LA MATIÈRE PREMIÈRE
Tout ce que la doctrine chrétienne avait inspiré à la Théologie d'Aristote, voire au Livre des Causes, Avicenne et Al Gazâli en ont soigneusement dépouillé leur philosophie ; par là, ils ont singulièrement rapproché leur pensée sinon de l'enseignement même d'Aristote, du moins de l'enseignement que maint commentateur péripatéticien avait tiré des livres du Stagirite.
Il ne faudrait pas, cependant, tenir nos métaphysiciens arabes pour fidèles élèves du Lycée. Il est, en particulier, une question
où la solution qu'ils proposent est en désaccord formel avec celle qu'Aristote avait énoncée ; et cette question n'est point de minime importance ; elle concerne les fondements mêmes de la Philosophie première ; aussi des systèmes qui ne s'accordent pas touchant la réponse qu'il y faut faire doivent-ils être regardés, en dépit de leurs similitudes apparentes, comme radicalement inconciliables entre eux.
Cette question, la voici : Quelle est la nature et quelle est l'origine de la Matière première ?
L'essence même de la Philosophie d'Aristote, c'est qu'elle ne se croit pas tenue de choisir entre les deux branches de ce dilemme : Etre ou ne pas être. A ce dilemme, elle substitue un trilemme : Ne pas être, être en puissance ou être en acte. Que pouvoir être, ce soit déjà être d'une certaine manière, c'est l'affirmation vraiment neuve du Péripatétisme, et celle sur laquelle repose toute la doctrine.
De là, une première et immédiate conséquence.
Certaines choses peuvent être constamment en acte ; tel le premier Moteur immobile de l'Univers, telles les Intelligences qui président aux mouvements des cieux.
D'autres choses ne sont en acte que pendant un certain temps ; elles commencent d'exister en acte, ce qui est la génération ; elles cessent d'exister en acte, ce qui est la corruption.
Mais avant qu'une chose ne soit en acte, elle peut être ; elle a cette sorte d'existence qu'est l'existence en puissance ; la génération, ce n'est donc pas le passage du non-être à l'être, mais le passage de l'existence en puissance à l'existence en acte ; de même, la corruption n'est pas le passage de l'être au non-être, mais le passage de l'existence en acte à l'existence en puissance.
Aussi, dans le système d'Aristote, serait-il contradictoire de parler, pour quelque chose que ce fût, du passage du non-être à l'être, c'est-à-dire de la création, ou du passage inverse de l'être au non-être, c'est-à-dire de l'anéantissement.
L'affirmation que l'existence en puissance est une forme d'existence, se complète, dans la doctrine d'Aristote, par une seconde affirmation, qui est celle-ci : Jamais une chose n'existe en puissance qu'une autre chose n'existe en même temps en acte ; ces deux choses qui coexistent, l'une en puissance et l'autre en acte, discernables par la seule abstraction, sont intimement unies dans la réalité et forment une seule et même substance. Ainsi la possibilité d'être vapeur, la vapeur existant en puissance ne se séparent pas, sinon par abstraction, de quelque chose qui existe d'une
LE NÉOPLATONISME ARABE
manière actuelle, mais qui n'est pas de la vapeur, par exemple de l'eau actuellement liquide.
Dès lors,' en toute substance qui n'est pas acte pur, existent, simultanés et discernables seulement pour la raison, ce qu'est cette substance et ce qu'elle peut être ; mais ce qu'elle est, y possède l'existence actuelle ; ce qu'elle peut être, n'y a que l'existence potentielle.
Ce que cette substance est d'une manière actuelle, c'en est la forme; tout ce qu'elle peut être, tout ce qu'elle est d'une manière potentielle, c'en est la matière. Dans toute substance, donc, qui n'est pas éternellement en acte, il y a forme et matière ; mais ces deux principes, que l'intelligence seule distingue l'un de l'autre, sont indissolublement unis pour former une substance unique.
Parfois, dans le langage d'Aristote, le mot matière prend un sens légèrement différent, qui n'est explicitement défini nulle part, mais qui est supposé dans une foule de passages. Selon ce second sens, la matière d'une substance, ce n'est pas seulement tout ce que cette substance peut devenir, tout ce qui s'y trouve actuellement en puissance ; c'est cela, et c'est, en plus ce qu'elle est actuellement, mais après que la pensée a dégradé, en quelque sorte, cette forme actuelle pour la ramener à l'existence potentielle. Au premier sens, la matière du bloc de marbre, qui est actuellement bloc, ce sont le dieu, la table, la cuvette qui y sont en puissance et que le ciseau du sculpteur pourra mettre en acte ; au second sens, et c'est peut-être celui qu'on doit le plus fréquemment entendre lorsqu'on lit Aristote, la matière, c'est-à-dire le marbre, c'est quelque chose qui serait dieu en puissance, table en puissance, cuvette en puissance, mais aussi bloc en puissance.
Ainsi entendue, la matière n'est en aucune substance ; pour être en une substance, il faut que l'une des existences en puissance qui la constituent ait été remplacée par une existence en acte et soit devenue forme ; il faut que le marbre soit, d'une manière actuelle, ou bloc, ou dieu, ou table, ou cuvette.
C'est au premier sens qu'il faut entendre le mot matière (uXt)) toutes les fois qu'Aristote déclare une substance composée de matière et de forme. Mais c'est le second sens qui peut seul rendre intelligible cette pensée : La matière, c'est le sujet, le support, le substratum (to jtuoxs^usvov) qui demeure permanent, au travers des générations et des corruptions par lesquelles les formes se substituent les unes aux autres. Or cette pensée est, parfois, celle d'Aristote
i. Cf. : Aristotelis Phi/sicœ auscullationis lib. \, c. VIII (Aristotelis Opéra,
LA CRUE DE l'aIUSTOTÉLISME
Prenons un des corps du Monde sublunaire ; actuellement, il a une certaine forme ; il est, par exemple, telle masse d'air ; mais les éléments se peuvent changer les uns dans les autres, en sorte que ce corps se peut transformer en feu, en eau, en terre ; puis, par mixtion des éléments ainsi obtenus, il peut devenir telle pierre, telle partie de tel végétal ou de tel animal ; tandis, donc, que ce corps existe, d'une manière actuelle, sous telle forme déterminée, il y a, en lui, puissance à devenir n'importe quel corps, de grandeur convenable, du Monde sublunaire ; cette puissance, c'est la partie de Matière première qui, dans ce corps, coexiste à sa forme actuelle.
Si nous prenons, de même, non plus un corps du Monde sublunaire, mais le Monde sublunaire tout entier, la forme actuelle est, en lui, accompagnée de la possibilité d'être toutes les autres formes concevables ; cette possibilité, c'est la Matière première. Mieux encore, au second sens du mot matière, la Matière première, c'est l'ensemble des possibilités de tous les êtres qui ont été, qui sont et qui seront dans la concavité de l'orbe de la Lune.
Dans cette sphère de la génération et de la corruption, les formes changent incessamment ; telle chose, qui était en acte, se corrompt et n'est plus qu'en puissance, tandis que telle autre chose, étant engendrée, passe de la puissance à l'acte; mais lorsqu'on réduit à la simple existence potentielle même les choses qui, présentement, sont en acte, on obtient un ensemble de possibilités, qui, sous tous les changements actuels, demeure invariable ; c'est vraiment le support, le substratam premier de chacun des états et des corps du Monde sublunaire : « Aéyw yàp u\r\v tÔ
Ce qui existe actuellement a toujours été possible ; cette Matière première n'a donc pu commencer d'être ; elle est éternelle.
Elle a toujours existé, mais jamais elle n'a existé à titre de Matière première. La Matière première isolée n'est concevable que par une abstraction ; cette abstraction prend le Monde sublunaire en acte et ramène à l'état de puissance tout ce qui, dans ce Monde, existe d'une manière actuelle ; la seule chose qui puisse exister substantiellement, donc, c'est la Matière première transformée par le retour à l'acte d'un ensemble de choses qu'elle contient seulement en puissance, c'est un Monde sublunaire où une forme
éd. Didot, t. II, pp. 256-258; éd. Bekker, vol. 1, p. 189, col. b, à p. 191, col . a) .
1 ArusTOTELis Phi/sicœ auscultationis lib. I, c. IX (Aristotelis Opéra, éd. Didot, t. II, p. 200; éd. Bccker, vol. I, p. 192, col. a).
LE NÉO-PLATONISME ARABE
actuelle est unie à une Matière première prise au premier sens du mot.
Puis donc que la Matière première est éternelle et puisqu'elle ne peut exister que partiellement actualisée dans un Monde sublunaire, il faut que le Monde sublunaire existe, lui aussi, perpétuellement.
Non seulement la Matière première est éternelle, mais elle n'a pas de cause.
Qu'est-ce qu'une cause ? C'est 1 ce par quoi l'on répond à la question : Pourquoi ? 8i& zi ;
Si nous demandons pourquoi telle cbose existe en acte, on nous répond : Parce que telle autre chose, générateur ou moteur, l'a fait passer de l'existence potentielle à l'existence actuelle. On nous fait connaître, de cette chose, la cause efficiente.
La cause efficiente, d'ailleurs, est nécessairement quelque être qui se trouvait déjà en acte lorsqu'il a donné l'existence actuelle à la chose que nous considérons.
Si nous demandons, au contraire, pourquoi telle chose est en puissance dans telle autre chose, que nous répondra-t-on? Que répondra-t-on, par exemple, à cette question : Pourquoi une statue de dieu est-elle en puissance dans ce bloc ? Pourquoi, de ce bloc, peut-on tirer une statue de dieu ? On répondra : Parce que ce bloc est du marbre ; parce qu'il contient une matière avec laquelle on peut faire un dieu, une table, une cuvette et, plus généralement tout ce qui se sculpte. En répondant : Parce que ce bloc est du marbre, on aura, du dieu en puissance, nommé la cause matérielle, le marbre ; et cette désignation de la cause matérielle aura consisté en ceci : à faire remarquer que l'existence en puissance dont nous nous enquérons, celle de la statue du dieu, est comprise dans tout un ensemble d'existences en puissance, et que celles-ci coexistent à la forme actuelle du bloc.
Ainsi à une existence en puissance, nous assignons une cause matérielle, c'est-à-dire un ensemble plus étendu de puissances plus indéterminées, dont la puissance qui nous intéresse est un cas particulier.
A l'existence en acte, donc, on assigne une cause efficiente qui est une existence actuelle antérieure à la première ; à l'existence en puissance, on assigne une cause matérielle qui est une existence en puissance plus ample et plus générale que la première. « C'est
i. Aiustotelis Physicœ auscultaf.ionis lib. II, c. VII (Aristotelis Opéra, éd. Didot, t. II, p. 269; éd. Bekker, vol. I, p. 198, col. a).
LA CRUE DE l'aRISTOTÉLISME
dans les choses en puissance qu'il faut chercher les causes de ce qui est en puissance, et dans les choses en acte les causes de ce qui est en acte. Kal tqcç kusv Suvà^eiç twv ôuvaTtov, toi o' èvepyouvTa Tupos xà èvepYOUjjLSva » *.
De toute nécessité, la recherche des causes efficientes s'arrête lorsqu'elle nous a conduits jusqu'à l'Etre éternellement en acte. Cet Être ne saurait avoir de cause efficiente, puisque aucun autre être ne le précède dans l'existence actuelle ; et, d'ailleurs, il n'en a pas besoin, puisqu'il n'a pas eu à passer de l'existence potentielle à l'existence actuelle, puisqu'il n'a pas été engendré.
Mais, de même, la recherche des causes matérielles prend lin quand, d'indétermination en indétermination plus grande, elle est descendue jusqu'à la Matière première ; cet ensemble des existences en puissance qu'est la Matière première ne saurait être compris dans un ensemble de possibilités encore plus vaste, encore plus indéterminé, car toutes les possibilités susceptibles d'être engendrées se trouvent dans la Matière première.
Sans cause matérielle, la Matière première n'a pas, non plus, de cause efficiente, puisqu'elle ne contient rien qui soit en acte ; et, de même, l'Etre éternellement en acte, dépourvu de cause efficiente, n'a pas non plus de cause matérielle, puisqu'il n'y a, en lui, aucune puissance dont une telle cause ait à rendre compte.
Aux deux extrémités, donc, de la hiérarchie des substances se trouvent l'Être éternellement en acte, et la Matière première, réceptacle de toutes les existences potentielles. Éternels tous deux, ni l'Acte pur ni la Matière première n'ont de cause. L'Acte pur est la première cause efficiente de tout ce qui est en acte, celle à laquelle on parvient et s'arrête lorsqu'on remonte de cause efficiente en cause efficiente antérieure. La Matière première est la dernière des causes matérielles, celle à laquelle on parvient et s'arrête lorsqu'on descend de cause matérielle en cause matérielle plus générale et plus indéterminée.
Telle est la doctrine d'Aristote.
Quelle est, à l'égard de la Matière première, l'attitude de l'École néo-platonicienne hellénique ? Plotin 2, Porphyre 3, Proclus 4 continuent à parler de la DXrj, mais ce qu'ils en disent ne s'accorde
1. Aristotelis Physicœ Auscultât i oui s lib. II, cap. I1I(/Aristotelis Opéra, éd. Didot, t. II, p. 265; éd. Bekker, vol. I, p. 195, col. b).