‹ La système du monde (volume 3)Chapitre 221 sur 287 · L EMANATION DES ÊTRES A PARTIR DE DIEU. LA NATURE DES CIEUX · texte numérisé non relu

L EMANATION DES ÊTRES A PARTIR DE DIEU. LA NATURE DES CIEUX

Avicenne, Al Gazâli n'ont cessé de nous répéter que l'Etre nécessaire connaît l'ordre de l'Univers qui doit sortir de lui ; il sait, nous ont-ils dit, que cet ordre a la plus grande perfection qui puisse être. Quel est cet ordre ? Il nous sera bon, pour en donner la description, de réunir des renseignements puisés à diverses sources. Les Problèmes fondamentaux d'Al Fârâbi, la Métaphysique d' Avicenne et la Philosophie d'Al Gazâli seront trois de ces sources. Nous en trouverons une quatrième en un passage de la Destruction des philosophiez \ où Al Gazâli décrit l'ordre de l'Univers selon renseignement des métaphysiciens arabes. « C'est là l'opinion d'Al Fârâbi, d' Avicenne et des autres », dit Averrès 2, au moment d'opposer à cette description celle que donne la Métaphysique d'Aristote.

1. Magni Comrnentatoris Averrois Disputationes quœ Destructio destructionum Algazelis dicuntur. Pars prima, Disputatio tertia, 21e fragment de la Destructio d'Al Gazâli. Chacun de ces fragments est annoncé parles mots : Ait Algazel ; les réponses le sont par les mots : Ait Averroès .

2. Averroes, Op. laud., Disp. Ma. Réponse au 21e propos d'Al Gazâli.

LA CRUE DE l'aMSTOTÉLISME

Citons, tout d'abord, les Problèmes fond imeni aux d' Al Fâràbi1 ; la théorie qui va nous occuper s'y présente à nous, du premier coup, dans son complet développement.

« Le premier être qui dut émaner de l'Etre nécessaire, dit Al Fàrâbi, était numériquement un ; c'était la première Intelligence. Cependant, en ce premier Créé, la multiplicité s'est introduite d'une manière accidentelle ; par sa propre essence, en effet, cette Intelligence n'avait qu'une existence possible ; tandis que, par le premier Etre, son existence est nécessaire ; or elle connaît sa propre essence et elle connaît aussi le premier Être. En elle, la multiplicité ne provient pas du premier Etre, car c'est dans sa propre essence que réside la possibilité, alors qu'elle tient du premier Etre l'existence nécessaire.

» De cette première Intelligence, en tant qu elle possède l'existence nécessaire et qu'elle connaît le premier Etre, émane une seconde Intelligence. Dans la première Intelligence se rencontre la multiplicité, mais seulement de la façon que nous avons dite. D'autre part, de la première Intelligence, en tant qu'elle est seulement d'existence possible et qu'elle connaît sa propre essence, émane le premier Ciel dans sa matière et dans sa forme, forme qui est l'Ame ; nous voulons dire par là que ces deux choses [l'existence contingente et la connaissance de l'essence] sont causes de deux autres choses, le Ciel et l'Ame.

» De la seconde Intelligence, émane une autre Intelligence et un autre Ciel, qui se place au-dessous du précédent. Tout cela provient de cette seconde Intelligence, parce que, comme nous l'avons expliqué au commencement pour la première Intelligence, la multiplicité advient, mais seulement d'une manière accidentelle, à cette seconde Intelligence. Ainsi d'une Intelligence émane toujours une Intelligence et un Ciel. Nous ne connaissons que d'une manière générale le nombre des Intelligences et des sphères célestes.

» Il en est ainsi jusqu'à ce que la suite des Intelligences créatrices parvienne à une telle Intelligence qui soit abstraite de la matière ; alors le nombre des sphères [célestes] prend fin. La production de ces Intelligences ne se poursuit donc pas à l'infini.

» Ces Intelligences sont de différentes espèces ; chacune d'elles constitue une espèce par elle-même.

» D'un côté, la dernière de ces Intelligences est la cause de l'existence des âmes humaines ; de l'autre côté, elle est, avec l'aide

i. Alfarabi's Abhandlungen, pp. <)7 «jS.

LE NÉO-PLATONISME ARABE

des sphères célestes, la cause de l'existence des quatre éléments ».

En cette dernière, nous reconnaissons l'Intelligence active telle qu'Ai Fârâbi avait été conduit à la définir en analysant l'âme humaine, telle aussi que la Théologie rf Aristote l'avait décrite avant lui.

Cette forme donnée à la théorie de l'émanation est-elle l'œuvre propre d'Al Fârâbi? Nous l'ignorons. Elle ne fut pas, en tous cas, reçue d'emblée par tous les philosophes de l'Islam. Nous avons dit ailleurs 1 comment la production des âmes des cieux était décrite par les Ihwân es-Safa, par ces Frères de la Pureté qui ont composé leur encyclopédie durant la seconde moitié du xe siècle, partant après la mort d'Al Fârâbi ; cette description ne ressemble aucunement à celle que nous venons de lire.

En revanche, c'est la théorie d'Al Fârâbi qu'Ai Gâzâli expose dans la Destruction d°s philosophes, et Averroès nous avertit qu'elle est admise non seulement par Al Fârâbi, mais encore par « Avicenne et les autres ». Analysons donc cet exposé donné par Al Gâzâli.

La parfaite unité de l'Etre nécessaire ne lui permet de créer directement qu'un seul être : « Ex uno non provenit nisi nnum 2 ». C'est un principe essentiel, communément accepté par les métaphysiciens arabes, et qu'ils transmettront à plus d'un docteur chrétien, en dépit des anathèmes de l'Eglise. C'est par l'intermédiaire de cette première Créature que les êtres multiples seront, à leur tour, créés.

Suivant quelle gradation descendante se fait cette création, Al Gâzâli va nous le dire 3 :

« De l'être du premier Principe émane la première Intelligence. C'est un être qui existe par lui-même, qui n'est pas corps, qui n'est pas non plus une vertu placée dans un corps. Cette Intelligence se connaît elle-même et connaît l'Etre qui est son principe...

» De cette Intelligence dérivent trois choses : Une Intelligence, l'Ame de l'orbe le plus élevé, qui est le neuvième orbe, et le corps de cet orbe le plus élevé.

» De la seconde Intelligence proviennent ensuite une troisième Intelligence, l'Ame du huitième orbe et le corps de cet orbe.

» De la troisième Intelligence suit la quatrième Intelligence, l'Ame de l'orbe de Saturne et le corps de cet orbe...

1. Voir : Première partie, Ch. XI, § VII ; t. II, pp. 168-170.

2. Philosophia Algazelis, Lib. I, tract. IV, sententia septima.

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