‹ La système du monde (volume 3)Chapitre 220 sur 287 · Metaphysica Avicenn/e, lib. II, tract. IX, cap. VI · texte numérisé non relu

Metaphysica Avicenn/e, lib. II, tract. IX, cap. VI

LE NÉO-PLATONISME ARABE

dérive nécessairement de lui, et d'une manière ordonnée ; il sait que son essence est, pour les choses, cause de bien et de perfection autant qu'il est possible... Il connaît donc l'ordre selon lequel le bien se distribue, et cela de la meilleure manière qui soit possible. De cela seul qu'il connaît l'ordre et le bien, de cela seul que cet ordre et ce bien, tels qu'il les connaît, sont les meilleurs qui puissent être, il résulte que ce bien découle de lui, et cela de telle manière que, de cette effusion, résulte l'ordre le plus parfait qui soit possible. C'est la seule intention de prendre soin de toutes choses qu'ait le premier Principe. »

Gomme il arrive toujours, nous retrouvons cette doctrine d'Avicenne dans la Philosophie d'Al Gazàli.

« Il nous reste à voir, dit ce métaphysicien *, comment la science [possédée par l'Etre nécessaire] est la cause de l'existence des choses, et comment nous pouvons reconnaître que toutes choses ont découlé de lui par l'intermédiaire de cette science. »

On ne peut, remarque Al Gazâli, comprendre le premier Principe que par analogie, notre âme servant d'exemple. Pour expliquer, donc, comment la science de l'Etre nécessaire est créatrice, ce philosophe va montrer que déjà, dans notre âme, la pensée d'une chose tend à réaliser cette chose ; il est conduit ainsi à présenter des remarques que plusieurs, peut-être, jugeront singulièrement modernes.

« Lorsqu'il nous arrive d'imaginer une chose qui est éloignée de nous, de cette imagination résulte une puissance de désir. Si ce désir est intense et parfait, il lui advient ceci : Nous nous imaginons que nous devons être où est cette chose. De là, découle une vertu qui court par les muscles, d'où résulte le mouvement des membres qui nous servent d'instruments ; de là provient enfin l'action souhaitée. Ainsi, lorsque nous imaginons une ligne que nous voulons tracer et que nous jugeons qu'elle doit être réalisée, du désir que cette ligne soit, provient le pouvoir de la faire ; la puissance du désir meut la main et la plume^ et, de là, la ligne résultera sous la forme que nous avions imaginée. Lorsque nous avons dit : Nous jugeons qu'elle doit être, voici le sens qu'avaient ces mots : Nous savons ou nous croyons que cette existence sera, pour nous, utile, agréable ou bonne. Le mouvement de la main provient d'un pouvoir du désir, et le mouvement qu'est ce pouvoir du désir vient de ce que nous imaginons ou savons que cette ligne doit

ï. Philosophia Algazelis, lib. I, tract. III : De proprietatibus Primi, En titre courant : De voluntate Dei.

LA CRUE DE i/aRISTOTÉLISME

être. » Nous voyons ainsi qu'en nous-mêmes, la connaissance a déjà pour effet la réalisation de la chose connue ; l'idée que nous concevons est une force créatrice, un commencement d'exécution.

Pour mettre en évidence, par un exemple encore plus saisissant, comment une action imaginée tend à se réaliser, Al Gazâli cite les effets du vertige. « L'homme qui passe sur une poutre reliant l'une à l'autre deux murailles très élevées juge qu'il va tomber, et il tombe ; sa chute provient du jugement. Si la poutre est posée par terre, il s'y promène et ne tombe pas ; il ne juge pas qu'il doive tomber, aussi ne tombe-t-il pas. »

En nous, donc, une idée tend déjà, par l'intermédiaire du désir ou de la crainte, puis des mouvements musculaires qui en résultent, à se transformer en réalité. C'est un exemple de ce que nous allons affirmer au sujet du premier Principe : Par là même qu'il connaît une chose, cette chose existe ; mais entre la connaissance et l'existence, il n'y a plus, comme dans notre âme, l'intermédiaire du désir.

« L'action du Premier Principe provient-elle de lui comme le mouvement provient du désir ? Cela est faux, car le désir et la volonté ne lui conviennent pas. Ce sont, en effet, des facultés par lesquelles on recherche quelque chose qu'on n'a pas et qu'il vaut mieux avoir que ne pas avoir. Mais dans l'Etre nécessaire, il n'y a rierï en puissance dont la possession puisse être recherchée par lui... Il ne nous reste donc d'autre opinion à recevoir que celle-ci : La prescience que l'être nécessaire a de l'ordre de l'Univers est la cause pour laquelle l'ordre de l'Univers découle de lui... La science du premier Principe, en effet, est assez grande pour que ce qu'il prévoit provienne de lui... Nous l'avons déjà dit : Seul, ce qui est imparfait est mû par l'intention. Notre volonté, à nous, consiste à choisir une chose qui nous est utile. Mais, pour le premier Principe, sa volonté de l'ordre universel consiste en ceci : Sa science sait que telle chose est bonne en soi, que l'existence de cette chose vaut mieux que sa non-existence... L'essence du premier Principe est donc telle que tout ce qui est découle de lui, de la manière la plus pleine et la plus parfaite qui soit possible, suivant un ordre qui va depuis le commencement jusqu'à la fin...

» Mais, dira-t-on, qu'y aurait-il d'étonnant à ce que l'Etre nécessaire, en même temps que la science, eût l'intention, comme nous l'avons nous-mêmes ? Que son intention fût de voir le bien s'épandre de lui sur les autres choses, encore que ce ne fût pas en vue de lui-même ? Ainsi pouvons-nous avoir une intention...

LE NÉO-PLATONISME ARABE

sans que nous désirions notre propre bien, mais parce que nous voulons, comme chose propre à constituer notre bien, que quelque effet émane de nous.

» Nous répondrons que le caractère nécessaire de toute offre consiste eu ceci : Il est plus digne, pour celui qui offre, d'offrir que de ne pas offrir. De là vient que nous éprouvons, nous, une intention, car l'intention est marque d'imperfection. Nous, nous ne pouvons offrir quelque chose sans que nous éprouvions une intention ; nous offrons, par exemple, pour recevoir une récompense ou un éloge, ou bien pour acquérir la bonne habitude de faire le bien... Nous ne donnons pas au mot : offrir, un autre sens que celui-ci : Incliner à cet acte après que nous avons jugé gui/ nous est convenable. Si le mot : offrir n'est pas ainsi compris, ce mot correspond à un cas inintelligible. »

Pour Al Gazâli comme pour Avicenne, la production des êtres par le premier Principe n'a point du tout le caractère d'un acte de bienveillance, d'un bienfait. L'Etre nécessaire n'a d'autre opération que la connaissance ; en connaissant, il crée ce qu'il connaît ; mais dans cet acte qui donne l'existence, on ne trouve rien d'analogue à une intention, à un désir, à un amour.

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