LA CRÉATION DE LA MATIÈRE PREMIÈRE ET DES MATIÈRES PARTICULIÈRES
Où s'arrêteront ces créations hiérarchisées suivant une descendante gradation ? Aboutiront-elles à quelque chose d'incréé, de non causé, qui rappelle la Matière première d'Aristote ? Non pas ; au dernier échelon de cette hiérarchie, on ne trouvera pas une cause matérielle non causée, mais un dernier être causé et incapable d'être cause de rien, car il n'y a pas deux êtres nécessaires.
La Hyle n'est donc pas un être nécessaire et dénué de cause. Déjà, dans ses Problèmes fondamentaux, Al Fâràbi écrivait1 :
« S'il est impossible que la matière, sans la forme, existe d'une manière actuelle, il est impossible aussi que la forme naturelle existe sans la matière ; bien plutôt, la matière est indispensable à la forme pour que celle-ci existe d'une manière actuelle. Il est donc impossible que l'une des deux soit la cause de l'existence de l'autre; mais, bien plutôt, il y a une cause qui, toutes deux en même temps, les appelle à l'existence. »
(les propos, Al Gazâli les répétait presque textuellement :
<( La forme, disait-il -, dépend de la Hyle, car elle cesserait d'exister si l'on supposait que la Hyle, sa compagne, n'existe pas ; mais ce n'est pas non plus de la forme que provient la Hyle car, sans ce sujet, la forme n'existe pas. D'autre part, la Hyle n'existe effectivement que lorsqu'elle est avec la forme ; si la forme n'est pas, la Hyle n'existe pas non plus. La forme et la Hyle dépendent donc d'un autre être ».
Que la forme ne puisse être, du moins à elle seule, la cause de la Hyle, Avicenne s'était déjà soucié de l'établir. On pourrait, disait-il !, soutenir que la Hyle, qu'il nomme Matière, tient son
i. Alfahabi's Abhandlungen, p. 99.
•>. Philosophia Algazblis, Lib. I, tract. II, cap. unicum. ?), A yiCENN. y Metaphysicci) l>il>. Il, tract. II, cap. IV.
LE NÉO-PLATONISME ARABE
existence de là forme, si Ion ne considérait que des substances où la Matière est revêtue d'une tonne qui on est inséparable ; les substances qu'Ibn Sinâ définit de la sorte sont, assurément, les corps célestes. Mais la même opinion ne se pourrait défendre de substances où une même Matière est successivement associée à des formes différentes ; tels sont les corps susceptibles de génération et de corruption. « Si la forme, dans une telle substance, était seule cause de la Matière, cette Matière serait détruite lorsque cette forme est enlevée, et il faudrait qu'une nouvelle Matière prit naissance par suite de l'arrivée d'une nouvelle forme. A chaque forme successive, il faudrait une autre Matière. Il faut donc qu'une chose autre que la forme soit cause de la coexistence de la Matière à la forme, et cela de telle manière que l'existence même de la Matière découle seulement de cette ebose, mais que l'influence émanée de cette chose ne puisse, sans l'aide de la forme, parvenir à son achèvement ; car le corps réel ne peut être complet que par l'union de cette Matière et de cette forme ; ainsi l'existence de la Matière dépendra, à la fois, de cette chose et de la forme, quelle que soit, d'ailleurs, la façon suivant laquelle la Matière sera, par cette chose, mise sous la forme. Voilà pourquoi la Matière n'est pas détruite lorsque la forme est enlevée ; cette forme, en effet, n'est détachée de la Matière que pour être remplacée par une autre forme ; alors, tandis que continue d'agir la cause qui a donné à la Matière le commencement de l'existence, cette seconde forme qui, en tant que forme, a quelque chose de commun avec la première, continue d'opérer sur la Matière comme opérait la première ; elle aide donc, comme le faisait celle-ci, à constituer cette Matière ; mais comme cette seconde forme est différente de la première, elle fait de la Matière, une fois amenée à l'existence actuelle, une substance différente de celle que produisait la première forme. »
Al Gazâli résume ce raisonnement d'Avicenne : « La forme, dit-il ne peut être, à elle seule, la cause d'existence de la Matière ; car s'il en était ainsi, la destruction de la forme entraînerait la destruction de la Matière ; or il n'en est pas ainsi, car la Matière demeure, tout en revêtant une forme nouvelle. Mais on ne saurait nier, d'autre part, que la forme n'ait un certain pouvoir et une certaine efficacité propres à donner l'existence à la tiyle ; sinon, on pourrait supprimer la forme, et la Hyle demeurerait, pourvu
ï. Philosophia Ai.gazeljs, lib, I, tract. V,
LA CRUE DE l'aRISTOTÉLISME
seulement qu'on maintînt son autre cause. L'existence de la Matière provient donc de plusieurs causes. »
De ces causes multiples, la H y le doit tenir son existence, et aussi les corps, puisqu'il n'y a ni H y le sans corps, ni corps sans Hyle. Avant d'en demander à Al Gazâli rémunération et la description, lisons d'abord, dans la Métaphysique d' Avicenne, la théorie dont le disciple s'inspirera.
Au chapitre que nous allons résumer *, Avicenne nous parlera seulement de la création des éléments et de leur matière première.
«Après avoir assigné le nombre des sphères célestes, il nous faut, dit Avicenne, traiter de l'existence des éléments.
» Les éléments sont susceptibles de génération et de corruption ; il faut donc que leurs principes prochains soient des êtres affectés de variété et de mouvement; une Intelligence pure ne saurait, à elle seule, être cause de ces corps
» Les éléments ont une Matière qui leur est commune et des formes par lesquelles ils diffèrent les uns des autres. A l'existence, donc, de la diversité qui provient de leurs formes doit coopérer ce qu'il y a de divers dans les dispositions des cieux, tandis qu'à l'existence de ce qu'ils ont en commun par leur Matière, doit coopérer une disposition commune des cieux. Or ce que les cieux ont en commun, c'est le mouvement circulaire ; il faut donc que ce mouvement circulaire vienne en aide à l'existence de la Matière, tandis que ce par quoi ils diffèrent les uns des autres sera le principe qui prépare la Matière à recevoir des formes diverses. »
Mais les cieux sont multiples et divers, bien qu'ils aient tous, en commun, le mouvement circulaire ; ils ne sauraient produire la Matière unique des éléments, sans l'aide de quelque autre cause qui soit une. « De ces causes, un effet un ne pourra provenir, sinon par suite d'un lien que noue une autre cause unique et qui réduise les premières à n'être qu'une seule chose. Cette cause unique, il faut que ce soit une des Intelligences séparées, la dernière
» C'est de cette Intelligence, et par l'effet de l'accord des mouvements célestes, que s'écoule une certaine chose ; dans cette chose, toutes les formes du Monde inférieur se trouvent décrites d'une manière passive, de même qu'elles sont décrites d'une manière active dans cette Intelligence et dans les autres Intelligences. » Cette chose une, émanée de l'Intelligence active avec le concours delà nature, capable de mouvement circulaire, qui est
i. Avicrnn/k Metaphysicat lib. II, tract. IX, cap. V.
LE NÉO-PIATONISMK ARABK
commune à tous les cieux, c'est la Matière première commune à tous les éléments.
« De cette même Intelligence s'écouleront ensuite, en la Matière, les formes » diverses des éléments. « Mais elles ne découleront pas uniquement de cette Intelligence. Vous savez, en effet, qu'une cause une agissant sur un patient qui est également un, ne produit qu'un effet un. Il y faudra, dès lors, le concours des divers corps célestes. Lors donc que cette chose [une qu'est la Matière première] se sera appropriée, [en telle ou telle de ses parties], quelqu'une des impressions célestes, soit directement, soit par l'intermédiaire de quelque autre corps élémentaire qui aura disposé cette partie et lui aura conféré une certaine aptitude particulière, cette Intelligence séparée, après avoir épandu cette forme commune qui est la Matière, laissera écouler une forme propre et l'imprimera dans cette Matière. » C'est ainsi qu'au gré d'Avicenne, seront engendrés les éléments.
Cette théorie, dont nous avons esquissé les principes les plus apparents, mais que les traducteurs ont rendue fort obscure, voyons ce qu'Ai Gazâli en a fait jaillir l.
A côté de pensées néo-platoniciennes venues de l'enseignement d'Avicenne, cette exposition nous laissera reconnaître sans peine L'inspiration du système par lequel Alexandre d'Aphroclisias mariait l'Astrologie à l'Alchimie 2.
« L'existence de la Matière, écrit Al Gazâli, provient de plusieurs causes, dont la première est une Intelligence séparée ; c'est la racine même de l'existence de cette Matière. Ce n'est pas cependant par elle-même que cette Intelligence cause l'existence de la Matière; c'est par autrui. Ainsi une force motrice n'est cause de l'existence d'un mouvement qu'à une condition ;' c'est qu'il existe, dans le sujet de son action, une puissance réceptrice. Ainsi le Soleil cause la maturité des fruits, mais sous une condition ; c'est qu'il existe, dans ces fruits, une vertu naturelle apte à recevoir la maturité. De même, l'existence de la Matière provient d'une Intelligence séparée, mais son existence effective même requiert la coopération d'une autre cause. En effet, l'appropriation de la Matière à une forme, la préparation à recevoir telle forme et non pas telle autre forme, ne vient point de l'Intelligence séparée ; une autre cause est nécessaire, qui rende la Matière plus digne de recevoir telle forme que telle autre. Cette Matière commune à tous