‹ La système du monde (volume 3)Chapitre 217 sur 287 · DIEU SELON LES NÉO-PLATONICIENS ARABES · texte numérisé non relu

DIEU SELON LES NÉO-PLATONICIENS ARABES

Voyons, tout d'abord, ce que les métaphysiciens arabes ont enseigné de Dieu.

Au-dessus de tout ce qui est en communion avec les corps, audessus de l'Ame du Monde, Plotin plaçait une dualité de substances séparées, l'Un, d'abord, cause première de tous les êtres, puis l'Intelligence, première création de l'Un, premier Causé.

Cette dualité, Proclus l'avait transformée en trinité ; entre l'Un et l'Intelligence, il avait placé l'Etre, première émanation de l'Un et cause dé l'Intelligence ; cet Etre, placé au-dessous de l'Intelligence, était parfois nommé la Vie ; c'est par son intermédiaire que TUn avait créé tous les êtres.

Le Livre des Omises avait fait connaître aux Arabes cette trinité posée par Proclus; la Théologie cl' Aristote leur en avait présenté une nouvelle image où le premier Causé recevait le nom de Verbe. .

Dans la Théologie d Aristote, la trinité des substances supérieures, telle que Proclus l'avait définie, avait pris une bien frappante ressemblance avec la trinité chrétienne des Personnes divines. L'aisance avec laquelle, de la Théologie Aristote, on pouvait passer au dogme trinitaire des Chrétiens était bien faite pour éveiller la méfiance des penseurs de l'Islam, élevés dans une religion si étroitement jalouse de l'unité d'Allah, si rigoureuse en sa négation de la triple personnalité de Dieu. Aussi ne nous étonneronsnous pas de les voir condenser en une substance unique les trois substances que Proclus avait nommées l'Un, l'Etre ou la Vie, et l'Intelligence.

Ecoutons, tout d'abord, ce qu'Ai Fàrâbi nous enseigne en ses Problèmes fondamentaux :

« Si l'on posait l'Etre nécessaire comme n'existant pas, dit-il1, on ferait une supposition absurde

i. Alfarabi's Abhandlungen, pp, 94"9^*

LE NÉO-PLATONISME ARABE

» Cet Être n'a pas d'essence, comme un corps en a une ; si l'on dit d'un corps qu'il existe, la notion d'existence représente par elle-même quelque chose, et la notion de corps une autre chose ; mais tout ce qu'on peut dire de cet Etre, c'est qu'il a une existence nécessaire et que c'est en cela que consiste son être

» Cet Etre est l'Unique, en ce sens qu'aucun être, hors de lui, ne possède une véritable substance. Il est aussi l'Un en ce sens qu'il n'admet aucune division, comme il arrive d'en admettre aux choses qui ont grandeur et quantité. On ne peut, à son sujet, poser aucune des questions : Combien ? quand ? où ? Il n'est pas un corps. Il est également l'Un en ce sens qu'il ne tire pas sa substance de choses extérieures à lui ; s'il en était ainsi, en effet, il en tirerait aussi son existence. Sa substance ne résulte pas de notions comme la matière et la forme, comme le genre et la différence ; pas davantage il n'a de contraire.

» Il est la Bonté pure.

» Il est l'opération de la Pensée dans sa pureté ; il est la pure Chose pensée ; il est purement Celui qui pense. En lui, ces trois choses ne font qu'un. Il est sage et savant, il est vivant, il a toute

activité, il est doué de volonté Il possède un bonheur immense

en sa propre substance. Il est le premier Aimant et le premier Aimé. »

Ainsi parle Al Fârâbi, reconstituant l'unité d'Allah à l'aide de la trinité néo-platonicienne de l'Un, de l'Etre et de l'Intelligence. Avicenne va nous faire entendre un langage tout pareil.

Il y a un Etre nécessaire, dit Avicenne, et cet Etre nécessaire est nécessairement un1. Au sujet de cette Unité nécessaire qui n'a pas de cause et qui est la cause de tout, il s'exprime 2 comme l'eussent fait Plotin et Proclus.

1. Metaphysica Avicenne sive eius prima philosophiu. Colophon : Explicil metaphysica Avicenne sive eius prima philosophia optime Castigata per Reverendum sacre théologie bachalarium fratrem Franciscum de macéra ta ordinis minorum et per excellentissimum artium doctorem dorninum Antonium frachantium vicentinum philosophiam legentem in gymnasio patavino Impressa Venetiis per Bernardinum Venetum expensis vin Jeronymi duranti anno domini i493 Die 26 martii. Tract. VIIÏ, cap. IV : De proprietatibus primi principii quod est necesse esse.

La division de cette Metaphysica traduite en latin, qui est évidemment un fragment d'un ouvrage plus étendu, est assez étrange. Un primus liber, formé d'un proœmium et de cinq chapitres, prend fin au fol. sign. aiii, col. b. Alors commence un liber secimdus subdivisé en dix tractatus ; mais à la fin du premier de ces tractatus (fol. avant le fol. sign. b) on lit : Complétas est tractatus primus tertiedecime partis. Incipit [tractatus] secundus ejusdem [partis]. Le second livre actuel était donc la treizième partie de l'ouvrage entier.

2. Metaphysica Avicenne, lib. II, tract. VIII, cap. V : In quo quasi affirma-

LA CRUE DE l'aMSTOTÉLISME

Mais tout aussitôt, à celte Cause première unique, Ibn Sinâ attribue 1 toutes les propriétés que Proclus conférait soit à l'Etre, soit à l'Intelligence.

C'est de l'Être, en effet, et non de l'Un, que Proclus eût dit : « 11 faut que l'Être nécessaire attribue par lui-même toute existence et tout ce qui perfectionne l'existence. »

C'est de l'Intelligence, et non pas de l'Un ni de l'Etre, que le Livre des Causes eût tenu ce langage :

« 11 est Intelligence par lui-même et, par lui-même, il est objet d'Intelligence ; il est, à la fois, l'opération intellectuelle par laquelle se fait l'appréhension, l'être intelligent qui comprend, et la chose intelligible qui est comprise (igitur ipse est intelligentia apprehensionis, et intelligens apprehensor et intellectum apprehensiim). Ce n'est pas qu'il y ait en lui plusieurs choses. En tant qu'il est identité toute pure (idemptitas exspoliata), il est faculté de comprendre (intelligentia) ; en tant qu'il considère qu'il est, à lui-même, sa propre identité pure, il est l'être qui comprend, se comprenant lui-même (apprehensor intelligens seipsum). »

Avicenne ne sépare donc pas l'Intelligence de l'Unité ; dans l'acte par lequel l'Intelligence se connait elle-même, il voit l'identité de l'Unité avec elle-même.

Il poursuit en ces termes, où s'affirme l'identité de l'Intelligence avec ce que Proclus avait nommé l'Etre :

« Comme il est le principe de toute existence, il connait de luimême les choses dont il est le principe ; il sait qu'il est le principe de ces choses dont chacune est parfaite dans sa singularité, et aussi de ces choses qui sont soumises à la génération et à la corruption ; ces dernières, il les connait, d'une part, en leurs espèces et, d'autre part, en leurs individus. Mais lorsqu'il connait ces êtres variables, il ne les connait pas, eux et leurs variations, en tant qu'ils sont variables ; il ne les connaît pas par une intelligence individuelle qui s'exercerait dans le temps. »

Toutes les doctrines métaphysiques d' Avicenne, nous les retrouvons, parfaitement ordonnées et parfaitement claires, dans la Philosophie d'Al Gazâli.

tur et repetitur quod preteriit ad ostendendam uoitatem de necesse esse, et omnes proprietates ejus negativas secundum viam concludendi.

i. Metaphysica Avicenne, Iib. 11, tract. VIII, cap. VI: De ostendendo quod ipsum est pert'eclum plus quam perfectum, et bonitas attribuens quicquid est, et quomodo est hoc, et quomodo scit seipsum, et quomodo scit ultima, et quomodo scit particularia, ei qualiternon conceditur dici quod ipse ea appréhendât.

LE NÉO-PLATONISME ARABE

« Nous avons vu, dit Al Gazâli \ que l'Univers entier est contingent (possibilis) ; nous avons dit que tout être contingent avait besoin d'une cause, et que les causes provenaient nécessairement les unes des autres jusqu'à ce qu'on remontât à l'Etre nécessaire qui est nécessairement un ; il en résulte donc que le Monde a pour principe Ce qui est nécessairement par soi, et cet Etre est nécessairement un, et l'existence de cet rire lui vient de lui-même. Il est l'Être pur et vrai, l'Être en soi ; il est l'origine de l'existence de tout ce qui est autre que lui. Son être est parfait et très parfait, en sorte que toutes les choses qui sont ont une existence subordonnée à la sienne. Ce que l'existence des autres choses est à son existence, on le peut comparer à ce que la lumière des autres corps est à la lumière du Soleil ; le Soleil, en effet, est lumineux de lui-même et sans que rien d'autre l'illumine ; le Soleil est donc source de la lumière que donne tout autre corps lumineux, car il émet la lumière de soi et la donne aux autres corps, sans que rien se détache de lui ; la lumière qui, pour le Soleil, émane de l'essence même, est lumière adventice dans les autres corps. »

Les pensées qu'Ai Gazâli expose en ce passage, et la comparaison même dont il use pour les exprimer, mettent hors de doute l'exactitude de cette première affirmation : Al Gazâli établit une identité absolue entre l'Un, Cause première de tout ce qui est, et la substance dont Le livre des Causes et la Théologie dAristote faisaient le premier Causé, celui-là sous le nom d'Etre et celle-ci sous le nom de Verbe.

11 est également certain que le Philosophe arabe attribue à l'Etre nécessaire et un tout ce que les Néo-platoniciens attribuaient à l'Intelligence. « Le premier principe, dit Al Gazâli 2, est vivant ; quiconque, en effet, se connaît soi-même, est vivant ; or le premier Principe se connaît lui-même ; donc il est intelligent et vivant. »

Cette science que le premier Principe a de lui-même, elle a été maintes fois, d'Aristote à lbn Sinà, considérée et analysée ; Al Gazâli trouve moyen d'en donner une théorie vraiment originale et profonde :

« Lorsqu'on dit qu'une chose connaît, on entend dire qu'elle est indépendante (immunis) de la matière ; et lorsqu'on dit qu'une

1. Philosophia Algazelis, Lib. I, tract. II; De causa universi esse quod est Deus allissimus ; cap. unicum.

2. Philosophia Algazelis, Lib. I, tract. III ; De proprietatibus primi ; sententia prima.

LA CRUE DE l'aRISTOTÉLISME

chose est connue, on veut exprimer qu'elle a été dépouillée (denitdala) de la matière. Lorsque nous posons qu'une chose qui a été dépouillée de la matière advient à uue chose qui est indépendante de la matière, nous disons que ce qui se produit est conuaissance (scientia), et que ce en quoi cette opération se fait est connaissant (sciens). Par connaissance, en effet, on n'entend rien d'autre que l'impression (sigillatio) d'une forme dépouillée par l'abstraction dans une chose qui est indépendante de la matière. Ce qui est imprimé dans cette chose-ci est connu, et ce en quoi l'impression se produit est connaissant. Par le mot connaissance, on veut exprimer ceci : Lorsqu'il y a connaissance, ce qui connait et ce qui est connu sont un seul être ; nous comprenons donc par là que ce qui est indépendant de la matière et ce qui est dépouillé de la matière sont un seul et même être ; mais nous attribuons l'indépendance par rapport à la matière à ce qui connaît et la propriété d'être dépouillé de la matière à ce qui est connu, afin d'éviter la confusion dans le sens des mots...

» Ni l'essence ni la puissance du premier Principe ne dépendent de la matière. Il est donc présent et évident à lui-même ; partant, il se connaît nécessairement lui-même, car son essence dépouillée de toute matière est présente à son essence indépendante de la matière ; et c'est cela même qu'on entend par connaissance. »

Le Livre des Causes, écho de Proclus, avait insisté sur cette pensée : L'opération essentielle de toute substance séparée de la matière et subsistante par soi consiste à se réfléchir sur elle-même. Pour rendre saisissable cette pensée, Proclus l'avait appliquée à l'Intelligence première et à l'Ame du Monde ; il avait montré comment chacune de ces deux substances se connaissait elle-même ; il n'avait pas essayé de montrer ce qu'au sein de l'Un et de l'Etre, pouvait être cette opération réfléchie, si elle n'était pas connaissance de soi-même. Al Gazàli va plus loin ; il affirme nettement qu'en toute substance séparée de la matière, l'opération cyclique qui est Lacté même de cette substance, consiste dans la connaissance qu'elle a d'elle-même ; l'acte essentiel de tout être indépendant de la matière est la réflexion par laquelle il prend conscience de lui-même.

Il nous est donné maintenant de comprendre en sa plénitude la signification de cette phrase qu'Ai Gazâli écrivait1, alors qu'il démontrait l'existence de l'Intelligence active : « Le mot Intelligence n'a pas d'autre sens que celui de substance nue de toute

i. Philosophia Algazelis, Lib. II, tract. V, cap. II.

LÈ NÉO-PLATOMSMU ÂRÀBjË

4eâ

matière. Sensus enim de intelligentia non est nisi qnod est nuda. »

Se connaissant elle-même, la Cause première « connaît1 aussi les espèces et les genres de toutes les choses qui sont, en sorte que rien ne fait défaut à la science qu'elle possède. .. Nous avons dit, en effet, qu'elle se connaissait elle-même ; partant, il faut qu'elle se connaisse telle qu'elle est ; car elle est toute nue et grande ouverte, en sorte qu'elle se manifeste à elle-même telle qu'elle est. Elle a donc la certitude qu'elle est l'Etre pur et véritable, la source d'où découle l'existence de toutes les substances, de tous les accidents, de toutes les choses qui lui sont subordonnées. Mais en connaissant qu'elle est le principe de toutes ces choses, la connaissance qu'elle en a se trouve incluse dans la connaissance qu'elle a d'elle-même. »

D'ailleurs, de ce que le premier Principe connaît toutes choses en se connaissant lui-même, il résulte que la connaissance de toutes ces substances et de tous ces accidents n'introduit aucune multiplicité dans la science qu'il possède, que cette connaissance n'a rien de contraire à la plus rigoureuse unité.

Ainsi la Cause première est à la fois l'Unité parfaite, l'Etre d'où toutes choses reçoivent l'existence, enfin l'Intelligence qui, en se connaissant elle-même, connaît toutes choses. La trinité de l'Un, de l'Etre et de l'Intelligence admise par Proclus, la trinité de l'Un, du Verbe et de l'Intelligence reçue parla Théologie d'Aristote, ont été condensées en unité par les philosophes de l'Islam ; dans la Théologie néo-platonicienne, Avicenne et Al Gazâli ont effacé ce qui portait la marque trop reconnaissable de la Théologie trinitaire des Chrétiens.

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