence est acquis aux dépens d'une émanation divine qui se conjoint à l'âme raisonnable et avec laquelle l'âme raisonnable se conjoint. »

Une fois que l'union avec cette émanation divine a mis l'âme raisonnable en possession des premières notions intelligibles, des premiers principes, cette âme se trouve en acte ; son activité peut alors enrichir le dépôt intelligible qui lui a été primitivement confié.

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