Philosophia Algazalis, Lib. I, tract. V
Ce traité est ainsi intitulé : « Que toutes choses tiennent leur existence du premier Principe. »
« Il nous faut considérer maintenant, dit l'auteur, comment toutes choses reçoivent leur existence du premier Principe ; quel est l'ordre qui a présidé à la création des créatures ; comment, enfin, toutes choses proviennent d'un seul Être qui est la Cause
des causes. Ce traité est comme la fleur des choses divines »
Flos divinorum, c'est le titre qu'Ai Gazâli donnait, au rapport d'Albert le Grand, au Livre des Causes ; or, le traité dont nous parlons s'inspire sans cesse de la doctrine de ce livre.
Au sein de toute créature dérivée de la Cause des causes, Al Gazâli découvre une dualité.
« Considérée selon son essence propre (quidditas), elle a la possibilité d'être; considérée par rapport à sa cause, elle a la nécessité d'être ; en effet, nous avons montré ailleurs que tout ce qui est possible par soi tient d'autrui sa nécessité. Elle peut donc être jugée de deux manières, soit comme possible, soit comme nécessaire. En tant qu'elle est possible, elle est en puissance; en tant qu'elle est nécessaire, elle est en acte. La possibilité, elle l'a par elle-même ; la nécessité elle la tient d'un autre. Il y a donc, en elle, multiplicité ; il y a une chose qui est semblable à la matière et une autre chose qui est semblable à la forme ; ce qui ressemble à la matière, c'est la possibilité, et ce qui ressemble à la forme, c'est la nécessité, que cette créature tient d'autrui.
» Du premier Principe, donc, provient une Intelligence nue
Parce qu'elle dérive du premier Principe, il résulte qu'il est nécessaire qu'elle soit; d'elle-même, et non du premier Principe, elle possède la possibilité.
» Elle se connaît elle-même et elle connaît son Principe ; si, en effet, elle se connaît elle-même, il faut qu'elle connaisse aussi son Principe, car c'est de lui que provient son existence. De là, une multiplicité dans sa science
» Du premier Principe, provient, dès lors, une Intelligence nue dans laquelle, comme nous venons de le dire, il y a dualité : d'une part, ce qui est en elle par le premier Principe, d'autre part, ce qui est en elle par elle-même. Deux choses proviennent donc d'elle, un Ange et un Ciel ; par Ange, on entend une Intelligence nue.
» Le plus noble des deux effets doit provenir de la plus noble des deux formes de l'Intelligence ; or, l'Intelligence est le plus noble des deux effets ; et, d'autre part, la forme que la première Intelligence tient du premier Principe, savoir la nécessité, est la
LE NÉO- PLATONISME ARABE
plus noble des deux formes ; la seconde Intelligence provient donc de la première, en tant que l'objet de la considération de celle-ci est la nécessité de sa propre existence.
» De cette même première Intelligence provient le Ciel suprême, lorsqu'elle considère la possibilité qui est en elle à la façon d'une matière. »
Moins compliquée, mais peut-être plus claire et plus logique que la théorie proposée par Al Fârâbi et reproduite par la Destruction des philosophie*, cette théorie-ci met, dans la connaissance de chacune des Intelligences célestes, une dualité, et non pas une trinité ; la création qu'elle en fait dériver est également' double, et non triple, car chacun des cieux est considéré comme une créature unique, dans laquelle l'Ame et le corps ne sont point comptés à part l'un de l'autre.
Al Fârâbi, Avicenne et Al Gazâli n'en sont pas moins d'accord pour attribuer à chaque ciel une Intelligence, une Ame et un corps. De ces trois choses, quels sont les mutuels rapports ? Et comment le mouvement du ciel en résulte-t-il ? A ces questions, Avicenne et Al Gazâli formulent des réponses identiques. Nous pouvons donc nous borner à reproduire la doctrine qui se trouve exposée dans la Philosophia Algazetis, et à signaler en notes les passages de la Metaphysica Avicennœ où les mêmes pensées se trouvent, présentées suivant un ordre moins parfait.
« Le mouvement du ciel, dit Al Gazâli1, manifeste l'existence d'une substance excellente et immuable qui ne soit ni corps ni imprimée dans un corps ; une telle substance est ce qu'on nomme une Intelligence nue. Il manifeste seulement cette existence par sa fixité ; nous avons dit, en effet, que ce mouvement durait de toute éternité et n'aurait pas de fin ; or il est impossible qu'un corps soit le siège d'un pouvoir capable de produire un effet infini.... Ce mouvement exige donc un moteur qui soit dépouillé de toute matière.
» Un être peut être moteur de deux manières différentes. Il peut l'être à la façon dont un objet aimé meut celui qui l'aime, dont une chose recherchée meut celui qui la recherche. Il peut aussi mouvoir comme l'âme meut le corps, comme la gravité meut le poids en bas
» Le mouvement circulaire a besoin de la continuelle intervention (assiduitas) de l'agent d'où provient ce mouvement ; cet agent n'est pas autre chose qu'une Ame qui change sans cesse. D'une
i. Philosophia Algazelis, Lib. I, tract. IV-
LA CRUE DE l'aRISTOTÉLISMË
Intelligence nue et immuable, ne pourrait, nous l'avons dit, provenir un mouvement changeant.
» L'Ame, qui est mue et active, serait de puissance finie, car elle est incorporée 1 ; mais d'un être qui n'est pas corps et qui a une puissance infinie, elle reçoit une influence ; cette influence, on n'en saurait douter, est un libre amour ; par là, la puissance de l'Ame est élevée au-dessus du fini.
» Cette chose qui n'est pas corps, n'est pas un agent du mouvement ; elle est cause du mouvement parce qu'elle est aimée et parce qu elle est objet d'une intention, non parce qu'elle presse directement et constamment (assidue t) le mobile. On ne peut, en effet, comprendre qu'un être, immobile en lui-même, meuve un autre être, sinon par le moyen de l'amour, à la façon dont un objet aimé meut celui dont il est aimé.
» Mais, dira-t-on, comment peut-on comprendre qu'une Intelligence devienne motrice à l'aide de l'amour ?
» Nous répondrons qu'un tel moteur peut l'être de deux manières.
» Il peut être lui-même ce qu'on recherche ; ainsi la science meut, par l'amour de la science, celui qui veut acquérir la science ; elle est, elle-même, ce qu'on recherche lorsqu'on la poursuit.
» Il peut aussi être le modèle auquel on s'efforce de ressembler ; ainsi le maître est aimé par son disciple et il le meut afin que le disciple lui devienne semblable....
» Or, le mouvement du ciel ne peut être de la première sorte. L'idée que nous avons d'une Intelligence nous montre qu'on ne saurait comprendre qu'un corps en pût recevoir l'essence ; nous avons montré ailleurs, en effet, qu'une Intelligence ne pouvait subsister dans un corps.
» Il ne reste donc que cette affirmation2; L'Ame désire avec tendresse s'assimiler à l'Intelligence en acquérant une forme qui lui ressemble ; elle veut s'approcher d'elle en se conformant à elle ; ainsi le fils s'assimile au père et le disciple au maître
» Il est donc certain que tout cela ne peut être que par le désir de se rendre semblable à l'objet aimé. Dès lors, trois conditions sont exigées :
1. Cf. Metaphi/sica Avicknn^e, Lib II. tract. IX, cap. II : « Il est certain que le Moteur du corps céleste est mû par une puissance infinie ; or la vertu qui provient de l'Ame incorporée est seulement finie ; mais, en tant que cette Ame comprend le premier Principe, une influence se fait en elle, qui découle du fleuve de puissance du premier Principe, et elle devient comme un être qui aurait une puissance infinie ».