Avigenne, loc. cit., fol. 24, verso
4. AvicennjE Compendium de anima, cap. X, fol. 33, verso, et fol. 34, recto.
LE NÉO-PLATONISME ARABE 419
dans l'âme raisonnable. Cette Emanation existe donc par ellemême ; or tout être en qui réside, par soi-même, une forme intelligible, est nue substance qui a, par elle-même, son existence ; il n'est pas corps et il n'est pas en un corps. Ainsi cette Emanation ou l'Etre d'où provient cette émanation à laquelle l'âme se conjoint, est une substance intellectuelle, qui n'est pas corporelle, qui n'est pas en un corps, mais qui existe par elle-même. Elle s'attache à l'âme, elle lui advient, elle l'assiste comme la lumière donne assistance à la vue. »
Le langage de la Théologie (V Aristote se retrouve textuellement dans cette comparaison; mais ce n'est plus seulement le langage de ce livre, c'en est une des pensées essentielles que nous allons rencontrer si nous poursuivons la lecture du traité d'Avicenne 1 :
« La seule chose qui empêche l'âme raisonnable de persévérer dans l'union et la continuité avec cette Émanation, c'est le corps. Aussi, après qu'elle aura été séparée du corps, la continuité qui unit l'âme avec l'Etre qui la perfectionne et dont ellé dépend ne sera pas supprimée ; or cette union continue avec la chose dont elle tient sa perfection, avec la chose dont elle dépend, la mettra en sûreté contre toute corruption, étant donné surtout qu'elle n'est pas détruite, même quand elle s'en sépare et s'en éloigne. L'âme, donc, après la mort, demeure constamment immortelle, dans la dépendance de cette noble substance qu'on appelle l'Intelligence universelle ; les docteurs des diverses religions (doctores sectarum fidei) la nomment la Science de Dieu. »
Gomme Alexandre d'Aphrodisias, Avicenne pense qu'en cette vie, l'âme raisonnable n'est pas constamment jointe à l'Intelligence universelle ; elle est unie à cette Intelligence lorsque s'accomplit l'acte de la connaissance intuitive ; elle s'en détache lorsqu'elle pratique le raisonnement discursif ou l'expérience. Mais, à l'inverse d'Alexandre, Avicenne trouve, en cette circonstance, une plus forte raison de croire à l'immortalité de l'âme ; l'âme n'est pas détruite lorsque son union avec le corps la contraint de se séparer temporairement delà divine Emanation ; combien grande est la certitude qu'elle survivra perpétuellement au corps, alors qu'après la mort, elle demeurera constamment conjointe à l'Intelligence universelle !
Tout ce qu' Avicenne nous a dit de l'intelligence humaine, nous le retrouvons, sous une forme didactique irréprochable, dans cette Philosophie d'Al Gazâli que Dominique Gondisalvi avait traduite,
i. Avicenne, loc. cit., fol. 34, recto.
LA CRUE DE l'aRISTOTÉLISME
et qui était si bien faite pour révéler à la Scolastique latine la pensée des Néo-platoniciens de l'Islam.
Tout le second livre de cette Philosophie est consacré à la théorie de Ta me en général et de l'âme humaine en particulier. Bornons-nous à extraire quelques propositions du traité 1 qu'elle réserve à l'étude de l'Intelligence active.
« L'âme humaine, dit Al Gazâli 2, a la connaissance des intelligibles abstraits et des notions universelles ; elle a cette connaissance dès le début de l'enfance, mais elle ne l'a qu'en puissance; plus tard, sa science devient effective. Or toute chose qui passe de la puissance à l'acte a besoin d'une cause qui la tire à l'existence effective. Cette âme a donc besoin d'une cause.
» Mais il est impossible que le corps soit cette cause. Le corps, en effet, nous l'avons dit, ne peut être cause de ce qui n'est pas en un corps. Les connaissances intelligibles sont donc constituées par une âme qui n'est pas corps et qui n'est pas non plus quelque chose d'imprimé dans un corps ; elle n'est pas, en effet, contenue dans un lieu, bornée par un certain terme, de telle sorte qu'on puisse lui trouver un corps ou qu'on puisse lui opposer un corps sur lequel elle agisse.
» La cause de cette connaissance est, dès lors, une substance dépouillée de matière, et c'est ce qu'on entend par Intelligence active ; le sens du mot Intelligence est simplement, en effet, celui de substance dépouillée de matière ; le mot active signifie qu'elle agit incessamment sur les âmes... »
« Comment donc les idées abstraites et les notions universelles se forment-elles dans l'âme 3 ? Il faut, d'abord, que des représentations sensibles soient présentes au sein de l'imagination, afin que des notions universelles et abstraites en puissent provenir. Mais, au début de l'enfance, ces notions ne sont encore que des formes plongées dans les ténèbres. Plus tard, lorsque l'âme a conquis une complète aptitude, la lumière de rintelligence active éclaire ces formes qui sont présentes à l'imagination. Alors, de ces formes, proviennent, dans l'âme, les idées abstraites et universelles. Dans la forme de Pierre, l'âme saisit l'homme universel; dans la forme de tel arbre, l'arbre universel, et ainsi des autres.
» De même, lorsque le Soleil éclaire les formes des objets colorés, il en résulte, pour une vue saine, des images ; le Soleil est
1. Liber secu/idus philosophie Algazelis; Tractatus quintus de eo quod fluit anima ab intelligentia agenle.